HISTOIRE
D'après une ancienne tradition, mentionnée par la plupart des historiens d’Amiens, l'église paroissiale de Saint-Leu occuperait 1 emplacement d un prieuré autrefois dédié à saint 1 atmbert elle-même aurait été primitivement sous le vocable du célèbre évêque de Maèstricht, dont la statue orna longtemps 1 un des côtés du
maître-autel, et dont le culte persista dans la paroisse pendant plusieurs siècles :
sa fête V était solennisée d’une façon toute particulière, et on \’cnait iiivoqiter saint l.ambert pendant l’octave, pour la guérison de diverses maladies 1 1).
Quoiqu'il en soit de la véracité de cette trai-lition, le titre de Saint-Leu lut
attribué à une époque fort reculée à 1 église dont nous écrivons 1 histoire : elle était déjà sf)us ce patronage en loyd. quand le (diapitre de la (cathédrale, de qui dépendait la cure, en lit présent aux religieux de l'abbaye de Saint-Martin-aux- .lumeaux. donation immédiatement approuvée par une charte de H^eVèque d Amiens, (luy de Lonthieti. et conlirmée au siècle suivant, en 1172. par une bulle du Lape Alexandre III éji.
Saint Loup {Lupus} que l'on désigne plus communément sous le nom de saint Leu, probablement pour le distinguer de son homonyme, saint Loup, évêque de Troyes, occupait au début du vii^' siècle, le siège archiépiscopal de Sens. Ayant encouru la colère du roi ('dotaire II, il fut exilé dans le \imeu. a Ansenne [Ande.sapiua ou Anseuua\, sur la rive droite de la Bresle. Le prélat employa les loisirs forcés que lui créait son éloignement de l'églisc conhée a sa sollicitude pastorale, en éxangéüsani les popidations voisines, chez lesquelles on rencontrait encore de nombreux et grossiers vestiges des superstitions païennes. Les prédications du pieux archevêque étaient accompagnées de miracles qui augmentaient leur autorité. Saint Leu recouvra les bonnes grâces du roi, et reprit possession de l'archevêche de Sens, mais le souvenir de son séjour dans les parages du Lonthieu fut religieusement conservé par les habitants de la contrée : plus tard, les faveurs spirituelles et temporelles obtenues par l'intercession du pontife étendirent sa renommée à la Picardie toute entière: il ne faut donc point s étonner que Ion ait songe à lairc de lui le patron d'une des plus anciennes paroisses d Amiens (3j.
(1) Hagiogniphic tin Diocèse d'ADu'enSy p:ir j. Curfak-t. l. I\', p. 385- — Onze. Histoire des Rues d’Amiens, t. I"'. P- 3-
(J Diu'sv. Uénêfiees de riiglise d'Amiens, t. I, pji. 6 et 78. — L'f. D.'xirc, Histoire d'Amiens, t. II, p. 211.
(31 Saint Loti ost cncurc invocpiô dans les localités voisines de la Hresie comme intercesseur spécial pour pré>ervor les maisons des ravaj^es de l’incendie, parce f|Uc le saint arohevêciue éteignit, dit-on. miraculeusement, un incendie considérable qui avait éclaté à Melun.
Kn vertu de la concession du Chapitre, le prieur claustral de 1 abbaye de Saint-Marlin-aux-Jumcaux présentait à la cure de Saint-Leu un ecclésiastique qui, le plus ordinairement, était un chanoine régulier de saint Augustin : 1 évêque d'Amiens conservait toujours son droit de collation.
D'après la déclaration faite le 4 mai 1730, par le titulaire de la cure de Saint- I>eu, maître Nicolas Godey, chanoine régulier de Sainte-Geneviève (1), les revenus de la paroisse s’élevaient à 1100 livres i3 sous, et les charges à 3i8 livres 12
sous (2). l.e P. Daire (3i dit que la cure vaut i5oo livres et il évalue à 1600 livres le revenu de la Fabrique. Du temps de Pagès il y avait 1100 maisons dans la paroisse, dont le territoire s'arrêtait vers le nord au Pont où Dieu ne passe oncqiies (4). Après la Révolution, le territoire de Saint-Leu s'augmenta de celui de l'ancienne paroisse Saint-Sulpice supprimée en 1790. \SOrdo du diocèse d Amiens, de 1S94, accuse 7492 habitants pour la paroisse Saint-Leu.
De Court, dans ses Mémoires chronologiques sur Amiens, a inséré une liste des curés; cette liste commence en 1227 et s'arrête en 1713; elle a été continuée
jusqu'à nos jours par M. .A.. Dubois, de la .Société des Antiquaires de l^icardie.
Nous ne savons rien des caractères architecturaux de l'église primitive : celle-ci ne couvrait qu'une partie de l'emplacement de l'édifice actuel ; elle s'élevait aussi
sur la droite et à peu près au centre de la longue rue qui, descendant du Bloc (5'i SC dirige vers la citadelle ou plutôt vers l'ancienne porte Saint-Pierre ; cette rue portait au moyen-àge le nom de Cauchie au Bled à cause du marché de cette denrée qui, pendant longtemps, se tînt précisément devant l'église Saint-Leu. Le quartier de la ville qui compose la paroisse dont cette église est le centre peut être regardé comme le berceau de la cité amiénoise : il en est la partie la plus ancienne et c'est là que l'on retrouve le plus de vestiges des siècles écoulés.
Le portail principal a toujours fait face au couchant, de façon à ce que conformément à une antique et pieuse coutume, le prêtre à l'autel regardât 1 orient. Fn 1481, l'église fut reconstruite avec des proportions plus vastes (ü). hn 1495, un bourgeois, Jean de Normàtre, lit don d'un terrain contigu pour y établir un
(ij Les clercs de l'abbaye de Saint-Martin-aux-Jumeaux, d’abord prêtres ^êculiers, embrassert nt en iiog la règle des clianoines de S. Augustin; en 1635 ils s’unirent à la Congrégation de sainte Geneviève. — Daire, Histoire d'Aminis. t. JL p- 231. — Mss. de Pagès, t. I, p. 182. — Cf. Darsy, Dusevel. etc.
