CHAPITRE XXIII
€fâ dissociations.
Renverser l'ordre établi, sans avoir vu clairement l'ordre à établir, c'est préparer seulement des révolutions pour les peuples à venir.
M. Filleul était du nombre trop grand de ces protecteurs qui ne permettent pas à un protégé d'arranger le présent et l'avenir d'une toute autre manière qu'ils ne l'ont compris. Déjà mécontent d'André relativement à stjii autre protégé, M. Duverger, dans lequel il trouvait une complaisance servilc, tandis que
le jeune apprenti montrait seulement de l'attachement, cette dernière affaire avait achevé de l'indisposer, et , plus maître dans l'imprimerie que M. Lambert lui-même , il avait mille moyens de faire sentir rudement au pauvre André qu'il lui retirait ses bonnes grâces.
André souffrait, sans se plaindre à personne, ces petites vexations de chaque jour qui font tant de mal , et au logis il endurait avec une égale patience la mauvaise humeur et les ennuis d'un convalescent qui ne prenait plaisir à rien de ce qu'on pouvait imaginer pour l'amuser où le distraire. Jacques ne parlait que de ses maux passés , de ses souffrances actuelles et des infirmités qui menaçaient son avenir.
L'exemple de Marguerite encourageait André, et son affection pour sa famille augmentait par l'effet même de tous les sacrifices qu'il
lui faisait. Il prêchait à Annette la douceur, la patience ; il essuyait les larmes que la pauvre enfant versait souvent en secret , et il trouvait dans les caresses naïves de son filleul un plaisir si pur, qu'au milieu de tant de tourments il avait des jouissances vraies et profondes qui lui faisaient oublier les injustices de M. Filleul et pardonner à Jacques jusqu'à son égoïsme.
Depuis long-temps le pauvre André avait du renoncer à aller passer auprès de M. De vil toutes les matinées du dimanche. Les dépenses extraordinaires occasionnées par la maladie de Jacques, l'impossibilité où ce dernier était de travailler , avaient enlevé les économies faites avec tant de peine et laissaient peser sur André la totalité du fardeau; aussi avait-il accepté avec reconnaissance l'offre de M. Lambert d'être occupé le dimanche et aux veillées, de
préférence à tout autre ; ces travaux étant mieux payés, la somme qu'André apportait chaque semaine, se trouvait souvent doublée. Heureux et fier de se voir , à son âge , le soutien de tous les siens, André sentait qu'en effet la passion du devoir embellit tout, quelle donne à l'homme la connaissance de sa propre valeur, de sa toute puissance, et des joies tellement grandes qu'il n'en est pas sur la terre qui méritent de leur être comparées.
— (( Quand vous pourrez disposer d'un moment, » avait dit M. Devil à André, « venez chez moi le soir dans la semaine. »>
André profitait quelquefois de la permission, et qu'il y eût du monde, qu'il n'y en eût pas, il était toujours reçu.
Dans les premiers temps, il se tint timidement à l'écart. Mais peu à peu l'estime que lui
montrait le maître de la maison attira les yeux sur lui, et André eut plus d'une occasion de remarquer qu'une grande honliommie accompagne toujours le vrai mérite et la véritable instruction. Les hommes distingués qu'il voyait chez M. Devil, ne dédaignaient point d'adresser quelque question à ce jeune homme si réservé et dont le ree^ard annonçait l'intérêt qu'il prenait à des entretiens sérieux.
Entre autres personnes remarquables , il lit la connaissance d'un savant bibliophile qui l'engagea à venir voir ses éditions rares. André n'eut garde d'y manquer, et il commença dès lors à reconnaître que l'imprimerie n'est point un /neV/e/; que c'est un art, soumis comme tous les autres aux règles du bon goût naturel ou acquis; et il comprit qu'en travaillant, il pouvait devenir plus qu'un ouvrier ordinaire.
Ranimé par la bienveillance qu'on lui montrait, André rentrait au logis avec des forces nouvelles et une volonté plus ferme de continuer à mériter, jusque dans les moindres détails delà vie de tous les jours, l'estime dont on l'honorait.
