‹ La Picardie historique et monumentaleChapitre 71 sur 109 · I.A PLACE FORTE · texte numérisé non relu

I.A PLACE FORTE

Situé qu'il était au point où la route d'Amiens a Abbeville, resserrée entie les falaises et la Somme, franchissait cette rivière pour traverser ensuite la vallée au milieu des tourbières et gagner le bord du plateau opposé, le bourg commandait un pont.

Or, jusqu'à une époque récente les ponts étaient assez rares pour constituer un déhlé dont la possession assurait des avantages sérieux même loin des frontières, à plus forte raison lorsqu'ils étaient placés sur une ligne stratégique comme celle de la Somme. Quelques souvenirs historiques suffiront à nous en convaincre.

Lorsqu'Edouard, roi d'Angleterre, battait en retraite poursuivi par Jean le Bon, il envoya ses deux maréchaux, le comte de Warwick et Godefroy d Harcourt, avec 2000 archers et looo hommes d'armes, chercher en quel endroit il pourrait traverser notre rivière ; ceux-ci, après avoir exploré l^ontremy, Long et Longpré, vinrent à Picquignv, mais, trouvant la ville, le château et le pont garnis par le roi de France de nombreux défenseurs, ils furent obligés de rétrograder (i).

Après le traité de Brétigny c'est encore par ce pont que l'armée du monarque anglais regagne Calais(2}; et en 1470 Charles le Téméraire, voulant assiéger Amiens, s'y présenta à son tour (3). Le 16 septembre suivant une escarmouche avait encore lieu autour du pont entre les gens du duc et ses ennemis lorsqu il revenait de Beauvais et de Rouen (4).

On comprend donc facilement que l'importance des ponts fît multiplier les défenses nécessaires à leur sûreté. Il en subsiste encore quelques-uns munis de tours jusqu'en leur milieu.

Celui de Picquigny était certainement Tun des mieux protégés, ainsi que le montre l'examen du plan général dressé par .VL Pinsard.

Pour v arriver, l'ennemi venant du Nord était obligé de s'engager sur une longue chaussée bordée des deux côtés par des terrains sans consistance ou des étangs; et au bout du pont se dressaient les remparts de la ville présentant à

(i) Froissart, édit. Kcrvyn de Lettenliove, t. V, pp. i et s.

12) Jliiilrm, t. VI. p. 293.

f;,! I.e duc, arrivé devant Picquigny la fin de février, ne quitta le pays que le 4 mars.

Kn effet, les états de journée de son hôtel (.A-rch. du département du Xnrdt portent pour le 21 février a partir de son host de l^ours, soupper et gisto d tout son armée eu champ hors du village d’Alonville. d 11 n’était donc pas encore devant Picquigny. t/ne lacune dans la série des états de journée ne nous permet pas de fixer la date exacte de son arrivée sous les murs de cette place. Kn revanche nous connaissons celle de son départ. « T.undy IIIl" jour de mars l'an mil IIII‘ T.X.X nions, le duc de Pourgoingne et de Hrabant et son host a partir du champ audevant de Pinquegny et vint sur le champ emprés Clary lez la rivière de Sierre » (Selle).

(.|! Aiicliifiincs cronicqiiL's d'Englcterre, par Jehan de Wavrin, éd. de la Société de Yhistoire de France, in-8®, Paris. 1869, t. 111, p. 298.

droite et a gauche un front assez étendu, limité par des tours d’angle, et dont le cours rapide de la rivière interdisait l’accès sur tout autre point,

La s ouvrait une porte percée dans un ouvrage carré, si un dessin de i6ii, conserve a la Bibliothèque Nationale (i) nous reproduit bien l’état ancien des leux. Lncore la dernière partie du tablier du pont se relevait-elle au besoin et 1,-0 ait e a rive, La route était donc complètement interceptée, et il n'était pas tacile de forcer le passage pour la suivre dans les rues de la cité jusqu’à sa sortie par la porte d'Amiens,

Goucy et d'autres petites villes échappées aux ravages du temps nous montrent aspect que devait offrir le bourg de Picquignv, Une enceinte continue, dont la partie orientale existe encore, et que ses vestiges, les documents ou les souvenirs recents permettent de reconstituer sûrement, le mettait à l’abri d'un coup de main, | artant de la courtine sud-est du château, une muraille descendait, en coupant les flancs de la hauteur sur laquelle il est assis, jusqu'à une porte ouverte entre eux tours suivant 1 usage du temps mais dont les restes informes n’indiquent P us que emplacement et la base, puis tournait vers le nord pour gagner par une courbe saillante le bord de la Somme, La vallée venant de Fourdrinoy lormait le long du rempart un fossé naturel peut-être approfondi de main d'homme occupe aujoLird hui pai le jeu de paume. De cette promenade on aperçoit

encore dans^ les jardins des pans de mur et des portions de tour. Ensuite jusqu'à a riviere un plan du xviif siècle conservé aux archives de la Somme (2) retrace d'une maniéré formelle le parcours du . fossé de la ville de Picquigny 1. et par

conséquent de la muraille, Nous nous inclinons devant l'autorité de ce document quoique e moyen âge resserrât autant que possible ses défenses et que la rue

loignant I extremite de la rue de la Cuire au bout de la rue d’Amour nous semble

conserver un alignement plus conforme à ses traditions. Cependant le tracé du plan du XV, iP siècle aboutit en face du point où se détachait de la Somme le cours eau qui englobait le faubourg représenté sur le même plan, et, si ce

1 enceinte se poursuivait ainsi naturellement; d’ailleurs extension de la ville sur l'autre rive de la Somme était peut-être récente ; ses tes originaires resteraient alors celles que nous venons d'indiquer jusqu'à la partie murs laignée par les eaux de la rivière et que nous avons déjà examinée, o métrés environ, au-delà du pont, une tour d'angle marquait le chan- ^ * enceinte qui allait rejoindre les escarpements dominés

par la baille extérieure du château, La porte dite du Gard livrait de ce côté passage vers 1 abbaye dont elle piortait le nom.

Enfin, au midi le château protégeait absolument la ville. Aussi, dès une époque reculee passait-elle pour inexpugnable, comme le prouve un récit apocryphe relatif a une campagne fabuleuse de Dagobert, mais dont l'auteur n'en est pas moins écho d une notoriété réelle parmi ses contemporains (3), Commynes qualifie à son our cette position d'assiette très forte et les raisons qu'il en donne nous prouvent que état des lieux n'a guère changé depuis le xv' siècle.

Lorsqu en 1475 le sage conseiller de Louis XI fut chargé de trouver un

(1) Département des esta.npes, Europe, eUdition EsUts de la France, t, XXIII, V,v 25 p .40 Ce

lortes de la meme maniéré pour le compte d’Henri IV. ^

(2) Plan 6î, P--' case, E 133.

puftnab.le pnt.abatur„„ .. Ce passage est donné dans les notes de dom Grenier comme e.xtrait des œovres de

emplacement favorable à rentrevue projetée entre son maître et le roi d Angleterre, le pont de Picquigny fixa son choix : « Apres avoir bien allé et visité la rivieie,

» nous arrestasmes que le plus beau lieu, et le plus seur, estoit l^icquigny, a trois » lieues d'Amyens, ung fort chasteau, qui est au vidame d Amyens, combien qu il » avoit esté bruslé par le duc de Hourgongne. La ville est basse, et y passe

y la rivière de Somme, laquelle n'est point gueable, et en ce lieu n est point large. «

Le prudent diplomate avait soin de réserver tous les avantages de la situation à Louis XI en le faisant arriver du côté de la ville.