(2) Darsv, licnèficcs de l'liglisc d'Aiuiens, t. P'', p. 78.
13) Histoire d'Aiiiieiis, t. il. p. 21 1.
(/j) Ce pnnt, situé entre la chaussée Saint-Leu et la chaussée Saint-Pierre, était ainsi dénommé parce (|ue, formant la limit<.' entre les paroisses Saint-I.eu et Saint-Sulpice, il n'était jamais parcouru par la ]irocession du Saint-Sacrement, ni même par les prêtres portant le Viatique aux malades. Pagès cite, toutefois une circonstance exceptionnelle t]ui donna un démenti à la vieille appellatirm ; en 159*^' dimanche d*’ la Trinité, le chapitre de Notre-Dame fît une proesssion solennelle en réparation d’un sacrilège; cette pmcessirni dans lacjuelle fut porté le Saint-Sacrement se rendit de la Cathédrale à Saint-Sulpice, et traversa par cunsécpient le pont en question.
qs) î-a rue du Bloc faisait partie de la grande voie qui allant du midi au n<ird, traversait Amiens dans le sens de sa largeur, en changeant plusieurs fois de dénomination ; le nom de la rue du Blucq parait ne dater (pie de isi-t et provient d'une enseigne qui se trouvait placée vers la rue Saint-Leu, sur une maison au coin de la rivière de la rue des Rinchevaux. — .A.. Dubois, Les Rues et linseignes p. 13.
16) Les registres aux délibérations de l’Echevinage nous ont conservé, sous la date du 2 juin 1482, le souvenir d’une décision du corps municipal par lacpiclle fut rejetée une reiiuête des marguillicrs de Saint-Leu qui se plaign.aient de ce que le terrain à eux naguère concédé pour la construction de leur église était trop petit pour terminer les travaux commencés, tjui par là se trouvaient interrompus " et a reste euuse s'cstoieiit déjà les plusieurs des dis puroissieiis abstenus de donner à la queste le jour d'ier fairte pour les dis ouvrages aussi graiis dons qu’ils faisoient par avant pourquoy les dis ouvrages estoicnt en adventurc de n'estre pararlieve^. — Inventaire sommaire des Archives de la ville d’Amiens, publié par M. G. Durand, t. Il, p. 237.
cimetière ; ce cimetière, d'une médiocre étendue, bordait l'église du côté du midi : il occupait l'espace compris entre la rue des Majots et la muraille du bas-côté méridional. 11 ne servait guère que pour l'inhumation des enfants en bas-âge ; il fut supprimé en 1597; fabrique vendit le terrain et en employa le prix à l'acquit des contributions de guerre imposées par les Kspagnols ; sur l'emplacement du cimetière on construisit des maisems, et on ne laissa subsister le long de l'église qu'une ruelle fort étroite, humide et malsaine, qui devrait être élargie autant dans l'intérêt de la conservation de l'édifice sacré que dans celui de la salubrité et de la décence.
Iin l'année i5oi. le clocher de Saint-Leu fut reconstruit ; la fabrique avait obtenu â cet ell'et de la Municipalité une subvention dont l'octroi est constaté par le registre aux comptes de l'échevinage à la date du 17 novembre f5oo (1). Ce clocher était placé sur le côté gauche de l'entrée du chœur ; il fut renversé par la violence d'un ouragan qui se déchaîna sur Amiens, le jour de Pâques, 26 mars i58i, et dura depuis cinq heures du matin jusqu'à midi. La chute du clocher de Saint-Leu entraîna la ruine d'une partie du comble de l'église et causa la mort de soixante-huit personnes, parmi les assistants à l'office de matines : elles furent écrasées par les débris de la charpente et de la maçonnerie. Ces malheureuses victimes reçurent la sépulture dans la nef près de l'endroit où elles avaient péri (2).
l.es dégâts, matériels ne tardèrent pas à être réparés : la tour de pierre, surmontée d'un comble aigu fort élevé, en charpente couverte d'ardoises, dont nous admirons encore les proportions gracieuses, remplaça la flèche détruite par la tempête ; cette construction fut placée au bas de l'église : à sa base, du côté du
midi, s'ouvrit un riche et élégant portail.
.Au mois de mai 1607, les marguilliers passèrent marché avec .Martin de
.Miraulmont pour la fourniture de plusieurs cloches; le 3i mai 1666, il y eut un autre contrat passé devant AL Trancart, notaire, entre les fabriciens de Saint-Leu et Pierre Chaperon, fondeur â Amiens ; il s'agissait de refondre, moyennant la somme de i55 livres, trois cloches donnant les notes ini, fa, sol (3).
Il existait â Saint-Leu, comme dans toutes les anciennes paroisses, un certain nombre de fondations pieuses et d'usages particuliers, dont il est b<')n de conserver le souvenir.
La procession qui, chaque année, se rendait â la Cathédrale est la plus célèbre de CCS vieilles coutumes Cette procession avait lieu le 2 septembre, le lendemain
f’’ . A Antoine Roussel, (luillaume Itriscul, Jehan de Pernois et Yclicr Dumont, mani^,Uiers de l’é^rlisr
Saint-Leu, la somme du lo livres donnée à la dite église pour fournir au.x mises à ouvrages d’un nouveau clocher qu'ils font faire en la dite église, par mandement du 17 novembre 1500 {Cominunication Je M. .1. Dubois).
I2) Ce sinistre événement a été décrit en vers dans un petit poème du .\vi® siècle intitulé Recueil Je ce qui est ciJvenu Je plus Jigne de mémoire, par frère jean Halin, religieux de Clairmarais, près de Saint- Omer. Ms. in-fulio de la Bibliothèciue de Mans, fol. 290. On y lit :
Dans Amiens, (ô chose pitoyable !)
