CHAPITRE XXVllI
C'îlmour et le iîlariacje.
Tromper l'objet de ses désirs , lui préparer de longs regrets, l'avilir , le- livrer à la honte, est-ce là aimer!
Les moyens, pas plus que la volonté ne manquaient à André pour marcher vers le vrai but de la vie de l'homme, le perfectionnement de ses facultés morales et de celles de ses semblables. Il voyait autour de lui , depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, prédominer surtout la passion de l'or; et les journaux, les
livres nouveaux lui apportaient des exemples multipliés des erreurs au moins étranges et des crimes odieux que cette passion enfante. Alors il comprenait l'immensité de la tâche qu'il osait entreprendre, et le découragement s'emparait de son ame. A quoi bon user inutilement ses forces à lutter contre le torrent pour en sauver d'autres que lui et sa famille! Une pensée subite le faisait rougir de ce retour si prompt vers l'égoïsme et il se disait : « Je ne réussirais que pour un seul, que la tâche qui m'est imposée serait remplie, du moins selon mes moyens! »
André se résignait donc à faire ce que lui ordonnait le devoir, dans le cercle borné au-delà duquel il ne pouvait encore aller; mais il apportait un soin parliculier à l'éducation de sa nièce et de son filleul. Ici,
tout le secondait. Marguerite et Jacques prêchaient d'exemple autant que de paroles ; Xavier commençait à comprendre qu'on ne se cache que pour mal faire, et Annette montrait déjà une réserve , une modestie, qui la distinguaient de la plupart des jeunes filles de son âge et de sa classe. Elle n'était pas sérieuse cependant j mais sa gaîté avait quelque chose de si doux et de si pur , que les apprentis , familiers avec les jeunes ouvrières évaporées et coquettes que Jacques employait à l'atelier, n'osaient pas se permettre devant elle ces plaisanteries grossières qui, de si bonne heure, initient la fille du peuple au vice, et éteignent en elle la pudeur, principale sauve-garde de la vertu chez les femmes. Jacques lui-même, à mesure que sa fille grandissait, mettait plus de retenue dans ses discours, et l'amour paternel
lui faisait comprendre ce qu'il avait nié jusqu'alors, de quelle importance il est que dans la famille comme au dehors, la femme soit respectable et respectée ; elle , la première institutrice de Ihomme enfant; elle, la compagne de l'homme fait; elle, la consolatrice du vieillard! Et après bien des années de souffrances et de luttes courageuses, Marguerite se voyait rendre justice enfin par son mari ! Ce bonheur bien grand était augmenté encore par la pensée qu'elle le devait enpariie à l'amour de Jacques pour sa fille chérie. Une mère est si heureuse de devoir quelque chose à son enfant!
André, cependant, était arrivé à l'âge où des idées toute nouvelles font bouillonner le sang du jeune homme. Mais , élevé comme il l'avait été, il ne pouvait considérer l'amour et le mariage avec la légèreté dont ses camarade se
vantaient. IVIarguerite lui avait donné la plus haute idée de ce que peut et doit être la femme, et si quelquefois une jolie figure le faisait rêver , la raison reprenait bientôt le dessus.
— (( Veillez sur vous-même! » répétait, plus souvent que jamais, le bon M. Devil. « Ponr un homme de votre caractère, mon cher André, l'amour et le mariage sont choses sérieuses, et c'est peut-être ici que la probité est mise à de plus rudes épreuves ! A^ous trouverez une foule d'hommes , réputés d'ailleurs honnêtes gens, qui ne se feront pas scrupule de séduire la femme ou la fille de leur ami , et qui , en tout ce qui a rapport à l'intérêt pécuniaire , ne se permettraient pas la moindre indélicatesse.
— « Singulier scrupule ! » s'écriait André. « Abuser de la confiance d'un ami pour lui ravir son plus cher trésor, l'honneur de sa femme ou de sa fille, n'est-ce donc pas un crime cent fois plus monstreux que le vol!
M. Devil. Malheureusement le monde ne le considère pas toujours ainsi !
André. Ah ! je le sais , monsieur ! Le père et le mari trompé prêtent à rire, voilà tout; tant les passions aveuglent l'homme qui s'y abandonne ! Il suffirait cependant aux rieurs de se dire : Il peut m en arriver autant quelque jour^ pour prendre au sérieux ce qui leur paraît si risible. Mais qui est-ce qui pense à cela? Personne.
M. Devil. Vous avez raison, personne. Et savez-vous pourquoi? C'est que l'homme préfère des principes corrupteurs qui secondent
ses passions, aux principes sévères qui les contrarient. On traite de folies de jeunesse ce qu'il n'est pas possible de justifier; on répond aux censeurs importuns que les facultés intellectuelles et physiques ont été données à ITiomme pour multiplier ses jouissances; les dévots trouvent avec le ciel des accommodements, les philosophes demandent à leur intelligence des raisonnements, et tous vous disent qu'il est sage, celui qui use de tout sans jamais abuser.