Pour y parvenir , il veillait attentivement sur lui-même et il s'attachait en même temps à exciter chez Jacques le sens moral , afin de remplir la tâche qu'il s'était imposée et de préparer à ce malheureux , ainsi qu'à sa femme et à ses enfants , un avenir meilleur. Mais Jacques, abruti par l'abus des liqueurs spiritueuses , mettait à de rudes épreuves la patience d'André. Il comprenait assez bien cependant que son intérêt était de vivre avec sobriété ; qu'il y gagnerait sous le rapport de la santé au moins, et André faisait quelques progrès
de ce côté ; mais quant au reste , il ne pouvait rien obtenir. Jacques employait sa vie à murmurer contre les hommes, contre le sort; à faire de vains projets qui l'empêchaient de se résigner à n'êire que brocheur. Pendant qu'il passait d'un de ces projets à l'autre, le reste de ses économies, faites depuis deux ans, disparaissait, et l'humeur de Jacques augmentait. Peu s'en fallait qu'il n'allât chercher au cabaret l'oubli de tant de tourments ; et André se disait souvent : c Marguerite à raison ! L'intérêt personnel bien entendu ne donne point, conmie la vertu, le courage de faire ce qui est à faire pour se tirer d'embarras!... Mais que Jacques en pense ce qu'il voudra, je ne lui prêterai pas le peu d'argent que j'ai, pour le mettre à même de faire des folies dont nous pâtirions tous. L'année prochaine mon filleul sera sevré,
Marguerite aura de l'ouvrage, plus qu'elle n'en voudra, M. Lambert me l'a promis 3 il sera temps alors d'acheter des presses à satiner, de louer la chambre en face et de prendre des apprentis... Alors, comme alors! » / Un soir, en trouvant M. Devil seul, André se félicita hautement de ce qu'il appelait son bonheur.
— (( Tous regrettez donc bien nos causeries du dimanche ? » demanda le bon vieillard touché de l'expression de cette joie naïve.
— « Oh ! oui, monsieur ! » répondit André. « Et ce n'est pas un petit sacrifice que je fais en allant travailler à l'imprimerie ce jour-là !
— « Eh ! bien, » reprit M. Devil, <>- profitez de Toccasion pour soulager votre cœur. »
Le jeune ouvrier ne se fit point prier. Il raconta ses tourments de chaque jour; l'inutilité
de ses efforts pour amener Jacques à être seulement raisonnable, et il termina en disant : « Ce qui surtout me fâche, monsieur, c'est que je vois mon beau-frère disposé à entrer dans n'importe quelle association pour se procurer de l'argent. Il m'en a déjà parlé, mais non pas devant Marguerite; car Marguerite ne veut pas que nous nous mêlions de politique, soit de près , soit de loin. Elle dit que c'est bien assez de nous occuper de nos propres affaires. Cependant, monsieur, il me semble que nous avons tous des devoirs à remplir envers notre pays ?
M. Devil. Sans aucun doute; mais tachons de ne point confondre deux choses qui , vous le savez, ne se ressemblent nullement quoiqu'on dise, l'intérêt personnel et le devoir.
André. Oh! certes, qu'elles ne se ressemblent guères !
M. Devil. Les associations ou fédérations politiques, lorsqu'elles ont pour but V intérêt de tous et non la justice, ne produisent jamais rien de bon. Les nations, mon cher André , les associations , les familles , de même que les individus, sont soumises à ces mêmes lois du devoir, à ces mêmes lois de morale universelle qu'on ne peut pas plus impunément sacrifier à l'intérêt national qu'à l'intérêt particulier.
« Lorsque, plus avancé en âge, vous aurez DU lire l'histoire des différents peuples , vous remarquerez que les lois , que les actions ayant pour but F intérêt^ quelle que soit l'épiihète que vous y ajoutiez, ont toujours porté des fruits amers ; parce que V intérêt, ainsi que déjà nous l'avons remarqué, change avec le temps , les circonstances , les passions ; la mo-
raie et la justice seules sont immuables. Si donc des hommes s'associent, non par amour de la morale et de la justice , mais pour faire triompher telle forme de gouvernement de préférence à telle autre , tel ou tel chef, telle ou telle opinion, vous verrez bientôt l intérêt national oublié , ou sacrifié à V intérêt particulier ; ces prétendus amis de leur pays, ne seront plus que des gens avides d'argent, de places, de dignités pour les leurs et pour eux. Et ce que je vous dis là , se vérifie bien malheureusement chaque jour.