Un beau clocher de grandeur admirable Hst trébuché dans l'église Saint-Leu,
Tuant maint hommes qui priaient en ce lieu.
Dusevei. Hist. d'Amiens, 2' édition, p. 91.
(31 Communicatiun de M. A. Dubois.
du jour de la fête patronale (i). Le clergé, en habit de chœur, accompagnant les officiants revêtus d'ornements rouges et suivi des marguilliers et d'un grand nombre de paroissiens, se dirigeait vers Notre-Dame en chantant des hymnes tirées de l'office de saint Firmin, martyr. Le cortège entrait par le grand portail ; il faisait le tour de la basilique avant de pénétrer dans le chœur ; on chantait au lutrin l'antienne des vêpres de saint ^'irmin. Le reliquaire contenant l'un des bras de l'apôtre d'Amiens était exposé sur le maître-autel. La paroisse Saint-Leu offrait à la cathédrale un cierge pesant huit livres qu'on laissait brûler sur un chandelier de cuivre, donné jadis pour cette destination spéciale. Sur la base du chandelier, on lisait une inscription ainsi conçue : Les manangliers de Saiuct-Leu mont chy mis en mil chonq chens ci un quarteron (2).
Le chandelier était haut d'environ huit pieds ; il était placé, avec trois autres de même taille, sur la seconde marche du sanctuaire ; les quatre candélabres furent enlevés au xviip siècle, lorsqu'on renouvela la décoration de cette partie de l'église, mais on conserva, dit-on, le chandelier de Saint-Leu dans la sacristie de la Cathédrale jusqu'à la Révolution, tandis que les trois autres passèrent au creuset et fournirent la matière des balustres posés à l'entrée du sanctuaire dans un encadrement de marbre blanc.
La procession sortait du chœur par la porte latérale du côté de l'Lvêché ; elle se groupait devant la porte de la chapelle de la Trésorerie, dans la travée qui précède actuellement l'autel de Notre-Dame de Pitié : un chanoine faisait l'ostension du Chef de saint Jean-Baptiste du haut des degrés de la Trésorerie, et après la vénération de l'insigne relique on retournait à Saint-Leu, où la messe votive de saint Firmin était chantée.
L'origine de cette procession remontait, d'après la tradition, à l'année 1297; elle avait été établie à la suite d'un vœu fait pendant la peste cl elle eût régulièrement lieu jusqu'à la fin du siècle dernier (3).
Quand le chœur et le sanctuaire de la Cathédrale furent, grâce à la munificence de Mgr de la Motte, dotés du splendide dallage en marbre que nous admirons encore aujourd'hui (4), le (Chapitre voulut ne plus permettre qu'au clergé de Saint-Leu de pénétrer dans l'enceinte sacrée, parce qu’un certain nombre des laïques qui suivaient le cortège, appartenant pour la plupart à la classe pauvre, ne se compor-
(1) I.e nnra de saint Leu est inscrit au 1“'^ septembre dans nos plus anciens bréviaires : le 2, dans ceux de 1607, de 1716 et de 1840: le 3, dans le Propre actuel. — Corbîet, Hagiographie <fu Diocèse d’Amiens^ t. IV. p. 598.
(2) C’est, du moins, ce cjue nous voyons dans la description de la Cathédrale écrite par Baron en 1815, et encore inédite. Le texte de cette inscription est rcprtiduit différemment par le 1)’’ Goze dans son Histoire des Rues d Amiens, t. P', p. S. .A.u dire de cet archéologue on lisait sur le candélabre ces vers :
En l’an mil chinq cent et six Les paroissiens de Sainci Leu Ale ont en ce noble lieu assis Du grc de Messieurs et de l'aveu.
13) Les paroissiens de Saint-Leu tenaient beaucoup à cette cérémonie. Lors de l'introduction du Bréviaire de 1750 qui transféra la célébration de la fête tle saint Leu du i" au 2 septembre, ils craignirent de voir supprimer la procession parce qu’ils pensaient que le Chapitre de la Cathédrale ne les admettrait plus à présenter leur cierge le jour C[ai suivrait le 2 septembre. L'ne députation se rendit à l’Kvéché pour demander des éclaircissements ; on rassura les envoyés en leur disant que la fête de saint Leu étant patronale restait fixée pour la paroisse à son ancienne date et (pie rien ne les empêchait de venir à la Cathédrale au jour indiqué.
14) Ce dallage fut terminé pour la fête de la Pentecéite de l'année 1766.
laient pas toujours avec la décence convenable et pouvaient compromettre l'éclat et la propreté des marbres précieux qui couvraient le sol. Ordre fut donné aux suisses et autres ofticiers de ne point laisser pénétrer la foule à l'intérieur du chœur; il y eut, paraît-il, une véritable bagarre sur le perron : l'entrée tut forcée par la muliiiude. L'année suivante, le curé de Saint-Leu fut averti par le Chapitre que si pareil scandale se renouvelait et si les laïques persistaient à s'introduire dans le chœur, malgré la défense, les portes de la Cathédrale seraient fermées et la cérémonie abolie pour l'avenir. Huit jours avant la date de la procession, au prone de la grand'messe, le curé donna connaissance à ses paroissiens de l'avis du (chapitre. Quelques mutins essayèrent encore d'enfreindre la défense, mais les chanoines avaient fait venir quatre cavaliers de la maréchaussée qui intimidèrent la populace : la consigne fut respectée et tout se passa désormais avec ordre et décence (i i.
