CHAPITRE XX
C€()oïsinf.
Que celui qui croit être ferme prenne garde de tomber !
Les tristes prévisions de Marguerite ne s'accomplirent pas , et la naissance d'un beau garçon, auquel on donna le nom d»8 Xavier parce que ce nom était celui de iM. Devil, vint apporter de grands changements dans le modeste ménage. Marguerite, nourrice, ne pouvait plus aller en journée; elle parvint à faire entendre raison à Jacques. Au lieu de se per-
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mettre, pour le baptême, que la bonté de M. Devil avait su rendre presque splendide, des dépenses inutiles , Jacques employa la somme économisée en cette circonstance, à procurer à sa femme ce qu'elle désirait ardemment, une presse de brocheuse, et ainsi fut commencé, bien en petit, V établissement que Jacques s'était toujours obstiné à ne vouloir fonder qu'en grand, au risque de compromettre le présent et l'avenir; car ce n'est pas assez que de s'établir de quelque manière que ce puisse être, si d'abord on ne s'est assuré les moyens de ne point manquer de travail ou d'écoulement pour ses produits. Marguerite était certaine d'avoir assez de besogne pour occuper sa fille et elle dans les intervalles que leur laisseraient les soins à donner à un enfant au berceau, et, pleine de courage et de cens-
tance dans ce qu'elle entreprenait, elle répétait sans cesse à Jacques qu'avec le temps, c'est un bien bel arbre qui sort d'une toute petite graine.
André aussi, tout en croyant à la raison de sa sœur, l'avait tourmentée cependant pour qu'elle employât la somme qu'il possédait, grâce à elle, à se procurer de suite la possibilité d'occuper plusieurs ouvrières.
— (( Me donneras-tu de l'ouvrage? » avait demandé Marguerite.
— « Certainement! » avait répondu André.
Huit jours plus tard, il comprenait que ceux qui forment un établissement ont à lutter contre les gens anciennement établis; il est donc sage à eux d'user de modération et de ne point se mettre tout d'un coup sur un tel pied; que
s'ils ne réussissent pas, ils se trouvent complètement ruinés.
D'autres idées vinrent bientôt le distraire et redonner la vie à des rêves ambitieux depuis quelque temps oublié. Deux mois encore^ et André allait quitter le titre d'apprenti pour prendre celui d'ouvrier , lorsqu'un matin M. Filleul le lit demander au bureau.
— « André, dit M. Filleul, es-tu toujours possédé de la passion des voyages ?
André. Non, monsieur.
M. Filleul. Ta bosse est donc applatie ?
André. Apparemment, monsieur, car l'envie de voir le monde ne me tourmente plus , parcequejen'ai plus le temps d'y penser.
M. Filleul. Diable ! il me paraît que tu t'es fait un système orthophrénique relativement à l'applatissement des protubérances décou-
vertes par le docteur Gall! Comminiique-lemoi, je te prie, et apprends-moi cà ne point penser nuit et jour à une chose dont on a V instinct ou la passion !
André. Rien de plus facile, monsieur 3 c'est d'être bien occupé, d'avoir un but, d'y vouloir arriver en dépit de tout, et pour cela de travailler sans jamais se donner de relacbe.
M. Filleul. Ainsi, fais-tu?
AndpxÉ. Il le faut bien, monsieur.
M. Filleul. Quel est le but que tu t'es proposé?
André. De me faire un état, monsieur, un bon état qui me rende indépendant, parceque j'aime par dessus tout l'indépendance. ^
M. Filleul. Pauvre garçon! on n'est jamais indépendant si l'on n'a pas beaucoup d'argent!
Akdré. Monsieur, excusez-moi , mais c'est ce qui vous trompe.
M. Filleul. Vraiment? Je suis curieux de savoir alors comment tu entends l'indépendance, monsieur le philosophe !
André. J. J. Rousseau^ monsieur , a dit : V homme qui veut être libre doit savoir dîner ai^ec deux ceujs. Eh ! bien, on peut se contenter encore à inoins^ je le sais; et du moment qu'on est aussi modéré dans ses autres désirs, assurément on est indépendant de tout le monde et de soi-même.
