NOTICES PAR A. JANVIER
PICARDIE HISTORIpUE ET MONUMENTALE
Lk s()ulafz,emcnt des paLi\Tes est un sentiment dicté par riiumanité. presci'il par la religion et par toutes les lois sociales. Il est de de\'oir rigoureux et de nécessité indispensable. 1! n'y a eu chez aucun peuple ancien, autant d'établissements de charité que parmi nous, dit un mémoire sur la situation des alfaires et des ilnances de la \ ille d Amiens, écrit en I- Hotel-l^ieu, le plus ^'ieux de ces
asiles secourables, fait l'objet de cette notice.
Il existait déjà au xm' siècle sous le nom d'HiUcl-Dieu ou d'Hôpital Saint-Jean, sans qu on connaisse la date exacte de sa fondation et comment il prit naissance. 11 était alors situé sur les bords de la petite rivière d'A^■re ou du Hocquet et comprenait tout le terrain que l'église de Saint-Kirmin-le-Contesseur et le palais épiscopal occupèrent ensuite; son cimetière était placé à l'endroit où s'éle^'èrcnt plus tard les cloitres et le cimetière de Xotre-Oame. Au nombre de ses premiers bienfaiteurs, il comptait Pierre d Amiens seigneur de Flixecourt et de \'ignacourt, fils d Aleaume frère de Dreux d Amiens, qui, en loSq, lui donna son fief de Regnauval, entre \ aux et Flesselles, donation confirmée par 'Fhibaut évêque d'Amiens et ratifiée par Dreux. Marie de liethisy veuve d’un ancien maveur Nicole Hernier et sa sœur Isabelle lui léguèrent aussi des cens d'une certaine \aleur assis sur différentes propriétés de la ^■ille qui lurent l'objet d'une transaction entre la commune et les administrateurs de la maison.
Mais cet Hotel-Dieu placé sur un point culminant par rapport à la basse A'ille, était par cette position préjudiciable aux habitants, toutes ses immondices contaminaient les eaux dans lesquelles elles se déversaient et occasionnaient de nombreuses
maladies peslilcntielles. D'un autre côté, l'église de Saint-Firmin-le-Confesseur se trouvant sur le terrain sur lequel on voulait édifier la cathédrale qui devait remplacer celle détruite par l'incendie de 1218, qui avait anéanti avec elle ses anciens martyrologes, ses calendriers, ses archives, l'évêque, le clergé et l'échevinage décidèrent en 1236 la destruction de Sainl-Firmin qu'on reconstituerait sur l'emplacement de l'hôpital Saint-.Iean transféré dans la Chaussée au Blé, proche le Grand Pont, dans une maison acquise par .lean de Croy l'un des riches bourgeois d'Amiens, projet qui fut réalisé deux ans après, sous l'épiscopat d'Arnoul. Pour premiers fonds le chapitre donna 5oo livres payables en cinq annuités ; le surplus des sommes nécessaires fut fourni par les dons de généreux et charitables citoyens, et dès ce temps l'on lit une grande salle sur la cour pour les malades et un dortoir pour les religieuses. .Mes^ire d'honias (îreflin chantre et chanoine de la cathédrale, neveu de Richard de Fournival. chancelier de l'église d'Amiens et frère utérin de l'évêque Arnoul. fit en 1261 édilier à l’endroit où est aujourd'hui la chapelle actuelle, une chapelle sous le vocable de saint Jean-Baptiste qu'il aumôna de i5 livres de rentes, et à laquelle par son testament il laissa les livres d'église et les ornements nécessaires au service du culte, plus, plusieurs reliques, entr'autres : la fontenelle de saint Jean- Baptiste et de la jointe ou carpe de Saint-Firmin-le-Conlesseur enchâssées dans deux vases d'argent, (jautier d'Heilly, chevalier, seigneur de ce lieu, donna à stm tour plusieurs héritages joignant son lief d'Heilly situés dans l’étendue de cet Hôtel- Dieu K et ont du depuis, écrivait, en 1622, le chanoine De Famorlière, contribué à ce saint oeuvre tant de personnes, que les bastiments de ce lieu ayans varié à diverses fois, les principaux que l'on y voit auiourd'huy, ne sont que modernes et depuis peu. »
Nous ne pouvons faire ici rhistf)ire complète, bien que si instructive de l'Hôtel- Dieu d'.-Vmiens, depuis sa fondation jusqu'à nos jours : elle nous entraînerait trop loin des limites assignées à notre tâche. Pour se rendre compte des modifications apportées par la suite des temps aux constructions primitives que nous venons de >ignaler, le lecteur peut se reporter au plan cavalier que reproduit notre planche. (>e plan conservé aux archi^■cs des hospices, dessiné à la plume et enluminé à l'aquarelle, a été exécuté dans les dernières années du xviF siècle; il ne mesure pas moins de l'^qo. Dans un cartouche ornementé il porte celte légende: Flévation dv bastiment de l'Ho^tel-Dieu qui regarde l'Orient et l'entrée de la maison sur la rve Saint-Fev. On y remarquera l’ancienne chapelle de saint Nicolas dont les débris ont été démolis en icS5i, la décoration extérieure de la grande salle saint .Jean, enfin la disposition de la chapelle avant la construction de son portail actuel.
