EXTÉRIEUR
N(tus aVons terminé l'examen de la façade principale ; il nous faut maintenant faire le tour de la basilique à rextériciir. Commençons par le côté méridional. La première particularité qui doit arrêter notre attention, aussi bien sur cette partie de l’éditice que sur celle qui lui correspond au nord , c'est l'addition de chapelles le long des collatéraux de la nef, depuis le grand portail jusqu'au transept. Ces chapelles ne faisaient point partie du plan primitif : elles ont été successivement ajoutées durant le cours du xiv"’ siècle, et dès son début, à l'œuvre à peine terminée de Robert de Luzarches, qui ne comprenait que les chapelles absidales, ainsi que nous le verrons plus loin.
Nous n'avons pas à chercher les motifs qui amenèrent l'érection de ces sanctuaires accessoires; disons seulement que le besoin de multiplier les autels dans les cathédrales nous paraît surtout dû au nombre des prêtres chargés d'y exercer le culte sacré, et que ce besoin s’est fait sentir de bonne heure dans la plupart des basiliques françaises, à Amiens, aussi bien qu'ailleurs.
Quoi qu'il en soit, c'est entre les deux épiscopats de Guillaume de Mâcon (1278 à i3o8) et de Jean de la Grange (i373 à i375) que furent construites les chapelles de notre cathédrale; les premiers pasteurs du diocèse, les membres du clergé, les confréries pieuses, les corporations de métiers, les nobles et les riches bourgeois contribuèrent par leurs largesses aux frais de construction et de décoration. Le terrain tut pris entre les contreforts, bases des arcs-boutans de la grande nef. Il s'étendit un peu au delà, mais les piliers qui supportent les grands arceaux destinés à soutenir la poussée de la maîtresse voûte forment la majeure partie des refends séparatifs de ces
chapelles. On n'eût donc qu'à percer les murailles primitives, à supprimer les tenètres entre Ie^ colonnes engagées des collatéraux, à éle\’er des \'oùtes en encorbellement reposant à chaque angle sur des pendentifs, et à éclairer chacune des nouvelles chapelles par une haute et large claire-voie, dont les meneaux servaient de supports et de cadres à de brillantes verrières.
Immédiatement après la façade, l'architecte auteur du plan primitif avait ménagé dans la première travée du côté du midi une porte ou plutôt un petit portail secondaire, destiné à permettre aux chanoines habitant les maisons claustrales, un prompt et facile accès dans l'église. Cette porte existe toujours: on l'appelle aujourd hui portail Saint-Christophe, ou encore poi'tail de 1 Horloge, parce que sur 1 un des contreforts de la tour du sud. qui lui est adjacent, se trouve un cadran solaire surmonté de la statue d'un ange indiquant les heures à l'aide de l'ombre d'une Ifèche qu il tient à la main: durant longtemp^ il y eut. presqu'au même endroit, un cadran d'horloge qui a été supprimé il y a environ quarante ans. Sur ce même contrefort, on remarque, près de la base, un énorme crochet en fer. scellé dans la pierre: il aurait, dit-on, servi à attacher les criminels condamnés à faire amende honorable à la porte de Notre-Dame, ou plus probablement il recevait l'une des extrémités de la chaîne destinée ù barricader le cloître durant la nuit, ou aux jours d'émotions populaires.
J.e premier agencement de la porte Saint-Christophe est encore visible, bien que quelque peu dénaturé par l'adjonction d'un porche du xiv-' siècle, dont la voûte supporte le dallage d'une chapelle de moindre dimension que les autres, et à laquelle on accédait de rintérieur par un escalier.
Cette chapelle était dédiée à saint Lambert, évêque de .Maëstrichl et martyr. De chaque côté du gable qui surmonte le porche en ogive donnant accès dans la cathédrale, on \-<)it deux statues avec socles et dais ; Tune représente un évêque, l'autre un chevalier. Ces ancic is auteurs de descriptions sont tous d'accord pour reconnaître dans l'évêque, saint Lambert sous le vocable duquel était placée la chapelle adjacente, mais les uns \-oient dans le chevalier Henri Beaupigné, à la munihcencc duquel serait due la construction de la chapelle: les autres. Angilvin de Domméliers. comte d'Amiens au ix' siècle, insigne bienfaiteur du chapitre de Notre-Dame. Un archéologue de nos jours croit reconnaître, et avec beaucoup plus de raison, selon nous, dans le personnage ici représenté, Pépin d'Héristal. auquel saint Lambert adresserait une sévère réprimande, ainsi que paraît l'indiquer le geste du prélat. On sait que Pépin d'Héristal aVait répudié sa femme légitime pour épouser .Alpaïs, sa maîtresse, et qu'irrité des justes reproches que lui lit l'évêque, à cause de son crime, il donna à Dodon, frère d'Alpaïs, l'ordre d'assassiner Lambert.