M. Filleul. Tu parles d'or en prêchant le mépris de l'or; et je conclus que dès à présent ,^tujouis d'une parfaite indépendance?
André. Oh! monsieur, j'ai encore beaucoup à faire avant que d'arriver à savoir tellement m€ contenter de ce que j'ai, que rien au monde
ne puisse me tenter ! Ce n'est pas sans peine que j'empêche ma tcte de galopper et que je me soumets en tout à la loi du devoir!
M. Filleul. Quel diable d'amalgame me fais- tu là, de soumission el d'indépendance? Si tu es soumis à quoique ce soit au monde, tu n'es plus indépendant. On ne peut être à la fois libre et esclave !
André. Monsieur, il y a une cbose que M. Devil m'a fait bien clairement comprendre, c'est que l'homme a le choix entre obéir à ses passions, ou bien obéir au devoir.
M. Filleul. Alors, selon M. Devil, il n'y a pas au monde de liberté possible ?
André. Pardonnez-moi, monsieur; l'homme, vous voyez bien, est libre de choisir...
M. Filleul. Entre deux genres de dépendances, voilà tout.
Akdré. Oui, monsieui'. Mais s'il se met dans la dépendance de ses passions, il est dans les mains de tout le monde, comme M. Devil me l'a encore expliqué dernièrement. S'il est ambitieux, il se fera l'esclave de celui qui promettra de le bien placer j s'il a des vices, il sera l'esclave des gens qui pourront lui donner ou lui faire gagner l'argent dont il a besoin pour se satisfaire j enfin, monsieur , partout il trouvera des maîtres, faute de savoir être maiti'e de lui. Tandis que l'homme, au contraire, qui ne connaît que la loi du devoir , est maître de lui-même, c'est-à-dire de ses passions ; il les dompte, afin de ne pas être dompté par elles, et la première chose qu'il tâche d'acquérir, c'est la modération dans ses désirs. Pour cela, il diminue le plus possible le nombre de ses besoins, et il veille toujours pours'empê-
cher de s'en créer d'autres. Cet homme- là, monsieur, esthbre, bien hbre, puisqu'il n'a ni ambition, ni cupidité j puisque, content de peu, il ne fait point la cour aux gens en place ni aux gens riches, et puisque ne connaissant d'autre loi que celle da devoir, il se trouve ainsi casé de manière à échapper à toutes les séductions.
M. Filleul. Diable! diable! Je m'adresse mal, moi qui comptait te séduire par l'appal d une bonne place et de bons appointements! »
André rougit jusqu'au front.
— (( Vous aviez une place à me donner , monsieur ! » dit-il avec émotion.
M. Filleul. Oui, mais j'ai compté sans mon hôte. Je te croyais tourmenté de la passion des voyages, accessible à l'ambition et désireux
de gagner honnêtement le plus d'argent possible. Au lieu de cela, je trouve un garçon tellement raisonnable qu'il ne pense plus à courir le monde, qu'il est satisfait du simple titre d'ouvrier, et enfin tellement sage, qu'il se contente de son sort !
André. Monsieur, de quoi s'agissait-il donc, s'il vous plaît?
M. Filleul. Ali! ab! tu es accessible à la curiosité? Mais c'est une passion, cela!... et qui pis est une passion de femme !
André. Monsieur, je vous en prie, ayez la bonté de me dire...
M. Filleul. Mais si la tentation est forte et que tu viennes à succomber !
André. J'espère , monsieur , avoir assez de vertu pour résister au contraire si le devoir me l'ordonne.
M. Filleul. Eh bien donc à l'épieiive ! J'aime beaucoup à voir les actions venir à l'appui des discours.
(( Je t'aime , André , tu le sais , et quoique tu ne te sois pas conduit relativement à M. Duverger absolument comme tu l'aurais dû, Loi ledei^oir incarné , mon amitié ne s'est pas affaiblie. Aussi ai-je pensé à toi dans une circonstance qui peut t'offrir des avantages réels.