« Par là où venoit le Roy, le pais estoit beau et large. De l'autre coslé, par y où venoit le rov d'Angleterre le pais estoit très beau, sauf que quant il venoit » à apprOLicher de la rivicre, il y avoit une chaussée de bien deux gratis geetz » d'arc de long, qui avoit les maretz de costé et d autre ; et qui ne fust allé à la

» bonne foy, c'esloit ung très dangereux chemin D) ».

Un souvenir sinistre ne prouvait que trop combien la disposition topographique prêtait à une embuscade.

C'est dans une île formée- en aval de Picquigny par deux bras de la Somme qu'Arnoul, comte de Flandre, avait fait assassiner, le iG janvier 943, son ennemi le duc de Normandie, Guillaume Longue-Fpée. Il l'avait convoqué a une réunion où ils mettraient lin à leurs luttes pour la possession de Montreuil-sur-mer. La conférence terminée, les deux adversaires s'étaient retirés chacun de leur côté. Guillaume suivait seul dans une barque l'esquif occupé par les douze chevaliers normands qui formaient son escorte ; au contraire les quatre compagnons d Arnoul avaient eu soin de rester dans l'île après ce dernier, d out-a-coup ils rappellent Guillaume. Leur seigneur a oublié, disent-ils, une affaire importante, mais ses infirmités l'empêchaient de revenir et ils sont chargés de faire au duc de Normandie les communications nécessaires. Des que Guillaume, sans défiance, aborde de nouveau dans l'île, profitant de son isolement, les sicaires d Arnoul SC jettent sur lui et ^e tuent; puis ils prennent la fuite.

L'époque reculée à laquelle se reporte ce tragique évènement ne permet pas d'en déterminer exactement le théâtre. Y avait-il alors une ou plusieurs îles devant la petite cité • le cours de la rivière n'a point une fixité suffisante pour que l'on puisse s'en remettre à l'état actuel des lieux qui en présente deux, sans parler de celle formée jadis par le ruisseau aujourd hui comblé que franchissait le Pont Forain.

M. Jules Lair, dans sa consciencieuse étude sur Guillaume Longue-Epée (2), pense que l'assassinat fut commis dans l'île appelée La Catiche (a 1 endroit où se trouvent écrits sur notre plan général de Picquigny ces mots : Rivière du moulin à l'huile^

La mémoire de l'infortuné duc de Normandie eût pu ajouter aux méfiances que suscitait déjà dans l'esprit superstitieux de Louis XI, 1 attentat plus récent de Montereau. Commynes, qui nous raconte ses préoccupations à ce sujet, échappait à cet inconvénient en ménageant l'entrevue de son maître avec le roi dAngletene sur le pont même élargi pour la circonstance puis muni d une barrière en son

(tuibert de Notent : ne l'ayant pas trouvé dans les œuvres de ce dernier, nous le citons d après le compilateur bénédictin dont l'attention se sera trouvée en défaut cette fois. Les Chroniques et annales Je Frarue Je; l origine des Franiovs, par Nictde Gilles, autjmentées par Chappuys (Paris, CIOIOXXCV, petit in-f, f“ 40) contiennent un récit semblable en frani,-ais et qualifient le château de Picquigny de <c fort chastel ».

(i; Mémoires Je Philippe Je Commynes. éd. par Chantelauze, gr. in-8“, Didot, Paris. 1881, p. 271.

\2j Compte-rendu Je la Z.A'“ session Jii Congrès archéologique Je France en i8çq, in-8®, Paris, Picard, 1895.

milieu, et lui conservait toute la sécurité résultant d’une position stratégique excellente, hx^cellente, certes elle l’était, mais il ne fallait pas que l’imprudence de la garnison lui en fît supporter les inconvénients ; autrement la situation se renversait, comme le jour où Charles le Téméraire paraissant sous leurs murs « quatre ou cinq cens franz archiers, et ung peu de nobles » qui occupaient Picquigny, « saillirent à l'escarmouche, du long d’une chaussée, qui estoit » longue, et se misdrent si avant hors de leurs places, qu'ilz donnèrent occasion » aux gens du duc de Bourgongne à les chasser, et les suyvirent de si près, qu’ilz en » tuerent une partie devant qu’ilz sceussent gaigner la ville: et gaignerent le faulxbourg, » de ceste chaussée ; et puis on amena quatre ou cinq pièces d'artÜlerye, combien » que par ce cousté la ville fust imprenable, par ce qu'il y avoit riviere entre M deux (i) ».

Commynes se trouve en désaccord avec de Wavrin et Thomas Basin sur la manière dont elle fut prise à la suite de cette escarmouche. A l’en croire, la garnison, voyant que Charles le Téméraire construisait un pont, eut peur d’ètre assiégée de 1 autre côté et s'enfuit après avoir désemparé la ville, laissant le château résister trois jours encore.

L’évêque de Lisieux, au contraire, parle d'un violent assaut qui aurait triomphé d une résistance énergique et permis aux Bourguignons de réduire en cendres Picquigny après avoir tué ou pris tous les assiégés (2).

Les Anciennes Chroniques d Angleterre, dont une variante (3) confirme les assertions de Ihomas Basin, tout en attribuant l’incendie à un accident inexpliqué, nous donnent un récit plus vraisemblable de la prise de la ville en y faisant pénétrer par surprise « \ II ou \'III archiers lesquelz sievyrent plusieurs autres ».

Ne s y introduisirent-ils pas précisément à la faveur du désordre dans lequel y rentraient précipitamment les auteurs de la sortie malheureuse rapportée par Commynes ? Jean de WavTin ajoute que les défenseurs de la ville s'enfuirent alors dans le château, mettant le feu sur plusieurs points « adfin qu’on ne les peust syevir de si prez », et que « le lendemain, ceulz du chastel se rendirent, saulfz leurs corps, biens, harnas et chevaulz (4) ».

A la différence de la ville, le château n’aurait donc pas été incendié ; et l’on ne pourrait imputer aux Bourguignons la disparition de presque tous les bâtiments du XIV* siècle qui le composaient.

L entretien des fortifications de la cité donna lieu à plusieurs litiges entre les seigneurs et les habitants, les uns et les autres s’efforçant d’échapper aux frais qu il nécessitait. Nous en trouvons la trace dès le 22 août iSqfi après la tentative d Edouard d Angleterre pour traverser la Somme, à Picquigny, lorsque les habitants voulurent réparer les murs qui s'écroulaient et les fossés qui se comblaient.

Un compte rendu au vidame en 1411 (5) et une transaction entre Françoise de Warty, veuve de Charles d’Ailly, comme tutrice de Philibert d’Ailly, et les habitants de Picquigny nous apprennent que l'article 6 de la coutume locale mettait les travaux indispensables aux murs de la ville, à la charge du vidame, en lui concédant le droit de prendre, pour y subvenir, 26 sous sur chaque queue de

(1) Commynes, liv. III, ch. III, /oc. cii. p. 167.

(2) Histoire des règnes de Charles Vil et de Louis XI, par Thomas Basin publiée par Quicherat, Coll, de la Société de l’Histoire de France, t. II, 1. III, chap.VlI, p. 253.

(3) Op. cit., appendice, t. III, p. 285.

(4) Op. cit., t. III, p, 66.

(5) Archives du département de la Somme. E 133.

vin vendue par les taverniers qui débitaient du vin à broches et a détail.

l'ji accordant à un ouvrier 74 sous pour avoir « mâchonné le barrière de » le porte d'Amiens luy et son varlet et aussi les délenses pendans dessus le dicte porte par X\'III jours et demi pour chascun jour IIIl s. », le compte de 141 1 (I) nous apprend que cette porte était dès lors munie de mâchicoulis en pierre.

