LE THEATRE
Le Théâtre, dont nous allons parler de nouveau, appartient à la tin du demi siècle qui précéda la Révolution et qui fut pour la ville d'Amiens une époque d'améliorations et d'embellissements notables, qui modifièrent sensiblement sa physionomie antérieure. C'est, en elfet, de 1737 à 1789 que furent construits entr'auires éditices d'utilité publique : la façade de l'Hôtel de Ville, les fontaines monumentales, l'Hôtel de l'Intendance, la Halle foraine, la caserne de Cerisv, la place Périgord, la Halle au blé. etc.
A Amiens, comme dans toutes les villes de province, au xvm et même très avant dans le xvm^^ siècle, les représentations théâtrales données par les troupes ambulantes de comédiens avaient lieu dans les hôtelleries et les jeux de paume, comme le montre entr'autres le Roman comique de Scarron. En 1749, le premier théâtre permanent fut installé dans le jeu de paume de la rue des Verts Aulnois, propriété des demoiselles Delatosse. Cette salle, dont on pouvait voir encore les restes il y a environ quarante ans, disparut avec la rue, dans les travaux de constructions des bâtiments neufs de l'Hôtel de \'illc. Si Lekain et .M'*'-' Cia iron déployèrent leurs talents sur la scène amiénoise, ce tut sur ce modeste théâtre, et non. comme le pense Dusevel, sur celui de la rue des frois-Cailloux. puisque ces deux grands artistes étaient, l'un mort, 1 autre hors de France à l'époque qu'il indique. .Mais cette modeste salle était devenue insuffisante en raison du goût toujours croissant de la population pour les représentations dramatiques, surtout depuis le séjour des gardes du corps du Roi de la compagnie de Luxembourg, établie en quartiers à Amiens, et pour lesquels la comédie était la principale distraction que put leur offrir cette résidence.
Le 2 août 1777. l'intendant d'.-^gay exposait au (/ouverneur de Picardie que celte vieille salle était située dans une rue fort étroite, incommode et dangereuse pour les passants et les gens de pied, lors de l'entrée et de la sortie du spectacle. Les accidents qui y sont arri\’és, disait-il, l'incommodité, la malpropreté, la mauvaise disposition de la salle, les craintes d'un incendie qui ferait périr les trois quarts des spectateurs faute d'issue suffisante pour sortir, éloignent le public du spectacle, dégoûtent les comédiens et les ruinent. Aussi lui demandait-il la concession d'un terrain vague dépendant du Lfigis du Roi, pour y édifier une nouvelle scène plus en rapport a^•ec les besoins de la population et de la sécurité publique. Nous avons dit plus haut, en parlant de ce Logis, comment cette concession fut gracieusement accordée par le Comte de Périgord.
Commencée en 1778. la salle de la rue des Trois-Cailloux fut achevée en moins de deux ans. C'est â Rousseau qui, après avoir exercé pendant plus de vingt-deux ans les fonctions d'inspecteur des Ponts et Chaussées de Picardie, qu'il venait d'échanger contre celles d'ingénieur de la ^•ille, aux honneurs, privilèges et exemption v attachés et la survivance de l'architecte en titre Sellier en cas de décès, que revient tout 1 honneur du grand style de l'édifice. Il en régla les dessins et l'architecture. Les plans généraux de la distribution intérieure avaient été dressés par les sieurs Bralle et Manessier; l'entrepreneur Lavette en obtint la construction.
