CHAPITRE IX
Louise se trouvait, depuis quelque temps, presque réduite à la misère, parce que son fermier ne la payait pas. Ses enfants mirent tout en œuvre pour la soulager. Robert alla en qualité de domestique Servir un riche laboureur, nommé Grégoire, pro-
priélaire d’un domaine considérable dans le bourg de Saclas; et le modique salaire qu'il recevait de son maître, il le portait aussilôt à sa mère. Charlotte voulut aussi se proposer comme servante dans une maison d'Étampes. Mais Louise n’y consegtit point; elle craignait trop pour sa fille les dangers auxquels expose un pareil état dans les maisons où se trouvent des domestiques de différents sexes. « Eh bien! lui dit Charlotte, je ne prendrai pas ce parti, puisqu'il vous déplaît, mais laissez-moi du moins aller travailler en journée. Voilà bien assez longtemps, ma mère, que vous vous épuisez pour moi; et je veux commencer enfin à cesser de vous être à charge. » Louise, avant de donner là-dessus à sa fille une réponse définitive, voulut consulter Geneviève, qui lui dit de se bien garder d’envoyer sa fille travailler toute seule de côté et d'autre: qu’elle n'avait que trois partis à prendre, ou la garder chez elle, ou aller elle-même travailler avec son enfant, ou la faire du moins toujours accompagner par une personne de confiance. Louise n'eut pas de peine à sentir toute l'importance de ces avis de Geneviève, et bientôt après elle éprouva, même pour Robert, combien les enfants sont exposés dans les maisons étrangères.
Il venait souvent, les dimanches et les jours de fête, voir sa mère et recevoir ses bons avis. Il vint un samedi, jour de la fête de l’Assomption, et eut le bonheur, selon sa coutume les jours de fête, de communier avec sa mère. Quand ils furent rentrés chez eux au retour de l’église, il prit sa mère à part et lui dit: « J'avais une chose dont je voulais vous parler depuis quelque temps; mais je craignais de faire une médisance en vous la disant. J'ai con-
sulté ce matin mon confesseur, qui m’a répondu qu’il fallait vous en parler, parce qu’il est nécessaire que vous connaissiez la situation où je me trouve, afin que vous voyiez s’il est à propos que je continue à rester chez mon maître. Depuis quinze jours nous sommes occupés aux moissons, et j'ai continuellement devant les yeux des choses qui me font rougir. Je tâche bien de m'écarter autant que je puis; mais malgré soi on a toujours des yeux et des oreilles, on voit et on entend plus qu’on ne voudrait. — Je suis bien aise, mon fils, reprit Louise, que vous m’ayez avertie de ce désordre. Il est impossible que vous restiez dans ün endroit où la vertu est exposée. Nous irons aujourd'hui chez votre maître, et je lui déclarerai que, s’il ne peut pas vous occuper autrement, vous ne resterez pas chez lui. »
Louise et Robert allèrent donc chez Grégoire ; celui-ci, qui dans le fond était un honnête homme, n’eut pas de peine à être convaincu par les raisons de Louise. Il appela une des moissonneuses, et lui dit qu’il prendrait des mesures pour qu’elles fussent mises avec la décence convenable, qu’elles travaillassent séparées des hommes, et qu’à midi elles ne prissent pas leur repos dans le même endroit qu'eux.
Cette fille, se tournant vers Louise, lui dit fort en colère: « Je vois bien que tôut cela vient de cette scrupuleuse ; il n’y a pas de gens qui se plaisent tant à tourmenter les autres que les dévotes. Elle sera bien contente sans doute quand elle nons aura fait mourir de chaud! — Ah! répondit Louise, on ne meurt pas si facilement : vous souffrirez bien un peu de chaleur; mais vous ne vous en plaignez
pas quand vous passez des heures entières à danser. — Je vois bien, répliqua cette fille, que vous ne cherchez qu’à vous moquer de moi, mais peut-être Poccasion se présentera de vous le faire payer cher. » En disant ces mots elle sortit brusquement et courut avertir ses compagnes de ce qui venait de se passer.
