CHAPITRE XXII
€e SJniouemriit.
On ne se refroidit point sur ses dcroirs en les roultipliant.
Jacques était un peu mieux lorsqu'André revint au lo[îis ; André lui-même se semait mieux anssi. Il avait pris la résolution de réparer ses tons, et la paix venait de rentrer dans son anie avec le courage et la résignation.
A la manière doni il s'approcha du lit du malade, Marguerite comprit que son entretien
avec M. Devil avait calmé une agitation dont elle s'était si vivement affligée sans pouvoir en comprendre la cause. Vainement, depuis toute une semaine, elle avait cherché son frère; elle n'avait trouvé qu'une tête exaltée , qu'un cœur froid et sec, parfaitement insensible à des scènes de douleur qui eussent ému un étrani^er même.
André voulut veiller , et veiller seul la nuit suivante : Marguerite dut céder à ses instances et se retirer dans sa petite chambre avec les deux enfants.
Depuis plus d'une heure André tenant un livre à la main , mais ne lisant pas , était plongé dans une profonde rêverie... Soudain Jacques se met sur son séant et promène autour de lui un œil hasrard. André tressaille à la vue de cette figure hâve qu'une barbe épaisse
et long^uo rendait plus effrayante encore.
— (( André! » dit Jacques avec effort; et il étend sa main malade vers le jeime homme. (( André!... mon compte est clair!... je suis fini !... oui , je suis fini ! « Et il retombe sur son oreiller avec un soiu'd gémissement. Le délire reparut presqu aussitôt, et les cris du malheureux réveillèrent Marguerite.
La semaine entière s'écoula dans des alternatives d'espoir et de désespoir; Marguerite; toujours sur pied , suffisait à tout. Le médecin envoyé par M. Devil ne se prononçait pas encore; il avait dit seulement : « La lutte sera longue , car cet homme est dans la force de 1 âge! » El ces mots, André les avait recueillis. La semaine précédente ces mêmes mots l'eussent jeté dans le découragement; mais maintenant qu'il était décidé à remplir tous ses de-
voirs, ils excitaient au contraire son courage.
■ — (( Marguerite, » dit-il à sa sœur, « il faut ne point faire abus de nos forces ; nous en aurons besoin long-temps. Accepte les services de tes voisines ; prends un peu de repos pendant le jour; moi j'irai travailler. Tu te coucheras dès que je rentrerai ; je passerai la première moitié de la nuit, et toi l'autre moitié; ainsi, sans trop nons fatiguer, nous pourrons aller jusqu'à la fin de la maladie.
— (( Que Dieu te récompense ! » dit Marguerite en étouffant ses pleurs.
Le lendemain , André arriva à l'imprimerie à l'heure ordinaire. M. Filleul n'était pas à l'atelier. Quand il parut, ce fut d'mi air froid qu'il rendit le salut à André. Cet accueil interdit d'abord l'apprenti ; mais bientôt il se remit au point d'avoir r audace de monter au bu-
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reau, à la suite de M. Filleul. Qu'avait-il à craindre? quelque boutade injuste, car sa conscience ne lui reprochait rien.
— « Il est bien heureux de vous voir enfin ! » dit M. Filleul d'un ton sec.
André. Monsieur, mon beau-frère est au
plus mal.
M. Filleul. Vous auriez dû venir du moins me prévenir. Votre temps d'apprentissage n est pas encore fini.
André. Je le sais , monsieur. Mais il m'a été impossible de quitter la maison de toute cette quinzaine. Je ferai mon temps, monsieur, sans en retenir un seul jour. Il y a eu hier huit jours j'ai eu la pensée de venir vous avertir, mais vous êtes rarement à l'imprimerie le dimanche.
M. Filleul. Qae me voulez-vous.
André. Je viens, monsieur, vous remercier pour cette place dont vous m'avez parlé; je ne puis accepter.
M. Filleul. Pour quelle raison , s'il est permis de le demander?
André. ]Monsieur, dans l'état où se trouve mon beau-frère je ne dois pas prendre d'engagement.
M. Filleul. Que fait atout cela l'état de votre beau-frère? S'il vient à mourir, eh bien! vous aurez plus de ressources pour aider votre sœur et ses enfants.
André. J'aurai sans doute, monsieur, plus d'argent tout de suite à leur donner... Mais si, en restant, je ne me trouve pas de long-temps aussi riche, je pourrai les aider du moins d'une autre façon. Eh puis, avec du travail , j'arrive-
rai, j'espère, à gagner une centaine de francs par mois...
M. Filleul. Et dans trois ans, le tirage au sort vous fera soldat.
André. Je ne l'éviterais pas à la Guadeloupe, et lors même que je le pourrais , je ne le ferais point, monsieur. Il faut, grands et petits, se soumettre à la loi.
