CHAPITRE XXYII
Ccuraibut.
Il est un but à ia vie , et seul il peut l'atteindre l'homme qui ne connaît d'antre loi que celle du devoir.
Ajndré n'avait perdu ni le besoin ni l'habitude d'aller voir le bon M. Devil, bien cassé , bien vieilli depuis trois ans; et toujours il retrouvait auprès de lui la paix du cœur. La sérénité de ce vieillard, le calme avec lequel il supportait de vives souffrances et des infirmités qui le mettaient dans la dépendance de
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tout son entourage, excitaient chez André des réflexions salutaires, et il se sentait redevenir meilleur. Se souvenant alors de ce que M. Devil lui avait dit de la triste destinée réservée en ce monde aux vieillards, il reconnaissait qu'en effet il faut, dans la vieillesse, un courage bien autrement grand que dans le jeune âge où la force morale n'est pas mise à des épreuves aussi rudes, parce qu'on a devant soi des années et l'espérance, et il s'indignait contre lui-même des accès de faiblesse qui le réduisaient à être moins qu'un enfant.
— u Monsieur, » dit-il un jour avec un singulier mélange d'impatience et. de joie , « le bonheur m'en veut, et je ne sais qu'en faire. Me voici presque libéré du service militaire > Le numéro qui m'est échu en partage est si élevé ^ qu'il n'y a pas d'apparence que je sois
obligé d'acheter jamais un remplaçant. Quand je pense à cela et à l'argent que j'ai de placé^ il me prend comme des vertiges , comme des envies de le jeter par la fenêtre, c'est-à-dire de me passer toutes mes fantaisies, de vivre grandement, tant que l'argent durera, et puis ensuite de me remettre à travailler comme par le passé.
— (( Et c'est un homme raisonnable qui me tient de semblables discours! » repartit M. Devil. « Un sage qui disait, à l'imitation d'un autre sage de l'antiquité à la vue de tout le luxe dont s'entourent les grands : Que de choses dont je peux me passer !
André. Que voulez- vous , monsieur , la prospérité ne me vaut rien !
M. Devil. fJAc ne vaut jamais rien à celui qui oublie qu'il y a de la misère ! »
André détourna les yeux, el roula entre ses doigts la plume qu'il venait de prendre sur la table.
— « Elle ne vaut rien encore, » ajouta M. Devil, « à quiconque oublie, dès quelle luit, que s'il cédait à ses fantaisies, toiis les trésors de la terre ne pourraient bientôt suffire à lui donner ce qui n'est qu'en lui, le bonheur ; le seul bonheur qui soit vrai , le sentiment de l'accomplissement de ses devoirs et de la félicité qu'on répand autour de soi par l'exercice constant de la vertu.
(( Eh quoi ! André, c'est vous, vous qui hier encore pour ainsi dire, ne trouviez de jouissances vraies que dans la modération et dans l'empire acquis sur vous-même , c'est vous qu'un peu d or met en délire! Vous avez du superflu et vous ne songez pas que tant de
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gens manquent du nécessaire ! Il est donc bien loin le temps où vous preniez sur ce qui était pour vous le nécessaire, afin de soulager vos frères! Je vous ai connu charitable, bienfaisant^ généreux, et aujourd'hui que vous voilà riche, vous n'avez pas même une pensée à donner à ceux qui souffrent ! »
André continuait de se taire ; toute sa contenance décelait le plus grand embarras.
— « Jeune homme, » reprit M. Devil, « celte épreuve est difficile, tâchez de n'y point succomber ! Moi je vous vois riche, oui , très riche , beaucoup plus riche que vous ne l'imaginez ; non parce que vous avez des épargnes que quelques fantaisies auraient bientôt dissipées, mais parce que vous possédez l'estime d'une foule de personnes auxquelles
vous ne vous adresseriez pas en vain pour proxr. \\
curer quelqu'appui à ceux qui en ont besoin ; et vous savez que l'appui d'un honnête homme est un trésor plus précieux mille fois que ceux qui se composent de monceaux d'orî
André avec émotion. Oui, je le sais, monsieur !