« Il faudra bien qu’elle se soumette , dit Grégoire quand il la vit sortir; j'aurai soin d'y tenir la main. Je ne suis pas un homme à deux paroles, Quand j'ai dit une chose, c’est fini. Qu’elles crient, qu’elles pestent tant qu’elles voudront. Je ne m'étonne pas du bruit. Il faudra, bon gré mal gré, qu’elles s’habillent décemment, ou qu’elles aillent chercher fortune ailleurs. «
Louise, après avoir affermi de plus en. plus Grégoire dans ses résolutions, reprit le chemin d’Ormoy. Robert devait l'accompagner ; mais comme il avait encore quelques petites choses à faire dans te bourg, Louise lui dit qu’elle allait prendre le devant, et qu’il la joindrait aisément. Elle partit donc seule; mais quand elle eut fait environ trois cents pas hors du bourg, elle rencontra einq ou six de ces filles qui revenaient en grande hâte avec celle qui était allée les avertir. Elles étaient toutes en très-grande colère. Une d'elles s’approchant de Louise, lui demanda pourquoi elle se mêlait de ce qui ne la regardait pas, et sans lui donner le temps de répondre, lui appliqua un soufllet. Louise ne dit rien, et continuait tranquillement son chemin, lorsque ces filles, après avoir délibéré un moment ensemble sur ce qu’elles avaient à faire, coururent après elle, et l’une lui parlant au nom de toutes, lui dit qu’elles ne voulaient pas lui faire de mal, mais qu’il fallait aussi qu’elle ne leur en fit point,
et par conséquent qu’elle devait réparer celui qu’elle leur avait causé. « Je ne crois pas, répondit Louise, que ce soit un mal pour vous de vous habiller avec décence; c’est un très-grand bien, au contraire. — Il faut, dit une autre, que Louise nous promette de venir sur-le-champ avec nous pour engager Grégoire à renoncer au dessein qu’elle lui a fait prendre; sinon il faut l’étrangler ou l’assommer. » Louise répondit que sa conscience ne lui permettait pas de détourner Grégoire de la résolution qu’il avait prise, et qu’elle aimait mieux mourir. On lui fit les sollicitations les plus pressantes sans pouvoir obtenir d’autre réponse. Prières et menaces, rien ne put l’ébranler. Enfin ces filles, voyant que tout était inutile, entrèrent en fureur; elles lui arrachèrent les cheveux, lui donnèrent des coups de poing, des soufilets, lui crachèrent au visage.
Louise alors se mit à genoux, et pria Dieu pour la conversion de toutes celles qui la toumentaient. Cela ne fit que les irriter davantage; elles l'appelèrent cagote, bigote, hypocrite; et l’une d'elles lui donna un si violent coup de pied, qu’elle la ft tomber dans un fossé profond qui se trouvait au bord du chemin, dans endroit où Louise s'était mise à genoux. En tombant elle alla donner de la tête contre une grosse pierre très-aiguë qui se trouvait au fond du fossé, et qui lui fit une plaie trèsprofonde.