Luc tradition erronée, peu connue de nos jours et dont il est difficile de préciser l'origine, attribuait l'institution de cette procession au séjour plus ou moins prolongé du Chef de saint .lean-Bapliste dans l'église Saint-Leu. On disait qu'un homme de la campagne des environs d'Amiens était parvenu à dérober dans la Cathédrale 1 insigne relique et qu'il l'avait cachée dans sa charette sous des bottes de paille, dans le dessein d'en enrichir l'église de son village. Il retournait chez lui en suivant la chaussée au Bled, emportant le précieux larcin. Mais en passant devant 1 église Saint-Leu la voiture s'arrêta et, malgré les coups de fouet, les chevaux ne voulurent plus avancer. Aussitôt les cloches de l'église se mirent miraculeusement en branle sans l'impulsion des sonneurs. Le clergé et le peuple accoururent pour connaître la cause de cette sonnerie. L'assemblée vovant le charretier conlus et embarrassé, soupçonna quelque mystère. On enleva la paille de la voiture et on découvrit bientôt la relique, si connue à Amiens, du saint Précurseur. Le clergé 1 emporta avec respect dans l'église, tandis que le peuple, poussant des cris de joie, remerciait Dieu d'avoir opéré un tel prodige. Le dépôt sacré serait resté très longtemps à Saint-Leu, et le clergé de la paroisse n'aurait consenti à la rendre a la' (htthédrale que sous la condition de l'établissement de la procession du 2 septembre. (Jn ne sait sur quel fondement repose ce récit, mais il est certain qu il est complètement inexact, et nous ne le reproduisons ici qu'à titre de curiosité. L'auteur de la dissertation qui nous a servi de guide pour la rédaction de cette partie de notre notice, fait remarquer avec raison que la procession était en 1 honneur de saint Firmin : la couleur des ornements, les chants liturgiques, les prières stationnales, l'exposition du bras, la messe votive chantée au retour, se rapportaient exclusivement au culte du saint patron de la ville et du diocèse. Si 1 on faisait vénérer à la (htthédrale le (dief de saint .fean-Baptisle aux paroissiens de Saint-Leu, c'est parce que le 2 septembre se trouvait dans l'octave de la fête de la Décollation, que l'on célèbre le 20 août 121.
lœ 23 septembre i535, .lacques de Berny fonda une messe haute et la récitation de quelques prières pour chacun des jours du Carême, à l'exception du dimanche et du vendredi, lèn 1614. sous l'épiscopat de .Mgr (jcoli'rciy de la Marihonie, -M. Pingré de Farinvillers donna les fonds nécessaires pour assurer la prédication
I' Histoire de l'origine vi fondation des relises col lèf^iales. paroissiales, abbayes, couvents d'Iioiiiiiies et df filles, hôpitaux, chapelles, ciiuelières, calvaires et autres lieux de dévotion qui sc trouvent dans la ville d'Amiens. — Histoire cf.-Vniiens. par Pierre' Bernard, ms. de la Itibliothéquc communale, n" 8.J5, t. IV, pp. 187 à 203.
,2) Cf. Corblet, Hagiographie du Diocèse d'Amiens, t. IV, p. 3]i.
régulière de la station de l’Avent : il atlécia à cet usage une somme de 1600 livres prise sur le greffe du Bailliage d’Amiens, qui lui appartenait; le revenu fut exactement payé jusqu’en 1688; en cette année la fabrique fit un remploi de la somme léguée en achetant une maison pour servir d'école de charité à l'usage des enfants pauvres. Pagès, qui nous transmet ces détails (i), dit que la prédication de la station de l'Avent à Saint-Leu est antérieure à la fondation de Pingré de harinvillers : depuis longtemps déjà on prêchait dans cette église durant la première période de l'année liturgique : le maire et les échevins avaient coutume d assister à cette prédication ; ils prenaient place sur des bancs marqués d'écussons aux armes de la ville. La générosité de Pingré n'a donc eu d'autre but que de fournir les moyens d’assurer la continuation d’une oeuvre commencée.
Un siècle plus tard, un autre membre de la même famille, Louis Pingré, seigneur de Canois mu Camay ?)^ conseiller du roi, décédé le 22 septembre 1718. légua trente journaux de terre à prendre au village de Rcvelles, à charge d'en distribuer le produit à douze pauvres domiciliés dans la paroisse Saint-Leu, au choix de scs parents et du curé, à condition que ces pauvres assisteront à la messe qu il a fondée le mercredi de chaque semaine, et qu'ils réciteront le De profuiulis pour lui et son épouse, Charlotte Devaux, et pour le repos de l ame de tous ses parents défunts (et.
Le 3 mars 1701, Antoine Deter avait fondé, pour la commodité des ouvriers, une messe qui devait être dite chaque jour, à quatre heures du matin, du i"'' avril au 14 septembre.
lotis les dimanches de l'année, il y eut pendant fort longtemps, en vertu d une londation dont nous ne connaissons ni l'auteur ni l'origine, prédication à une heure après-midi dans l'église Saint-Leu ; le 9 mars 1766, le Conseil de iabrique considérant que ces sermons n’attiraient qu'un nombre fort restreint d auditeurs, décida de les supprimer, et la rétribution de vingt-deux livres assignée au prédicateur fut affectée aux sermons prêchés après vêpres tous les dimanches de Carême et le jour de Pâques, ainsi qu'au sermon de la l^assion, qui avait lieu le Jeudi-Saint, à cinq heures du soir.
Si I instruction religieuse, distribuée du haut de la chaire, ne ht, à aucune époque, défaut aux paroissiens de Saint-T,eu, le venin de l’hérésie avait failli leur être inculqué sous les dehors de la parole sainte, lors de l'introduction des doctrines du luthéranisme, au xvi'-’ siècle. Le 29 décembre i533, un chanoine de la Cathédrale, Jean Aloranl, natif de Vraignes, qui avait prêché dans l’église Saint-Leu la station de 1 Avent, fut mis à la (h‘)nciergerie pour avoir avancé, au cours de ses sermons, des propositions empruntées aux novateurs qui prétendaient réformer le catholicisme. On trouva chez cet ecclésiastique des ouvrages de Luther et d'autres écrits plus ou moins hétérodoxes : ces livres furent solennellement brûlés sur le parvis de la Cathédrale, le 20 octobre iSSq. Hàtons-nous d'ajouter que Jean A'iorant désavoua plus tard ses erreurs.