M. Devil. Autour de vous s'agite une foule d'enfants privés de ce qui vous manquait à leur âge , d'instruction et d'éducation surtout. Ne pouvez-vous rien pour eu.x? n'avez-voLis ni temps , ni leçons à leur donner pour les mettre en état de se distinguer? N'avez-vous aucun encouragement à leur procurer en attirant sur eux ces regards bienveillants qui éveillèrent en vous la noble ambition de devenir homme! C'est une grande erreur , André , de croire qu'on ne peut être utile qu'en prêtant ou qu'en donnant de l'argent ! Il est bien heureux
celui qui peut aider à la fois de sa bourse , de son crédit, de son temps; mais il n'est pas un être au monde qui ne puisse , au moins d'une de ces trois manières, secourir ses semblables, et toutes les trois sont à votre disposition. Quels projets formez- vous pour l'avenir?
André. Monsieur. .. je ne comprends pas.
M. Devil. Avez-vous l'intention de vous marier un jour?
André. Certainement, monsieur.
M. Devil. En ce cas, comment pouvez-vous songer à dissiper follement le fruit de votre travail? Si encore vous ne perdiez que cela!.. . Mais ce que vous perdriez de bien plus précieux, André, ce serait l'habitude du travail; et cette habitude, entretenue soigneusement, est une des sources où Ihomme puise les jouissances les plus pures, les plus certaines
et les plus à l'abri des changements de fortune, des altérations de la santé, des infirmités de la vieillesse. S'il fallait, pour la conserver, sacrifier V argent que vous possédez, jje vous dirais : Nliésitez pas! Mais ce sacrifice ne sera point nécessaire du moment que vous voudrez faire pour autrui tout ce qui fut fait pour vous. André , André , est-ce donc vous qu'un peu d'or a pu changer à ce point! Yous que j'ai vu tourmenté de la noble passion d'être utile à l'humanité, vous que j'ai vu animé de la noble ambition d'être compté au nombre des citoyens que la patrie distingue et reconnaît pour ses dignes enfants, vous ne trouvez d'autre usage à faire de vos richesses et d'un temps précieux , que de les dissiper en vaines folies !
— (( Monsieur, » dit André d'une voix
émue^ « la preuve que je ne suis pas tout-àfait changé, c'est que j'ai senti le besoin de vos conseils et que je suis venu les chercher.
M. Devil. Il vous manqueront bientôt^ mon enfant ! Sachez donc dès à présent vous servir des lumières que vous avez en vous, pour voir clairement ce que le devoir ordonne. Vous le savez , ses lois sont absolues ; elles ne fléchissent devant aucune considération; elles ne souffrent point d'interprétation ni d'accommodements au temps et aux circonstances. Que l'homme soit donc dans la prospérité ou dans l'adversité , il doit rester maître de lui ; s'il ouvre la porte aux passions, il cesse d'être homme. Adieu , André. Les longs entretiens ne me valent plus rien. Allez, mon ami, et veillez sans relâche sur vous-même! »
Marguerite, ce soir-là , vit s'ouvrir devant
elle le cœur de son frère, qui lui était resté fermé depuis plusieurs mois.
— « Fais ce que dois, advienne que fourra ! » dit-elle après avoir reçu les confidences d'André, a Ce sont tes nouvelles connaissances qui t'ont soufflé toute sorte d'idées tout au rebours du bon sens. Est-ce que tu ne l'as pas bien vu?
André. Crois-tu donc , Marguerite , qu'à mon âge et placé comme je le suis, on ne soit pas exposé à faire des connaissances de tous les genres?
Marguerite. Où serait le mérite de se bien conduire si l'on n'avait point à lutter contre la tentation de céder à l'exemple et de se conduire mai? Ce qui me chagrine, André, c'est que tu as l'occasion d'être utile à un ami, et tu hésites! Prête à Thomas Laferté les six cents
francs qu'il te demande pour payer son apprentissage de tabletier. C'est un honnête garçon que tu tireras de peine et que tu empêcheras ainsi de devenir un mauvais sujet; car on fait mal un état qui déplaît. Puisqu'il ne veut pas absolument être imprimeur, et puisque déjà il est tourneur habile, tu es sur de le voir Tannée prochaine employé chez les bons fabricants de Paris. Il a encore deux ans devant lui avant le tirage au sort; s'il prend un mauvais numéro, tu pourras l'aider, car tu es plus riche que lui.