Trois charpentiers de \df^nacourt y font de leur côté une barrière dans laquelle nous ne savons s'il faut reconnaître une défense extérieure, car elle n'exige qu'une partie des 12 jours de travail qui leur sont réglés.

Les habitants ne se montraient pas toujours exacts dans le paiement des droits qu’ils devaient acquitter, et il fallait l'approche de l'ennemi pour leur taire sentir rintérèt qu’il avaient à fournir aux seigneurs les moyens de pourvoir à leur sûreté. C'est ce qui arriva en 1374

« Le seigneur, nous dit la transaction rappelée plus haut, voyant iceux droits » ne luv estre payés et continuer ne fait entretenir la fermeture des murailles » portes et ponts d’icelle ville et a discontinué de faire besongner, à raison de » quo.y les dites murailles et les fossés sont en grande ruine et tombés en plusieurs » et divers lieux et semblablement les ponts et portes d'icelle ville qui sont en » danger de tomber et en péril éminent, et ne sont les dits habitans en seureté » en leurs maisons ; aussy que si les choses demeuroient en tel état les ennemis » de ce royaume pouroient aisément loger et entrer en la dite ville toutes et » qualités fois que bon leur sembleroit n'y ayant chose pour y résister, laquelle » ville est de grande importance comme chacun scait et qui seroit bien leur » totale ruine ».

Malheureusement la visite de l'enceinte a démontré qu'il faudrait « une grande » somme de deniers et ne leur seroit loisible de le pouvoir payer eu égard » qu'ils n'ont deniers pour ce faire. »

En un mot ils manquent de ce qui fut toujours le nerf de la guerre ; et c'est la dame de Picquigny qui les tire d'embarras en s'engageant à faire à ses dépens les portes, ponts, fossés et murailles dont ils ont besoin.

Le passage de Commynes que nous avons cité plus haut nous fournit un renseignement précieux. Il parle d'un faubourg construit le long de la chaussée

conduisant à Picquignv. Ce faubourg (21, qui figure sur le plan du xviiP siècle

dont ]ious avons déjà invoqué le témoignage, occupait une île comprise entre le bras le plus important de la Somme coulant le long des murs de la cité proprement dite et un autre bras suivant à peu près le cours du canal actuel. Ne faut-il point reconnaître dans ce dernier, « la Sommelle » sur laquelle on

construisait un pont-levis en 1411 d'après le compte des mises faites pour les défenses de Picquigny, rendu au vidante à cette époque ? Ce pont est protégé d'après le plan du xviiP siècle par un batiment qu'il qualifie « de corps de

garde » (3). Le faubourg lui-méme aurait donc été fortiüé dès les premières années du xv” siècle et formait au temps de Commynes une première position difficile à enlever. Sa situation en avant de la place forte elle-même, avait fait donner au pont le nom de « foirin » sur le plan en question.

Telle était la ville de Picquigny. Elle s'était probablement créée à l'ombre

(1) Loc. cit.

(2| Archives de la Somme, plan 6i, U* case, K 133.

(3) M. Darsv {]oc. cit., p. 1421 dit avoir remarqué une rue portant ce nom en 1364 dans tes litres de Picquigny.

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du château dont ses premiers habitants recherchaient la protection, et la situation es lieux avait sans aucun doute déterminé le choix des constructeurs de ce dernier, imhus des principes adoptés au moyen âge en cette matière.

Château vu du vallon de Fourdrinnv.

LE CHATEAU

Ils l'avaient assis en effet sur un promontoire formé à l’est par le vallon assez creux qui se perd a Fourdrinoy, à l’occident par une dépression moins accentuée dont le thalweg se dirige du sud-ouest au nord-ouest (i).

Ce promontoire offrait à son extrémité une terrasse carrée dominant de i5 à 20 mètres la vallée de la Somme- il

tenait^ vers le midi seulement au plateau qui se relève en pente douce dans cette direction. Encore la langue de terre qui l’y reliait était-elle rétrécie à l’orient par un creux naturel qu’il suffisait de prolonger et d'approfondir pour isoler complètement l'espace réservé à la forteresse. Ses fondateurs n’v manquèrent pas • Ils coupèrent cette espèce d’isthme par une tranchée d'une profondeur étonnante

ou passa le seul chemin mettant la route d'Amiens en communication avec

celle du Gard lorsque les portes du bourg étaient fermées. On y circulait forcément sous la surveillance des hommes d’armes du seigneur.

Ce cote de la position était néanmoins le plus exposé aux attaques de

ennemi, on y plaça donc le donjon et l’enceinte intérieure carrée qui occupa l’angle sud-ouest abandonnant le reste du quadrilatère à la baille ou basse-cour suffisantment défendue par les escarpements que couronnaient ses murs.

Ces dispositions générales ont survécu aux modifications qui ont fait disparaître la forteresse originaire. Les seuls débris qui en soient parvenus jusqu’à nous sont les parties romanes des transepts de l'église construite suivant l'usage dans a aille pour en faciliter 1 accès à tous ceux qu’elle recevait en temps de guerre. Cette église existait déjà lorsque le vidame Eustache v établit, en 1066 un chapitre à demeure. ' ’

Seule elle vit^ Adam, châtelain d'Amiens, surpris par Guermond, au retour t un voyage en^ Flandre, rester aux mains de ce dernier, malgré les supplications de .saint Geoffroi, jusqu’à ce que, tombé lui-même au pouvoir du comte de Ponthieu,

I inexorable geôlier se vît obligé de racheter sa propre liberté en ouvrant à Adam les portes ^ de Picquigny. Peut-être même n'existe-t-il plus d’autre témoin de 1 incarcération dans les souterrains du château en iSoy des templiers arrêtés par Renault sur 1 ordre de Philippe le Bel.

En effet, le reste du château, si l'oil en excepte les reconstructions et additions

(i) Cest dans celui-ci que passe le chemin de Fourdrinoy marqué sur le plan général, est parcouru par la rue du Vieux Chauffour à laquelle succède le chemin de Saisseval.

tandis ciue le premier

des xvi'^ et xvii'^ siècles, nous paraît oih'ir tous les caractères de 1 architecture

militaire du xiv' siècle, et l'on peut contempler se dressant à près de 20 métrés (18 m. 80) au-dessus du fosse méridional un ensemble imposant qui remonte à cette époque. Dans rexamcn successif de ses dillérentes parties nous troue erons l'occasion de donner les motifs qui nous portent a lui assigner cet âge.

(Le plan du donjon et le plan de la porte de la baille ont été munis dune série unique de numéros qui permettront de suivre nos explications au fur et à mesure de leur rappel dans le corps de notre description).

Remarquons tout d'abord que partout le revêtement des murs est en grés jusqu'à 1 mètre au-dessus du sol et qu ensuite Ü est composé d assises fort

régulières de pierres de taille du pays.

Deux portes donnent entrée dans la forteresse ; l'une s'ouvre de la baille sur le fossé ouest, l'autre, beaucoup mieux défendue, met la cour intérieure en communication avec le plateau méridional. l'.xistèrent-elles toutes deux dès

l'origine de la construction, ou la seconde ne futouverte qu'au xiv" siècle tandis que la

emière remonterait plus haut ? Nous n en savons rien, mais celle de la cour du donjon étant la plus importante, nous

la choisirons pour pénétrer dans le château. Le niveau de cette cour, plus élevé que celui du bord opposé du fossé, avait nécessité 1 établissement d'une rampe douce (n° i) montant du plateau vers la porte. Cette chaussée était interrompue par le fossé ; et, si aujourd'hui une voûte jetée par-dessus permet de le franchir de plain pied, des marques certaines de l’existence d’un pont-levis attestent que 'le vide régnait autrefois entre les deux murs droits supportés par des arcs brisés en travers de la tranchée ; d'autre part la reprise faite dans la maçonnerie de ses faces pour loger les sommiers de la voûte nouvelle en plein cintre nous prouve que celle-ci fut Sous le pont de la barbacane. construite à 1 épOque OÙ le chatCaU SC

transforma en une habitation de plaisance, dont aucun souci de défense ne détournait les propriétaires de rendre l'accès commode.

