‹ La Picardie historique et monumentaleChapitre 91 sur 109 · L'ABBAYE DE CORBIE · texte numérisé non relu

L'ABBAYE DE CORBIE

Le voyageur qui suit le chemin de fer d'Amiens à Arras voit tout-à-coup se dresser à ses yeux, dominant au loin les arbres de la vallée, deux tours majestueuses, dont la masse imposante et sévère ornerait avec avantage plusieurs de nos cathédrales.

Ces tours sont celles de l'ancienne église abbatiale de Corbie.

Mais, si grandioses qu'elles paraissent, leur majesté ne donne qu'une bien faible idée du couvent illustre dont elles rappellent le souvenir.

C'est que, de tous les monastères autrefois semés sur le sol de la France, pour donner asile aux iils laborieux de saint Benoît, il n'en est guère qui surpasse en célébrité celui de Corbie.

Son existence se prolongea près de douze siècles, et, à l'époque de sa splendeur, il réunit dans ses murs plus de cinq cents religieux profès.

Les travaux de ses moines ont livré à l’agriculture la plus grande partie des plaines fertiles qu’on nomme le Santerre ; leurs bras ont délriché presque toute la contrée comprise entre la Somme et l'Authic, et leurs métairies sont devenues l'origine d'importants villages, disséminés depuis les limites du département de l'Oise, jusqu'à celles du Pas-de-Calais.

Au temps de la féodalité, ces vastes possessions formèrent le comté de Corbie, et l'Abbé-Comte vit au .nombre de ses vassaux les plus illustres seigneurs de la Picardie : les sires de Aloreuil, les sires de Picquigny, les barons de Boves, les

- 4;ît>

châtelains d'iuicrc. les d'Heilly. les .Mailly, les J.onguc^■al, pour ne citer que les principaux, lui devaient hommage et formaient sa cour.

Il possédait, en outre, d'immenses domaines en Flandre, en Saxe, en Lorraine et jusqu'en Italie.

Dès le ix' siècle, les produits de son atelier monétaire étaient admis dans les transactions commerciales, recherchés même, à l'égal de la monnaie royale.

Ft, cependant, toute cette puissance temporelle du couvent de Corbie n'était rien auprès des gloires que lui conquirent les ^•e^tus, la science et la distinction des personnages que formèrent scs écoles, ou qu'abrita son enceinte.

Des princes de sang royal, des monarques y reçurent l'habit monastique.

Là, Didier, roi des Lombards, vient déposer les débris de son sceptre brisé.

Là, (iharles. lils de Pépin, roi d'Aquitaine, vient chercher un adoucissement à ramertume que lui cause la perte d'un trône.

Là. Adhélard, Rernairc et Wala, cousins de Charlemagne, trouvent dans le silence du cloître des joies que n'ont pu leur donner ni les honneurs de la Cour, ni les premières dignités de l'Empire.

Là encore, (iiharles-.Martel, Louis-îe-Débonnaire, Philippe-Auguste, Louis IX, Philippe-de-Vaiois, choisissent leurs conseillers ou leurs ambassadeurs, et contient sans crainte la sécurité de leurs peuples à la sagesse d'un Grimoald, d'un Odon, d'un F'oulques L’L d'un Josse, d'un Trasulphe, d'un Hugues de Vers.

Les Belles-Lettres et les Sciences sacrées recrutèrent aussi de nombreux adeptes dans la communauté de Corbie. Au milieu de cette pléiade d'écrivains qu'elle a produite, et dont les œu\Tes connues nous font regretter celles que le temps nous a dérobées, citons seulement Paschase Radbert, Ratramne, Chrétien Drutmare, Bernard le 'Frésorier. annaliste des croisades, Antoine de Caulaincourt, et, plus près de nous. Dom Catlàaux, Dom Mongé, Dom Grenier, Dom Mabillon même, auxquels l'histoire est redevable de tant de précieux travaux.