Les choses en étaient là, lorsque ces filles apercurent Robert, qui revenait tranquillement avec cinq ou six paysans d’Ormoy. C’étaient des gens que quelques affaires avaient conduits à Saclas, et qui s'étaient joints à Robert pour revenir avec lui. Dès que les moissonneuses eurent aperçu tout ce monde,
elles s’enfuirent au plus vite, Robert, voyant leur fuite, craignit qu’elles n’eussent fait quelque mal à sa mère. [l communiqua ses inquiétudes aux autres paysans, et tous se hâtèrent d’aller voir s’il n’était rien arrivé de fâcheux. Mais quelle fut læ douleur de Robert lorsque, étant parvenu à l’endroit où s'était passée cette querelle, il vit dans le fossé sa mère toute couverte de poussière et de sang ! Peu s’en fallut qu’il ne tombât évanoui. Les antres paysans devinrent furieux contre ces méchantes filles. Un d’eux seulement resta avec Robert pour lui aider à prendre soin de Louise, et les autres se mirent à la poursuite des moissonneuses. Ils coururent si vite, qu'ils ne tardèrent pas à les * joindre, et dans la colère dont ils étaient animés, ils les auraient peut-être assommées, si elles ne se fussent promptement jetées dans une étable à pourceaux qui se trouva sur leur chemin. Elles en fermèrent promptement la porte, et la barricadèrent le mieux qu'elles purent, Les paysans firent pendant assez longtemps des efforts inutiles pour l’ouvrir; mais enfin deux d’entre eux ayant été prendre une très-grosse pierre, la jetèrent contre la porte avec tant de violence, qu’ils lenfoncèrent. Ils enirèrent alors armés de bâtons. Ges filles cherchèrent en vain à s'échapper, et il n’y avait plus de ressource pour elles si Louise n’était survenue au même instant,
Aussitôt en effet que Robert, aidé de son compagnon, eut tiré sa mère du fossé où elle était tombée , elle avait voulu aller tout de suite au secours. des moissonneuses, qu’elle avait vues poursuivies par les paysans. En vain celui qui avait aidé. à la tirer du fossé lui représenta qu’il fallait com-
mencer à s'occuper des soins à donner à sa plaie, et ne pas s’embarrasser de quelques mauvaises filles. Louise lui répondit que ce n’était pas ainsi qu’il fallait penser, et, prenant Robert par le bras, elle commença à se trainer le plus promptement qu’elle put du côté de l’étable où ces moisson neuses s'étaient retirées. Alors le paysan, apercevant deux petites planches, qui fort heureusement se trouvaient près de là, lui offrit d’en faire une espèce de brancard pour la porter, de concert avec Robert, jusqu’à l’endroit où elle voulait aller. Louise, qui se sentait très-faible, accepta volontiers cette offre, et remercia la Providence de lui avoir ménagé ce secours. Elle souffrait beaucoup pendant la route, parce que sa plaie étant toute ouverte, chaque pas qu’on faisait lui occasionnait de nou velles douleurs. Elle offrit à Dieu ses souffrances; et, sans avoir égard à l'augmentation de ses douleurs, elle ne laissait pas de presser Robert et le paysan d'aller le plus vite possible. Ce n'était pas sans raison, puisqu'elle n’arriva qu'au moment où L'on était sur le point de maltraiter les personnes qu’elle voulait sauver.
Sa présence et ses paroles suspendirent pour um moment les coups qu’on voulait leur porter ; mais les paysans n'étaient pas d’humenr à se retirer aisément, Un d’eux lui représenta que la honté ne valait rien avec de pareilles gens; que c'était un affront pour tout Ormoy que des-filles de Saclas l’eussent si horriblement maltraitée, et qu’il fallait leur apprendre une bonne fois à se tenir tranquilles. Ces propos réveillant la fureur des autres paysans, tous se mirent à crier à la fois, et, sans vouloir écouter Louise, ils allaient
décharger sur les moissonneuses de grands coups de bâtons, lorsque Louise, se mettant entre deux, déclara qu’elle s’exposerait à recevoir les coups pour les en défendre. Alors Robert prit d’un bras vigoureux celui des paysans qui était le plus acharné, et le mit à la porte; il lui fut plus facile après cela de persuader les autres; enfin il les détermina tous à se retirer, et les pria d’aller promptement avertir Charlotte de l’état de sa mère. Il ne garda avec lui que le paysan qui lui avait aidé à retirer Louise du fossé, et dont il prévoyait qu’il aurait encore besoin pour la transporter dans un lieu où elle pût se faire bien soigner. Il le pria donc d’arranger un peu mieux l'espèce de brancard dont ils s'étaient servis la première fois; et pendant que le paysan allait dans la maison la plus voisine emprunter une hache, Robert voulut commencer à donner lui-même quelques soins à la blessure de sa mère. Mais il n’eut pas besoin de lui rendre ce service.