Le porche, élevé de plusieurs degrés, au-dessus du niveau de la rue est fermé par une grille de fer datant du xvnU siècle.
Les chapelles suivantes forment une assez forte saillie en dehors de la ligne du portail. La plus voisine de celui-ci présente sur sa face occidentale un pan coupé, dans lequel, au-dessous dune fenêtre . est placée, encadrée dans une ogive dentelée la statue colossale de saint (diristophe, portant l'Lnfant .lésus sur ses épaules. Cette statue, aux formes raides et incorrectes, paraît plus ancienne que la chapelle contre laquelle elle est adossée. Mlle était probablement appliquée d'abord sur l'un des contreforts voisins.
Dans 1 inter^■alle des fenêtres de chacune des autres chapelles, des groupes de statues rappellent à l'extérieur un vocable primitif. C'est ainsi que nous voyons -Marie avec 1 ange (jabriel, désignant la chapelle de l .Annonciation ; saint Nicolas, avec les enfants dans le baquet traditionnel, et la Transfiguration de Jésus au
'l'habor. Avant la dernière fenêtre est la statue d'un évêque que l'on croit être Guillaume de AUicon. sous l'épiscopat et aux frais de qui fut élevée la chapelle adjacente, dédiée à sainte Marguerite ; cette chapelle est la première qui fut comstruite contre la nef de la Cathédrale, ainsi qu'il est, du reste, facile de le reconnaître au style des meneaux de la fenêtre, qui accusent une date plus ancienne que celle des autres ouvertures de ce côté.
Sous la Transfiguration on voit deux supports vides, et deux arcades dépouillées des statues qu'elles étaient destinées à encadrer. [1 y avait là les ligures d'Adam et d'Kve, que le Chapitre fit enlever à la fin du xviii'-’ siècle, à cause de leur nudité. Sous la statue de saint Nicolas, une inscription tracée sur le mur en grandes lettres du xiv'^ siècle, rappelle la fondation de la chapelle correspondante, due à la générosité ties boues gens des villes deutour Auiieus qui veudeut jvûides. La jvaide ou giiède que l'on appelle aussi pastel {isatis tiuctoria] était une plante très cultivée, au moyen-àge, aux environs d'Amiens et qui servait à teindre en bleu avant la découverte de l'indigo, làeux de ces boues gens sont représentés debout auprès d'un sac de guède, matière de leur commerce.
Au-dessus des lenêtres des chapelles règne une balustrade continue, se rapprochant du style flamboyant, et bordant les terrasses ou galeries qui se trouvent au bas des t(utures en ardoises couvrant les chapelles et le bas-côté. Au sommet du rampant de ces toits, entre les arcs-boutans à double étage qui soutiennent la poussée de la maîtresse voûte, s’ouvrent les grandes fenêtres éclairant la partie supérieure de la nef principale ; une seconde balustrade, de style du xiii'-' siècle, borde les terrasses qui permettent de circuler facilement au bas du grand comble (ij.
L'extrémité méridionale du transept nous présente une façade qui soutient dignement la comparaison avec le grand portail : si cette façade a moins d'étendue, elle mérite d'attirer l'attention par l'imposante majesté de son ensemble et par la richesse de ses détails. Au bas, entre les contreforts qui du sol s'élancent jusqu'au faîte de l'église et se terminent de chaque côté du pignon par de sveltes pyramides, s'ouvre largement une porte qui par ses proportions et la beauté de son ornementation serait digne de servir d'entrée principale à plus d'une cathédrale. C'est le portail C(nnmunêment désigné à Amiens sous le nom de portail de la Vierge dorée, mais qui devrait être sous le vocable de saint Honoré, puisque les sculptures du trumeau et celles du tympan se rapportent à la vie de ce saint prélat qui occupa le siège épiscopal de notre ville durant les dernières années du vU' siècle.
La statue de Marie a vraisemblablement pris sur le trumeau central du porche la place de l'image de l'évêque d'Amiens. A quelle époque fut opérée cette substitution : Il a été jusqu'à présent impossible de le préciser; la substitution est déjà assez ancienne, car nous savons, d'après le témoignage de Nerlande, chapelain de Notre-Dame en 1760, qu'au commencement du xv!!!"' siècle, cette Vierge étoit, au lieu où nous la voyons aujourd'hui, l'objet de la vénération des jeunes enfants de la ville qui venoient y prier chaque soir, et dont les offrandes recueillies liard à liard ont servi à la faire dorer 12). »
(1) Los amateurs d’architecture devront, avant de quitter cette partie de la cathédrale, accorder cjuehiucs moments d’attention à la petite porte latérale (|iu se cache modestement dans l'angle du transept; cette porte, de même t[ue celle qui lui correspond au transept du nord, est di.i^’-ne d'être remarc)uéo ptuir l’élégance et da pureté du dessin de l’ensemble de sa disposition, non moins ([u’à cause des mmiluro.s si simples et pourtant si gracieuses de l’archivolte en plein cintre ([ui encadre son tympan.
