RÉSUMÉ HISTORIQUE
Sainte Bathilde, mère de Clotaire III, jeta les premiers fondements de l'Abbaye de Corbie, en bSç. Néanmoins, la construction ne s'acheva qu'en 662, époque à laquelle la plupart des historiens rapportent l'origine de cette maison (i).
Ihéodetride, P''" abbé, éleva dans le nouveau monastère trois églises, en 1 honneur des SS. apôtres Pierre et Paul, de saint Etienne, protomartyr, et de saint Jean l’Evangéliste. Cette affectation primitive fut conservée jusqu'à la lin du siècle der-
(i) Gn!/i,7 Clirisl“,\.ome X, col. 1263 et suiv. — Caulaincourt, Chronicci Corbeia:. Ms. 524 de la Bibliothèque d'.Xmiens.
nier, malgré les nombreuses reconstructions successives dont ces temples furent l'objet.
Après l'achèvement des cdilices claustraux, l'dvèque d'Amiens, Bcrthelride. vint en faire la consécration solennelle, sous le vocable du Prince des Apôtres, à la prière de la reine Bathilde et de l'abbé. La cérémonie s’accomplit le 6 septembre Gbe, en présence des archevêques de Lyon, de Sens et de Rouen, des évêques de Paris, de 'rhérouanne, de Cambrai, de Chartres, de Xoyon. de Laon, de Châlons, d'Lglone et de trois autres prélats (i).
Mais, douze ans plus tard, en 674, le monastère subit les ravages d'un premier incendie, sous l'administration de (dirodégaire, IL abbé (2).
Il fallut reconstruire sur de plus vastes proportions, car, aux soixante moines venus de Luxeuil au moment de la fondation, s'était adjoint déjà un si grand nombre de religieux qu'il allait être possible, bientôt après, d'établir à Corbie la coutume du Laus Pcreunis.
Cette pieuse institution, due à l'initiative d'Lrembert, IIP abbé, qui 1 avait empruntée aux Acémètes d'Orient. maintenait perpétuellement au pied des autels, dans l'une ou l'autre des trois églises, une phalange d'adorateurs renouvelés à chaque heure du jour et de la nuit. Saint-Pierre était consacré au chant des othces occurrcnîs du jour. Saint-Jean l'Evangéliste recevait les religieux appelés à célébrer 1 otîice des morts pour les Frères défunts. Quant à l'église de Saint-litienne, elle était réservée pour la psalmodie de l'office de la Sainte Vierge. De là vint le nom d église Notre- Dame, sous lequel elle est si souvent désignée (3).
Les statuts rédigés par Erembcrt nous révèlent, en outre, l'existence de divers édifices accessoires. C'étaient, par exemple, l'Hôtellerie et 1 Infirmerie, qui plus tard devaient se confondre pour former l'Hôtel-Dieu moderne.
La première était destinée à recevoir les voyageurs laïques devant qui ne s ouvrait pas la clôture du monastère.
Les malades de la contrée venaient se faire nourrir et soigner dans la seconde.
C'est dans cet asile de la douleur que nous trouvons, en S16, le prince Wala, devenu novice bénédictin, après avoir enseigné fart de régner au jeune Bernard, roi d'Italie. C'est là que nous le voyons panser les plaies les plus rebutantes, après avoir commandé les armées et chassé des plaines lombardes les hordes des Maures espagnols ou africains.
Mentionnons aussi l'école où de jeunes laïques s'instruisirent concurremment avec les novices, jusqu'au jour où, délinitivement séparés de l'élément religieux, ils furent conffnés dans un établissement spécial destiné à devenir le collège.
Au temps de saint Adhélard (822), la communauté ne comptait pas moins de sept cents membres, tant moines que clercs ou chanoines, élèv'es, convers ou donnés, etc. Cet abbé dut encore élargir l'enceinte de son monastère, dont les bâtiments, au dire de D. Bonnefons, s'étendaient jusqu'à la rue actuelle de Saint-Albin (4).
C'était une trop belle proie pour être négligée des Normands. Ils 1 attaquèrent sans succès, en Saq. Mais, plus heureux dans une seconde expédition, ces pirates la réduisirent en cendres après l'avoir pillée, en 8S0, sous la prélature d Hildcbert.