Le paysan revint aussitôt en grande hâte dire à Robert que le carrosse de Me d’Arlis arrivait au grand galop. Robert ne pouvait le croire; mais il en fut bientôt convaincu par ses propres yeux quand il vit le carrosse qui S'arrêta à la porte de l’étable. Me d’Arlis était une personne des plus qualifiées du pays; elle possédait de grands biens, dont une partie était située à Saclas , et elle était venue passer quelques mois dans ce bourg avec son mari et sa fille unique. La nouvelle du traitement fait à Louise n'avait pas tardé de se répandre à Saclas, et avait indigné toutes les âmes honnêtes. M d’Arlis, malgré quelques défauts, avait toujours conservé un caraclère bon et sensible; elle s'empressa de
faire appeler un médecin, avec lequel elle monta en carrosse pour aller soigner Louise. Elle suivait la route qui conduit à Ormoy, lorsqu'elle rencontra les quatre ou cinq paysans qui y retournaient. Ils lui indiquèrent Pétable où Louise était, et lui racontèrent ce qui venait de s’y passer. M" d’Arlis n’apprit pas sans admiration surtout ce que Louise avait fait en faveur des personnes qui l’avaient si cruellement maltraitée, et elle ordonna à son cocher de conduire le carrosse le plus promptement possible à l’endroit où la malade se trouvait.
Ce fut une grande consolation pour Robert, qui était fort inquiet sur le moyen de procurer du soulagement à sa mère. Mais quelle douleur pour [ui quand le médecin, après avoir sondé la plaie, et y avoir mis l'appareil, dit tout bas à lui et à Me d’Arlis que cette blessure était très-dangereuse, qu'il regardait même le mal comme incurable ! Louise, qui connut à leur air triste quelle confidence on venait de leur faire, leur dit : « Ne craignez pas de m’annoncer que ma mort est prochaine. Que la sainte volonté de Dieu soit faite. Si quelque chose pouvail m’attacher à la vie, ce serait le soin de mes enfants ; mais je mets ma confiance en Dieu, qui ne les abandonnera pas. Je désire seulement vivre assez longtemps pour empêcher qu’il n’arrive du mal à ces pauvres moissonneuses. »
Jusqu’alors ces filles avaient été tellement étonnées et abasourdies , qu’elles n'avaient pas proféré une seule parole; mais alors celle qui avait fait le plus de mal à Louise vint se jeter à ses pieds et lui demander pardon, en lui protestant qu’elle était bien repentante de sa faute, et qu'elle se ferait désormais un devoir de suivre en tout ses
avis. Toutes les autres firent de même. Louise les embrassa toutes, leur témoigna beaucoup d'amitié, et les engagea à vivre désormais en bonnes chrétiennes.
- Il fut question ensuite de condaire Louise dans le château de Me d’Arlis, qui voulut la faire venir chez elle pour qu’elle fût mieux soignée. L’humilité de Louise lui fit refuser cette offre; mais Me d’Arlis insista si fortement qu'il fallut y consentir, L’inconvénient était de savoir ce que deviendraient ces filles que Louise voulait absolument mettre à l'abri de tout danger. Il était naturel de penser que la justice serait informée de ce qui était arrivé, et ne manquerait pas de leur faire leur procès, d'autant plus qu’il y avait alors à Saclas deux juges et le procureur du roi, qui étaient venus prendre des informations juridiques sur un crime qui s'y était commis peu de temps auparavant. Me d’Arlis ne trouva pas d’autre moyen, pour contenter Louise, que de cacher les moissonneuses dans son château, jusqu’à ce que son mari eût obtenu des juges qu’on: ne pousserait pas cette affaire. Robert et le paysan se chargèrent de porter Louise sur le brancard qu'ils avaient arrangé. M"° d’Arlis et le médecin accompagnaient à pied la malade, et l’on fit monter toutes les filles dans le carrosse, dont on ferma exactement les glaces, afin que personne ne püût les y voir. En cet équipage on prit lentement la route de Saclas. On ne tarda pas à rencontrer les gens que la justice avait envoyés, qui s’arrêtèrent pour interrager Louise sur ce qui était arrivé ; mais elle leur dit que c’étaient des choses dont elle avait résolu de ne jämais parler, et ils ne purent en tirer d'autre réponse : c'est pourquoi ils poursuivirent
leur chemin sans soupconner que Îles personnes qu’ils cherchaient fussent dans le carrosse,
Louise en remercia Dieu; peu de temps après, comme elle approchait du bourg, elle rencontra M. d’Arlis, qui venait avec sà fille au-devant d'elle. M. d’Arlis s'était trouvé absent au moment où sa femme était partie pour aller chercher Louise; il était allé ce jour -dà diner dans un château du voisinage avec sa fille, jeune personne de dix-huit ans douée de toutes les qualités que le monde admire; mais elle simait. le monde et les amusements jusqu’à la folie. Cependant, quoiqu’elle fût livrée à la dissipation et à la vanité, Me dArlis avait le cœur bon, et elle ne put s'empêcher d’éprouver un sentiment de pitié pour Louise, et d’indignation contre les personnes qui Pavaient maltraitée.
