CHAPITRE XXI
r^lrjjfnt.
' C'est une belle prière que celle»ci : MoQ Dieu, gardez-moi de moi-même!
Le vieux savant écouta, sans l'interrompre, André, qui était dans un état d'exaltation tel qu'il se plaignait amèrement, au lieu de plaindre Jacques et sa sœur. A l'entendre, rien ne lui réussirait jamais; toujours et partout il trouverait des obstacles , et cette occasion luiiquo peut-être de se faire un avenir, ne lui aurait sans aucun doute été offerte que pour lui lais-
ser Tamer regret de n'en pouvoir point profiter.
— « Pauvre enfant! » dit M. Devil d'un ton plein de douceur et qui contrastait avec le sens de ses paroles ; a oui , vous avez raison de vous plaindre , et Jacques est bien coupable d'être tombé malade en ce moment ! »
André rougit, pâlit, regarda M. Devil, puis baissa les yeux, et deux larmes s'échappèrent ; c'étaient des larmes de honte. La lumière de i'éclair n'est pas plus vive et plus prompte , que celle qui avait pénétré tout-à-coup dans son cœur.
— (( D'après ce que vous venez de me dire, » reprit M. Devil, « cette affaire est décidée, du moins en ce qui vous concerne , si vous soutenez heureusement l'examen auquel on veut vous soumettre. Pourquoi donc alors
feindre de me demander des conseils ?
— (( Feindre î » répéta André dont les joues s'animèrent de couleurs brûlantes. « Ah 1 monsieur... pouvez-vous me traiter... de la sorte !
— (( J'ai eu tort, » répondit M. Devil; « et d'autant plus que j'aurais du voir que si vous aviez en effet le talent de feindre, vous auriez
feint ce que vous n'éprouvez pas, quelque compassion pour Jacques qui souffre et pour Marguerite qui pleure. Celle feinte du moins vous eût fait honneur !
— ((Ah! monsieur.. . Je vous en conjure!. . . » Les sanglots étouffèrent la voix d'André.
— « Parlons de vous d'abord, » continua' M. Devil avec beaucoup de sang- froid ; «« le reste viendra ensuite , si nous jugeons quil soii nécessaire de nous en occupei*. »
Les sanglots d'André redoublèrent. Le vieux savant prit alors un livre , et dit : u Quand cet accès sera passé^ nous causerons. »
Aucun mot ne pourrait peindre ce qui se passait dans l'ame d'André. Il se sentait coupable de ce qu'il y a de plus honteux au monde, d'un honteux égoïsme ; et tandis que sa mémoire, trop fidèle, lui rendait présentes les circonstances où, depuis cinq jours, il avait donné mille preuves de la sécheresse de cœur que l'amour de soi produit toujours, le souvenir de ce qu'il avait dit précédemment à M. Filleul du libre arbitre de l'homme, de l'indépendance dont jouit celui qui ne reconnaît pour maître que le devoir, lui faisait sentir durement qu'il s'étail placé, par l'amour de hii-méme, sous la dépendance d'un maître bien impérieux...
LA PIERRE DE TOUCHE. lOf
— « Voici ce que je trouve dans Tun de nos ailleurs favoris, « reprit M. Devil quand il crut s'apercevoir qu'André était plus calme. « Sénèque nous dit ici :
« Il est impossible de vivre heureux lors- (( qu'on rapporte tout à soi-même et à son in- (( térêt particulier... » Et plus loin je trouve encore ce passage : « Nous ne sommes pas nés « seulement pour nous-mêmes, mais encore « pour notre patrie et nos amis. »
Il y eut un assez long silence j puis le vieux savant posa son livre, et dit avec l'accent de l'affection : « Que ces deux maximes se gravent dans votre mémoire et surtout dans voire cœur , mon enfant î Si vous aviez consulté d'abord votre pierre de touche , tout ce qu*il y a de faux éclat et de dehors trompeurs dans le malheur dont vous vous plai-
gnez, eut disparu, et vous auriez compris que Jacques, malade par sa faute^ que Marguerite qui se dévoue , que leurs deux enfants, menacés peut-être de devenir orphelins , sont plus à plaindre que vous ; et, du moment où vous l'auriez compris, une compassion généreuse eiit pris la place de l'injustice, de l'aigreur. Alors, au lieu d'user vos forces dans les accès d'un désespoir au moins prématuré, vous les auriez conservées pour soutenir celles de votre sœur, et le calme régnant dans votre ame, vous auriez pu travailler avec quelque fruit , même auprès de ce lit de douleur.