André. Mais les facultés morales, monsieur , ne font-elles pas naître aussi des besoins?
M. De VIL. Chez vous, André, et chez tous ceux à qui l'instruction n'a point appris à ne voir que des préjugés dans ce qui condamne leurs passions. Les savants, les philosophes
prétendus , vous disent tous que la pureté de mœurs est un préjugé qui a vieilli , comme tant d'autres préju[^és.
A^s'DRÉ. Je serais curieux de savoir s'ils voudraient avoir eu pour mère et avoir pour sœur ^ pour femme, pour fille, des femmes qui rei^arderaieni les principales vertus de leur sexe comme des préjugés!
M. Devil. Demandez-leur aussi s'ils voudraient avoir pour ami un nomme qui aurait pour principe de nier l'existence de la vertu comme du vice, et de poser en fait qu'en ce monde il n'y a rien de positivement mal, rien de positivement Lien, que tout est relatif? Leur intérêt personnel mis en jeu , les éclairera momentanément, sur ce qui est mal, sur ce qui est Jjien, quoiqu'ils en disent ; mais que les passions l'emportent sur l'intérêt per-
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somiel, ils relomberont dans leurs vieilles erreurs.
« Et l'une des plus coupables , mon cher André , entre toutes ces coupables erreurs , c'est celle qui pousse l'homme à tromper un êlre que sa faiblesse physique devrait seule suffire à rendre l'objet de la protection conslanle du plus fort. L'homme réputé le plus probe, manquera sans scrupule de probité envers les femmes : car la probité ne consiste pas seulement à ne point dérober, à ne point voler, à ne point vendre son honneur pour une place ou un ruban; elle consiste à ne faire jamais rien de ce que la délicatesse condamne. Ainsi , il n'est pas probe l'homme qui prodigue à la femme, pour la séduire, des promesses qu'il sait d'avance ne pas vouloir tenir.
André vivement. Non seulement, monsieur, il n'est point probe, mais il est lâche puisqu'il s'adresse à un être que sa faiblesse physique et l'opinion établie mettent hors d'état de se venger. C'est abuser odieusement de sa force, c'est s'avilir, c'est être lâche, je le répète , et voilà tout.
M. Devil. Non, mon enfant, c'est aimer!
André. Aimer! cela, aimer!
M. Devil. Vous voilà justement disant avec une femme célèbre : Tromper F objet de ses désirs, lui préparer de longs regrets , Vai^ilir, le livrera la honte, est-ce là aimer!
André. Non certes ! que ferait-on de plus si l'on haïssait! Mais, monsieur, il y a pourtant de véritable amour dans le monde.
M. Devil. Le véritable amour, Andréa, doit être rare partout où se trouve étouffé dans
l'ame ce qiii surtout constitue la vertu, l'abnégation de soi-même. Quiconque rapporte tout cà soi, est aussi incapable de dévouement à sa famille, à ses semblables , à son pays, que de véritable amour.
André. Je comprends cela, monsieur!
M. Devil. Et ceci est vrai pour la femme comme pour l'homme.
André. C'est ce que je comprends encore. Je n'ai qu'à comparer Marguerite et Annette avec les femmes et les jeunes filles qui travaillent à l'atelier , pour sentir la différence qu'il y a de femmes à femmes. Monsieur, le véritable amour, comme tout ce qui est vrai, doit ne s'altérer jamais?
M. Devil. Le véritable amour ne peut durer long -temps qu'autant qu'il est fortifié par l'estime , et il est impossible que des gens qui
bravent toutes les lois morales et sociales, puissent s'estimer long-temps.
André. Monsieur, je ne parle que de Faniour dans le mariage; l'autre ne mérite pas le nom d'amour.
M. Devil. Vous êtes bien en arrière de notre époque , mon pauvre enfant !
André. Je le sais, monsieur. Mais il ne dépend pas de moi de regarder comme progrès ce que ma pierre de touche me montre comme décadence , pour ne pas dire plus!
