‹ La pierre de toucheChapitre 100 sur 295 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

MONTRICHARD, au marqnis.

Cela m'a toujours paru un contre-sens énorme que ces joyeuses créatures fussent sujettes à un accident aussi sérieux que la mort, ni plus ni moins que les honnêtes femmes.

LE MARQUIS

C'est la seule façon qu'elles aient de régulariser leur position. Mais ce qui m'étonne, c'est que les journaux leur accordent des articles nécrologiques.

MONTRICHARD, s'asseyant à droite de la table.

Voilà longtemps que vous avez quitté la France, monsieur le marquis?

LE MARQUIS

D«puis la Vendée de 1832.

MONTRICHARD

Il y a eu du changement en vingt-deux ans.

LE MARQUIS

Cela devait être, et les choses marchaient déjà vers une confusion générale. Mais, que diable ! il y avait une pudeur publique.

MONTRICHARD

Eh! que peut la pudeur publique contre un fait reconnu? Or, l'existence de ces demoiselles en est un. Elles ont passé des régions occultes de la société dans les régions avouées. Elles composent tout un petit monde folâtre qui a pris son rang dans la gravitation universelle. Elles se voient entre elles; elles reçoivent et donnent des bals; elles vivent en famille, elles mettent de l'argent de côté et jouent à la Bourse. On ne les salue pas encore quand on a sa mère ou sa sœur à son bras, mais on les mène au bois en calèche découverte et au spectacle en première loge... et cela sans passer pour un cynique.

BAUDEL.

Voilà!

LE MARQUIS

C'est très-curieux. De mon temps, les plus aflfronteurs n'auraient pas osé s'afticher ainsi.

MONTRICHARD

Parbleu! de votre temps ce nouveau monde était encore un marais; il s'est desséché, sinon assaini. Vous y chassiez Dottés jusqu'à la ceinture; nous nous y promenons en escarpins. Il s'y est bâti des rues, des places, tout un quartier; et la société a fait comme Paris, qui tous les cinquante ans s'agrège ses faubourgs : elle s'est agrégé ce treizième arrondissement. Pour vous montrer d'un mot à quel point ces demoiselles ont pris droit de cité dans les mœurs publiques, le théâtre a pu les mettre en scène.

LE MARQUIS

Comment ! en plein théâtre, des femmes qui ... Et le parterre supporte cela?

MONTRICHARD

Très-bien ; ce qui vous prouve qu'elles sont du domaine de la comédie, et par conséquent du monde.

Je tombe des nues.

MONTRICHARD

D'où tomberiez-vous donc si je vous disais que ces dames trouvent à se marier?

LE MARQUIS

Avec des chevaliers d'industrie?

MONTRICHARD

Non pas ! avec des fils de bonne maison.

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