c-iETE DES ;;^NTIQÜA1RES DE PlCARDlE
La laçade présente un aspect noble par la régularité de ses proportions, et la sobriété de son ornementation. Trois portes carrées, élevées de trois marches au-dessus du sol ouvrent sur un vestibule donnant accès aux escaliers des ditîercms étages et aux entrées du parterre. Audessus de la corniche du rez-de-chaussée, trois grandes fenêtres à pleins cintres avec balcons occupent toute la hauteur de la façade. Ces balcons avaient été autrefois décorés d'écussons exécutés en tôle relevée par le sieur Quignon, maître serrurier, Tun aux armes du comte de Périgord, avec les cordons de ses ordres, l'autre aux armes de 1 Intendant d'Agay, le troisième à celles de la ville, avec leurs supports et attributs. Les cintres reposent sur des pilastres dont les chapiteaux au-dessous de l'abaque sont décorés de postes; des couronnes et des guirlandes de feuillage ornent les clés de cintre et les plans qui les encadrent. Les quatre avant corps qui séparent ces trois fenêtres sont aussi décorés avec goût de sculptures représentant les attributs dramatiques, et par deux beaux groupes du plus heureux ellét : La Danse et la -Musique, la Tragédie et la Comédie, de grandeur naturelle, personnifiées par Melpomène, Thalie, Terpsichore et Luterpe qui, sous la ligure de belles jeunes femmes, artistement drapées, se dressent sur la pointe des pieds et élèvent au-dessus de leurs têtes des cassolettes où brûle l'encens oli’ert au dieu desArts. Au-dessus de rcntablemcnt, composé d'une architrave ionique, d une frise et d'une console, suivant les règles de l'architecture classique, s'élève, comme amortissement I écusson des armes de la \'illc, sommé de la couronne murale et enlacé par une guirlande de Heurs. Celte dernière partie qui avait considérablement .souflèrt des intempéries et du défaut de réparations a été récemment restaurée.
Les deux beaux groupes des Muses dont on vient de parler, ne furent, tant on avait hâte de voir la salle ouverte au public, achevés que postérieurement à son inauguiation. Ils sont dus au ciseau habile des sculpteurs Carpentier père et fils, d Amiens (i), et leur mérite leur a valu d'être moulés pour le Musée de sculpture comparée du Trocadéro.
BAS-RELIEF DE CARPENTiEP
A 1 intérieur, la salle, en forme d ovale allongé, contenait trois rangs de loges sans entrclends, disposition très fa\'orable pour la vue. Comme dans tous les théâtres alors, le public restait debout au parterre. La grande travée de l'avant-sccne, dont le sofhtc était orné de rinceaux de feuilles d acanthes, reposait sur des pilastres d'ordre ionique derrière lesquels on avait ménagé des loges grillées ayant vue à travers les cannelures de ces pilastres évidés à jour. Le grand rideau décoré au bas des armes de la ^'ille dans le plus grand genre, disent les Affiches de Picardie dans leur compte-iendu de l inauguration, était dù au pinceau du célèbre Sarrazin, le décorateur en titre de 1 Académie royale de Musique. Il portait cette sentence quelque peu contestable, que le \’Ictorin Santeul avait autrefois donnée à Dominique pour la Comédie italienne : Castigat ridendo mores. Les peintures de l'intérieur de la salle, celles du plafond où se voyaient les portraits des auteurs les plus célèbres qui avaient eniichi la scène française de leurs chefs-d teuvre a\'aient été exécutées par un artiste d'Amiens, Thuillier.
La salle de spectacle d Amiens, édiliéc, comme nous l'avons dit, en moins de deux ans. fut inaugurée le ^'endredi 21 janvier 1780 devant un public nombreux et élégant par la représentation de la comédie de Sidney.^ de Gresset, et de l'opéracomique de Grétiy, \ Ami de la i^Iaison. Elle avait été précédée d'un prologue en vers. Cet à-piopos dû à la plume de Klairwai, à la fois poète et comédien, bluette ingénieuse, agréablement versifiée et qui eut fait honneur à la plume de plus d’un académicien de ptovince, lut fort applaudi et le méritait. La municipalité en témoigna toute sa satisfaction a I auteur en lui faisant don d'une tabatière aux armes de la ville, de la valeur de 5o écus.
Les personnages étaient le directeur, l'auteur, Thalie, Polymnie et l'Amour, ce Dei/.ï ex-machuia. de toute intrigue dramatique. Le Dieu de Cythère terminait l'action par ce trait galant, décoché aux dames qui garnissaient la salle.
.-Vdieu sexe charmant.
Il faut que je revoie à la voûte azurée.
Je craindrais de Vénus le fier ressentiment :
Vous savez qu autrefois de ma divine épouse,
De la belle Psyché, ma mère fut jalouse.
Ha quel serait aujourd’hui son courroux.
Si je restais plus longtemps avec vous !
Klairwai était surtout un auteur d’à propos. En 1779, il avait fait jouer sur la scène de Saint-Quentin : Henri 1\ à Saint-Quentin. Le 26 août t78o, il donnait encore au théâtre d Amiens : la Double \’ictoirc, impromptu patriotique inspiré par la conquête de I Ile-de-la-Grenade et la victoire du comte d’Estaing sur la flotte anglaise, succès pour lesquels on avait chanté le matin même à la Cathédrale un Te Dciim d'actions de grâces. Parmi les couplets du t-audeville final, on remarquait surtout celui-ci :
Superbe Anglais, toi qui dans ton délire i e crois le souverain des mers.