(fest avec ce guide en main, que nous allons visiter l'hôpital amiénols du xvii' siècle :
Sur la rive droite du bras de la Somme qui coule de la ()ueue-de-Vache à rilc-Saint-Germain, après avoir pas^é le pont de rH(')iel-Dieu, s'élevait le bâtiment consacré aux femmes et aux hommes, connu sous le nom de salle Saint-Jean. Gettc vaste salle ayant la hauteur et la lorme d'une église à deux nets, fut reconstruite au xv' siècle dans le ^tvle flamboyant de cette époque, des libéralités, dit-on, d'Adrien de Hénencourt. doyen du (Riapitre d'Amiens et neveu, par sa mère Isabelle de Beauvoir, de ré\-êque Ferry de Beauvoir que ses attaches bourguignonnes privèrent de son évêché et exilèrent à Montreuil-sur-Mer, où il mourut en 1472. Par le noble et généreux emploi qu'il >ut faire de son immense lorlune. le doyen de Hénencourt. « fit du bien quasi à tous les lieux saints du monde, de sorte qu'on dit communément, nous rapporte de Fa Morlière, que les armes de Hénencourt
sont depuis Amiens jusqu'à Jérusalem, m Ce savant et pieux ecclésiastique, que la confrérie religieuse et littéraire de \otre-Dame-du-Puy avait élevé à la maîtrise en 1492, a, non seulement fait imprimer à ses frais, à Paris chez Jean Lepetit, le bréviaire à Tusage de l'église d’Amiens (Paris i52(S, un volume in-P), peindre les Sybilles de la (ihapelle Saint-Kloi à la (Cathédrale mais, outre la salle Saint-Jean, construire encore le gracieux portail de l'église Saint-Remi qui tomba sous la pioche des vandales en i85i, celui de l'église Saint-Michel entièrement détruit sous la Révolution, une partie du cloître des (iCordeliers et la belle clôture historiée de la vie et de l'invention du corps de saint l'irmin le martvr, autour du chœur de la cathédrale. Mais comme rallirment (îoze et Dusevel, contrairement au silence gardé sur ce point, par de La Morlière, Pagès et Daire, Adrien de Hénencourt lit-il vraiment réédilier la salle Saint-Jean ou. même seulement, son portail sur la rue Saint-Leu, comme c'est l'opinion du second de ces auteurs ? l.cs archives hospitalières ont conservé des comptes curieux sur cette reconstruction, qui fut exécutée de i528 à i535 environ: ils ne citent pas le nom du libéral chanoine, et semblent prouver au contraire que la construction fut faite du produit des deniers donnés aux tablettes, aux quêtes, versés aux troncs des églises et des dons particuliers de plusieurs citoyens tels que la veuve de sire Nicolas Faiivel, de Antoine Picquet, prévôt et juge ordinaire de la prévôté de Beauquesne, de .Salmon Haudicquel, du chanoine Bande Lagrené, etc.
la suite de la salle Saint-Jean, une petite porte donnait accès dans la cour de l'église ; puis après la porte d'entrée principale, un corps de logis à un seul étage avec comble, s'étendait le long de la chaussée Saint-Leu jusqu'à une impasse fermée a son extrémité par une porte cochère conduisant à une voirie pour le service des charrois. Cette porte d’entrée principale, bâtie de pierre blanche, d'ordre composé, flanquée des deux statues de grandeur naturelle de saint Jean- Baptiste et de sainte Marthe placées dans des niches et amortie d'un fronton angulaire, lut achevée en 1689. (Jn y plaça les armes de Monseigneur Henri Feydeau de Brou, 78® évêque d'Amiens, qui se voient encore aujourd'hui.