Comme il y avait longtemps que M dArlis était sortie, et qu’on n’en avait point dé nouvelles, son mari, inquiet sur les causes de son retard, résolut, dès qu'il fut arrivé, d'aller au-devant d'elle. Sa fille voulut l'accompagner. Quand enfin elle fut arrivée près de Louise avec son père, les tristes objets qu’elle eut sous les Yeux firent sur elle une bien vive impression. Louise avait encore sa robe toute pleine de sang, et Mwe d’Arlis, qui marchait à côté d’elle, lui tenait la tête entre ses mains, pour empêcher l'effet des secousses du brancard. A cette vue, Me d’Arlis courut à sa mère pour se charger elle-mêine de ce soin. M"° d’Arlis le céda
\yolontiers à sa fille pour aller parler à son mari. Êlle lui raconta ce qui était arrivé; mais quand elle lui eut dit qu’on avait fait monter les moissonneuses dans le carrosse pour les dérober aux pour-
suites de la justice, M. d’Arlis s’impatienta d’abord, et répéta plusieurs fois qu’il ne voulait point que son carrosse ni sa maison servissent à cacher des personnes qui méritaient si bien d’être sévèrement punies. Ensuite, s’approchant de Louise, 11 lui dit que la charité chrétienne n’empêchait pas de faire punir les coupables; qu’elle avait bien fait de pardonner, mais que la justice devait aussi faire son devoir. Louise le pria instamment de ne point s’opposer à ce qu’elle désirait, et de lui prêter au contraire la main pour l’exécution. Mais M. d’Arlis, trouvant cette clémence très- déplacée, ne voulut pas céder aux instances de Louise. Alors elle commanda à ceux qui portaient le brancard de s’arrèter, et faisant un effort maigré la faiblesse où elle se trouvait, elle se mit à genoux les mains jointes, conjurant avec larmes M. d’Arlis de lui accorder cette grâce, et protestant qu’elle ne se relèverait pas qu’elle ue l’eût obtenue. Il ne put résister plus longtemps, et admirant la bonté d’âme avec laquelle Louise faisait pour les personnes qui l'avaient maltraitée tout ce que la mère la plus tendre pourrait faire pour le plus cher de ses enfants, il répondit à Louise qu’elle serait satisfaite, qu’elle pouvait se tranquilliser, et qu’il allait employer tous les moyens propres à faire réussir ce qu’elle désirait.
En disant ces mots il la quitta, et se hâta d'aller joindre le carrosse, qui était un peu en avant. Il ordonna au cocher de garder le plus profond secret, et, aussitôt qu’il serait arrivé, de fermer dans la remise le carrosse avec les personnes qui étaient dedans. Il alla ensuite chez les juges, et sans leur laisser connaître où étaient les filles coupables, il
leur dit que Lonise demandait instamment qu’on assoupit cette affaire, et qu'il fallait lui accorder celle consolation. Le procureur du roi fit de grandes difficultés ; mais enfin M. d’Arlis s'étant engagé de faire approuver cette conduite par le roi, on craignit de lui déplaire, parce qu’on savait qu'il était en grande faveur aie du monarque, et on conseniil à tout ce qu’il demandait. Ce ne fut pas une petite joie pour Louise quand elle vit cette affaire terminée. Toutes ces filles vinrent lui témoigner leur reconnaissance. Elle les accueillit avec bonté, mais elle ne put presque pas leur parler, tant elle était fatiguée.