Les huguenots n auraient point facilement réussi à faire accepter leurs doctrines par la religieuse population de la paroisse Saint-Leu. qui se montra toujours fort attachée au Catholicisme. Vers la fin du xvi'^ siècle, quand les Amiénois, ^•oulant avant tout sauvegarder la religion de leurs pères, entrèrent avec enthousiasme dans la Ligue, le curé de Saint-Leu, AL Robert Wiart, à l'exemple de son évêque.
Manuscrits de Pagès, êd. L. l‘)(nichet, t. I", p. 95. Histoire d'Amiens, par le P. Daire, t. tl, p. 212.
(rcoH’roy de la Marthonie, sî^na de ^rand cœur 1 acte d adhesion a la Sainte- Union. Il SC montra dès lors ardent ligueur, et les sentiments dont il était anime lui valurent d'être choisi pour prononcer à la Cathédrale I oraison funèbre des frères de (juise, au service solennel qui lut célébré le ig février 089 pour les
princes assassinés à Blois le 23 décembre précédent (i).
Un de ces conflits, qui n'étaient point rares autrefois et causaient a nos pères moins de scandale que leur souvenir n'en provoque aujourd hui chez nous, s éleva à la lin du xvu^’ siècle entre le Chapitre de la Cathédrale et les religieux de Saint-Martin-aux-.lumeatix, à propos de l'administration du sacrement des mourants au curé de Saint-Leu : cet ecclésiastique, nommé Jean Masson, se trouvait, au mois de novembre 167g, atteint d'une maladie grave et menacé d une lin très
prochaine; le P. de Marcilly, prieur claustral de 1 abbaye de Saint-Martin, qui avait droit, comme on l'a vu plus haut, de proposer à la cure de Saint-Leu, crut sans doute av(hr conservé sur le prêtre qui avait jadis été en quelque sorte
sa créature, une certaine juridiction : i! lui administra 1 Kxtrême-Onction et prit
les saintes huiles chez les religieuses de Saint-Julien, voisines de 1 église. Il accomplit cet acte.'en cachette, portant l'huile des inlirmes dans sa poche, sans l'appareil habituel, comme s’il eût eu conscience d'être en faute. Le Chapitre de Notre-
Dame se crut lésé dans une de ses plus importantes prérogatives. 11 assigna le prieur et les religieux de Saint-Martin devant le bailli d'Amiens. Le C' février 16S0, le bailliage rendit une sentence favorable aux chanoines. Les religieux en appelèrent au Parlement. Celui-ci. apres de longs débats, par un arrêt en date du 21 janvier 16S1, maintint au Chapitre le droit exclusif d administrer 1 lixtrêmc- Onction aux curés de Saint-Leu, parce que la cure avait été jadis donnée à l'abbaye par les chanoines à titre gracieux, et qu'il était juste que ceux-ci
conservassent leur droit de suprématie -21.
L'église Saint-Leu avait été choisie par plusieurs corporations d'.-\miens. pour y célébrer leur fête patronale. Le 20 janvier de chaque année, la compagnie des Archers faisait chanter une messe solennelle à l'autel dédié à son patron, saint
Sébastien, autel situé à gauche du chœmr, et surmonté de la statue du saint martyr dont l'image brillait en outre sur un grand vitrail qui garnis.sait la fenêtre percée derrière le retable : les écussons de la compagnie, peints des plus vives couleurs, ornaient le bas de cette verrière. Un 1764, la statue de saint Sébastien tut, nous ne savons pour quel motif, retirée de la place qu'elle occupait, par suite d'un ordre donné par Mgr l'Lvêque, lors d'une visite pastorale : on la remplaça par un saint Lambert enlevé de l'un des côtés du maître-autel. Les .-\rchcrs
cessèrent, peu de temps après, de célébrer leur fête à Saint-Leu et la transférèrent dans l'église voisine de Saint-Sulpice, où ils continuèrent de se rendre jusqu à la Révolution. Le 6 mai, jour de la fête de saint Jean à la Porte latine, il y avait à Saintdœu office pour les foulons et apprêteurs et cet usage s'est conservé presque jusqu'à nos jours. Le 22 septembre, c'étaient les teinturiers qui se réunissaient dans la vieille église pour honorer saint Maurice, sous la protection duquel ils s'étaient placés.
.Apres la Révolution, plusieurs corps de métiers prirent encore Saint-Leu pour y célébrer leur fête, soit parce que les églises dans lesquelles ils se réunissaient
II) Journal de Jehan l'attr publia pnr M. J. (birnier. Mémoires Je la Société des Antiquaires de Picardie, t, XIX, p. 2j8.
(2) De Court, Mémoires chronologiques, article Saint-Leu.
naguère n existaient plus, soit par d'autres raisons de convenances particulières : bornons-nous à citer les brasseurs fsaint Arnoul, i8 juillet), les cuisinières (sainte Marthe, 2g juillet) et les perruquiers fsaint Louis, 23 août).
Saint-Leu n ouvrait pas seulement ses portes aux fêtes corporatives : l'église était aussi le siège de plusieurs associations et confréries pieuses. Il existait une confrérie de saint Antoine, qui avait office le 17 janvier, mais qui ne se confondait pas a\ ec la corporation des charcutiers : celle-ci fêtait son patron le même jour aux Cordeliers. La Confrérie du Saint-Sacrement paraît avoir eu une certaine importance et fut longtemps florissante ; elle célébrait, le i5 juillet, une fête particulière sous ce titre : La Division des Apôtres. La question du rang que les confrères devaient occuper dans les processions, et aussi celle de remplacement de leurs bancs à 1 église, donnèrent fréquemment lieu à des discussions avec les curés et les marguilHers, discussions dont les anciens registres de la Fabrique nous ont transmis le souvenir. Le S juin 1766 fut établie à Saint-Leu une société du Sacré-Cœur de Jésus; i Adoralion perpétuelle se faisait pendant tout le mois de juillet et pendant les quinze premiers jours de septembre. D'après le manuscrit de Pierre Bernard, que nous avons déjà cité, la sainte \’ierge aurait été jadis honorée d un culte spécial à Saint-Leu sous le titre de Notre-Dame de Boulogne.