(1) Op. cit.
(2) Caulaincoiirt.' eVirü/;. Corbeia'. Abbatial de Chrodegarius.
{3I D. Bonnefons. It a écrit VHistoirc civile et ecclésiastique de Corbie, 2 vol. in-f" Ms. latins, n"* et 17143
de la bibliothc-que nationale. Les Archives de la Somme possèdent deux liasses de cette histoire, sans tiire. Lune contient deux brouillons, couverts de notes marginales, ainsi que des feuilles volantes. L autre renferme une mise au net, par cahiers non cousus, comprenant, sauf quelques lacunes, les f*^ i à 309, plui .53 feuillets non cotés. Cette copie s'arrête à l'an 1137.
^4) Bonnefons. Feuilles volantes. Cap. 5 et 8.
P rançon, XX!*-' abbé, consacra !es premières années de son gouvernement à la reconstruction des lieux réguliers ; puis, mettant à proiit la disposition physique du sol, il éleva des retranchements et lit creuser des fossés qui joignirent la Somme a la petite rivière de Corbie (aujourd'hui l'Puicre}, enfermant ainsi comme dans un camp retranché non seulement le monastère, mais encore les habitations groupées autour de lui et formant déjà une ville naissante (892).
Mais ces loriilicatioiis primitives, bien suffisantes contre les coups de main que tenteraient les bandes pillardes disséminées dans le pays, n'auraient pu arrêter longtemps une armée résolue. P'’rancon s'en aperçut bientôt. Il entreprit alors de construire une véritable enceinte de murailles, protégée par des tours. Cette enceinte était percée de trois portes : l'une, dite porte de Saint-Albin, et plus tard porte à 1 Image, donnait accès au sud, vers les marais de la rive gauche de la Somme ; une autre, dite porte aux "V'aches, desservait les prairies de l'Ouest, sur la rive droite du ruisseau d P.ncre ; quant à la troisième, nommée porte d'Puicre, elle permettait de communiquer avec la ville de ce nom et l'intérieur des terres. Tous ces travaux étaient terminés avant 907 (i).
Le périmètre du couvent était alors liniité d'un côté par une ligne droite tirée de la porte Saint-Albin à la porte d'Encre, et de l'autre par la petite rivière. 11 englobait donc tous les terrains où s'élevaient, au siècle dernier, le collège, les églises Saint-Jean, Saint-buienne, les deux moulins de la ville, une vaste place découverte en avant de l’église Saint-Pierre et aussi l'emplacement de l'église Saint-Martin (2).
E abbatiat de Bobon fut marqué d'un nouveau désastre pour notre couvent: la guerre acharnée que se faisaient les partisans et les adversaires du roi Charles le Simple amena Herbert de Vermandois et Raoul de Bourgogne sous les murs de Corbie, qu'ils prirent et livrèrent aux flammes, vers 914 (3).
Les débris étaient pour ainsi dire encore fumants, lorsque les moines virent apparaître Arnould, comte de Flandre, armé, lui aussi, de la torche incendiaire (4).
Il fut suivi, bientôt après, d'Isambard et de Vermond, deux aventuriers qui consommèrent la ruine du monastère, après avoir dépouillé ses églises, notamment celle de Saint-lAienne, des quelques objets précieux qui avaient échappé aux précédentes déprédations.
A peine délivrée de ces brigands, l'abbaye devint la proie d'autres non moins cruels et non moins odieux. Kn 939, les querelles de Régnier, comte de Hainaut, et de Brunon, duc de Lorraine, amenèrent en Picardie les partisans de ce dernier. Leurs chefs. Godard et Lmmon. s'établissent au monastère, au mépris de toute justice, s'emparent de l'administration temporelle du couvent, et, par leur intrusion, mettent obstacle au relèvement de la communauté (5).
Grâce à la protection d'Hugues-Capet, Maingaud, XXMIL' abbé, put enfin réparer ces désastres accumulés (987). Il employa les dernières années du siècle à restaurer le monastère. En 999, il reconstruisit l'église Saiiit-Ftienne, dont le clocher, élevé par ses soins, subsista jusqu'en 1645 environ. Il fut alors démoli sous les yeux de Dom Bonnefons qui nous donne quelques détails à ce sujet (6).