De l’autre côté de cette coupure une barbacane en pierre. Lorsqu on la regarde de profil, ses murs en talus s'élançant d un seul jet du bas du fossé jusqu’à une hauteur de i6 mètres, tandis que sous 1 arcade qui a remplacé le pontlevis on voit le chemin s'abaisser jusqu’aux premières maisons du Picquigny moderne, produisent véritablement un grand effet.

Dans la façade de la barbacane s’ouvre une grande porte en tiers-point (n“2i, accostée d'une petite poterne dont la base est en plein cintre. Chacune d'elles possédait un pont-levis particulier (n°® 4 et 5) à bascule, comme en témoignent

dans le couronnement de l’ouvrage les évidements verticaux destinés à en loger les bras.

Des gens de pied sollicitaient-ils seuls l’entrée du château: en les y admettant un à un par la petite porte, on évitait le danger toujours redouté d'ouvrir un trop large accès.

Une troupe nombreuse s’engageait-elle au contraire sur la chaussée avec des intentions suspectes, les défenseurs pouvaient lancer sur elle leurs traits, soit de niveau par une archère (n“ 6, 6) ménagée de chaque côté des portes, soit d’en haut, grâce a une banquette portée par un arc surbaissé à un mètre au-dessous de la crete de la façade. Celle-ci était sans doute garnie de créneaux ; ils ont été remplaces par un appui dont le profil accuse le xvi” siècle et que l’on retrouve sur tout le périmètre des murs de la forteresse.

On voit, au haut des montants de la barbacane, des écus armoriés dont la

pointe obtuse révèle une basse époque. Les pierres dans lesquelles ils sont taillés ne concordent pas avec les assises de la construction où ils ont été probablement incrustés. .-Vu-dessus de la porte principale est creusé un cadre bordé de quelques moulures et dont le champ porte des armoiries mutilées, surmontées d un immense lambrequin.

Sur les cotés de la barbacane, des murs (n'' 7) s arrêtant a hauteur d homme, à I m. 65 du sol de la montée dont ils épousent la pente, et percés d archères inégalement espacées, assuraient le Manquement du fossé.

Cette barbacane remonte probablement au xiv‘‘ siècle, car jusqu au xiih siècle on ne construisait en avant des portes de château que des ouvrages en bois ; et d'autre part, lorsque l'iisage de lyrtilleric commença 'à se répandre, on ne leur donnait plus cette forme ; enlln, c'est au xiv" siècle que la petite poterne accompagnée d'un pont-levis particulier est devenue d un usage général.

Derrière la barbacane, se trouvait l'entrée proprement dite du chateau, a laquelle aucune nouvelle tranchée n'empêchait de parvenir. Ihre telle précaution eût été superflue à l'encontre d’un assaillant obligé de se présenter de front sur une chaussée étroite et dont les lianes étaient à pic à une si grande hauteur au-dessus des fossés.

Avant qu'il forçât les solides vantaux de chêne et la herse de la porte, quels ravages n'auraient pas produits dans ses rangs serrés les traits et les projectiles dont l'eussent couvert les nombreux hommes d'armes de la garnison assiégée, postés aux archères ou aux créneaux des deux tours entre lesquelles elle était percée. Elles étaient énormes ces tours : celle de droite (n° S), qui faisait partie du donjon, avait mètres de diamètre, et celle de gauche (n” 9) ne mesurait pas moins de 12 mètres de diamètre. Leur partie supérieure, surtout le haut de

celle de gauche, s'est écroulée au point qu'il est impossible d'en distinguer la disposition intérieure, mais la tour tenant au donjon devait présenter au moins

la même élévation que la façade de ce dernier et on ne saurait admettre qu'une hauteur sensiblement moindre donnât à l'autre une inégalité fâcheuse. L’épaisseur relativement faible des murs de ces tours nous indique qu’elles remontent au xiv" siècle au moins, avant que l'artillerie n'eût forcé les architectes militaires à augmenter démesurément la masse de leur maçonnerie. La tour de gauche (n° 9) confine à l'angle sud-ouest de la courtine. La tour ou plutôt la demi-tour de droite ui'^ 8) n'a qu'une faible saillie sur le donjon auquel elle

tenait. Sa partie inferieure était-elle pleine? nous ne pouvons le vérifier aujourd'hui; ]1 est assez probable qu'elle renfermait un caveau voûté, selon la coutume suivie depuis la lin du xiih siècle, alors que pour surprendre plus aisément les travaux de sape des assiégeants 011 avait jugé bon d évider le bas des tours.

Au niveau de la cour du donjon, la tour a été modifiée en i58i par la construction d'une cuisine ; toutefois la partie antérieure conserve encore un réduit fn° 8 A) oû se voit une baie munie d'une archère donnant obliquement sur la barbacane et permettant ainsi de parlementer avec ceux qui étaient parvenus jusqu à la grande porte du château ou de tirer sur eux. Lin corridor coudé

permettait de passer rapidement de ce poste sous la voûte d entrée juste au-dela du développement des vantaux. Ihie autre archère, dirigée au contraire vers la campagne, en biais par rapport a la courtine avoisinante, s ouvre dans une petite pièce fn" 8 H) transformée, sans doute à la lin du x\-t^ siècle, en arrière-cuisine, ainsi que le montre l’inclinaison donnée au pavé pour aboutir à un égoùt se déversant au dehors.

^ Enfin, les deux tours étaient reliées au-dessus de l'entrée (n* lo) du château par un corps de logis où était placée certainement la chambre destinée à la manœuvre de la herse au moyen d'appareils rotatifs sur lesquels s'enroulaient les chaînes de suspension. Le remaniement de la voûte d'entrée (n» lo Al a sans doute fait disparaître les rainures où elle glissait et un cintre a remplacé l'm-c en tiers-point de la porte. Derrière celle-ci le passage était maintenu aussi étroit sur une profondeur d’un mètre. .4u-delà il s’élargissait.

Le^ mur de droite seul parait appartenir au xiv' siècle; celui de gauche a du être refait au xvb siècle, alors que l'on jetait sur cette première section du pas.sage une voûte encore gothique dont les nervures prismatiques accusent bien le début de cette époque.

Après cette voûte le couloir (n» lo B) a été complètement reconstruit vers 073 avec I intérieur du château et nous l'examinerons en même temps que ces modiïications. ^

Nous voici dans la cour intérieure. A droite de l'entrée s’étend le donjon. Ce n est^ pas seulement la défense principale ; il est aussi construit pour servir d habitation permanente à un seigneur tenant à y jouir de toutes les commodités compatibles avec le souci de sa sécurité. Ainsi le veut le progrès au xiv' siècle. Remarquons toutefois que les vidâmes ne devaient pas y résider d’une manière continue. Comme ^ beaucoup d'autres grands feudataires, ils conliaient souvent la gaide^de^ leur chateau a un châtelain. Mathieu Gaude, seigneur de Saint-Gllier remplissait cette fonction en i3i6, et le i" janvier i56q le roi en chargea Antoine (jamard.

Le plan du donjon ne peut être déterminé en entier dans son état actuel et les documents graphiques dont nous disposons sont peu sûrs ; le plus important, un de.ssin a la plume, déposé à la Bibliothèque Nationale, remonte à 1611, c'est-à-dire a une epoque où les dessinateurs n'avaient cure d'une fidélité scrupuleuse ; quant au second, une gravure reproduite d’après une copie de M. Duthoit et publiée dans « Picqmgny et sn seigneurs » de M. Darsy, il proviendrait également de notre grand dépôt national, mais aucune indication ne permet de l’y retrouver. II est d’autant plus suspect qu'il semble s'écarter davantage de ce que nous révèlent encore les ruines.