.Après lavoir franchi, on entrait dans la petite cour, on se trouvait en face d un bâtiment élevé sur rez-de-chaussée, d'un étage avec comble, par lequel on communiquait a\’ec la première cour. Celle-ci était enclose, en face par un autre batiment de même ordonnance que le précédent, à gauche, dans le prolongement de la petite cour de l'église par les communs placés contre et parrallélement à la salle Saint-Jean, à droite par les bâtiments destinés au logement du supérieur, au devant duquel était disposé le préau des ecclésiastiques. Derrière ce bâtiment principal, faisant retour en aile, à droite, le bâtiment des religieuses, à gauche leur dortoir donnant sur le grand préau qui leur était réservé et communiquant par une grille avec la grande cour qui rejoignait par un retour d'angle vers la rue, la très petite cour consacrée aux malades, entre le dortoir des sœurs et un long bâtiment d offices communs éle\’é dans le prolongement de l'axe de la salle Saint- Jean. Au-delà enfin de la grande cour s'ouvrait encore la basse-cour, dite au bois, autour de laquelle on rencontrait le bûcher, la grange aux fagots, la chapelle Saint Nicolas fondée en 1269 dans le cimetière et dont les derniers débris ont disparu en iS5i. la basse-cour et son pigeonnier. Derrière ces dernières constructions s'étendaient les jardins et le grand cimetière décoré d’une croix de pierre posée en 1455. Fn !52o on avait établi au bout de ce jardin, une salle pour les pestiférés derrière la chapelle de la (Conception répondant sur la rivière. Mais comme il était dangereux de garder de pareils hôtes dans l’intérieur de la -s'ille et de les
inhumer là, une délibération du 4 décembre ibyà en permit la démolition et 1 emploi des matériaux à en provenir pour la construction du dortoir, sous reser\e de conser^■er les pierres où se trou^■aient les armes de la cille.
La chapelle ou éj^lise actuelle de 1 Hotel-Dieu. fui rebâtie sur 1 emplacement de celle édifiée par Thomas (îretfin, sous l'épiscopat de Mjtr heydeau de Hrou en partie des libéralités de Jacques de Louvencourt. seij^neur de Pissy qui y tut enterré dans le chœur. Pagès nous a conservé quelques détails sur ce quelle était encore de son temps. Son retable d autel d architecture gothique était 01 né de trois tableaux d'émaif celui du milieu représentant la Nativité de N. -S., les autres l’adoration des Mages et le baptême du Sauveur; six grandes statues isolées, peintes et dorées, de saint .Jean-Haptiste, sainte Marthe, saint Sébastien, saint Joseph, sainte Marie-Magdeleine et saint Louis étaient placées contre les murailles du chœui audessus des formes données autrefois par Nicolas de Lagrené. abbé de saint .lean et éx'èque d'Hébron, suflragant de Mgr hrançois de Halluin. {)S évéque d Amiens et de (Charles Hémart de Denonville son successeur. Les autres parties de I église étaient proprement ornées et entretenues, et Ion y exposait a certains iours enchâssées dans des reliquaires d'argent, plusieurs reliques de saints, enlin dans un tableau placé dans la nef se lisait celte épitaphe :
Cv gi.st le rorps, mais vive est la mémoire D'un Laudüin {[ui ifun stile doré En vers français Senèque a décoré.
Fait d'un soulier une plume de gloire,
Il fut à 'J'royes un principal sans prix,
Régent d’Amiens puis maître en ce pourpris.
