MAISON DITE DES RAMONEURS
d'après l'étude minutieuse de ses restes apparents, géométriquement relevés avec un grand soin à l'échelle de o'^oD, par M. Pinsard, architecte, et qui montre l'habileté et le savoir, dont les charpentiers et menuisiers amiénois savaient faire preuve aux xvi® et xvii' siècles. Nous en citerons encore un autre exemple sur le Marché Lanselles. La charpenterie était en elFet cultivée avec honneur dans notre ville par une antique corporation, dont on trouve déjà trace écrite de l'existence, dès iSqS, et dont les membres, vieillis dans l'art du îrait^ conservèrent longtemps les anciennes et bonnes traditions du métier, qui leur assignaient, suivant l'opinion des juges les plus compétents, le premier rang parmi les corporations similaires de la province.
L'hôtel de Morgan, depuis une centaine d'années a subi, lui aussi, de nombreuses modifications. On a rétabli à neuf, au-dessus de la fenêtre centrale, un ancien bas-relief représentant la Sainte-Trinité, et constellé la façade de nombreux écussons des familles alliées aux Morgan. 11 n’est guère resté de ce bel édifice, qu’une partie de la façade et la porte d'entrée en ogive surbaissée, par laquelle on y pénétrait autrefois. Elle est flanquée de deux tourelles en briques, comme le reste de la construction, portées en encorbellement et surmontées de toitures octogonales. Cet hôtel portait originairement le nom d'Hôtel de iVIoncheaux. Le terrain sur lequel il était bâti provenait des fortifications de la vieille enceinte de la ville, démolie sous Louis xi. Jean de Moncheaux, seigneur de ce lieu, de Martincourt, de Hodenc en Bray, conseiller du roi et receveur de ses finances, tant ordinaires qu’extraordinaires, ès pays de Picardie et d'Artois, se fit concéder une partie de ces terrains, en iqqJ, moyennant un cens annuel de deux chapons au jour de Noël, sous la condition de l'amaser de constructions manables, dans un délai de quatre années. Robert-Ie-Moutardier, qui construisit la tour de la Haie, le clocher des Frères prêcheurs et qui travailla à l’Eglise Saint-Germain, en fut, dit-on, l'architecte. Quelques années après, la veuve de Jean de xMoncheaux, Jeanne de Villers, dame de Belloy et du Candas, représenta à l'échevinage que près de sa maison, que le défunt avait fait édifier de beaux et somptueux édifices, se trouvait l'emplacement d’une ancienne fontaine inutile et abiiye^ c'est-à-dire sans écoulement, qui ne servait que de réceptacle aux immondices et de retraite aux uiah’ais garchons et s'en fit concéder le terrein à cens, à charge de l'édifier, avec un puits répondant sur la rue et qui serait alimenté de la source de cette fontaine et commun au peuple. — • Délib. du lo septembre i5io. De la famille de xMoncheaux, l'hôtel passa ensuite aux mains de celle de Louvencourt, et après à un sieur Guérard qui y établit en i683 une manufacture privilégiée de peluches, puis de camelots fins de Bruxelles. Enfin en 1727 il fut acquis par xM. xMorgan. Rappelons ici en passant que c'est à M. Jean-Baptiste-xMarie xMorgan de Belloy, chevalier de saint Louis, ancien capitaine au régiment d'Orléans-infanterie, échevin, lieutenant de maire, puis maire en 1776, 1777 et 1778, associé à xM. Delahaye, qu'Amiens dut sa première manufacture de velours de coton, industrie qui fut longtemps si florissante dans cette ville.