D’après ce dernier, on pourrait croire que les bâtiments du donjon enfermaient une cour oblongue, mais les dimensions par trop exigues de cette dernière écartent cette hypothèse,^ d’autant plus qu’à la supposer fondée le corps de logis septentrional eut ete édifié au milieu de l'enceinte intérieure, tandis que l'usage voulait qu on^ adossat les bâtiments aux courtines. Nous préférons donc les renseignements ournis pai le dessin de 1611, dont la conformité avec ce que nous voyons encore mente une certaine confiance, bien qu’il représente le château après les réfections du xvi'^ siècle.

Lm seul toit couvre le bâtiment du fond et un toit de retour, l'aile qui fait ace a la collégiale. Une tour figure tout-â-fait en saillie sur le coin de cette aile qui na point de pendant à l’extrémité ouest du corps de logis principal (1) ; au contraire les deux coins de celte extrémité sont immédiatement cantonnés de deux

(i) D’uprès l'édition de ses notes dans le Cabhu-t Historique d’Artois et de Pieurdie, T. l.\ ann q,-oe „ -I

“J™'- ‘ «laque ang.’c étui;

garni d une belle tour. 1 une plus svelte et plus élevtle que les autres servait de beffroi j..

Comme d'ordinaire, cet auteur néglige d'indiquer sur quels documents il appuie cette description contredite

Nous sommes donc en droit de reconstituer le donjon en ’ 1 . lui donnant la forme d’une équerre dont les constructions

■ ■ étaient adossées, les premières à la courtine méridionale et les

secondes au mur qui regardait le portail de l'église.

De l'aspect de celles-ci au xiv' siècle, les reconstructions de la Renaissance ne nous permettent pins de rien dire. On retrouve seulement les débris de la tour (n° 12) dont elles étaient accostées. A sa base on aperçoit un caveau dont la voûte sphérique supportée par un gros doubleau à large chanlrein subsiste encore en partie.

Heureusement, le mur de la façade méridionale (n° ii) est conservé dans presque toute sa hauteur ; et les étages, voire même les dispositions du corps de logis qui s'y appuvait, apparaissent clairement.

Cette grande courtine était flanquée de deux tours, l'une située a coté de l'entrée, et l'autre (iR i3) placée à l'angle de l'enceinte intérieure, d’où elle commandait aussi le mur de l'enceinte extérieure dont on voit encore les arrachements sur ses flancs. Dans ces deux tours fort épaisses comme dans celle élevée en face du portail de l'église, nous croyons devoir reconnaître celles mentionnées par le compte de 1411 déjà cité, lorsqu'il alloue à (juillaume le Routier, couvreur de tuile, iS sous en partie pour avoir couvert les tourelles du donjon. La masse imposante de ce dernier justifiait sans doute par comparaison, l'emploi de ce terme pour qualifier ce qui n'en était que l'accessoire. Ce document authentique nous donne la certitude que le donjon remonte au moins à la deuxième moitié du xiv" siècle et corrobore ainsi les déductions que nous avons cru pouvoir tirer du système de construction. La tour occidentale avait dû écraser de son poids les terres sur lesquelles elle

p.nr le dessin de i6ii où îc beffroi est placé au centre du bâtiment principal. II convient de remarcjucr que la notice imprimée par lui sur les <£ Ch^ti'aii, cglise' et hùtcl de ville de Picquiguy. dans les Iiglises, clhiteaux, beffrois et hôtels de ville les plus remarquables de la Picardie et de l’Artois. Amiens, Caron, gr-in-8°, iS.jO. T. I. » et qui reproduit .son t(?.\te manuscrit définitif conservé à la bibliothèque d’.\miens ne renferme pas ces indications erronées.

était assise, car pour remédier à un léger affaissement qui en a compromis l'aplomb, il fallut la munir de deux contreforts dont fancienneté est attestée par la présence d une inscription du xv" siècle sur le côté de celui qui est le plus loin de la barbacane.

La façade méridionale du château possède un soubassement de grès de en moyenne au-dessus du sol dont il suit 1 inclinaison. Dans ce soubassement on remarque deux petites baies donnant sur les fosses d’aisances. Au-dessus le mur est composé d'un bel appareil moyen de pierres.

Afin de n’offrir aucune facilité à une escalade 011 n'y a point pratiqué d ouverture jusqu'au niveau de la cour intérieure ; à cette élévation il n'y avait plus d’inconvénient à le faire, pourtant c'est encore avec prudence que l'on a percé deux baies (n’^" 14, 14), de 73 centimètres seulement de largeur sur l'^qo environ délé\ation, destinées à éclairer les salles basses du château, et une archère donnant du jour dans un cabinet d aisances attenant à 1 une de ces salles. 5 mètres plus haut on dominait suffisamment la campagne pour ne plus hésiter à laisser de grandes et belles lenêtres de i m. 81 de large, divisées par deux meneaux en forme de croix. Cependant on a cru bien faire de les munir de grilles en fer. Leurs encadrements ornés d un simple chanfrein creusé d’une gorge sont inscrits sous un arc de décharge.

On aperçoit encore les baies en partie ruinées d’un troisième étage de fenêtre^ sur l’alignement desquelles une ouverture étroite et pareille à celles du premier étage appartenait à .une petite pièce ménagée dans l'épaisseur du mur.

La courtine ne paraît pas avoir été couronnée de mâchicoulis en pierre. Ils ne sont devenus d’un usage général qu'assez tard dans le xiv" siècle. Un bout de la crête du mur qui subsiste encore ne présente ni corbeaux de pierre, éléments principaux de ce genre de défense, ni arrachements résultant de leur disparition ; et d autre part les vues dont nous avons déjà parlé représentent la forteresse ceinte de courtines et de tours droites jusqu'à leur sommet. Dans ce cas elles se terminaient par de simples créneaux dont les nierions portaient la saillie du toit et en arrière desquels on réservait un chemin de ronde intérieur. Un reste du mur qui devait en être la paroi postérieure se voit en retrait du parement de notre courtine et achève de nous fixer sur ce point. Cette absence de mâchicoulis aide à déterminer 1 âge d un édifice qui, vu son importance, en eût été certainement doté dès sa construction . si on l’avait élevé à une époque où ils eussent été généralement adoptés.

L intérieur de la façade, s'il cause une impression plus triste d’abandon et de ruine, nous fournit en revanche des indications plus intéressantes sur la distribution du donjon.

Les deux baies inférieures (n°^ 14, 14), qui ont déjà attiré notre attention, n’ont que 73 centimètres de jour, mais, s'évasant de 80 centimètres (en dedans de l’allège) jusqu a 2 m. 20, elles donnaient un certain champ à la vision et au tir. Sans hauteur ni élégance, elles éclairaient une ou deux salles basses {n° i5) affectées au logement de la garnison, espèce de chambrées du moyen âge dont le seul luxe consistait dans la beauté des murs et quelquefois dans les sculptures assez simples des grandes cheminées et des corbeaux de pierre portant les grandes poutres du plancher de l’étage supérieur. Les trous dans lesquels pénétraient leurs extrémités se voient juste au-dessus du sol des baies de ce dernier.

Le plan du château qui figure à la page 333 est fait au niveau de ces salles basses. De l'une d'entre elles part un petit escalier couvert d'une voûte en retraites

lÔ

par degrés. Il conduit à travers la muraille à un cabinet d aisances (n“ i6) dont le siège était muni d’une planche, comme le prouve une rainure creusée dans le mur. et de là il continue de plain pied jusqu’à la tour d angle.