A Saint-Leu. comme dans toutes les vieilles églises, les sépultures étaient nombreuses mais il ne paraît pas qu il y ait jamais eu de mausolées remarquables;
1 emplacement des corps était simplement indiqué par des dalles tumulaires dont quelques-unes subsistent encore (i); la plupart des inscriptions sont peu lisibles : on peut néanmoins déchiffrer les noms d'Antoine Touvenot, écuyer, conseiller du roi, etc., mort le 8 juillet 1710; celui de Marie-Gabrielle Fournel, son épouse; celui de Jean-Baptiste-Joseph 1 ouveiiot leur fils, chevalier de Saint-Louis, lieutenant de la maréchaussée de Picardie, mort en 1768; celui de Marie-Ange Turmine, femme du précédent. On lit encore 1 épitaphe de (Catherine Germain, épouse de M. de Baye, ciimmissaire aux poudres et salpêtres (xvif siècle], pieuse femme qui laissa une grande réputation de charité. Sur une autre pierre, on Ht le nom de Françoise Papin. Lne belle épitaphe, gravée sur une plaque de marbre, dont la forme demicylindrique indique qu elle était jadis appliquée contre un pilier a été retrouvée par 1 un de nos collègues, M. K. de Guyencourt G) : c'est l’inscription tumulaire de Louis Pingré, écuyer, seigneur de Saveuse, décédé le 12 janvier 1703, à l'age de 23 ans. Au bas de 1 épitaphe, dans un cartouche, est sculpté l’écusson aux armes des Pingré : d argent an pin arraché de sinople. Sous la tribune de l'orgue, au bas des degrés des fonts baptismaux est une grande dalle, dont l'inscription presque entièrement effacée ne présente guère de lisibles que ces mots In sua peritia requirentes niodos musicos qui permettent de supposer que l'on a sous les yeux la pierre tombale d un ancien organiste ou maître de chapelle. Lîne modeste pierre
II) Le V avril 1745, le Conseil de fabrique arrêta le tarif suivant pour les inhumations : L'ouverture de la terre dans l église, pour les grands corps, sera payée jo livres — pour le fossoyeur ^0 sols et la fosse
aura y pieds de profondeur — le repavage se fera aux dépens de la fabrique . Pour la réception d'un
corps à inhumer dans l'cglise Saint-Leu , laquelle ne seroit pas la paroisse du défunt, outre les droits d ouverture de terre j percevoir en plein c. ci. d. jo /. et 2 l. pour le fossoveur. pour les ornements ci l argenterie, les droits de la fabrique seront aussi peri;us en plein comme sur les paroissiens suivant le
service qui s’acquittera . pour l'ouverture de la terre de l'église pour les enfants il sera payé à la
fabrique joo sols, au fossoyeur 20 sols ; la fosse aura y pieds de profondeur ; le repavage sera aux dépens de la fabrique.
(2) Ce marbre blanc a été retrouvé par M. de Guyencourt au mois de mai 1893, dans une maison de de lu rue du Vivier, où il servait de rigole sous une gouttière.
du ciirrcla^c. dans le bas-côté septentrional, indique la sépulture de Guillaume Janniette, ancien bedeau, mort en 1741.
Le 20 décembre 1790, le Conseil général de la Commune d Amiens, pour se conformer aux idées nouvelles qui commençaient à prévaloir en France, modifia profondément l'organisation ecclésiastique de notre ville ; cmq paroisses seulement, en V comprenant la Cathédrale, furent conservées dans renceinte des murailles ; Saint-Leu prit le dernier rang; il garda son vocable, et son ancienne circonscription fut augmentée du territoire de la paroisse Saint-Sulpice, église dont la suppression était prononcée avec celle de plusieurs autres paroisses, par 1 arreté précité du (ionseil général (i).
Le schisme constitutionnel commençait : M. Oegove, curé de Saint-Leu, resta fidèle à la foi catholique et refusa le serment. Il fut bientôt forcé d abandonner sa ctire et il se retira à l’étranger. Le (’> iuin 1791, un prêtre assermenté, Grainville (21, second vicaire de l'évêque intrus Desbois. obtenait par le suffrage des électeurs réunis à cet effet, le titre de curé de Saint-Leu, et le 12 juin suivant, jour de la Lentecôie. il était installé dans l’église qu'il avait charge de desservir. La Garde nationale en armes alla le chercher à l'hivêché et l’escorta jusqu à son entrée dans l'édifice paroissial. Grainville se montra bon patriote, à la mode du temps. Sur la demande des membres de la section de son quartier, le 3o août 1792, il célébra à Saint-Leu un service solennel pour les citoyens tués à Paris le 10 août précédent en attaquant les 'l'uileries. L’église avait, pour la circ(Mistance, reçu une décoration funèbre ; sur un catafalque, on lisait cette inscription emphatique, qui était bien dans le goût du jour : Ils ont rempli leur serment I Silence^ ils reposent! (irainvillc prononça en chaire le panégyrique des morts pour lesquels avait été célébré le service auquel les autorités constituées assistèrent officiellement.
Le curé constitutionnel, malgré son zèle patriotique, ne devait pas toutefois conser\’er longtemps les bonnes grâces du gouvernement révolutionnaire ; le 9 septembre 1793 il était arrêté et conduit à Ricêtre avec l'évêque Desbois qui avait refusé d'accorder l'approbation demandée par le représentant du peuple, André Dumont, pour le divorce et le mariage des prêtres.