Aussitôt qu’elle était arrivée chez Mme d’Arlis, on l'avait mise au lit, Elle avait été tellement épuisée par le sang qu'elle avait perdu et par les douleurs qu’elle avait éprouvées, qu’elle était réduite à la plus grande faiblesse. C'est pourquoi les moissonneuses he restèrent qu'un moment auprès d’elle, parce que le médecin, voyant que la chambre élait pleine de monde, jugea que la malade ne pouvail qu'en être incommodée, et il ordonna que tous sorlissent à l’exceplion de Charlotte, qui resterait pour passer la nuit auprès de sa mière. Il lui fut impossible cependant de déterminer M'° d’Arlis à se retirer. Elle déclara qu’elle ne voulait pes laisser à d’autres les soins que demandait l'état où se trouvait Louise, et que, puisqu'elle se trouvait dans sa maison, elle avait droit d'avoir la préférence; mais comme Charlolte ne voalut pas non plus s'éloigner, il fallut les y laisser toutes les deux. Robert passa la nuit dans la chambre voisine, pour qu'on pût l'appeler si l'on avait besoin de secours.
.… On ne saurait exprimer tout ce que la malade eut à souffrir pendant cette affreuse nuit. Sa tête enfla si prodigieusement, qu'à peine lui voyait-on les yeux. La chaleur qu’elle y ressentait était si forte, que quand on y mettait la main elle semblait brûler; et les élancements redoublés qu’elle ne cessait d’y éprouver étaient accompagnés de douleurs si vives, qu’elle aurait excité la pitié du cœur Je plus insensible. Qu’on juge des sentiments qu’éprouvait Mile d’Arlis! elle voyait avec étonnement les effets que la religion produit sur un cœur bien disposé. Déjà elle avait été pénétrée de la plus profonde admiration, lorsqu'elle avait vu Louise oublier tous ses maux pour ne s'occuper que de faire du bien aux personnes qui lui avaient fait tant de mal. Me d’Arlis avait l'âme naturellement grande; elle sentit dès lors pour Louise une estime et un attachement inexprimables; son admiration redoubla encore quand elle la vit passer toute la nuit dans les douleurs les plus aiguës, sans jamais se plaindre des personnes qui en avaient été la cause.
Louise, dans les plus violents excès de sa douleur, ne cherchait sa consolation que dans le crucifix, qu'elle embrassait avec un saint transport. « Mon Dieu, ayez pitié de moi... Mon Dieu, donnez -moi la patience... Jen mérite bien davantage pour mes péchés. » Ces paroles et d’autres prières semblables, voilà tout ce qui sortit de la bouche de Louise pendant les souffrances les plus douloureuses.
Le lendemain était un dimanche, le chirurgien vint de grand matin voir Louise; il trouva la plaie. dans un si mauvais état, qu’il décida que tous les.
LA PIEUSE PAYSANNE. Hu A
remèdes seraient insuffisants, et que dans deux à trois jours elle ne serait plus en vie. On pensa donc à jui donner les derniers sacrements. Louise les reçut avec une ferveur qui édifia tous les assistants. Toutes les personnes du bourg avaient voulu assister à cette cérémonie. Louise les conjura de ne jamais rien dire de fâcheux à celles qui étaient cause de sa maladie. Elle l’aurait aussi ordonné à ses enfants, s’ils avaient eu besoin de cet ordre mais, fidèles imitateurs de leur mère, on n’entendit jamais sortir de leur bouche un mot de plainte contre des personnes si coupables. Ils étaient cependant inconsolables de la perte qu’ils allaient faire, et leur douleur était partagée par les habitants de Saclas, à qui la conduite de Louise avait inspiré le plus vif intérêt.