Les grandes fenêtres du deuxième étage mesurent 2 m. 90 de large à l’entrée de leur ébrasement intérieur et 4 m. de haut au sommet de lare

légèrement brisé qui les amortit. Ces ouvertures spacieuses convenaient bien aux appartements principaux du donjon.

Deux d’entre elles, assez rapprochées l’une de l’autre, versaient évidemment la lumière dans la même pièce. Les arrachements d'un mur de clôture fort épais, arrachements réparés dans le haut avec des pierres dont la couleur tranche sur celle des autres, nous montrent que cette pièce devait avoir de grandes dimensions, environ 18 mètres de long. Si d’autre part on considère qu’elle occupe le centre du château et un étage auquel on accédait sans doute facilement de la cour par un perron, les logements placés au-dessous descendant plus bas que cette cour, on sera tenté d’y voir la grand’salle où le seigneur réunissait

ses vassaux, rendait la justice, recevait enfin

Escalier dans la courtine du donjon

tous ceux qui se présen¬

taient en groupes nom-

breux. Non loin de la troisième fenêtre, que son défaut de symétrie avec les deux premières nous indique avoir appartenu à une seconde pièce, on remarque dans le mur une petite ouverture carrée d'où part un conduit percé dans l'épaisseur de la maçonnerie, mais l'impossibilité d’y accéder ne permet point de constater s’il y avait là un de ces porte-voix usités dans les forteresses du moyen âge pour transmettre des étages supérieurs habités par le commandant ses ordres aux hommes d'armes cantonnés au rez-de-chaussée.

De la deuxième pièce on pouvait passer dans la tour d’angle par un couloir

ni

chute est à côté de

qui traversait des cabinets d’aisances dont le tuyau de celui des lieux de la salle basse.

Le troisième etage offrait la même division que celui que nous venons de parcourir; toutetois comme le mur n’y avait plus d'autre charge à supporter que celle du chemin de ronde et de la toiture, on avait pu ménager dans sa largeur une chambre dont nous avons déjà aperçu a l’extérieur la fenêtre haute et étroite Une voûte supportant le sol du chemin de ronde couvrait cette petite chambre. Ses nervures et ses formerets retombaient sur un cul-de-lampe octogone élégant sculpté de feuillages ; et le ’

style de leur profil accosté de deux gorges s’accorde bien avec les autres données que nous avons déjà recueillies pour déterminer l’âge du monument.

Le toit devait reposer sur une charpente en berceau. Goze nous apprend que cette charpente faite en partie de châtaignier, fut, après la vente à vil prix du château en 1793 et la démolition des combles, employée dans la manufacture de Ronval, près Doullens, incendiée depuis.

Quant au reste du donjon, nous ne savons rien de sa disposition intérieure au XIV' siècle. Seuls, des souterrains peu étendus et dont la largeur varie de 2 m. go à 3 m. 5o existent encore sous l’aile orientale.

Leurs voûtes en plein cintre, hautes de 2 m. 35, ne sont soutenues par de gros doubleaux à larges chanfreins

-,,,^1 I . , . Chambre dans

que dans la partie mén-

dionale. On y descend par l’<!p.-iisseur de la courtine vue de l'intérieur du chtUeau.

des escaliers couverts de

décombres.^ Une amorce se dirigeant vers l’enceinte devait conduire au souterrain creusé a côté de 1 église sous le sol de la basse cour, au bout duquel on retrouve, en effet, 1 entrée d’un couloir en pente montant vers le donjon. Ces souterrains, sans air ni lumière, servaient sans doute à déposer des provisions.

Au milieu de la cour du donjon, un puits assurait à ses défenseurs l’eau qui leur était nécessaire.

Sur la parue de son périmètre que ne fermaient point les bâtiments, cette cour était protégée par un mur fort élevé, rectiligne du côté du nord (n° 19). Elle

dominait la baille (n''2o), d'une hauteur Je 8 m. 5o, et commandait ainsi parfaitement l'entrée de celle-ci située au milieu du front est du château. Celui qui I avait franchie était obligé de pénétrer dans la place en longeant le mui de 1 enceinte intérieure du haut duquel on pouvait l'assommer sous des pierres ou autres projectiles pesants. D'ailleurs, il lui était difficile d'arriver jusque-là. En effet, par une disposition singulière, cette entrée se trouvait au fond d un retrait de la courtine ouest, retrait dont les deux faces garnies de défenseurs laissaient entre elles un défilé dangereux de i3"’5o de long ; puis la porte elle-même (n'’ 2i) était défendue pai deux tours (n“ 22, 22) assez étroites, il est vrai. Celle de gauche a été reconstruite avec un diamètre un peu moins grand que celui qu elle possédait originairement.

11 suffit, pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur les dernières assises, qui excèdent la maçonnerie actuelle du reste de la tour. Celle-ci présente la même dimension que la tour de droite.

.•\ quelle époque ces tours remontent-elles ? Il est impossible de le préciser, le xvb siècle ayant bien laissé son empreinte sur la moulure du cordon qui en coupe la hauteur et sur les armoiries qui surmontent la porte, mais le premier

de ces motifs de décoration a été taillé après coup dans une plate-bande, ainsi qu'on peut le constater en examinant son encastrement dans la muraille latérale.

l.e rez-de-chaussée de ces deux tours est occupé par un poste exigu muni de deux archères permettant de surveiller les arrivants et de diriger contre eux un tir rasant. On y parvient de l'intérieur par un couloir oblique de 2"'5o de long.

Aucune ouverture n'indique que le haut de ces tours renfermât d’autres pièces qui auraient été

bien exiguës. S'il s'en trouvait, elles det'aient être des annexes de la chambre de la herse. Celle-ci, éclairée du côté de la baille par deux archères, était bâtie sur une petite voûte en plein cintre, placée en arrière de 1 arc brisé qui formait la porte et après lequel on voit encore les rainures oïli glissaient les montants de la herse.

Un cadre avec des écussons effacés, que Goze dit avoir été ceux d Antoine d'Ailly et de Marguerite de iMelin, sa femme, surmonte 1 entrée.

Le dessus de la chambre de la herse et des deux tours met en communication l'enceinte du donjon avec un terre-plein situé de 1 autre côté de la poite en arrière de la courtine est; et afin de resserrer le moins possible ce passage, des encorbellements suppriment à ce niveau 1 angle rentrant formé par chacune des tours et la façade du logis qui les relie.

L'élét’ation du sol extérieur jusqu'au bord de la falaise qui domine la Somme exigeait que l'on donnât de ce côté aux murs de la baille une hauteur que les escarpements naturels rendaient inutile pour le reste de son enceinte. Leurs constructeurs en profitèrent pour y adosser une terrasse (11“ 23) assez large où pouvaient

se gioupei des forces relativement considérables et qui commandait aussi bien la cour basse que le dehors, bonne précaution à une époque où l'on aimait à se garantir -des iniidélités de garnisons mercenaires. lîst-ce le même sentiment de prudence qui a fait tenir cette terrasse elle-même légèrement en contre-bas de la cour du donjon, ou les architectes se sont-ils crus autorisés par la pente du terrain à abaisser un peu la crête de la courtine ?

La muraille est terminée au bord du plateau par une tour carrée (n" 23 A) parfaitement talutée. Dans ses flancs, par un escalier à vis partant de la terrasse, un ^ messager fidèle ou quelques hommes déterminés pouvaient descendre à une petue poterne ouvrant sur une étroite langue de terre qui, entre le pied du revetement et le bord de la falaise, leur permettait de gagner le coin de la tour et la campagne.

