LES VIEILLES MAISONS D’AMIENS
Malgré les changements que la succession des années, les exigences des règlements de voirie, les besoins et les habitudes actuelles, ont apporté dans la construction des habitations particulières, il existe encore à Amiens quelques rares spécimens de l'architecture civile du passé. Echappés aux coups du temps et des hf)mmes, l'amateur du pittoresque se plaît à les retrouver, tranchant sur la physionomie prosaïque et monotone de nos rues modernes. Jetons avec lui un coup d'œil rapide sur ces épaves des siècles passés, avant qu'elles ne disparaissent à leur tour comme ont malheureusement disparu, depuis les premières années du règne de Louis-Philippe, les hôtels du Berceau d'Or, du Paon, l'auberge du Courrier de Breteuil, les maisons de la place du Marché-aux-Herbes et de Saint-Firmin à la Pierre, du Cloître-de-la-Barge et de la rue Haute-des-Tanneurs, du Cloître Saint-Nicolas (xiu'-' siècle), la maison Renaissance de la rue au Lin, dite, on ne sait pourquoi, de Diane de Poitiers, et d'autres aussi curieuses dont le crayon de Louis Duthoit a seul fixé les souvenirs.
Hue Saint-.Martin n° ii, élevée sur deux étages de caves profondes, existe une maison remontant à i23o ou 1240, qui rappelle par son style les maisons contemporaines de Beauvais et de Boissons. Malgré les nombreux remaniements qu'elle a subis depuis cette époque reculée, on y retrouve encore les restes des baies à plein cintre des fenêtres de son premier étage. Viollet-Le-Duc en a essayé une restitution dans son Dictionnaire de l'Architecture française, t. vi, p. 243.
La maison dite du Blanc Pignon, que représente notre gravure, aujourd'hui propriété de la ville, servant de passage de piétons entre les places de l'Hôtel-de- Ville et du .Marché-Lanselles, existait déjà dès 1389 comme l'indiquent des titres authentiques. Au xv^ siècle elle appartenait à Philippe de Morvillers qui fut six fois mayeur d'Amiens. En 1490 elle fut acquise par Nicolas Fauvel, sieur d'Estrées, de Lannoy et de Villers-Bocage, beau-frère du mayeur Antoine Clabault, et qui occupa à son tour la première fonction municipale en 1488, i5o2, i5o3 et i5o6, ainsi que son fils Aubert Fauvel en i53o et i538. Nicolas Fauvel fit de nombreux changements dans cet immeuble et rapporta notamment contre le bâtiment principal, une chambre, en encorbellement, de menuiserie avec sculptures et travaux en bois ouvragé qui semble avoir eu pour destination, de servir de tribune pour haranguer les personnes réunies dans la cour. Une brctèche de ce genre se voit encore à Bruxelles rue Terrarkcn dans l’ancien hôtel de Ravenstein. Un cordon de bois sculpté composé de pampres et de raisins entremêlés d'écussons malheureusement frustes sortant à chaque angle de la gueule d'animaux fantastiques, règne le long des deux bâtiments. A l'angle de cette chambre se voit la statue du Dieu Janus au-dessus de l'écusson de Nicolas Fauvel qui portait d'azur à la croix pleine d'argent accompagnée de quatre étoiles d'or et de celui de sa femme complètement indéchiffrable, mais qu'on sait avoir été d'argent à la bande d'azur accompagnée
de six billettes de gueules, trois en chef, trois en pointes, armes de la famille Levasseur d'Abbeville à laquelle il s'était allié le 9 juillet i486 en épousant la fille de Pierre Levasseur, Maire de cette ville. Au-dessous du Dieu au double visage, un ange à mi-corps tient un écusson aux armes d'Amiens ; à droite contre la porte au-dessous de la bretèche supportée par une colonnette au chapiteau de feuilles d'acanthe, est posée la statuette équestre très mutilée, du mayeur, la tête couverte d'un mortier d'où s'échappent des flots de longs cheveux, revêtu de sa robe de cérémonie, ayant au côté la bourse ou tassette servant à renfermer les sceaux de la commune et monté sur le palefroi que lui devait la ville durant l'année de sa mairie.
Au xv!" siècle, lorsque l'état de vétusté de l'hôtel des Gloquiers sur la place de Saint-Martin au Bourg rendit indispensable la reconstruction d'un nouvel Hôtelde-Ville, l'on songea un instant à l'édifier sur l'emplacement du Blanc Pignon, mais ce projet dut être abandonné en raison des dépenses qu'il aurait occasionnés, et le siège du pouvoir municipal revint où avait été son berceau primitif, c'està-dire là où il est actuellement, sur l'emplacement des anciennes halles près de la Malemaison. La maison du Blanc Pignon était aussi désignée sous le nom de l'Autruche. Fin i586 le Livre Noir qui renferme les ordonnances de l'échevinage la désigne ainsi : « La maison du Blanc Pignon où pend l'enseigne de l’Autruche. »
Rivoire et Dusevel ont cru voir dans la maison qui dot l'impasse appelée rue De Ville, un édifice ayant servi d’hôtel-de-ville, lorsque la commune d’Amiens céda au bailli la Malemaison pour y tenir ses audiences (i). Ce dernier auteur pense qu'il aurait cessé d'être affecté à cet usage vers i3i6 et n'aurait été par conséquent, utilisé, qu'une dizaine d'années environ, en raison de son peu d'étendue: M. Dubois a combattu cette opinion erronée ; suivant lui, noble homme Jehan de la .Motte, sieur de Ville, l’aurait fait construire en 1480 a l’extrémité de la rue, alors nommée Aux Coulons, et c'est son nom qui aurait donné lieu à l'erreur communément répandue de ce premier siège de la municipalité. Quoi qu'il en soit, en définitive, la porte cintrée et les deux bases des tours écrasés de toits aïgus qui existent encore, ne donnent qu'une idée peu avantageuse du style de ce manoir.
C'est encore au xv"' et xvO' siècles qu'appartiennent la Maison des Ramoneurs et 1 hôtel Morgan; la première, rue des Poirés(aujourd'hui rue Pernel, 33-35), vulgairement connue sous ce nom à cause de la population habituelle qui y loge, portait autrefois pour enseigne: à l'Ane rayé, et aurait appartenu d'après le dernier auteur que nous venons de citer, aux familles de Hauchecorne et Riolan. Cette maison en bois a toutes ses pièces apparentes revêtues de sculptures. Prés de la porte en anse de panier surmontée d'un fronton en accolade, au rez-de-chaussée, à gauche, est figuré un écu chargé d une bande fuselée, qui semble indiquer les armes des Du Caurel, l'une des premières et des plus anciennes familles municipales de la ville, le blason de la maîtresse de la maison à 1 autre extrémité à gauche, offre dans un losange une croix engrelée. Au centre est un signe indiquant un corps de métier, auquel devait appartenir suivant 1 usage du Moyen-Age, tous ceux qui voulaient participer à la jouissance des droits civiques et être éligibles aux fonctions publiques.
Cette maison est aujourd hui tellement défigurée par le temps, les nombreux changements opérés par ses propriétaires et les épaisses couches de peinture qui ont successivement altéré son caractère primitif, que faute de pou\'oir en présenter une héliogravure satisfaisante, nous avons dû lui substituer un dessin de son état primitif
(1) Rivoire, description de la Cathédrale d’Amiens, p. 9. — Dusevel, Histoire d’Amiens, 2"'® édition, p. 142.