M. Filleul. Diable ! monsieur André Blin a des principes ! Il respecte la loi ! et il est tout prêt à se dévouer pour son pays , sans doute?
André. Tout comme un autre, monsieur.
M. Filleul. Tu n'es qu'un pauvre imbécille, mon garçon, et tu ne feras jamais ton cbemin, c'est moi qui te le dis. Que ton beaufrère meure ou qu'il ne meure pas, tu aurais de l'argent à donner à ta sœur c\\ allant à la Guadeloupe, et l'argent est un beaume souve-
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rain pour tous les maux ; de plus, lu pourrais metttre quelque chose de côté pour te procurer un remplaçant en cas de malheur... J'ai pitié de toi, et je veux te laisser encore deux jours de réflexion.
André. Monsieur, je vous remercie ; mais c'est inutile; mon devoir est de rester; je l'ai vu clairement.
M. Filleul. On ne retrouve pas deux fois une occasion comme celle-là; prends garde de te préparer des regrets !
André. Ohl j'en éprouve déjà, monsieur, et de bien grands ! Votre proposition m'avait rendu si heureux!... J'aurais été si joyeux de voir un peu le monde, de me trouver en passe de... de devenir plus qu'un ouvrier!...
M. Filleul. Allons, allons, tu n'as pas dit ton dernier mot !
André. Il est dit, monsieur.
M. Filleul. Comme il te plaira. Tu penses bien que les sujets ne manqueront pas !
André. J'ensuis sûr, monsieui', qu'ils ne manqueront pas. Permettez-moi, monsieur^ de vous donner mes raisons... Car ce n'est point une folie, un caprice qui me fait refuser.
M. Filleul d'un ton sec. Qtielles sontelles ces merveilleuses raisons?
André. Monsieur, j'ai parlé au médecin. Si Jacques se tire d'affaire, il restera estropié et hors d'état de travailler. Je sais bien alors où l'ennui le conduira... puis à moLirir à l'hôpital, et ma sœur et ses enfants seront sur le pavé. Qui sait si l'argent que je pourrais envoyer arriverait à temps pour les empêcher de mourir de faim... Et qui sait aussi, si étant loin, je
penserais a eux comme j'y pense maintenant, et si je ne me laisserais pas aller k faire des dépenses superflues, tandis que toiis ils n^anqueraient du nécessaire!... Ce n'est pas tont, monsieur. Jacques, infirme, ne se contentera pas de boire ; il maltraitera peut-être sa femme, ses enfants, ce qu'il n'osera jamais faire tant que je serai là, et surtout à présent que me voici homme ! Enfm, monsieur, si je reste, ils auront du pain et de réducation; si je pars, l'un et l'autre pourront bien leur manquer. Mon devoir est donc de rester, soit que Jacques vive ou meure. Et c'est bien le moins que je puisse faire en retour de tout ce que j'ai reçu de lui et de ma sœur. Si je n'avais pas d'état, monsieur, oh! alors^ il faudrait bien prendre ce parli-là ; mais j'ai un état. C'est cà moi, par ma conduite et par mon travail, de me distinguer;
c'est à moi de me contenter du sort que Dieu m'a fait, et, par ma modération , de diminuer
le nombre de mes besoins J'y travaillerai ,
monsieur, et j'espère y parvenir... La pensée que je remplis mon devoir, me donnera de la résignation^ de la modération, de la patience, du courage, enfin tout ce qui me manque ! » André avait les larmes aux yeux en prononçant ces derniers mots.
— « Tu as bon cœur^ André i je n'en disconviens pas, » reprit M. Filleul d'vm air plus doux; ({ mais je crains que tu ne t'aveugles sur ce que tu appelles ton devoir.
— « Non, monsieur, » reprit André; et il appuya la main droite sur sa poitrine; « la voix qui parle là, ne trompe pas. C'est le remord qui m'a éclairé , plus encore que les discours de mon prolecteur, M. Devil.
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M. Filleul. Ah! ah! et que t'a-t-il dit, ton vieux savant?
André. Il m'a fait sentir , monsieur, qu'il y avait plus d'égoïsme que de dévouement dans ce que j'allais faire j qu'avec de V argent, je ne rendrais pas à ma sœur les services que je dois lui rendre ; et en même temps il m'a montré que rester ici , c'est également travailler pour le présent comme pour l'avenir. D'abord je n'ai bien compris que cela, et c'est seulement de la nuit dernière que j'ai compris mon dei^olr. Ah! monsieur c'est difficile de s'oublier pour les autres!... mais pourtant on en vient à bout quand on a du cœur, et quand on veut décidément ne point s'aveugler sur son devoir!
M. Filleul. Ainsi, c'est un non bien positif que je dois donner à M. Lambert?... Tu ne sais
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pas une idée qui me passe dans la lêle? C'est que lu ne te sens pas en état de soutenir l'examen que je t'ai annoncé !