En 1765 ces Messieurs présentèrent requête à xM® Trudaine intendant des finances demandant pour leur nouvelle création quelques marques de protection de la part du gouvernement, telles que le titre de manufacture royale, avec permission d'apposer sur la principale porte de leur fabrique un tableau et de mettre sur les étoffes qui s'y fabriqueraient un plomb doré lequel ainsi que le tableau porterait avec les armes de sa majesté les mots de : Manufacture royale d’étoffes de coton d’Amiens. Un arrêt du conseil d'Etat du i3 xMai 1766, fit droit a cette requête, leur accordant les divers privilèges attachés alors à cette dénomination, et la manufacture, établie dans une partie du Jardin du Roi, cédée par 1 Académie
d Amiens à laquelle elle avait été concédée pour la création d'une école de botanique, ne tarda pas à joindre à ses ateliers de tilature et de fabrication du velours, des usines pour griller, blanchir, imprimer et apprêter cette étoffe. Au milieu des premiers jours de la Révolution, M. Morgan ne rendit pas moins de services à la ville pour subvenir aux maux dont elle souffrait par suite du manque de travail et de la mauvaise récolte de 178S, en lui cédant au prix coûtant avec MM. Degand et Delahaye 1200 sacs de blé qu'ils avaient importé d'Amérique, le septier de 5o livres valant alors sur le marché d'Amiens, 12 livres, revenant à près de 5 sols la livre de blé non moulu. Son fils Adrien-Jean-Baptiste-Marie-Joseph-Rose Morgan, fut à son tour maire d'Amiens, du i5 Mars 1808 au i3 Janvier 1816, et en 'cette qualité représenta la cité au baptême du roi de Rome comme maire d'une des quarante bonnes villes de l'Empire, deux autres .Morgan, commandèrent la garde nationale de cette ville, M. .Morgan de Frucourt pendant les plus mauvais jours de la Révolution, puis comme chef de la première légion de la Somme, lors de la réorpnisation de cette force armée par le décret impérial du 8 Vendémiaire an XI\' et .M. Adrien Morgan de Bolloy de 1S48 à i863.
La belle maison Renaissance de la rue des Vergeaux, n”6i, 63, qui date de la fin du XVI' siècle est connue sous le nom de .Maison du Sagittaire à cause des deux petits sagittaires qu'on remarque au-dessus des clefs de voûte des deux grandes arcades du rez-de-chaussée, placées entre deux pilastres cannelés d'ordre dorique. Leurs tympans sont ornés de quatre figures de femmes à demi couchées, sculptées en demi bosse et formant deux groupes identiques alternés ; l'une tient entre ses bras une vieille cigogne à laquelle une autre plus jeune apporte dans son bec un serpent, l'autre figure à l'opposito est armée d'un poignard dont elle s est percé le sein. Elle est accompagnée d'un petit enfant aussi blessé et posé à ses pieds et d'un chien qui semble lécher le sang qui coule de sa plaie. Notre vieil annaliste Pagès à qui est dû cette description sommaire croit y voir les symboles de la Piété filiale, et de l'Inhumanité, et du Désespoir « mais la représentation de ces deux figures est énigmatique s'empresse-t-il d'ajouter et je ne vous donne pas mes préjugés pour des vérités constantes. Entre les deux arcades dans une niche élégante se dresse une petite statuette autrefois peinte et doree de la Vierge, la couronne en tête, tenant dans ses bras le divin enfant; la frise au-dessus est ornée de quatre tablettes de marbre noir posées sur des rameaux de feuilles d'acanthe, séparées par des médaillons de guerriers ou d'empereurs romains, où se lisaient ces maximes philosophiques:
Nu CONTKMI’TOR SIS
QvOD POSSVM non QVOD DlêBKO
Vsvi AC DECORI
VtILE QVOD HONESTVM
v^nacun ucs aeux otages de la façade est percé de quatre fenêtres encadrées de cj mou Lues entre lesquelle^ s élèvent des pilastres ioniques au premier, corinthiens au second. De belles têtes de femmes et d'adolescents ornent les clés du cintre au p. entier, celles de 1 etage supérieur, surmontées de frontons triangulaires brisés, sont decoreesau contraire de figures chimériques. Cinq superbes mufles de lions, profondément fouilles, séparés par des entrelacs, sont espacés sur le bandeau séparatif des deux etages. ^
Mais pas plus que ses sœurs, la maison du Sagittaire n'est parvenue jusques