(j) Bonnefons. Abbatiat de Francun.
(2) Bonnefons. Abbatiat de Francon. C’est aussi Francon qui frappa les premières monnaies de Corbie.
(3) Colliette : Mi' moi res pour servir i? l'/iisloire du Verniaudois. Liv. IV, n" XXXII, tome I, p. .} 19. — Le Vasseur ; Amuiles de Noyou, p. 687. — Ann. Bcnedict , tome 111, liv. .^i, n® 65.
Caulamcüurt. Chron. Corb. Abbatiat d’Héribold.
15) Bonnefons, Abbatiat de Ratold.
(6) Ce clocher dont nous parle D. Bonnefons ne s’élevait point alors .sur le trans<‘pt de rédifice, puisque celui-ci fut reconstruit en entier, après un incendie survenu en 1152, comme il sera dit plus loin.
La tour devait avoir une certaine importance. La croix qui en tonnait le couronnement pe.'^ait 442 livres et son piédestal 450 livres. Le coq d'airain qui la surmontait avait reçu une inscription con■lmL*morati^•c. dont on pouvait encore distinguer les premiers mots : « Anna Virgiuis a partii viillcsiino iniiius iiuo . ».
Sous l'abbatiat d'Herbert, successeur de Maingaud. un violent incendie consuma le couvent presque tout entier, en 1022. Rien ne resta de l'église Saint-Pierre, et à peine les moines eurent-ils le temps de sauver les reliques, pour les transporter en 1 église Saint-Jean, où l'on continua de célébrer l'olLice canonial pendant quelques années.
La ruine de la basilique du Prince des Apôtres fut d'autant plus regrettable que l'édilice avait traversé toutes les calamités des siècles passés sans voir son architecture grièvement endommagée, et que, dans son ensemble du moins, il était encore tel que l'avaient vu ses fondateurs, sainte Bathilde et saint d'héodefride.
Herbert mourut avant d'avoir pu relever entièrement les ruines du monument sacré. Richard. XXX' abbé, imprima une nouvelle activité aux travaux de reconstruction. Il dégagea le tombeau de saint Adhélard, enseveli sous les décombres, et lit une translation des reliques du bienheureux, le 8 octobre 1040, en présence de Dreux, évêque de l’hérouanne, que Foulques, évêque d'Amiens, avait délégué pour présider la cérémonie.
Toutefois, Richard, malgré scs diligences, ne put terminer la basilique, dont une partie s'écroula, et Foulques, son successeur, confia la direction des travaux à 1 un de ses moines, saint (îérard. qui. plus heureux dans son entreprise, la conduisit à bonne fm (i). Dès l'année ]o58, l'église fut ouverte au culte et put recevoir les restes de saint Pasclia.se Radbert. Depuis l'an 865, date de sa mort, saint Paschase gisait dans l'église de Saint-Jean, au milieu des serviteurs de l'abbaye. La translation de son corps précieux fut faite le 12 juillet io58, par les soins de (juy, évêque d'Amiens, à qui vinrent s'adjoindre les prélats voisins.
Cependant, les moines prirent soin de conserver le souvenir de la sépulture primiti^'e du saint, en lui élevant, dans l'église de Saint-Jean, un cénotaphe renouvelé en i655. sous l'abbatiat de Mazarin et le priorat de Martial de Pinchon. Ce monument sera décrit plus loin.
Après quelques abbés, dont la prélature, plus ou moins féconde, ne nous a laissé aucun autre souvenir archéologique que l'épitaphe de Nicolas Lq reproduite ci-contre (2),
(1) Saint Gérard devint plus tard fondateur et premier abbé de la tirande-Sauve, près de Bordeaux 'I07Q).
(2) Cette curieuse inscription, gravée sur une lame de plomb, avait été renfermée, en 1123, dans le cercueil de l'abbé, avec sa crosse pastorale, aujourd'hui déposée au musée de Picardie {n* 45 du catalogue des objets d’aiitiquitési. Le tout fut découvert en 1833, sur l'emplacement de l'ancii-nne église. Ce beau sjiécimen d’épigraphie doit ainsi s'interpréter ;
Hac scpultus est terra veuerabi Its ille Nieholaits qui siqui dc'ii! hinuquam nolitit plus qiiaiii sibi ctiiquaiii. ip-ic piiJi citie couteinlil lilia ferre.