— «Je vous l'aurais dit, monsieur, sans balancer , )> répliqua André dont les joues devinrent pourpres.
— (( Nous verrons bien ! » reprit M. Filleul avec un sourire. « En attendant , fais moi le plaisir de distribuer pour celte brochure que tu composeras seul. Yoici de la copie ; va travailler, n
André, le cœur serré, quitta le bureau el redescendit à l'imprimerie. Au lieu de se trouver encouragé dans un sacrifice, bien grand pour lui , il s'était vu soupçonner non seulement d'incapacité mais encore de détours!... Son sang bouillonnait , et les idées les plus op-
zx.
posées fermenlaient dans sa tête. Tantôt il s'applaudissait de son dévouement, tantôt il se disait avec amertume : « M. Filleul a raison, je ne suis qu'un imbécillel »
Le soir, il revint au logis peu disposé à la résignation et à la patience , que cependant il s'imposait en restant auprès de sa sœur , et ce ne fut pas sans peine qii'il ne laissa rien voir de ce qui se passait en lui. S'il avait pu parler à Marguerite , s'il avait pu lui dire : Voilà ce que je fais, ce que je veux faire pour toi!
il se fut senti soulagé et non seulement il
ne le pouvait ni ne le dei^ait pas présentement , mais il ne le devrait jamais!
Des larmes abondantes, versées en secret pendant la nuit, soulagèrent André, etlaraison, le courage prirent enfui le dessus. Il eut honte alors de sa faiblesse; il se promit d'être
homme , de ne plus se laisser ébranler dans sa résolution, dans sa volonté; et. à dater de ce jour, s'il eut encore à passer des moments bien pénibles, il conserva du moins assez d'empire sur lui-même pour n'en rien laisser paraître et pour en abréger la durée.
Le dimanche matin , Marguerite lui parla d'aller chez M. Devil qu'il n'avait pas vu depuis quinze jours. André s'y refusa, parce qu'il n'y pourrait rester qu'un instant.
— {( Ce sera assez pour le remercier de ses bontés envers nous , » répondit IMarguerite. « Elles sont bien grandes! Grâce à lui nous pouvons procurer à Jacques plus que le nécessaire !
— (( J'y vais! » répondit André.
11 s'était promis de ne point parler à M. Devil du sacrifice auquel il s'était résigné j malgré
lui son cœur s'ouvrit, et il avoua jusqu'à ses regrets.
M. Devil lui tendit la main avec amitié, et dit : « Vous voilà homme enfm ! Et vous le serez toute votre vie; car, dès aujourd'hui, vous vous êtes mis dans une position telle, que vous comprendi'ez promptement qu'o^ ne se j^éfroidit point sur ses devoirs en les multipliant, bien au contraire. La passion du devoir, mon enfant, s'unit à tout, embellit tout et domie seule un bonheur vrai qu'on chercherait vainement ailleurs. De la persévérance, et l'estime de tous les gens de bien vous est acquise ! »
M. Lambert voulut interroger lui-même Andi^é sur les motifs qui l'engageaient à refuser ce qu'il aurait du regarder comme une bonne fortune. Cette fois un ton railleur et
des soupçons offensants ne vinrent point déconcerter André et l'empêclier de s'expliquer avec abandon et franchise. Cependant il ne put deviner à 1 nistant même ce que M. Lambert, qui était un homme très réservé et très froid, pensait de ses réponses, mais le lendemain , M. Filleul lui dit en riant avec contrainte : « Le patron fait grand cas de vous , monsieur André ! »
Ainsi encouragé par deux hommes qu'il révérait, le jeune apprenti ne douta plus de trouver en lui-même des forces pour accomplir la tache qu'il s'était imposée; mais il
comprit que se laisser aller à trop de présomption l'égarerait encore et que , plus
que jamais, il devait veiller sur lui-même.
Ce n'était rien que d'avoir tout sacrifié au
devoir, s'il faisait payer chèrement ce sacri-
fice à ceux qui s'en trouvaient l'objet sans le savoir.
Bientôt , André et IMargueriie virent leurs soins et leurs veilles récompensés par une amélioration sensible dans l'état de Jacques, et lorsque ce malheureux , victime de sa propre folie, entra en convalescence, André se promit de travailler à le ramener à la raison.
i( 11 ne me comprendrait peut-être pas , se disait-il, si je lui parlais de devoir; je commencerai par lui faire sentir que son intérêt personnel bien entendu, lui conseille de se corriger d'un vice qui peut le conduire à mouiûr dans la misère ! »
C'était beaucoup entreprendre , mais André sentait déjà la vérité de ce que lui avait dit M. Devil , qu'on ne se refroidit point sur ses devoirs en les multipliant.