<{ Pour quelques uns qu'inspirent le devoir et l'amour sincère de la patrie, combien de milliers d'individus ne voient dans l'intérêt national que leur propre intérêt! Fous Les reconnaîtrez à leurs œui^res. Tous ils parlent des droits du peuple, tous ils oublient de
parler des devoirs de l'homme ; tous ils ont une forme de gouvernement , un chef qu'ils préfèrent, et pas un peut-être n'a le sentiment distinct de la justice ou de l'injustice. Ils savent ce que les lois défendent , ils ignorent ce que le devoir ordonne. De cette ignorance réelle ou feinte , éclosent les crimes déguisés sous les mots pompeux de raison ci État, les guerres civiles, les haines de famille, et la patrie adorée est couverte de ruines , de débris humains et de sang par ses adorateurs ! Et r intérêt national , bien ou mal entendu , sort, sous un autre aspect, des cendres fumantes dont r intérêt national a couvert la patrie; et les révolutions succèdent aux révolutions , les crimes aux crimes, les abus aux abus... L'homme, enfin fatigué de tant de luttes inutiles, se croit sage lorsque renfcrnié dans le
cercle étroit de son intérêt particulier, il cesse de se mêler aux affaires publiques ; lorsqu'il proclame que les révolutions ne mènent à rien; que tel maître vaut tel autre maître: que le peuple ne mérite pas la peine qu'on s'occupe d'améliorer son sort; que l'étaminr du pouvoir est, pour l'homme réputé le plus probe, une bien dangereuse épreuve... Et il a raison, ce prétendu sage ; et il aura raison tant que X intérêt régnera et non pas le devoir ! Carl'intérêt se ploiera toujours aux circonstances, le devoir seul les domine toutes ! »
M. Devil était ému , et son émotion, André la partageait.
— « Oui , le devoir les domine toutes ! repéta le vieux savant avec feu. Mais tant qur l'homme ne voudra point le comprendre, tant que, dans sa vie privée, il sacrifiera le devoir
à ses intérêts , les révoluiioiis pourront se siuccéder et la face du globe changer sans que les abus cessent d'être remplacés par des abus^ car cet homme, que son intérêt particulier domine, s'il parvient au pouvoir, aura pour manteau V intérêt national, pour appui tous les intérêts qu'il satisfera, pour ennemis tous les intérêts qu'il blessera, et ceux-ci ne l'emporteront que s'ils sont en plus grand nombre; en nombre inférieur , ils succomberont , et M intérêt jiational pourra, au gré des caprices de ses desservants , fouler aux pieds toutes les lois de l'humanité et de la morale !... Ah ! mon enfant, il viendra, je l'espère, le temps où l'homme s'associera à l'homme, non pour avoir de l'or ou des places, mais pour faire régner partout le sentiment du devoir dont lui-même sera pénétré !... Ce temps n'estpas encore venu!»
M. De vil garda le silence quelques instants, puis il dit à André, dont la figure expressive annonçait assez avec quelle attention il avait écouté : « Le besoin d'association est naturel à l'homme et je ne blâme point celles qui se font aujourd'hui, bien au contraire^ seulement il y faudrait apporter cet amour de l'humanité entière, ce respect des droits de tous, ce sentiment bien distinct du devoir qui seuls laissent à l'homme la libre- jouissance de ses facultés morales et intellectuelles. De cette libre jouissance résultent nécessairement le calme et la modération , sans lesquels la discussion n'est plus qu'une vaine querelle plus ou moins grossière, selon le degré d'éducation qu'on a reçu. Vous comprenez bien, mon cher André, que rien de tout cela n'est à la disposition de celui qui n'a en vue que de trouver, sans ira-
<oO LA PIERRE DE TOUCHE
vail , l'argent qui lui manque et dont il a faim. Chacun de ses associés est alors pour lui un maître ; il est tenu d'en adopter les opinions,^ d'en défendre les principes, et ainsi s'oublie cette patrie au nom de laquelle on s'est associé ^ et si , du dehors , se fait entendre le bruit de l'or, la trahison. . .
— (( Non, non! » s'écria André vivement.
M. Devil. Il est toujours à vendre, mon cher André, l'homme que guide l'm^eré'^ seul! Et cet intérêt n'est pas uniquement celui de l'or ; il se déguise sous les beaux noms d'amour de la gloire, de dévouement à ses concitoyens... Un ruban^ une croix , un titre le réduisent promptement à sa juste valeur.
André. Monsieur, je ne serai d'aucune association, je vous le promets !