« Examinons ensemble ce que vous avez à perdre ou à gagner si cette affaire manque ou si elle réussit. Mais, auparavant, je dois vous faire remarquer la cause réelle de ces émi-
grations journalières dont les feuilles publiques sont remplies.
(( Cette cause, il faut la chercher beaucoup moins dans le manque de travail que dans les spéculations fausses qui font que le laboureur abandonne ses champs pour la ville, et dans le goût du luxe excité et entretenu par le bas prix des objets qui sortent à profusion de nos manufactures. On ne calcule pas de petites dépenses qui servent à satisfaire la vanité et qui se multiplient à l'infini ; or vous savez que les petites sommes multipliées, en forment d'assez fortes à la fin de quelques années. Il arrive enfin le moment où ces laboureurs, devenus ouvriers, surabondent ; le travail manque réellement alors; et l'on a perdu le goût de la vie des champs, l'habitude des travaux champêtres... et l'on se fait colon ^ c'est-à-dire qu'on
s'en va dans nn pays inculte, entreprendre une tâche bien autrement pénible , celle de défricher quelques acres de terre; et là, on n'aura ni les outils nécessaires, ni les mille et mille ressources qu'offre, à l'homme le plus misérable , une contrée depuis long-temps civilisée.
a D'autres colons révent les richesses données par le commerce ,• ils emploient le reste de ce qu'ils possèdent à se faire une pacotille. Leur inexpérience, ou bien de mauvais conseillers, réduisent à rien ce petit avoir ; ils ont fait emplette de marchandises qui abondent dans le pays où ils vont -, le découragement et la misère les attendent également sur ces beaux rivages qu'ils s'étaient figuré tout semés d'or.
« D'autres encore, qui ne sont rien par euxmêmes, qui ne possèdent ni argent, ni talent,
s'imaginent en savoir encore beaucoup plus qu'il ne faut pour briller et pour réussir^ surtout au delà des mers. Ceci a pu être vrai jadis • mais aujourd'hui, si l'instruction n'est pas poussée aussi loin dans le nouveau monde que dans notre vieille Europe, elle ne manque pas cependant a tel point qu'on puisse se flatter de lespoir de passer pour savant lorsqu'on ne snit rien, et pour un aigle quand on n'est qu'un oison. Tant de révolutions ont poussé des flots d'émigrés et d'émigrants sur toutes les côtes du monde connu, que partout on est un peu revenu de l'engouement qui faisait accueillir jadis avec des préventions si favorables tous les Européens.
« Vous voyez, mon cher André, qu'au fond, et comme toujours, ce qui précipite l'homme dans la misère, c'est la passion d'avoir i d'avoir
au delà de ce qu'il possède; passion qui naît de deux autres passions toutes puissantes . l'orgueil et l'ambition. Après y avoir tout sacrifié dans son pays, il va y sacrifier encore et mourir sur la terre étrangère, en maudissant le jour où il abandonna sa patriej sa patrie dont jamais jusqu'alors il ne s'était occupé, et qu'il regrette, non par amour pour elle, mais par amour lui.
<( Veuillez me dire à présent dans quelle classe de tous ces émigrants je dois vous placer. »
André, embarrassé, se taisait.
— (( Quel motif vous porte à vous expatrier? )) demanda encore M. Devil.