Ce sixain amphigourique avait pour intention d'apprendre au visiteur que Benoit Baudoin natif d'Amiens et tils d'un cordonnier, avait été principal du collège de Troyes en (Champagne et qu'outre une traduction des tragédies de Senèque il avait écrit sous le titre de Calccus aiiti\]iiiis et uiysticiis publié à Paris en ibiâ chez Tœnglé, petit in-8" sur parchemin, un traité dans lequel il fait remonter 1 origine de la chaussure a notre premier père Adam. De retour dans sa patrie, en 1628, régent du collège d'Amiens, il fut nommé maître de l'Hôtel-Dieu et décéda dans cette fonction en iGJa. laissant cet établissement légataire universel de ses biens, C(.)nsistant en cent journaux de terre.
L'on remarquera encore sur le plan, à droite et à gauche de la porte d'entrée, des logettes appuyées contre les corps de bâtiment sur la chaussée Saint-Leu. (œs sortes de constructions parasites n'étaient point rares autrefois dans notre ville et s’attachaient à tous les édifices auxquelles elles pouvaient s'accrocher. 11 en existait contre les portes de la ville, contre le Beffroi, autour du pilori, de la clôture du cimetière Saint-Denis, dans le porche sud de l'église Saint-Leu. Ln tableau de la confrérie de Notre-Dame-du-Puv daté de i52i. nous les montre incrustées dans le parvis de la cathédrale. Nous avons vu disparaître en iSâq les dix échopes pittoresques que nous a conservées le cravon de Duthoit. qui nichées entre les contreforts de Saint-Hermain. avait fini par devenir la propriété de leurs locataires, propriété très incommode et surtout très nuisible pour l'église. Toutes ces constructions étaient dans l'origine affermées à cens et alfeclées à diverses petites industries. Les logettes de l'Hôtel-Dieu au nombre de cinq et à usage de boucheries avaient été bâties par les maîtres frères et s(eurs de cette maison en vertu de
l'autorisation que leur avaient accordée le S janvier iSyg par les maire et échevins, moyennant, outre certaines conditions, un cens annuel de 5o sols tournois.
1. 'Hôtel-Dieu d'Amiens, à la veille de la Révolution était à peu près resté tel que nous le représente le plan du xvn' siècle.
Un rapport daté de 17S4 par M. Colombier, inspecteur général des hôpitaux montre que les salles réservées aux malades, se bornaient toujours aux bâtiments de la salle Saint-Jean y réédifiée au xvU siècle et ne renfermaient que 63 lits où on couchait, plus souvent que quelquefois, à deux. 11 faut reconnaître les progrès énormes accomplis dans l'œuvre d'hospitalisation depuis cette époque puisqu'aujoLird hui le nombre des lits s élève à 466 et que toutes les atfections humaines y sont traitées.
Aux noms des bienfaiteurs de l'Hôtel-Dieu qui se sont déjà présentés sous notre plume, il faudrait encore citer dans le passé: Guillaume 111 comte de Ponthieu de .Montreuil et de Saint-Pol, Guillaume le Barbier, chanoine et pénitencier d Amiens, Richard de Fournival, un autre Lagrené chanoine de la cathédrale, les évêques Lefevre de Caumartin, Pierre Sabatier, de la .Motte d'Orléans, dans les temps modernes, les .Morgan de Belloy, les Potron l.eclerc, les Alexandre, etc. Le registre de 1620, libellus obituuni missarum et les autres archives hospitalières révèlent par centaines les nombreuses fondations faites en faveur de l'Hôtel-Dieu par toutes les classes de la société, par tous les généreux citoyens dont une liste complète a été donnée dans le compte-rendu moral et administratif de i8gi, mais nous le répétons, nous n écric'ons pas 1 histoire de 1 Hôtel-Dieu et ces lignes n'ont d autre but que de donner quelques détails explicatifs des deux planches qu'elles accompagnent. Rappelons cependant avant de finir, qu'il y a déjà plus de trente ans, sur la proposition d un de ses membres, la Société des Antiquaires de Picardie a émis un vœu en faveur de la restauration de l'ancienne salle Saint-Jean et faisons un dernier appel pour qu on ne laisse pas tomber un jour en ruines, un édifice que recommandent son style élégant et ses souvenirs.