‹ La pieuse paysanneChapitre 3 sur 11 · CHAPITRE IIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIT

Le dimanche suivant, Geneviève, au lieu d’attendre Louise pour aller à vêpres, vint la chercher; Louise la suivit; mais dès qu’elle fut assurée que ses parents ne pouvaient plus la voir, elle trouva quelque prétexte pour se séparer de Geneviève, et elle courut chez Gabrielle. Elle avait dit à Geneviève qu’elle viendrait la rejoindre à l’église, et elle n’y vint pas. Geneviève alla la voir le lendemain, ét eut l’mtention de ne rien lui en dire en présence de ses parents; mais sitôt qu’elle put lui parler seule, elle lui fit avec la plus grande douceur quelques reproches sur une conduite si peu édifiante. Louise, loin de lui promettre qu’elle profiterait de $es avis, lui répondit d’un ton fâché., Geneviève ne pouvait croire Louise changée à ce point : elle se retira sans dire un seul mot, bien résolue de ne

plus la revoir que quand elle aurait lieu de penser que sa visite lui pourrait être plus agréable et par là même plus utile. Louise, qui n’avait plus de confiance ni dans son amie, ni dans ses parents, se trouva comme abandonnée à elle-même. Elle faisait auparavant au moins un quart d'heure de méditation; elle négligea tout à fait ce pieux exercice; bientôt elle se dégoûta des bons livres qui faisaient ses délices, et lut en cachette, et avec une avidité déplorable, des romans, ceslivres funestes qui font tant de mal à la jeunesse!

Enfin Louise, déchirée de remords, et voulant, comme si la chose eût été possible, recouvrer la paix du cœur, sans néanmoins changer de vie, cessa de se confesser à ce respectable curé d'Ormoy, qui l'avait toujours conduite avec taut de sagesse depuis sa plus tendre enfance, et courut s'adresser à un prêtre des environs, à qui Gabrielle s’adressait aussi, parce que, disait-elle, « c'était un brave homme qui laissait tout passer, et n’était point du tout méchant. » Catherine s’affligeait de voir que sa fille, au lieu de lexcellent guide qu’elle avait eu jusqu'alors, eût choisi un homme dont la trompeuse et coupable indulgence n’était que trop connue" Louise n’était plus cette enfant docile qui n’aurait osé faire un seul pas sans sa permission; elle sortait quand il lui plaisait, rentrait quand elle le trouvait bon, et n’obéissait qu’à ses caprices. Ses

parents, las de disputer sans cesse avec elle et de la gronder du matin au soir, avaient fini par la laisser faire; mais ce qui était encore plus déplorable, c’est que l'amour de la parure faisait tous les jours en elle de nouveaux progrès. Il n’y avait point, dans tout le village, dæjeune fille mieux parée qu'elle; et cependant elle trouvait toujours que ses parents ne lui donnaient pas assez; parce que tout ce que les .autres pouvaient avoir d’élégant, elle voulait absolument se le procurer.

Un dimanche, elle vit à Gabrielle un tablier d’indienne qui lui parut joli; et son premier mot, le soir en rentrant, fut de dire à sa mère : « Maman, il me faudrait un tablier d’indienne. Nous irons, je vous en prie, l’acheter demain, et je le choisirai moi-même. » Mathurin, qui était dans la chambre voisine, entra aussitôt, et lui reprocha cette nouvelle fantaisie. Catherine, mécontente comme son mari, y joignit ses plaintes. Louise était devenue trop vaine pour écouter volontiers de semblables reproches. Cédant au perfide conseil de Gabrieile, elle osa dire à Catherine : « Eh bien, laissez-moi travailler pour mon propre compte; je vous paierai ma nourrilure et je m'entretiendrai comme il me plaira...» Catherine ne la laissa pas achever. « Malheureuse, dit-elle, peux-tu bien nous faire de pareilles offres? Ah! nous devrions les accepter, car tu n’es pas digne d’être notre file. »