André. Monsieur... je dois le confesser... c'est... la passion... d'avoir... ou plutôt... l'orgueil... et l'ambition.
LA IlERRE DE TOLCHE. 407
M. Devil. Je penche à croire que ce sont tous les trois. Qu'avez-vous à perdre en quittant la France?
A>DRÉ. Mais... pas grandchose , monsieur, ou , pour mieux dire, rien du tour.
Me Devil. Et qu'avez-vous à gagner?
André. Un avenir, monsieur, pour ma famille et pour moi.
M. Devil. Cet avenir vous manquera donc si vous n'allez point à la Guadeloupe ou ailleurs?
André. Je ne viendrai jamais à bout, quelque chose que je fasse, de gagner cent francs par mois et même plus, selon ce que m'a dit M. Filleul. Quanl à \a pacotille, ie ne me hasarderai pas, d'après ce que vous venez de me dire, à mal employer et à perdre peut-être ce que j'ai.
M. De VIL. Combien gagnez-vous maintenant?
André. Cela ne va guère plus loin que trente à quarante francs par mois; et encore, parce que I\l. Filleul veut bien me favoriser en récompense de mon assiduité!
M. Devil. Et les bons ouvriers ?
André. Sans se gêner, monsieur, ils se font par jour cinq à six francs, et souvent huit et neuf francs, à cause des gratifications qui leur reviennent de droit, quand l'ouvrage presse et quand on veille.
M. Devil. Il me semble que si nous prenons pour terme moyen sept francs et vingt-cinq jours de travail, nous trouverons au bout du mois cent soixante et quinze francs.
André. Oui, monsieur, mais c'est qu'on ne devient pas bon ouvrier tout do suite.
M. Devil. Pourvu qu'on le devienne à la longue, et qu'en attendant on sache trouver moyen de se suffire avec ce que l'on gagne, on peut voir venir. Croyez-vous que si vous restez à Paris , M. Lambert vous occupe constamment?
A:ndré. Tous les imprimeurs de Paiis manqueraient de besogne que M. Lambert en aurait encore; et lorsqu'on a fait son apprentissage dans cette maison-là, on peiu être sûr de passer de père en fils, comme un héritage, et de ne pas quitter l'imprimerie , à moins qu'on ne se conduise mal. Nous avons de vieux ouvriers qui ne sont plus bons à grand'chose, et pourtant M. Lambert les occupe au détriment des nouveaux ; ce qui fait que Ton crie quelquefois, et d'autant plus qu'ils sont bougons et tracassiers au dernier point.
MO LA PIERPvE DE TOUCHE.
M. Devil. Les correcteurs d' épreuves sont sans doute mieux payés que les ouvriers ?
Ajndré. La même chose, monsieur; mais c'est plus honorable parce qu'il faut de l'instruction pour faire ce métier-là. M. Lambert en a plusieurs en ville pour les langues mortes. M. Devil. Et les protes?
André. C'est bien difficile d'avoir tous les talents nécessaires pour devenir prote dans une imprimerie comme la nôtre ; mais on trouve à se placer dans des imprimeries moins considérables.
M. Devil. De tout cela je conclus qu'avec de la modération dans ses désirs , qu'avec du travail et du talent dans l'étal qu'on a choisi, on peut, sans quitter son pays, se faire un avenir ?
André. Oui, monsieur ; mais...
M. Devil. Eh bien!
André. C'est qu'il est souvent long à venir cet avenir !