À la messe de paroisse, le curé de Saclas commença son prône par recommander aux prières la malade qui était dans un danger si imminent. À ces mots, la douleur générale s’étant réveillée, ce ne fut dans toute l’église que gémissements et sanglots. Le curé était lui-même si affecté, qu’il resta quelque temps sans pouvoir parler. C'était un vénérable vieillard, accablé d’une tristesse amère à cause des abus qui régnaient dans sa paroisse. Tous les moyens qu’il avait employés jusqu'alors pour les corriger avaient été infructueux. Son âme sensible était en même temps vivement émue de voir Louise près de descendre dans le tombeau. Il ne faut donc pas s'étonner s’il resta quelques moments sans pouvoir dire un mot; mais enfin, faisant: un effort pour surmonter sa douleur, il adressa à: ses paroissiens les paroles suivantes :
« Qu'il est triste, qu’il est affreux l'événement:
« qui vient de se passer au milieu de nous! Pour « moi, à la première nouvelle que j'en ai reçue, « j'avais résolu de quitter celte paroisse, et de de- « mander à nes supérieurs une place où je pusse
trouver des personnes plus dociles à ma voix. »
A ces mots, les sanglots redoublèrent de toutes parts. Le curé était généralement aimé et estimé. La pensée de son départ achevait de jeter la con- Sterralion dans les cœurs. 11 s’en apercut, et il se hâta de prendre la parole, « Mes enfants, s’écria-
t-il, mes chers enfants, j'ai renoncé au projet de vous quitter, dès que j'ai vu la douleur profonde dont vous êtes pénétrés. J'espère que ce sera une douleur salutaire, qui vous fera rentrer en vous - mêmes el déiester vos égarements passés. J'espère que vous n’endurcirez pas plus longiemps vos cœurs contre les instructions que je vous ai si souvent données. Combien de fois ne vous ai-je pas exhortés à observer exactement les règles de la décence! Crayez-moi, la délica-
desse sur ce peint est la véritable marque d'une
vertu solide. Quel opprobre éternel pour le bourg de Saclus, lorsqu'il faudra conduire au tombeau une personne qui n'a commis d'auire crime que celui d’avoir parlé le langage de la religion et de la vertu! Qu'un si grand malheur vous ramène enfin à votre devoir. Ce jour doit être l'époque de votre conversion, Mais êles-vous vralnent convertis? Je n’entends, il est vrai, de toutes parts que les gémissements de la douleur; mais que sert de pleurer, si ces larmes ne sont pas celles d’un repentir sincère, si l'on ne déteste pas les scandales que l’on a donnés, si un ne les répare pas ? »
Le curé allait continuer son discours au milieu des larmes et des sanglots de tout son peuple, quand il fut interrompu par un événement qui fxa l'attention de tout le monde, Les malheureuses filles qui avaient maltraité Louise étaient dans un coin de l’église, le mouchoir devant le visage, parce qu’elles n’osaient regarder personne. Pendant tout le discours elles n'avaient fait que pleurer; mais quand le curé parla de la nécessité de réparer le scandale , alors celle qui avait jeté Louise dans le fossé, ne pouvant plus supporter ses remords, se leva tout à coup, et s’élançant au milieu de Péglise, ellé se mit à genoux les bras en croix, criant d’une voix entrecoupée : «Je demande pardon du scandale que j'ai donné; je suis bien résolue à me corriger. Ah! je sens que je mourrai bientôt de douleur d'avoir causé la mort de Louise. »
Toutes les autres qui avaient contribué à maltraiter Louise vinrent également se mettre à genoux, les bras en croix, au milieu de l’église, demandèrent pardon de leur conduite, et promirent de mener une vie exemplaire. Cette action fit couler avec encore plus d’abondence les larines de tous les assistants. Le curé, plus attendri que personne, descendit de la chaire ; il s’approcha d’elles, et, les voyant pénétrées de la douleur la plus amère, il gssaya de les consoler.
« Permetlez-moi d'être la première de celles qui feront cette promesse, » s'écria Mlle d’Arlis, qui était avec sa famille dans une piace ‘distinguée de légiise : « Moi aussi j'ai causé du scandale, conünua-l che, par l’inconvenance de mes parures, et par l'amour pour la danse. Je veux être la première à y renoucer, afin de réparer, autant que possible,
at LA PIEUSE PAYSANNE.
de tort que j'ai eu. J’ai été jusqu’à présent une fille du démon. O mon Dieu! faites -moi miséricorde. » En disant ces paroles, elle se frappait la poitrine avec les sentiments de la componction la plus touchante. On ne saurait dire quelle vive impression la conversion de Mùe d’Arlis fit sur toutes les jeunes personnes qui jusque-là avaient vécu comme elle dans la dissipation. On n’entendit plus dans toute l’église que les cris de celles qui s’accusaient ellesmêmes, qui demandaient à Dieu miséricorde. et qui promettaient de se convertir. Le curé ne crut pas devoir arrêter ces élans de la piété; il attendit quelque temps jusqu’à ce qu’on eût fait asse£ de silence pour qu’il pût continuer la messe. Dès qu’il fut remonté à l'autel, le silence le plus profond - régna dans l’église; mais les larmes ne cessèrent de couler pendant tout le temps quela messe dura.