La courtine septentrionale de la baille est absolument rectiligne comme l’escarpement qu elle couronne et qui la dispensait de tout flanquement, aucune attaque ne pouvant se produire dans cette direction. Seule une tour peu saillante ou plutôt un léger ressaut protège l'angle nord-est.

I our les mêmes raisons, on ne remarque sur la muraille orientale qu’une demi-tour dont l’existence est motivée par l’escalier fort long qui, grâce à une solution de continuité dans les escarpements, mène du sol de la baille dans I intérieur de la ville. Cette demi-tour, placée dans l’axe de la partie de l’escalier fn" 20 Bl presque perpendiculaire à l'enceinte, et au-dessus du coude qu’il fait pour gagner le point ou il pénètre sous la courtine, permettait d’observer sur un assez long pai cours tous ceux qui en gravissaient péniblement la rampe.

Plus au sud la muraille offrait une saillie anguleuse au sommet de laquelle venait se souder l’enceinte de la cité; puis par une ligne brisée elle contournait le coin arrondi du mamelon pour rejoindre le donjon en longeant le fossé.

La baille renfermait-elle au xvi' siècle d’autres bâtiments que l’église ? Nous nen savons rien; celie-ci est seule deboul aujourd’hui, et si le chœur comme le haut du clocher ne^ datent que de la fm de la période gothique, les transepts, dont plusieurs ^ parties remontent encore à l’époque romane, et la nef du xiii" siècle appai tenaient à I ensemble du château à l’époque où nous l’étudions, mais l’église mente d'etre étudiée à part et maintenant il convient d’y signaler seulement ce qui concourait à la défense du château.

Dans la face sud du clocher on avait ménagé, au-dessus du toit des transepts, deux archeres de i-’eo de haut sur i5 centimètres de large, s'ouvrant à l’intérieur dans des ebrasements de i'"42 de large sur i"'So de haut, au moyen desquelles un guetteur posté au premier étage de la tour pouvait exercer sur le plateau une surveillance efficace.

En terminant 1 examen du château originaire, il est opportun de rcmarquer combien ^ il ressemble, toutes proportions gardées, à celui de Pierrefonds, moins ancien d un demi-siècle peut-être. Si le double rang de ses belles défenses supérieures donnent à ce dernier un aspect plus monumental grâce aux mâchicoulis en pierre partout adoptés au début du xv' siècle, l’ordonnance générale de ses constructions nous représente assez fidèlement ce que devait être Picquigny au moins du côté de l’entrée. '

Une barbacane de pierre en défend les abords à peu près de la même maniéré. G est à l’angle du donjon, renfermant comme le nôtre les appartements luxueux du seigneur, que s’ouvre la porte ; et des deux tours qui la protègent,

1 une fait parue intégrante de ce donjon tandis que l’autre touche à la courtine.'

iMais aucune modification n'altéra la physionomie de Pierrelonds dans la suite des siècles. Louis XIII Fcn avait sauvé en le faisant démanteler « pour le bon r<;pos et tranquillité de ses subjets », et la main savante de \ iollet-lc-Duc n eut qu'à le relever tel qu’il avait toujours été. Picquigny, au contraire, subit au xvT siècle de véritables reconstructions, probablement a la suite de désasties dont nous ne connaissons pas la date exacte mais qui avaient contraint les \idames à 1 abandonner pendant assez longtemps pour qu une pièce de i5ii le désignât ainsi . lieu (.)ù anchiennement ils laisoient leur demeure et résidence (i). Ces expressions autoriseraient à faire remonter la dévastation du château jusqu a Charles le Téméraire. IXmrtant Charles VIII y a sans doute couché le 17 juin 1493 en revenant d’un pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne si , comme la Chroniqiie de Ponthieu semble l’indiquer il passa la nuit à Picquigny {2).

Quoi qu'il 'en soit, l'aspect intérieur de Tédilice fut transformé. L'aile en retour, vis-à-vis de la collégiale, est encore debout en partie, et son état demeurait assez satisfaisant au début de notre siècle pour que nous la trou\'it)ns reproduite dans des gravures contemporaines. On l'avait presque entièrement consacrée a des dégagements. Les escaliers prenaient à la Renaissance un développement considérable fai.sant oublier les volées en spirale du moyen âge. On en avait installé un en cet endroit, qui mettait la cour du donjon en communication avec la courtine voisine de Téglise au moyen d'un pont-levis ; puis il s’élevait aux étages supérieurs du donjon, sans doute dotés de larges appartements où la symétrie reprenait l'empire que lui avaient refusé les siècles précédents (3).

Si nous en croyons le dessin de 1611, on avait établi au rez-de-chaussée du corps de logis principal une rangée d'arcades comme au château de Mesnières en Normandie (4), avec lequel il devait avoir une grande ressemblance. La moitié du passage m® 10 B) conduisant à l'entrée du château fut reconstruite. En venant du dehors elle présente, après un premier arc en plein cintre, un nouvel élargis sement. Dans les murs latéraux sont pratiq.uées des niches en cul-de-four destinées à recevoir des statues, et au-dessus desquelles court une plate-bande qui contourne les pieds droits du deuxième arc donnant accès dans la cour intérieure.

Cette issue et la façade de la cuisine, en tout semblables d'ailleurs a la façade de l'aile où était situé l'escalier, nous permettent d’apprécier le mérite de cette nouvelle architecture. Elle contraste élégamment avec la sévérité des ruines militaires qui l'entourent.

Des fenêtres composées de baies rectangulaires géminées s ouvrent assez haut dans les deux travées centrales, entre des pilastres couronnés de chapiteaux d ordre composite qui coupent ce rez-de-chaussée à intervalles réguliers. Sur les chapiteaux sont sculptés des monogrammes dont Tun serait, d apres (joze, celui de Philibert Emmanuel d'Ailly et de l^rançoise de Warty, sa mère.

Plus intéressante est la date de layâ inscrite sur un autre chapiteau, mais lixe-t-clle l'achèvement de la décoration ou la construction de 1 édifice ' Dans ce dernier cas l'architecte n'aurait suivi qu’à très longue distance le développement de son art, à ce que remarque M. Léon Palustre .■ « dons les détails, dit cet éminent

(1) Archives de l'hospice de Picquigny, II, B 2.

(2) Chroniques du pays et comté de Ponthieu jusqu'en jÿç‘; par Rumet, écuyer, seigneur de Buscamp, Beaucorrov, licencié ès-loix et ancien maïeur d’Abbeville.

(3’ Goze dit (|ue le château fiu-niait un vaste corps de logis flanqué de deux ailes prolongées, élevé de deu.x étages et qu’il contenait quinze appartements de raaitre 'XIS., Cabinet historique, T. IX, p. 70.}

(41 Arrondissement de Xcufchàtel-en-Bray, à 5 kilomètres de cette ville.

archéologue, rappellent une époque bien antérieure », Et de fait, à Chcnonceaux, au logis communal de Loches, à coté de la porte Picoys, monuments de i5i5 et de i 535 environ, on retrouve des cllapiteaux analogues. L'année iSdg, que Goze rapporte avoir lue sur un chapiteau conique, orné des armes d'Ailly, placé en haut d un pilastre décorant, au premier étage, l'angle du corps de bâtiment principal, serait beaucoup plus vraisemblable,

^ La cuisine fn" 25), fort spacieuse, est couverte d'une voûte surbaissée, dont la clef porte en relief dans un cartouche le millésime de i5Si, Il semble indiquer que 1 aménagement intérieur ne fut terminé que six ans après la façade. Une r-aste cheminée dont le manteau a disparu occupe une grande partie dé la paroi est,^ Un couloir donne accès de la cuisine dans les grandes salles. Enfin une petite porte la met en compiunication avec une arrière-cuisine ménagée dans un réduit (n° 8 Bl de la tour adjacente et dont nous avons déjà parlé (i),

^ Les travaux entrepris à cette époque ne sc bornèrent pas au donjon, on accola à 1 angle du terre-plein occidental de la baille, et près de l'entrée de celle-ci, un pavillon carré (23 B) contenant un bel escalier qui accède tout près du passage reliant la terrasse à la cour du donjon,

La façade de ce pavillon, qui a perdu la partie supérieure de son deuxième étage, est décorée de pilastres peu saillants et percée de fenêtres disposées irrégulièrement, 11 nen existe que deux au niveau du premier palier, et un simple œil-de-bœuf éclairé un réduit placé sans doute au-dessous de la rampe des marches, tandis que le second eîage entièrement de plain-pied est éclairé sur ses diil'érentes faces par quatre fenêtres. Des entablements accusent au dehors la division des

étages. Sous 1 appui des fenêtres on remarque des armoiries. Dans celles de gauche, seules encore assez distinctes, l'on reconnaît le blason des Picquigny, d'argenl à trois fcisccs d à la bordure de gueule.