à nous sans mutilations. Dans son état primitif il n’existait d’ahord qu’une seule arcade, Pagès est explicite sur ce point « Les deux figures placées aux deux côtes d une arcade sont semblables aux deux autres placées au côté de l’autre dit-il, parce qu’elles ont été faites sur le modèle des deux premières dans le temps qu’on a rélargi cette porte cochère et que l’on a fait une arcade semblable à celle qui était de l’autre côté. Cet ouvrage qui fut fait il y a environ vingt ans étau d’une entreprise bien hardie parce que pour y réussir il a fallu soutenir la masse de la moitié de cette haute maison qui dans le temps de cette construction portait à faux. » D’après cette indication, Pagès écrivant ceci en 1715, cette opération délicate dut avoir été exécutée dans les cinq ou six dernières 'années du xviii' siècle vers i6g5 pour M. Galand qui en était alors propriétaire (i). Enfin a disparu le pignon central que notre vieil annaliste décrit ainsi « triangle presque équilatéral ayant sur le bas du coté droit un escu de France sculpté en bas relief, surmonté d’une couronne de Duc qui est apparemment celle du Duc de Mayenne, parce que la façade de cette maison, fut bâtie en i Sgd année dans laquelle la ville d'Amiens était encore engagée dans la Ligue dont le dit duc était lieutenant général et chef; l’inscription de cette année iSgS est sculptée en bas relief au milieu du pignon de cette façade dont le bout de l’autre côté est orné d’un écu en bas relief aux armes de la ville d’Amiens » Enfin dernier détail que nous donne l’auteur de la Description des rues et des bâtiments saints et profanes de la ville d’Amiens, les gouttières en plomb étaient ornées de figures argentées et dorées (2).
La supposition de Pagès au sujet de cette couronne ducale paraît assez plausible. La maison du Sagittaire était encore un hôtel municipal et appartenait à sire François Gauguier sieur de Campreux, l’un des plus ardents ligueurs de la cité, deux fois maire d’Amiens durant les années iSyd et 1577 et qui, dans son fanatisme exalté ne rougit pas de remplir les fonctions d'échevin sous la domination espagnole en iSgy.
Comme beaucoup d'autres dans le vieil Amiens, la Maison du Sagittaire est batic sur des caves d'une époque bien antérieure, avec voûtes en pierres à nervures et d une telle profondeur qu'il faut descendre 42 marches pour y accéder.
^ Sur le Marché Lanselles autrefois Marché aux herbes, dans la cour de la maison n“ 33 .se voit une maison portant la date de i633, en briques et pierres formant bossage au-rez-de-chaussée ; le surplus de la construction en chêne a toutes ses pièces de charpente ornees soit sur les angles soit sur les faces, de sculptures délicatement travaillées. L’Album archéologique de la Société des Antiquaires de Picardie en a donné la restitution en 1886. Les autres maisons de ce marché les plus anciennes ne remontent pas au delà de la seconde moitié du xvii' siècle comme 1 indique notamment la date de 1660 figurée par les ancrages de la maison formant l’angle de la rue des Chaudronniers. 11 y a cinquante ans elles présentaient encore un certain caractère et quelques unes avaient conservé même leurs antiques enseignes comme le Blanc bœuf et la Barbe d'Or.
Du xviii' siècle on pourrait citer encore sur l'ancien Quai (aujourd’hui place
(1) Est-ce Martin Galand qui fut cchevin en 1694?
(2) Rue des Vergeau^. C’est la rue la plus peuplée de la ville : elle contient quatre-vingts maisons de marchands les mieux fournis de la ville. II se trouve une maison très bien faite dont la façade est revêtue de quatre ordres d architecture. La dépense n’a pas été épargnée jusques aux gouttières de plomb recouvertes de différentes figures argentées et dorées. — Pagès, t. ii, p. 180. Ed L. Douchet.
Vogel) la maison Cozette bâtie sur les plans de Rousseau, celle rue Saint Jacques n° 52 par Dufourmantelle, qui rappelle beaucoup le faire do cet artiste sous lequel il avait travaillé. Nous n'aurions garde d'oublier enfin la maison de la rue des Sergents, n° 57, dont la porte d’entrée est flanquée à droite par une belle cariatide d'homme barbu au torse magistralement fouillé supportant sur ses robustes épaules un balcon en fer forgé, dernier produit de l'art si remarquable de l'ancienne ferronnerie française et qui ne serait pas indigne du marteau de Veyren dit Vivarais, de Corbie, l’auteur des remarquables grilles du chœur de la cathédrale d’Amiens.
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AMIENS
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