Le lendemain toute la paroisse se rendit à l’église pour assister à la messe que le curé devait dire à l'autel de la Sainte-Vierge, afin d'obtenir la guérison de Louise par l’intercession de la Mère de Dieu. Après la messe, Mile d’Arlis alla la première renouweler, entre les mains du curé, la promesse de ne plus danser, et de s’habiller toujours de la manière la plus modeste. Les autres personnes du bourgse présentèrent en foule pour réitérer la même promesse, en sorte que la cérémonie fut très-longue, ‘et pendant qu’elle dura, on sonna toutes les cloches.
Charlotte , qui était restée auprès de la malade, remarqua qu’elle lui faisait signe d’approcher de son lit. Elle y courut aussitôt, et Louise demanda d’une voix très-faible pourquoi on sonnait tant. ‘Charlotte, ravie que la voix et la connaissance fussent revenues à sa mère, lui raconta ce qui se pas—
sait. Louise en eut une joie très-vive ; et ayant joint les mains devant une image de la sainte Vierge, qui était auprès de son lit, elle resta sans rien dire, occupée à remercier la Mère de Dieu. Le médecin, qui vint peu après, la trouva dans un meilleur état qu'il n’aurait osé l’espérer. Cette nouvelle se répandit bientôt; tout le monde redoubla de prières pour obtenir le rétablissement de Louise. Peu après sa plaie commença à guérir, et enfin elle se trouva hors de tout danger.
Il se passa cependant encore deux à trois mois avant que sa santé fût assez rétablie pour qu'elle pût retourner à Ormoy. Ge délai fut d'un grand avantage pour la paroisse de Saclas. Il n’y avait personne qui ne vint plusieurs fois la voir; elle les encourageait, et les animait au bien avec tant de succès, que le changement qui s’élait opéré dans Saclas jeta des racines solides. Le curé était obligé de passer toute la journée au confessionnal, tant il y avait de personnes qui voulaient faire des confessions générales pour mettre ordre à leur conscience, et commencer tout de bon une vie nouvelle! Les moissonneuses qui avaient maltraité Louise commencèrent. Elles demandèrent à Grégoire de tenir compte du temps que les soins à donner à leur confession générale ne leur permettraient pas de passer dans les champs, et de le rabatire sur leur salaire. Grégoire leur répondit de donner tout le temps qui serait nécessaire à cette œuvre sainte, et qu’il vou- Jait les payer comme si elles avaient travaillé continuellement. Il dit la même chose à toutes les autres personnes qui travaillaient pour lui. La plupart des propriétaires imitèrent l'exemple de Grégoire, ce qui facilita beaucoup les confessions. Ils
ne tardèrent même pas à s’apercevoir que, malgré les retards que tout cela mettait à la moisson, l’ouvrage allait cependant beaucoup plus vite que les autres années. La raison en est que les ouvrières, travaillant par esprit de religion, ne perdaient pas leur temps, et avançaient beaucoup plus l'ouvrage.
Personne ne profita autant de la conversation de Louise que Mlle d’Arlis; elle conçut un tel dégoût pour le monde, qu’elle résoiut d'entrer dans quelque couvent bien austère pour y faire pénitence des égarements de ses premières années. Ce ne fut que longtemps après qu’elle put en obtenir la permission de ses parents; mais elle commença dès lors à pratiquer dans le monde :es vertus les plus parfaites. Elle eut le bonheur enfin d'entrer chez les Carmélites d'Orléans, où elle pratiqua avec zèle toutes les vertus chrétiennes et religieuses; elle ne cessa toule sa vie de remercier le Seigneur @e lui avoir ouvert les yeux, et de s'être servi desexemples édiliants de Louise pour la détacher des vanités du monde, .