Voici le temps oii ton pouvoir expire.l'u connais enfin les revers, .
Louis sait punir ton arrogance.
Par lui. ton empire est détruit Devant le pavillon de France.
Hardy se cache, et Byron fuit.
(I) Les Carpentier habitaient, ii est vrai. Amiens, mais Carpentier père était natif du village d’Hantfest-sur-Somme canton de Picqui,çnv. ' ' ’
L.a pièce fut cfnivcrtc d'applaudissements qui redoublèrent d’intensité, surtout quand il y fut question d'un trait de bravoure d'un officier français, notre compatriote, M. Morgan de Frucourt, lieutenant au régiment de Dillon, dont le nom avait été honorablement mentionné dans le rapport de son général.
L'acteur auteur, jouissait, il paraît, en dépit des préjugés existant encore contre les comédiens, d'une certaine considération. C'est ce qui semble résulter de cette lettre de d'Agay à Valville, directeur privilégié des spectacles de Champagne et de Picardie en 1781. « Je vous loue beaucoup de ne pas multiplier le nombre de vos acteurs, mais s'il est possible d'y ajouter le sieur Clairval, vous me ferez plaisir. C'est un homme d'esprit qui connaît bien la ville, et pourra \-ous être utile a bien des égards. N'ajoutez point foi aux méchancetés qu'on lui a faites auprès devons. 11 n'est point tel qu'on vous le dépeint. Il est estimé à .Amiens par beaucoup d'honnètes gens et surtout par des citoyens lettrés (i). »
Le 2 août 1786, les officiers municipaux donnèrent au théâtre en l'honneur du retour à la santé de M. le comte d'Agay et du mariage de M. d'Agay de Mutigney, son lils et son successeur désigné, avec la lille de Foulon, prévôt des marchands de Paris, une fête des plus brillantes dont les afliches de Picardie ont décrit par le menu toute la décoration. Au-dessus de la plinthe des trois balcons sur la rue des Trois Cailloux illuminée de lampions, terrines et pots à feu, au milieu de grands lustres de verres de couleurs, un médaillon transparent entouré de guirlandes de Heurs, laissait lire ce quatrain :
D'Agay renaît, un Dieu nous le ramène.
Il y fixe son fils, qu’un doux hvmen enchaîne :
Dans ces lieux c[ue sa main ouvrit à nos plaisirs
Célébrons cet hymen par l'éclat des plaisirs.
Mais la faveur populaire est de courte durée, (^uel spectateur assistant à ces témoignages d'allégresse et de reconnaissance publiques, eut prévu que trois ans plus tard, le portrait de ce magistral aimé, serait violemment arraché de l'Hôtel-de- N’iile, auquel il en avait fait don. lacéré par les bayonnettes, et jeté aux quatre vents de la place dans l’émeute du 5 août 17S9.
L'histoire du 'l'héàtre d'Amiens, depuis 1780 jusques à nos jours, nous entraînerait trop loin. Contentons nous donc de signaler en passant, en dehors des représentations ordinaires des troupes qui y jouèrent successivement, celle du 6 germinal an X où la population acclama les plénipotentiaires qui venaient de signer la paix éphémère d'Amiens, les bals donnés à l'occasion de la naissance du Duc de lL)rdeaux. du retour des (dtasseurs de l'Ariège, après la campagne d'Kspagnc en 1823, la représentation le 3o août 1825. honorée de la présence de la duchesse de Berry, le bal oll'ert en 1846, aux ducs de Nemours et de Montpensier, se rendant à Lille, pour l'inauguration du chemin de fer du Nord, en i853, à l'I-impereur Napoléon lil et à l'Impératrice Fugénic, et les brillants concerts données a^■ant la guerre de 1870, par la Société Philarmonique et celle des Orphéonistes.
Le Théâtre d'Amiens est vraisemblablement aujourd'hui la plus ancienne salle de spectacle de France, puisque le Grand-Théâtre de Bordeaux, chef-d'œuvre de Louis, ne fut ouvert que le 9 avril 1780.
(i) Archives départementale Tonds de l’intendance, liasse C. 1551.