La captivité de Grainville se prolongea jusqu'aux premiers mois de 1794; â cette époque, le curé constitutionnel sortit de prison, mais laissant de côté les scrupules qui avaient provoqué l'incarcération de son évêque, il n'hésita pas à contracter lui-même un mariage avec la citoyenne Jeanne-Catherine Reynaud qu’il épousa à Amiens, le 10 fforéal an II : renonçant au sacerdoce, il se fit alors instituteur et tint une école rue des .Majots. Il mena une existence fort misérable pendant plusieurs années. Le 2 février i8o5 le corps de Grainville fut trouvé noyé dans la rivière d'Avre, près du pont du Don. Une inspiration malheureuse a fait récemment donner le nom de ce prêtre apostat à une rue voisine de l'église
(I) L l'élise parnissialc plaC(’R snus h- vocable de saint Sulpice, archevèciue de Houri;es, était primitivement placi'C au-delà de la Somme, non loin des n-mparts ; lors de la construction de la citadelle, elle; fut démolie et le siéijr de la paroisse fut transféré dans une autre ép;lise construite exprès sur l'emplacement d'une partie de l'ancien hôpital Saint-Jac<[ues ; cet édifice n’avait rien de remarquable ; il cessa d’être c(>nsacré au culte au ilébut de la Kêvi>luti<in ; il a été depuis prescju’cntiércment démoli ; un fragment de la façade subsiste encore aujourd’hui rue Saint-Leu, presqu'en face de l'impasse Sainte-Claire.
121 Jean-Haptiste-Krançois-Xavier Cousin de (Vr;unville naipiit au Havre de (Iràce le août 1746; il avait obtenu le grade île Docteur en Sorbonne; c'était un littérateur de mérite qui. entre autres ouvrages, publia un livre fort original intitulé I.r dernier homme ; il fréquenta la plupart des gens de lettres qui fleurirent eu France quelque» années avant la Révoluliiin.
Saint-Leu, rue qui portait jadis le nom de Saint-Maurice, patron des teinturiers, dont les ateliers étaient nombreux dans ce quartier.
Cependant l'église Saint-Leu avait cessé d’etre consacrée au culte pendant la I erreur ; au mois de mai 1794 on la transforma en magasin aux fourrages pour la cavalerie. Le i6 octobre 1796, Saint-Leu était rendu au clergé constitutionnel ; deux prêtres assermentés, un ancien carme, nommé Bis, et un ex-cordelier, du nom de Buttin, y remplissaient les fonctions, le premier de curé, le second de vicaire.
Peu à peu le gouvernement se relâchait de sa sévérité contre le clergé catholique. L ancien curé de Saint-Leu, M. Degove, revenu de l'exil, put rallier autour de lui ses plus fidèles paroissiens : pendant quelque temps, il célébra pour eux les offices à la chapelle de f Hôtel-Dieu, que Ton désignait sous le nom de Petit Saïut-Leii, tandis que la vieille église paroissiale était appelée le Grand Saint-Leu. l.e Petit Saint-Leu était beaucoup plus fréquenté que le grand, indice certain de l'attachement des habitants du quartier à la foi de leurs pères.
Bientôt il fut permis au clergé orthodoxe de partager l'église Saint-Leu avec les prêtres constitutionnels ; ceux-ci officiaient au maître-autel, ceux-là à la chapelle du bas-côté gauche, à des heures différentes. Cette situation étrange se prolongea pendant plusieurs années, non sans donner lieu à des discussions et à des conllits dont un vieux registre des comptes de fabrique nous a conservé de curieux souvenirs.
Le schisme dut enfin céder devant le Concordat ; les prêtres assermentés se retirèrent pinir faire place au clergé orthodoxe. Le 16 juillet 1802, on procède à 1 inventaire du mobilier de Saint-Leu; le 18 juillet, l'abbé Degove est installé en qualité de curé provisoire, mais presqu'aussitôt il est nommé par Mgr Villaret, évêque d Amiens, à la cure de Saint-Germain, et le 26 octobre l'abbé Delignières, ancien professeur du Collège, est définitivement nommé curé de Saint-Leu, et commence la chaîne de pasteurs qui se continue sous nos yeux pour la sanctification de cette antique et chrétienne paroisse.
Parmi ces prêtres, tous également respectables par leurs vertus sacerdotales, il en est un qui mérite sur ces pages une mention spéciale à cause du zèle qu'il apporta pour 1 entretien et la restauration de l'église confiée à sa sollicitude pastorale. M’' l'abbé Louis-Antoine Gaudissart, né à Montdidier le 17 janvier i8o3, nommé à la cure de Saint-Leu par ordonnance royale du L’’ juin 1834, conserva l'administration de la paroisse jusqu'au ii avril i863, date de sa mort. A une charité très grande envers les pauvres, si nombreux dans ce populeux quartier, il sut unir un grand zèle pour l'embellissement de la maison de Dieu : grâce à son initiative et à ses démarches auprès de l'autorité municipale, grâce à ses sollicitations auprès de ceux d'entre ses paroissiens qui étaient les plus favorisés des dons de la fortune, grâce enfin à ses dons et à ses sacrifices personnels, la vieille église Saint-Leu reprit une partie de son ancien éclat, et il sut rendre à l'exercice du culte une splendeur rappelant les jours de l'antique ferveur des âges écoulés.