Ut laus ipsius uioueat vencrauJa per eviiiii hoc Ivo patri modicuDi Jînxit iiiouiiiieuluui. Qnoii pater .AJ sacrum perJu.xit presbiieatum.
Il nouas martii obiit 112;
\Sign-alé déjà par notre regretté collègue, IL Dusevel. à la Société des Anti<[uaire^. de Lrance. qui la [)ublié dans ses Mémoires, tome IV, i"-' série, page XL. année 1838).
^int Robert, destiné à être ie témoin de nouveaux désastres. Dans la nuit du i*"" août iiSy, tandis que les religieux étaient réunis à la basilique pour chanter les matines de la fête des liens de saint Pierre, le feu se communiqua d'une maison voisine à 1 église, et la détruisit presque en entier avec une partie de la ville et du monastère.
t7/tC-SdESTTKRRti^KRBl L'SIL LE:niCnOL/I;a'Sa- DM nqVÂNOLÜiT PL’S g-SBi CCI a^ vipSEPüDi ciriÊ • [oncGNoiï.
LILIA- FGRREv UTWVSIPSIVS RtREflC VEt£RJ\D4^EWM nOPlVo PflSRi CQODEVOO.FinXli MORICQTVMvaVE PRT.
ADSRCRÜ- PDVMIT PRES BIC G RT G CQv [■[■NÔ HRR OBIIC-
Inscription funéraire de Nicolas I, abbé de Corbio.
Tous les seigneurs voisins, à l'exception de celui d'Heiily, rivalisèrent de zèle pour elîacer les traces de ce malheureux évènement. Dreux, châtelain de Corhie, et Bernard l'Ancien, seigneur de Moreuil, se distinguèrent surtout par leurs libéralités. Le premier restaura à ses frais le déambulatoire et les nefs latérales du temple. Quant à Bernard, il pourvut à la subsistance des ouvriers, et offrit tous les bois nécessaires à la reconstruction du couvent où il devait embrasser la vie monastique quelque temps après (vers 1140), à l'exemple de l'un de ses lîls.
Celui-ci devint abbé en 1142, sous le nom de Nicolas II. II eut aussi à combattre deux incendies: le premier dévora le cloître et le logis abbatial, en 114g ; le second, survenu trois ans plus tard, compléta la ruine du monastère.
Nicolas se mit promptement à l'œuvre pour réparer ces désastres. Il nous est resté un spécimen des travaux exécutés par son ordre, dans le lion de saint Marc, aujourd'hui déposé au Musée d'Amiens (i) et décrit par .M. Enlart qui en fixe la date à l'an 1160 environ (2).
Cette restauration, continuée sous Jean de Bouzancourt et Hugues de Béronne, successeurs de Nicolas, nous a légué, en outre, comme preuve des talents artistiques
(i) Numéro 215 du catalofrue des objets d’antiquités.
(2} Monuments religieux de l'arehitectiirc romane et de transition en Picardie, p. 96-97, fig. 65.
de l'cpoque, un chapiteau historié, représentant la vie d Adam et d Lvc, egalement conservé au Musée d’Amiens (i). Provient-il de 1 église de Saint-Jean, terminée en 1174. et consacrée le r'" juin de cette même année par Milon, évêque de I hérouanne, ou de tout autre partie des édifices claustraux ? Nous 1 ignorons.
Le xii“ siècle dot la série des reconstructions successives dont la connaissance nous a été uniquement transmise par de simples mentions des annalistes du monastère.
Désormais, plus solides ou moins éprouvés, les travaux de nos moines auront assez de ^lurée pour se perpétuer jusqifa la fin du xvii'-' siècle et même du xviiP siècle. Le dessin et la gravure nous permettront d'en essayer une description moins sommaire et moins aride que les courtes éphemérides dont il a lallu nous contenter jusqu'alors.
Laissons-nous guider dans cette exploration par Dom Denis Plouvier (2), Dom Germain (3) et les officiers du Génie militaire (4), sans négliger, toutefois, les indications de nos vieux chroniqueurs.