M. Devil. Pourquoi donc, mon enfant?
N'avez-Yous pas senti que chacun de nous a des devoirs à remplir envers son pays? Aujourd'hui où tous sont appelés, pour ainsi dire, à prendre part aux affaires publiques , tous doivent se mettre en état de se rendre utiles selon leurs moyens. Et ici, comme partout , nous sert notre pierre de touche ; ici , comme partout, nous trouvons ces mêmes lois qui réi^issent nos actions: car en vain on voudrait fausser notre bon sens^ le plus simple d'entre tous les hommes, s'il consultait cette voix qui parle en lui, comprendrait bientôt que, puisque V intérêt particulier égare ceux qui l'écoutent j X intérêt national doit égarer les nations ; que, puisque dans l'accomplissement des lois du devoir l'homme puise la force, Ja grandeur, l'indépendance , l'indépendance, la grandeur et la force ne peuvent appartenir
qu'aux nations qui respectent et accomplissent les lois du devoir. Eh! bien, si tous ceux qui sont pénétrés de ces éternelles vérités se retirent, quarrivera-t-il? Que les défenseurs de \ intérêt personnel ou national s'établiront en tout lieu sans obstacle ; prêcheront sans opposition leur doctrine ; et comme elle est aussi séduisante que déjà répandue, les vices sociaux, les crimes nationaux se multiplieront, et, jusqu'à la génération naissante, puisera dans des institutions corrompues la corruption qu'elle transmettra aux générations à venir!
André. Cette pensée-là justement, monsieur, désole quand on a un cœur ^ et alors on se seot des envies de tout renverser, de tout bouleverser afin de remplacer de mauvaises institutions par de bonnes.
M. Devil. Tei est en général , mon cher André, la passion généreuse de ceux dont les klées, trop souvent à demi-comprises , préparent, des siècles d'avance , les révolutions qu'on voit éclater soudainement plus tard. Quelques vérités grandes sortent de ces grandes luttes et survivent à tant d'autres vérités bientôt étouffées sous les efforts des partisans de ï intérêt national, et les abus reparaissent. Mais Tintelligence humaine, quelque progrès qu elle ait pu faire à la suite de ces crises qui coûtent tant de sang et de crimes, ne suffit pas seule, vous le savez, André, à consolider le bonheur de l'homme ni celui des nations. Un peuple éclairé, s'il n'a en lui ni sentiment moral, ni sentiment religieux, fondera toujours siu- le sable. Chez ce peuple , l'amour de la
patrie ne sera jamais qu'un vain mot, et Famour de soi sera son véritable mobile. Amour de soi-même ou égoïsme, instruction immense, éducation nulle, intérêt personnel et national s'étayant ou se combattant suivant les circonstances, ambition, cupidité d'autant plus développées que ces grandes secousses ouvrent mille routes à l'homme le plus obscur, voilà ce qui toujours, avec quelques vérités, sortira du chaos des révolutions, tant que 1 homme, négligeant de s'étudier lui-même, n'aura point compris que la justice , que le devoir, sont les seules bases solides de la prospérité de chaque individu et des peuples.
André. Mais pour arriver là, monsieur...
M. Devil. Pour arriver là, jeune homme, il ne faut que de la persévérance!
André. De la persévérance! mais pourtant, monsieur, en attendant, des injustices se commettent...
M. De VIL. Prenons garde d'ouvrir la porte à de nouvelles injustices! Ce n'est point pendant les troubles civils que se fondent des lois justes et durables ! Renverser l'ordre établi avant que d'avoir vu claireuient l'ordre à établir, e est préparer seulement des révolutions nouvelles pour les général ions à venir! Si les lois qui nous régissent sont injustes, sont mauvaises, mettons-nous à les examiner sans passion, sans intérêt personnel surtout, et sous le seul rapport de la morale universelle; et peu à peu elles s'amélioreront. L'expérience apportée par les siècles cessera d'être perdue ; nous verrons alors que ce qui est injuste aujourd'hui, le fut toujours: que la vertu seule
fait le citoyen , et que la vertu c'est cette impulsion admirable dont le premier effet est de causer une nohle peine par les sacrifices quelle exige. En comprenant bien ce que c'est que la vertu, l'homme alors comprendra le devoir pour les particuliers, pour les peuples ; la politique cessera d'être ce qu'elle est depuis des siècles; une école de perversité: on ne verra plus régner V intérêt seul; et que le gouvernement soit monarchique ou démocratique^ les lois n'offriront plus à chacun des interprétations commodes qui peuvent protéger le^ uns et écraser les autres. Jusque-là, mon cher André, respect aux lois! Si elles ne sont pas tout ce qu'elles deviendront enfui, elles opposent du moins quelque obstacle à l'audacieuse cupidité, à l'audacieuse ambition; les remplacer par de meilleures, n'est paslat-
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faire d'un jour, pas plus que ce n'est l'affaire d'un jour pour ctiacun de ceux dont se composent les nations, de s'améliorer luimême! »