M. Devil. Il vient plus vite, j'en conviens , en pays étranger ; mais encore aux mêmes conditions , de la modération dans ses désirs et ses besoins, da travail et du talent. Or, mon enfant, ces trois choses-là sont plus difficiles à acquérir ou à conserver lorsque tout ce qui nous entoure nous invite à les oublier. Le climat , les mœurs , les habitudes offrent des différences qui, en excitant notre curiosité, changent nos goûts puis notre tempérament ; et involontairement on se crée de nouveaux besoins. Entouré d'étrangers prévenus en notre faveur ou contre nous, on se relâche dans l'attention apporté sur soi-même ; par complaisance pour les uns, par bravades envers les
autres, on se laisse aller à ce qu'inspirent ses affeclions ou ses haines ; peu à peu on élague de la loi du devoir ce qui parait être sans importance, et Ton arrive enfui à laisser prédominer si bien l'homme physique, que l'homme moral s'amoindrit, s'énerve, s'efface, et un beau jour éclot cette pensée, qu'il n'existe point de sens moral, ni de morale universelle, ni de religion possible. Par conséquent, le sauvage peut tuer son vieux père comme l'Égyptien peut épouser sa sœur, parce que ce qui passe pour crime dans un pays est vertu dans un autre ; d'où l'on conclut nécessairement qu'il n'y a rien d'absolu, ni vice, ni vertu, ni bien ni mal, ni justice ni injustice, ni conscience , ni ame, ni Dieu ; et ainsi se trouve vérifié le proverbe qui dit : Rarement, à courir le monde on devient homme de bien !
André. Ah ! monsieur^ il y ^ pourtant des gens qui ont couru le monde et qui sont revenus gens de bien !
— « Ils l'étaient avant que de se mettre en route, » répondit M. Devil avec im sourire. « Mais ce n'est pas à l'âge où les passions se développent qu'il faut quitter sa famille et sa patrie , lorsque surtout on a le choix et lorsqu'en restant on ne compromet nullement son avenir. D'ailleurs , mon enfant , est-il sage d abandonner un espoir fondé pour un espoir qui ne Test pas ? Combien d'événements indépendants de votre volonté, et même d'une bonne ou d'une mauvaise conduite, peuvent bouleverser cet avenir auquel vous êtes prêt à tout sacrifier? Vous avez la certitude que chez M. Lambert vous pouvez faire votre chemin * qu'il dépend de vous d'y être employé ton-
iU LA PIERRE DE TOUCHE.
jours ; qui vous dit que M. Grandchanip ne vous sacrifiera pas à un caprice? Que vous ne trouverez pas auprès de lui quelque favori auquel vous pouvez avoir le malheur de déplaire !... Et vous voilà loin de votre famille , loin de votre pays, sans ami, sans appui, sans ressource peut être, obli<^é de faire n'importe quel métier sous peine de mourir de faim et livré à toutes les douleurs d'un exil dont vous ne pouvez prévoir le terme, et dans lequel ne vous soutiendra nulle grande pensée !... Car c est pour gagner de V argent que vous vous serez exilé , et non pour être utile à votre patrie ou à votre famille !
André. Non pas à ma patrie, monsieur, c'est vrai, mais à ma famille.
M. Devil. De quelle manière? Eu lui envoyant de l'argent ? Mais d'abord il faut en ga-
gner, et en gagner assez pour être en mesure de partager. Est-ce donc avec de l'argent seulement qu'on est utile aux siens ?
« Allez, mon enfant, retournez auprès de votre sœur. En ce moment vous n'avez point d'argent à lui donner; vous ne gagnez même pas assez pour subvenir à vos besoins , et cependant que de consolation et de soulagement lui apportent vos soins pour Jacques! De quel prix est pour elle votre dévouement!... Car vous allez redevenir ce que je vous ai connu , André , bon et dévoué ; et alors vous aurez de la résignation ; et alors vous comprendrez comment r impatience dans V affliction est le comble de V afjlictionl
« Cette impatience vous a fait manquer à la loi du devoir. Consultez votre conscience, (^lle vous dira en quoi vous y avez manqué !
André. Elle me l'a dit, monsieur !
M. De VIL. Mon enfant, c'est un belle prière que celle-ci : Mon Dieu, gardez-moi de moimême l Répétez-la sans cesse; non des lèvres, mais du cœur ! »