« M. Lambert, dont les relations sont fort étendues , m'a chargé de choisir dans ses ouvriers celui que je croirai le plus capable de former des apprentis et d'être tout à la fois compositeur, correcteur d'épreuves et, au besoin , prote. Un de ses amis , imprimeur à la Guadeloupe, l'a prié de lui faire celte ti^ouvaille, et malgré ton jeune âge, je n'ai pas hésité à te désigner à M. Lambert. Tu es tra-
yaillem' actif, compositeur habile ; tu possèdes assez bien ta langue, le latin et le grec; nous nous assurerons d'ailleurs, par quelques expériences, de la manière dont tu saurais t'y prendre en qualité de correcteur d'épreuves; et si Texamen t'est favorable, comme je n'en doute pas , tu te trouveras en possession d'une place de douze cents francs d'appointements pour commencer. Qu'en dis-tu, mon philosophe ?
André. Je dis, monsieiu*, que je ne sais comment vous remercier de votre bonté.
Mais M. Lambert n'a-t-il pas été étonné...
M. Filleul. M. Lambert sait que je suis difficile. Il a été surpris cependant, c'est vrai, lorsque je t'ai nommé. C'est maintenant à toi de prouver que tu es tout ce que je suppose. Prépare-toi à l'examen qu'on doit te faire su-
bir. Tu as devant toi une quinzaine de jours: cela snffit je pense.
André. Je le pense aussi , monsieur. Douze cent francs d'appointement !... c'est cent francs par mois...
M. Filleul. Tu n'auras rien à débourseîpour les frais du voyage. La personne qui te fait venir se charge de tout, mais non du retour; car enfin, si par suite de quelque caprice tu voulais revenir ici avant d'avoir fait fortune, ce serait déjà bien assez de l'embarras où tu la laisserais peut-être. As-tu quelque argent en réserve?
Ajvdré. Vous croyez rire, monsieur? mais j'ai pourtant à moi deux cent francs!
M. Filleul. C'est une somme, cela! Il faui l'employer à te procurer ce qu'on appelle une pacotille, c'est-à-dire des objets de fantaisie
sur lesquels tu gagneras là-bas trois ou quatre cents pour cent; tu enverras de la Guadeloupe des mousselines , des indiennes, qui se vendront ici à merveille, et, en quelques années, tes deux cents francs, par ce petit commerce , te donneront peut-être une somme de quelques mille francs^ sans compter les économies que tu pourras faire. Tes appointements iront d'ailleurs en augmentant, et il est possible que M. Grandcliamp t'associe plus tard à son entreprise. Ya, mon garçon; et prépare-toi à prouver à M. Lambert que je ne me suis point trompé en te croyant capable de remplir les vues de son ami. »
André sortit du bureau la tête en feu et le cœur agité. 11 ne s'ag^issait plus cette fois de chimères impossibles à réaliser, mais d'une chose faisable, presque faite...
Le travail de la joimiée se ressentit de lagitation où élait André. Il brûlait de voir arriver le soir pour aller rêver en liberté à sa bonne fortune ; car il y voulait rêver avant que d'en parler à sa sœur. Peut-être Marguerite trouverait-elle des objections, tandis que lui n'en voyait aucune; et quelle objection pouvait-on faire en effet ! . . .
L'beure du souper était depuis long-temps passée, lorsqu'Andi^é arriva à la maison où demeurait sa sceur. Il était presque fâcbé de n avoir pas obéi à son premier mouvement qui l'avait porté à accourir promptcment pour faire part à sa famille de cette excellente nouvelle. Vainement il se disait que c'était par ménagement pour Jacques qu'il savait être fort envieux; cette voix, qui ne trompe, jamais disait : <( Tu n as songé qicà une chose, quà
te fortifier (Tavance dans ta résolution d'accepter en dépit de tout ce qiCon pourra te dire! » Et c'était vrai; tellement vrai qu'André se sentait disposé à tout braver pour partir. En tout autre moment il aurait cherché peut-être d'où naissaient les craintes qu'il éprouvait de se voir contrarié dans une circonstance qui n'offrait rien que d'avantageux au premier aspect; mais en cet instant Fégoïsme prédominait à tel point, qu'André, aveug;lé, ne sentait pas le besoin de demander les conseils de sa meilleure amie. Il ne songeait qu'à lui^ qu'à sa convenance, qu'à son avenir, tout le reste était oublié.