Les transformations que nous venons d'énumérer étaient finies à peine depuis quelques années, que la guerre contre les Espagnols allait amener au château des hôtes illustres. De la fin de mars au 5 avril lâgy, il reçut Henri IV, se rendant au siege d Amiens, (2) ; puis Gabrielle d'Estrées y succéda à son royal amant, mais elle y resta peu de temps. Il servit également de lieu de détention pour les officiers espagnols faits prisonniers pendant le siège, .Madame de Sévigné devait y passer plus tard, mais avant quelle le visitât, la mode des bossages, si fort en honneur au début du xvii' siècle, allait y marquer son empreinte. Par des fenêtres decorees de ce genre d’ornements, on remplaça dans la tour, à droite de l’entrée du château, les archères ou les baies à meneaux du moyen âge. Suivant un procédé très usité depuis que les seigneurs voulaient faire pénétrer à Ilots l'air et la lumièie dans leurs anciennes demeures féodales, on pratiquait du haut en

bas de la tour une saignée de la largeur des fenêtres projetées, et on y reconstiuisait leurs encadrements; mais, non moins que leur style disparate, le raccordement défectueux des assises de la nouvelle maçonnerie avec celles de la construction primitive décèle le remaniement,

La porte du chateau n échappa point à cette fureur de changement et en avant de la baie^ ancienne on appliqua des pieds droits et un arc en plein cintre à

bossages, d un bel effet pris en eux-mêmes, mais qui ont le tort d'en dénaturer

1 ensemble. Il faut aussi sans doute attribuer à la pédanterie de la même ' époque les inscriptions en lettres d'or que Goze lut sur une table de marbre noir appliquée

11) Lu porte est surmontée d’un écusson parti Ononies et Wartv (Goze: MS,, Cabinet historique T IX p -4 (2) Rivoire Prèeis de la surprise .l'Amiens, -g. 1,;,. ’ • • - .l-.S-

nu-dessus Je ce dernier ouvrnge, au moment où des enfants venaient de la briser à coups de pierres.

La première, en caractères hébreux,* signiiiait, dit-il : Dieu réside ici.

La deuxième, en grec, était ainsi conçue : WKOÏ MllAKlèl EÏTü.

lù les prétentions polyglottes de l'auteur s'affichaient enlin une troisième fois dans une devise latine :

Me Deiis et virtus siimmi genuere parentes

Dieu et la vertu furent mes sublimes auteurs.

Qiii caret his et me nobilitate caret.

Qui leur est étranger ainsi qu'à moi ne saurait avoir de noblesse.

Lst-ce la lecture de ces deux vers qui inspiraient à Madame de Sévigné, lors de son séjour dans la vieille deffieurc des vidâmes, en 1689, cette appréciation sévère : <f Nous vînmes ici dans un château où tout l'orgueil de 1 héritière de Pequigny est étalé », ou faut-il y voir percer une secrète jalousie ressentie par la correspondante de xMadame de (}rignan en constatant la supériorité de ce château sur celui de sa iilie (1) : « C'est un vieux bâtiment, continue-t-elle en etfet, élevé « au-dessus de la ville comme à Grignan, un parfaitement beau chapitre comme « à Grignan, un doyen, douze chanoines, je ne sais si la fondation est aussi

(( belle, mais ce sont des terrasses sur la rivière de Somme, qui fait cent tours

<f dans les prairies, voilà ce qui n'est point à Grignan ».

Et deux jours après elle écrit encore ; « Si j'en crois le vent, ma chère

« fille, je suis à Grignan. la bise en campagne n'y saurait mieux faire . Il y a

« trois jours que nous sommes dans cette belle maison où la vue est agréable

« au dernier point, nous en partons dans une heure pour aller à Rouen » (2).

La solitude du château ne fut probablement plus troublée souvent après la

visite de Madame de Sévigné ; la famille de Chaulnes à laquelle il appartenait depuis l’alliance contractée au commencement du xvib siècle par 1 unique héritière de Philibert Emmanuel d'Aiily avec Honoré d'Albert de Cadenet et la famille de Chevreuse qui en hérita en i6gS avec le titre de Chaulnes, en étaient éloignées par les grandes charges qu'occupaient leurs membres et les domaines qu iis possédaient. Le duc Michel Ferdinand, nommé en 1752 gouverneur général de Picardie, vint

(1) Lettres de Madame de Sévign«5 édit, par Monmerqué, dans Li^s Grands Lcrivatns de hrancc. Regnier, Paris, Hachette, 1862, in-8", T. IX, page 32.

(2) Les notes de Goze en contiennent un texte différent, dont l'écrituic capitale ne permet pas de dire s il émane bien de lui, tandis que le premier est bien de sa main ; et dans l'édition de ses notes m.muscrites sur le canton de PiccjuignN’, parue dans le Cabinet histuriqnc d'Artois et de Picardie, 1, IX, p. 72, on donne ce texte oomme emprunté h un mémoire fait en 177c) au sujet du procès entre le sieur Calmer, acquéreur de la seigneurie de Picquigny, d’une part, et Mgr î’évéciue d’Amiens et le cardinal de I.uynes d’autre part.

NOniLITAS

(en bcbreii) jeiiova ciiomo

MiiAvai jaiiru

ME iJliVS ET VIRTVS SVMMI GEXVERK PARENTES QVI CARET ms ET ME NOBILITATE CARET ANN'O DOMiNi i57q.

Les mots hébreux signilîeraient : Dieu réside ici.

11 faut évidemment considérer avec Goze la première version comme étant seule lidèle, puisque c’est elle qu'il a imprimée..

pourtant, escorté de sa garde d'honneur, visiter le château le 14 août 1753 avec sa lemme, au milieu des fêtes données à Amiens en leur honneur quand il prit possession de son gouvernement (i).

Une vingtaine d années après, la maison de Chaulnes était ruinée et la terre de Picquigny vendue a la requi;te de ses créanciers, tombait entre les mains d un sieur Liefman Calmer, grand bourgeois de la ville de Ua Haye, le 25 avril 1773. Celui-ci la revendit le 21 octobre 1779 au comte d'Artois sur lequel la Révolution confisqua le domaine (2).

Trois inofiensifs canons, derniers vestiges de la puissance militaire du château en disparurent le 23 juin 1791, sur les instances du peuple, hanté des inquiétudes ombrageuses qui caractérisaient cette période. Ils lurent amenés sur la place publique et le 26 septembre 1793 on les transporta au district d'Amiens et de là à la fonderie (3).

Les ruines appartiennent aujourd'hui à Madame de la Rochefoucault de Morgan.

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