M. Devil. L'amour, on l'a dit long-temps , mon clier André, est une fièvre qui exalte au plus baut point toutes les facnltésde l'homme. Cette fièvre-là, pas plus qu aucune autre, ne saurait être éternelle ; mais si l'objet qui l'a fait naître mérite en même temps notre estime et cet attachement sincère qu'excitent les qua-
lilés de Tame , au délire de la passion succède une affection profonde , à l'épreuve du temps . des revers de fortunes , de la perte même de la beauté; et cette affection intime et sacrée s'augmente encore du seul amour qui soit inaltérable, de l'amour paternel ou maternel. Voilà, mon enfant, ce que devient l'amour dans le mariage. Mais loin d'arriver à cette plénitude de bonheur , on n'arrive qu'au plus déplorable malheur si l'on s'est laissé prendre aux avantages extérieurs. Chaque jour qui s'écoule, met en lumière un défaut, un travers; les yeux sont charmés encore , mais le cœur se gonfle d'amertume et de douleur. Aveuglé par l'amour , on a cru que de beaux traits servaient d'enveloppe à une belle ame ; on s'est imaginé que celle qui ne sut pas être fille soumise et dévouée, deviendrait bonne épouse, u. ;2
bonne mère ; que celui qui sacrifia sa famille à l'ambition ou à la cupidité , serait bon époux et bon père ; comme si, d'une ame remplie de l'amour de soi-même, pouvaient jamais sortir les nobles sentiments qui portent à sacrifier , jusque dans les moindres détails de la vie , sa propre satisfaction à celle d'autrui, ses passions fortes ou puériles à la seule passion du devoir ! « Et ici encore , l'homme abusant de sa force, punit sans pitié de la méprise qu'il a faite, la malheureuse que les lois lui livrent ; il foule aux pieds l'idole qu'hier il encensait , et cette femme qui ne peut comprendre que ce n'est point elle qu'on a aimé, mais un être imaginaire revêtu de ses traits, devient victime... ou coupable !
« Alors , mon cher André , plus de bonheur possible! Trompé dans ses plus chères espé-
rances et trompé par sa propre folie, il faut à l'homme bien de la vertu pour ne point abjurer toute vertu, pour ne point adopter ces principes corrupteurs qui rendent irréparable un malheur que la patience, qu'un juste retour sur soi-même auraient peut-êlre donné les moyens d'adoucir. .
« Jeune homme , ne l'oubliez jamais ! Nous avons tous en nous un guide en même temps qu'un juge de nos sentiments les plus secrets; ce n'est donc point à autrui , ce n'est donc pas à un sort contraire qu'il faut nous en prendre lorsque nous ne trouvons que misère là où nous avions cherché le bonheur, c'est à nous seuls! »
A quelque temps de là, André dit un soir à Marguerite : u As-tu jamais songé que je dois me marier un jour? »
— « Oui, André , plus d'une fois ! )> répondît Marguerite. (( Il n'est pas bon pour l'homme de vivre seul, et quand il a vin état qui lui donne la possibilité de nourrir une famille , il est temps pour lui de songer à s'établir.
André. Tues donc d'avis qu'on doit se marier jeune?
Marguerite. Pas trop jeune, et cela dépend, vois-tu, de la place qu'on occupe dans le monde. Nous autres ouvriers, nous devons songer qu'un état étant nécessaire aussi à nos enfants, à qui nous ne pouvons rien laisser, il ne faut pas que nous soyons déjà vieux quand ils commencent à pouvoir gagner leur vie ; autrement ce serait faire peser sur eux une charge au dessus de leurs forces. Les pères et mères encore capables de travailler lorsque leurs enfants deviennent ouvriers, leur sont
d'un grand secours, et c'est une chose à considérer pour eux. Pour nous, André, il faut considérer qu'en se mariant jeune, on apporte des deux côtés moins d'habitudes prises, un caractère pkis souple, plus porté à l'indulgence , et tout cela est important en mé-
nage.
André. Je le pense ainsi.
Marguerite. Est-ce que déjà tu songerais à t'établir? Ce serait trop tôt pourtant.
André. J'y songe sans doute , mais pas pour à présent; j'y songe parce que c'est une chose dont il faut s'occuper long-temps d'avance, et c'est toi, Marguerite, que je charge de me chercher une femme.
Marguerite. Volontiers, André; mais à la condition que tu m'aideras à trouver un mari pour Annelte.
André. J'ai quelqu'un en vue.
Marguerite. Thomas Laferté, n'est-ce pas?
André. Oui; c'est un honnête garçon, et je pense que ce sera un honnête homme.
Marguerite. Et pour toi? Est-ce que tu ne penses à personne?
— <( Pas encore, » répondit André qui rougit légèrement. « Non que je n'aie trouvé déjà quelques jeunes filles à mon gré; mais le mariage est une chose si sérieuse !
Marguerite. Les paroles d'amour, dites à une jeune fille, sont quelque chose de bien sérieux aussi !
André. Je lésais!
Marguerite. Les hommes l'oublient trop souvent !
André. Je ne l'oublierai pas, Marguerite!
Marguerite. Je compte sur ta promesse î
Écoute , André , si pourtant les passions de ton âge l'emportaient, songe à Annette! En songeant à Anneite, tu te demanderas ce que tu penserais d'un homme qui prétendrait l'aimer lorsqu'il chercherait à l'induire à mal, lorsqu'il lui enseignerait à tromper son père, sa mère et à regarder la vertu comme un préjugé?... Car c'est toujours ainsi, André, que commence la séduction!
André. Ou par des promesses de mariage qu'on ne veut pas tenir. Mais je suis honnête homme , Marguerite !
Marguerite. Annette, c'est comme ta fille!
André. Sois tranquille, le dis-je! Je respecterai nia lllle, dans la fille d'autrui! »