— (( André ^ monte vite ! » dit soudain la petite Annette qui descendait l'escalier en courant , et qu'il rencontra au second étage. « Papa est bien malade ! »
— « Malade ! » répète André comme quelqu'un qui se réveille en sursaut.
— (( Monte vite, bien vite 1 Moi je vais chercher ce que le médecin a ordonné. »
En une seconde, André eut franchi les cinq étages.
Marguerite, debout auprès du lit où Jacques s'agitait dans le délire de la fièvre, cherchait, en pleurant, à apaiser les cris de son enfant.
— c< Qu'y a-t-il? qu'est-il arrivé? » s'écrie le jeune apprenti effrayé de la crise convulsive où était son beau-frère.
— (( Tu sais bien que Jacques s'est blessé avant-hier à la main , » répondit Marguerite ; « au lieu de se reposer hier, il a voulu travailler, et vers les quatre heures, il est revenu aujourd'hui avec la fièvre. »
Marguerite ne disait pas tout; elle ne disait pas d'où Jacques était revenu ; cependant elle ne l'avait que trop Lien deviné à sa figure enflammée , à ses yeux flamboyants et à sa langue épaisse.
Tout le monde veilla cette nuit, excepté la petite Annette et son jeune frère qui la passèrent dans la cliambre d'André ,* d'André , que mille pensées contradictoires venaient distraire et de la douleur où il voyait sa sœur et des souffrances de Jacques, dont les cris effrayaient le voisinage. Son cœur était tellement gonflé par l'ambition et par l'orgueil , qu'il ne s'y trouvait point de place pour la compassion. Pourtant, le tableau qu'il avait sous les yeux était bien fait pour l'exoiter dans ce cœur jusqu'alors si bon. Mais l'égoïsme prédominait à tel point , qu'André ne voyait dans cette ma-
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ladie, venue si mal à jyropos, qu'un obstacle à des éludes auxquelles il s'était promis de consacrer ses nuit. Il n'y pourrait même sacrifier le gain de la journée, puisque, s'il était obligé de rester à la maison, ce sacrifice ne porterait aucun fruit ; une mince cloison seulement séparait sa chambre de celle de Jacques.
Le lendemain , puis le jour suivant, et enfin toute la semaine , André dut rester pour aider la malheureuse Marguerite qui se partageait entre son mari et son enfant, sans pensera autre chose qu'à leur donner les soins dont ils avaient également besoin.
Il n'en était pas ainsi d'André. Préoccupé d'une seule idée , contrarié dans ses désirs , il avait bien de la peine à ne point laisser paraître son mécontentement. Auprès de ce lit
de douleur, où Jacques luttait contre la mort, il rêvait le beau ciel des tropiques , cette nature riche, cette existence douce et commode dont tant de voyageurs lui avaient offert le récit j une maison bien montée, une grande aisance, des esclay'es... Et si les plaintes de Jacques le ramenaient au moment présent, c'était pour ouvrir un nouveau champ à ses rêves. Sans effroi, sans regret même, il se disait que si Jacques était enlevé à sa famille , il emmènerait Marguerite , Annette , Xavier, à la Guadeloupe, et son imagination mobile lui fournissait aussitôt d'autres tableaux dans lesquels reparaissait encore cet amour de luimême, cet cgoïsme qui endurcissait son cœur au point de le rendre comme insensible aux scènes déchirantes qui se passaient sous ses yeux.
Dans la semaine , André avait vu deux fois M. Filleul; il s'élait plaint à lui amèrement de l'impossibilité où il se trouvait de travailler et d'étudier.
— « Il le faut cependant , » avait répondu le prote. « Le temps s'écoule; voilà tout à l'heure huit jours de passés ! »
Etj chaque fois, André était rentré de plus mauvaise humeur que de coutume.
— (( Suis-je assez malheureux ! » se disaitil alors; et il jetait le livre qu'il avaitpris, et il en voulait à Jacques de ses plaintes qui le troublaient... Un moment de réflexion lui aurait montré que le trouble où il était , venait de lui-même et non point du dehors.
— « Je vais chez M. Dcvil , » dit-il à sa sœur le dimanche matin, d'un ton bref.
— <( Va ! » répondit Marguerite avec résignation.
André partit.