Cette esquisse historique consacrée à la paroisse Saint-Leu serait trop incomplète si nous ne rappelions, en la terminant, que les habitants de cette paroisse sont peut-être, de tous les Amiénois, ceux qui ont conservé le plus d'attachement et d’amour pour les us cl coutumes d'autrefois. La fête patronale, solennisée à 1 église le premier dimanche de septembre, avec une grande pompe religieuse, quelquefois rehaussée par la présence de l'Évêque d'Amiens, toujours accompagnée de très beaux chants liturgiques et meme de morceaux de musique sacrée exécutés
avec art, est célébrée le dimanche suivant d'une façon joyeuse et bruyante par toute la population de ces vieux quartiers. Pendant plusieurs jours (et meme pendant plusieurs nuits), les rues retentissent des éclats de voix qui envoient aux échos de gais refrains ; dans chaque ménage un petit festin réunit toute la
famille autour d'une table servie sinon avec luxe, du moins avec moins de
frugalité que d’ordinaire; le noir et odorant breuvage, chanté par Delile et pour lequel les paroissiens de Saint-Leu ont une prédilection proverbiale, fume au dessert dans les tasses de faïence ; d'autre part, les buveurs s'attablent nombreux dans les cabarets ; le soir venu, la jeunesse se livre au plaisir de la danse, les
enfants se récréent aux jeux divers installés le long des murs de l'Hotel-Dieu ;
partout dans la vieille Chaussée au Bled étincellent les lumières des étalagistes en plein vent et l'aigre grincement des orgues de Barbarie accompagne le mouvement des manèges de chevaux de bois. Tout le monde s'évertue à donner le plus de splendeur possible à des réjouissances que les jeunes garçons de la paroisse ont annoncées la veille de la fête à l'église, en parcourant toute la ville, précédés de tambours, et portant en main de gigantesques rameaux fleuris de la plante vulgairement désignée à Amiens sous le nom de Soleil (i). Ces gamins en faisant leur promenade chantent à tue-tête un couplet ainsi conçu :
Sant-Gennain coucous Ch'cst Vfoitc li'ches fous !
Ch'csf Jeiiian Sant-Leu,
Ch'cst no fuite., no faite, no faite II!
Ces paroles naïves sont probablement l'unique reste d'une chanson maintenant oubliée, mais qui rappelle par un vers peu bienveillant pour les habitants de la paroisse Saint-Germain l'antagonisme qui existait autrefois entre les diflérents quartiers de la ville.
Des preuves plus frappantes encore de cet antagonisme nous sont données par les luttes à coups de poings que les jeunes garçons de Saint-Leu soutenaient fréquemment jadis le jeudi et le dimanche sur les glacis de la Citadelle contre les jeunes gens des faubourgs Saint-Pierre et Saint-Maurice, limitrophes du quartier Saint-Leu. Ces luttes sont un vestige du Mahomiage ou combats à coups de poings fort en honneur à Amiens durant le moyen-âge (2).
Il était un autre genre de lutte qui faisait aussi les délices des gars amiéiiois et dans lequel les adolescents de la paroisse Saint-Leu étaient également jaloux de
(i) Le nom scientifique de cette plante, qui produit de belles et larges fleurs jaunes radiées, est
Hflianthe.
lU) Le Mnhonnage, dit le P. Daire, étoit un combat à coups de poings fort en vogue à Amiens, et auquel toute la populace prenoit part. Les habitants des paroisses, divisées par moitié, se rendoient sur le rempart par deux côtés différens. T.es enfants engageoient le combat contre ceu.x de leur âge. Le parti qui
faiblissoit étoit renforcé successivement par les jeunes gens et les hommes faits. Ahirs les coups commen(,'oient
à peser, l'afl'aire devenait sérieuse, la scène étoit ensanglantt'c, et l'action ne tinissoit iiuc lorsqu'un des deux partis étoit repoussé jusqu’à l'endroit <[u'on avoit désigné. François l" a5'ant eu la curiosité d'assister à un de ces combats, dit à ceux ejui l'entouruient <|ue dans une ville frontière comme celle-ci, un pareil exercice ne puuvoit servir qu'à encourager la jeunesse en la rendant adroite et vigoureuse. La police a supprimé de nos jours cet exercice violent. On en remonte l'origine à la bataille de Tours, sous Charles Martel. Ceux ()ui retournèrent à Amiens, rapportèrent le nom de Mahun, qui servoit à donner du cœur aux barbares cjui combattoient sous les auspices de cette fausse divinité. — Histoire littéraire de la Ville d'Amiens, p. 439 On nous permettra de faire remarquer au lecteur c|ue rétj-mologie du mot Mahon donnée par le docte Célestin est au moins douteuse. Le Mahonnage fut défendu par diverses ordonnances de l'échevinage en 1552, 1561 et 1579. — Dusevel, Histoire d'Amiens, p. 292.
s'acquérir un brillant renom : nous voulons parler de la lutte aux coqs^ autrement dite le combat de coqs, qui avait lieu le jeudi précédant le dimanche de la Quinquagésime, jour que l’on appelle à Amiens jeudi-jeudiot. C’était, dit Dusevel, le spectacle favori des élèves des écoles. Chaque écolier apportait son coq, bien abreuvé de vin ou d'eau-de-vie, dans une salle où était dressé un amphithéâtre pour y placer les curieux. Le coq qui avait tenu le plus longtemps était proclamé Roi, et l'on décernait de grands honneurs à son maître. Edme Fanay est dit roi des Pôles (ou des Poules), dans un extrait de baptême de l'église Saint-Leu, sa paroisse, en date du lo février iSyS, parce que le coq de ce jeune homme avait été Roi le jeudi-gras, jour même où l'heureux propriétaire fut premier parrain d'un garçon. Ce petit tait prouve l'importance que l'on attachait alors à cette victoire (i). N'oublions pas, en terminant cette partie de notre travail, de rappeller un proverbe très populaire dans nos contrées, proverbe auquel a donné naissance la coïncidence de la fête Saint-Leu avec la diminution de la longueur des jours au commencement du mois de septembre :
A rSant-Leu
L'iampe à ch’cleu.
C’est en effet l'époque à laquelle les ménagères suspendent devant le foyer la lampe destinée à éclairer les veillées d'automne et d’hiver.