Cesparoles foudroyantes firent rentrer Louise en: elle-même; elle se jeta aux genoux de ses chers parents, et les pria de luï pardonner tout ce qu’elle leur avait causé de chagrins depuis quelque temps. Touchés d’un repentir si prompt, Mathurin et Ca-. thérine la releyèrent en l’embrassant, et lui promirent l’un et l’autre de ne jamais lui parler de sa faute. Louise, de son côté, leur promit de les mieux contenter à l'avenir; et elle aurait tenu sa parole, si le dimanche suivante Ile n’eût été revoir Gabrielle, qui lui donna les plus détestables conseils, jusqu’à la pousser à voler ses parents. Une telle insinuation fit horreur à Louise; mais peu à peu elle s’accoutuma aux discours dé Gabrielle, et ne farda pas à se laisser persuader. Ses parents se réjouissaient de la voir enfin plus discrète; elle n’était, hélas! que plus criminelle. On ne saurait peindre les soins qu’elle prenait pour cacher ses larcins et les fruits qu’elle en retirait; mais, malgré ses précautions, sa mère lui vit porter un dimanche le fatal tablier d’indienne, Elle soupconna quelque chose. Louise alla au-devant des observations en disant qu’elle avait passé des nuits pour se pro curer ce tablier. Catherine fut touchée des plaintes de sa fille, et se promit bien dans son cœur d’avoir toujours pour elle la plus tendre indulgence.

- Les premières fois que Louise avait volé ses parents, elle avait pris de si grandes précautions qu’

LA PIEUSE PAYSANNE, 90 était impossible qu’on la découvrit; l’habitude du crime la rendit bientôt plus hardie. Un jour elle monte au grenier ayant en main un petit sac pour dérober du grain et le vendre. Mathurin, qui était alors dans la chambre au-dessous du grenier, entend marcher; il soupçonne qu’il y a des voleurs dans sa maison. Quelle fut sa surprise, son indignation, sa fureur, quand il vit Louise ainsi occupée! « Ah! voleuse! ah! scélérate! c’est donc mon blé qui fournit à ta parure ! » À ces mots il prend un bâton qu’il trouva sous sa main, et il en décharge un si rude coup sur les épaules de sa fille, qu’elle tombe à ses pieds presque sans vie. « Malheureux, s’écrie-t-il, malheureux que je suis! j'ai tué ma fille... Mon enfant, ma pauvre enfant; va, je te pardonne de tout mon cœur. Ma Louise, ma chère Louise... » Louise, baignée des larmes de son père, commence à entendre sa voix; elle soupire, elle entr’ouvre les yeux... L’espérance renaît dans le cœur de ce tendre père; il prend Louise dans ses bras, la porte sur son lit, appelle Catherine pour Paider à la secourir ; et tous deux, à force de soins, parviennent bientôt à la faire revenir à elle-même.

L'intérêt qu'elle leur avait inspiré, quoiqu’elle fût si coupable, eût été autrefois pour elle un puissant motif de ne leur plus donner de nouveaux sujets de peine; mais la dissipation et la vanité avaient gâté le cœur de Louise, Dès qu'elle fut bien guérie

de la blessure qu’elle avait reçue, elle demanda la permission d’aller de temps en temps passer la veillée chez un voisin nommé Simon; tout était arrangé d'avance; Gabrielle allait chez Simon tous les soirs avec Étienne. Catherine refusä absolument à Louise la dangereuse permission qu’elle demandait; mais Mathurin, toujours trop bon, dit à Louise qu’elle pouvait y aller. « Eh bien! dit Catherine, 1 le faut bien souffrir, puisque vous le voulez; mais je l'y accompagnerai; je veux veiller sur sa conduite, et voir par mes yeux ce qui se passera dans ces assemblées. » Mathurin s’y opposa encore, et voulut que Louise allât seule. « I! faut bien, disait-il, que la jeunesse s’amuse un peu; et nous autres vieux nous gênons ces pauvres enfants. Notre voisin est un brave homme, et nous sommes bien sûrs qu'il ne peut se passer chez lui rien que d’innocent. » Aveugle indulgence de Mathurin, dont il ne terda pas à se repentir !