« Quant à ce que M. Filleul t'a dit de l'envie qu'il a de t'avoir comme prote quand il sera imprimeur, c'est à toi de voir ce que tu devras faire alors* d'abord par rapport a M. Lambert qui t'honore d'une confiance que bien sûr il ne donnera pas ailleurs d'ici long-
temps, et ensuite par rapport à M. Filleul dont tu connais le caractère clianoeant.
Aa'dré. Oh ! mon parti est pris; et cette fois ce n'est pas difficile. Le devoir s'accorde avec mon intérêt; je ne quitterai pas, pour M. Filleul, M. Lambert à qui je dois tant et sur qui je peux compter.
Marguerite. Je suis plus vieille que toi^ André, et j'ai toujours vu, parle résultat des actions qu'on a pu faire, que toujours l'intérêt personnel bien entendu s'accorde avec le devoir. »
La joie de Thomas , en apprenant que son vœu le plus cher allait ctre rempli, fit du bien à André , et il sentit enfin bien clairement que l'homme doit donner à sa vie un autre but que celui de faire fortune j ce but c'est d'être utile non seulement à sa famille, à ses amis, mais à
ceux qui, pour sortir de peine, n'ont besoin que de voir tendre vers eux une main secourable. Ce premier aperçu fut suivi de réflexions sérieuses sur Futilité dont l'homme peut être ici -bas à ses semblables. André avait fait l'épreuve, auprès de M. Devil, des fruits que porte le sacrifice de quelques heures à la culture d'une jeune ame qui s'ignore encore ellemême. Assurément, si M. Devil lui avait donné beaucoup d'ar^^ent, le service eût été plus dangereux peut-être que profitable; si, de même , M. Lambert ne lui avait pas laissé gagner par son travail le titre d'homme de conscience, lo'ut le monde aurait cric à l'injustice, il se serait abandonné à l'orgueil , et il aurait plus d'ennemis aujourd'hui qu'il ne comptait d'amis. Eh bien ! ne pouvait-il pas faire pour autrui ce qui avait été fait pour lui ? Chaque
homme ne pouvail-il et ne devait-il pas le faire pour un autre, et n'était-ce pas servir utilement son pays que de travailler à développer ce sens moral dont partout l'espèce humaine est douée et que presque partout on laisse sans culture?
Bientôt André se trouva conduit à se demander si les agitations politiques, si l'esprit de parti, qui troublent les éiats, ne viennent pas plutôt de l'ignorance de lui-même, où l'homme passe sa vie, que de la misère publique? Et cette misère publique, d'où vient-elle? sinon de la même cause.
Il fut effrayé d'abord d'avoir osé se proposer un problème qui a fait écrire tant de volumes ; mais la solution lui parut se présenter presqu'aussitôt^ et il crut voir que la source de tant de maux est en effet dans l'ignorance gêné-
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raie des forces morales que l'homme possède : car cette ignorance permet aux passions de prédominer presque sans obstacle ; et les passions les plus fortes ne sont-elles pas l'amour de l'or, l'amour des gi\andeurs, qui conduisent à tous les vices, à tous les crimes? et ces passions ne réduisent-elles pas l'homme à la condition de vil esclave des grands, des riches, des ambitieux, des circonstances, mêmes les moins puissantes ? Avec ces circonstances , lliomme change, parce que son intérêt change aussi ; et il renverse les dieux qu'il vient d'élever, si ces dieux ne satisfont point les passions qui le dévorent ; et dés que son m^cré'^ lui paraît l'exiger, il sacrifie famille, honneur, patrie, en proclamant hautement les droits de la patrie, le respect de l'honneur, l'amour de la famille !
— (( Oui, » se dit André dont les joues étaient en feu et dont les yeux étincelaient, (i il est un but à la vie, et seul il peut l'atteindre l'homme qui ne connaît d'autre loi que la loi du devoir ! Mais pour qu'il la connaisse , cette loi, pour qu'il sache qu'il a en lui la puissance de vouloir y de vouloir ce qui est bien, ce qui est juste, dût son intérêt même en souffrir, il faut d'abord qu'il apprenne à se connaître lui-même ! »
De ce jour seulement, i\^ndré sentit qu'il était homme, et de ce jour seulement il comprit l'importance de cette attention sur tous les mouvements du cœar que tant de fois M. Devil lui avait recommandée , et qui seule empêche l'égoïsme de se faire des armes de tout et de mettre l'intérêt personnel à la place delà vertu.