(2) Riipport à M. h' Prefrt du departement de la Somme sur l'ctat actuel du purtail de la Vierge durée, piir M.M. les abbés Jourdain et Duval, t VI des Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie [iHqt).
Imitons ccs pieux enfants, et commençons la visite de ce portail en faisant une station devant la Sainte-Vierge. Aussi bien la statue que nous avons devant les yeux méritc-t-elle l'attention de l'archéologue et de l'artiste autant que le respect des fidèles à qui elle ne peut qu'inspirer la confiance et l'amour envers la Mère du Sauveur. C'est une œuvre du xiV siècle : clic n'a peut-être plus l austère majesté de la statuaire de fàge précédent, mais d autres qualités la recommandent a notre admiration. Marie sourit à son Divin Fils avec une expression charmante : « l'exécution de la statue de la Vierge dorée, dit Viollet- le-Duc, est merveilleuse; les tètes de la Mère et de f Pinfant-Dieu sont modelées avec un art inlini.... Les mains sont d'une
élégance et d'une beauté rares, les draperies excellentes . le nimbe de Marie,
richement orné de pierreries et de cannelures gironnées est soutenu par trois angclets d'un charmant travail fi). »
Sur la partie inférieure du trumeau sont sculptées en demi-relief des figurines se rapportant à la vie de saint Honoré.
T^e soubassement des deux parties latérales du portail présente une arcature formée de pleins cintres dont l'entrelacement produit des ogives. Au-dessus sont rangées, adossées à des colonnes supportant les C(trdons de la voussure, comme au portail principal, huit grandes statues avec socles et dais. Ces figures, d une exécution médiocre, n'ont pas été, jusqu'à présent, dénommées d une manière très précise par les iconographes. II v a, se taisant face de chaque coté de la porte, deux anges thuriféraires (21: mais les six autres personnages, placés, trois par trois, en regard 1 un de l'autre, ne sont point définitivement expliqués : on croit reconnaître saint Riquier dans le moine portant la crosse abbatiale placé à droite du spectateur, et saint Lupicin, dans le prêtre re^'êtu de la chasuble et portant le calice qui lui tait vis-à-vis du côté gauche. L'indécision règne encore pour assigner un nom aux statues qui complètent l'ornementation du porche : peut-être sont-ce des saints spécialement honorés à .Amiens et en Picardie, ci.)mme apcHres et comme patrons, qui feraient cortège à notre glorieux évêque; tout semble 1 indiquer, mais il n est permis de faire là-dessus que des conjectures plus ou moins plausibles.
Nulle incertitude en ce qui concerne le tympan, si bien expliqué par .M.M. .fourdain et Duval, dont nous ne ferons que reproduire ici, en l'abrégeant, la savante description. Au premier étage sont rangées douze statues remarquables par le naturel de leur pose, et la beauté des draperies de leurs vêtements. Les deux iconographes dont nous venons de citer les noms croient reconnaître dans onze de ces personnages les apôtres du Seigneur, et dans le douzième, jeune homme vêtu de la dalmatique des diacres, tenant un lambel, et tourné vers ses autres compagnons qui paraissent lui adresser des instructions, saint Honoré, encore lévite, recevant de ses pères dans la foi le symbole qu'il doit enseigner aux fidèles de la part des disciples de Jésus.
.Vu deuxième étage, à droite. Honoré reçoit fonction épiscopale; à gauche, il entend miraculeusement la voix de Lupicin découvrant aux environs d’.Vmiens les reliques des saints martvrs Fuscien, Victoric et Cjentien. Au troisième, la main divine, sortant d'un nuage, s'étend sur les saintes espèces qu'Honoré, célébrant la
(i) Aucun artiste n'a pu, jiis<iu’;i ce jour, reproduire convenablement par le dessin la Vierce dorée, bien que l’entreprise ait été souvent tentée, et par des hommes de talent; le .gouvernement a fait prendre un moulage en plâtre de cette excellente sculpture pour le Musée du Trneadéru.
(2) Le sculpteur a donné à ces anges les formes arrêtées et les traits accentués d’hommes d’un â.ge mûr, au lieu de les représenter sous la figure d’adolescents, comme on le fait ordinairement quand on veut donner une forme sensible aux esprits célestes.