Bastien élait absent depuis trois mois pour un procès considérable qu’il était obligé de soutenir à Orléans : il lui fallut revenir à Ormoy chercher quelques papiers dont il avait besoin pour la conclusion de son procès. Sitôt qu’il fut arrivé, il vint chez Mathurin demander des nouvelles de Louise. Catherine était alors seule. Elle lui raconta, les larmes aux yeux, combien Louise s'était dérangée. « Et ce qui achèvera de la perdre, dit-elle en san-

glotant, c’est qu’elle va tous les soirs aux veillées. Le mal serait moindre si je pouvais l’y accompagner; mais son père me l'a défendu : il traite de faux rapports tout ce qu’on lui dit sur le mal qui se passe dans ces veillées. Mon cher Bastien, je vous allendais avec impatience pour détromper Mathurin. Il y aurait un moyen facile. J'ai découvert qu’il y à dans la maison de Simon une fenêtre sous laquelle on entend tout ce qui se dit à la veillée. Il faudrait y conduire mon mari. — Je ferai tout ce que je pourrai pour Louise, répondit Bastien; mais il me semble qu'il n’est pas à propos d’écouter sous les fenêtres, cela n’est pas délicat, — Vous me mellriez en colère avec votre délicatesse, répliqua vivement Catherine; on fait comme on peut : il s’agit de tirer du danger ma fille, qui est là comme une brebis à la gueule du loup. » Cette bonae mère n’en put dire davantage; les sanglots étouffèrent sa voix. Bastien la consola et lui promit de faire tout ce qu’elle voulait. « Eh bien! dit Catherine, je vous attends ce soir; mais ne laissez pas connaître à Mathurin que je vous ei vu. » Bastien ne manqua pas de venir passer la soirée chez Mathurin. Il n'eut pas Pair de savoir que Louise était allée à la veillée; mais après avoir demandé à Mathurin et à Catherine des nouvelles de leur santé, il ajouta aussitôt : « Et ma chère

filleule, comment se porte-t-elle? où est-elle? j'ai

ai

bien envie de la voir.» Mathurin répondit qu'elle élait allée passer la veillée chez un voisin. Sur cela Bastien s'adresse à Catherine, et lui fait de graads reproches de ce qu’elle l’y avait laissée aller. « Eh bien! mon ami, dit vivement Mathurin, qui commençait à s’impatienter, je suis sen père, cela me regarde, et non pas vous, — Quoi! répondit Bastien, ne suis-je pas son parrain? ne dois-je pas. veiller à ce qu’elle se conduise en bonne chrétienne ? ».

Catherine prenant aussitôt la parole : « Je me charge, dit-elle, de vous mettre d'accord. La veillée se tient dans la cuisine du voisin; il y a une fenêtre d'où j'ai remarqué qu'on entend tout. Allez ensemble vous mettre sous cette fenêtre, et vous saurez bientôt qui des deux à raison. » Bastien accepte, prend Mathurin par le bras, et les voilà qui vont tous deux se placer sous la fenêtre. |

Ils ne tardèrent pas à se convaincre que Îles propos et les jeux auxquels Louise prenait part ne pouvaient que lui être contraires. Bastien et Mathurin entrèrent donc brusquement. Mathurin, prenant sa fille par la main, lui dit : « Je te défends d’aller aux veillées, et je t’ordonne de fuir avec le plus grand soin la compagnie de Gabrielle.» Louise promit tout, et dans le fond elle avait bien intention de garder sa parole. Mais elle s'était trop habituée à des plaisirs bruyants et à des discours frivoles; elle ne savait plus trouver de goût aux divertissements innocents ‘et aux conversations simples de ses parents. Dans le sein de sa famille les jours lui semblaient d’une longueur assommante; et pendant toute la soirée elle ne faisait que bâiller. Malheureusement encore pour elle,

es

Bastien fut obligé de retourner bientôt à Orléans pour son procès. IL était le seul qui eût de l’ascendant sur l'esprit de Louise; son départ la laissait Sans soulien. À la vérité elle avait toujours Geneviève, avec laquelle elle s'était réconciliée; mais son cœur n'élait plus le même pour celle amie si digne de sa confiance.

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