Loin d'ètre épuisée par toutes ces productions, Corbie put encore répandre au dehors la surabondance de sa sève monastique. Elle donna naissance aux couvents renommés de Corwcy, en Saxe, de la (îrande-Sau^•e, en Ciascogne, et régénéra ceux d'Angleterre, d'our à tour, les abbayes voisines et les diocèses environnants recoururent à sa généreuse fécondité, et l'on vit sortir de son sein des hommes qui portèrent avec distinction la crosse, abbatiale ou occupèrent honorablement les sièges épiscopaux de saint Remy, de saint Firmin, de saint Eloy, de saint Orner, etc.

D'autres religieux furent appelés dans les conseils des Souverains-Pontifes ou décorés de la Pourpre romaine.

En échange, quand la Commende, si contraire à la justice, si préjudiciable aux monastères et aux intérêts de l'I'iglise, eut été établie dans ce couvent comme ailleurs, les personnages les plus illustres par leur naissance ou par leur rang dans le clergé briguèrent l'honneur de joindre à tous leurs titres, celui d'Abbé-Comte de Corbie ; et les noms du prince Philippe de Savoie, des cardinaux de Forbin- Janson, Camille Pamphili, .Iules Mazarin. furent inscrits dans les fastes du monastère picard, à la suite de ceux d'autres princes de l'I-iglise qui s'appelaient Louis de Lorraine, Louis de Vendôme, ou même Charles de Bourbon, ce fantôme de roi opposé à Henri IV par la Ligue, sous le nom de Charles X.

Dans cette rapide énumération des gloires de Corbie, pourrions-nous omettre celle que lui méritèrent les généreux apôtres qu'elle en^■üya })Orter le flambeau de la Foi chrétienne aux peuples du Nord ?

Le Dancmarck, la Suède et la Xorwège conservent encore vivace le souvenir

de ) l'.vangéiisatiüii qu ils ont reçue de saint Anschaire et de ses compagnons.

l^lusieurs moines de Corbie sont inscrits sur les Martyrologes de l'Eglise catholique, et si leurs restes précieux ne se retrouvent pas tous dans ce trésor de reliques, aujourd hui dispersé, qui mérita jadis à l'église abbatiale de Corbie le nom de Seconde Rome, leur culte est encore répandu dans nos contrées, où souvent, au jour du baptême, on aime à placer l'enfant qui vient de naître, sous le patronage de saint Adhélai'd, de saint Engilbert, de saint Odon, de saint Anchaire, ou de sainte Colette, recluse bénédictine, avant de devenir réformatrice des trois ordres de saint François.

Que restc-t-il donc de toute cette splendeur à peine connue maintenant de quelques érudits ?

Qu y a-t-il pour en retracer le souvenir aux regards distraits de notre génération, trop acharnée a la poursuite du bien-etre matériel pour se soucier des grandeurs du passé ?

Peu de chose, en vérité :

Les deux tours signalées aux premières lignes de ce travail ;

Une nef de six travées, débris mutilé d'une église digne de figurer au premier rang des basiliques monastiques de notre province, sinon pour la pureté du style, du moins pour ses richesses artistiques ou religieuses, et scs proportions inusitées;

Une porte monumentale, assez vaste pour abriter maintenant dans ses dépendances une partie des services municipaux, et servant jadis d'entrée principale aux batiments claustraux, qui couvraient une superficie de 20,000 mètres carrés ;

Une église secondaire, amputée de ses collatéraux, donnant asile, aujourd’hui, à la piété de jeunes orphelines ;

Quelques pans de murs, jalonnant l'ancienne clôture de dix-sept hectares de terre dont se composaient le jardin et le promenoir des Bénédictins ;

Quelques vestiges de remparts, destinés à rappeler que, sur l'initiative des moines, Corbie resta, durant huit siècles, l'im des boulevards de la France, sur la frontière du Nord ;

Quelques épaves artistiques ou littéraires recueillies dans les galeries du musée de Picardie, ou sur les rayons des bibliothèques publiques d'Amiens et de Paris;

Enfin, quelques pièces de monnaies, gardées avec un soin jaloux par d'heureux collectionneurs ou par le cabinet national des médailles.

Avant d'entreprendre la description de ceux d'entre ces restes qui méritent de fixer 1 attention de l'archéologue, résumons-en brièvement l'histoire.

Page 1