‹ La pieuse paysanneChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Il n’est pas nécessaire de dire que Louise renonça pour toujours aux danses, aux fêtes palronales et aux veillées; elle savait trop bien, par son expérience, combien ces assemblées sont funestes aux jeunes personnes. Autant elle avait eu jusqu’alors d’amour pour la parure, autant elle mit de soin à ne plus porter que des habillements trèssimples; elle demanda.des habits grossiers, même pour les dimanches. « Tout ce que vous aurez de plus modeste, disait-elle à sa mère, est encore trop bon pour moi.» Ses parents eurent la prudence de ne pas consentir à ses désirs, et Louise

fut assez docile pour ne pas les importuner sur ce point; elle s'habilla donc comme le désirait sa mère, sans ostentalion, mais proprement,

Elle fit avec le plus grand soin sa confession générale. Son confesseur lui déclara que ce qu’elle avail pris dans le grenier de son père, et le profit injuste qu’elle avait retiré des différents objets qu'on lui envoyait vendre au marché d'Étampes, élaient de véritables vols, que les enfants ne devaient jamais, du vivant de leurs père et mère, regarder le bien de leur famille comme leur propre bien, et qu'il fallait ou que l’orgent qu’elle pourrait gagner par le travail qu’on lui laisserait faire à son compte, fût employé à rendre à ses parents ce qu’elle leur avait dérobé, ou que, leur avouant ses larcins, elle les priàt de lui en faire don. Louise adopta ce dernier parli comme Île plus facile. Son père et sa mère furent informés de sa propre bouche de tout ce qu’elle avait dérobé, [ls ea furent fort surpris; Car 1ls ne croyaient pas que Louise eût été capable de leur faire un tort si considérabie; ils lui donnèrent cependant de bon cœur tout ce qu'elle leur avait pris; et Louise leur promit qu’à force de travail et de soins elle espérait les en dédommager.

Louise avait depuis sa conversion abandonné Gabrielle, pour ne plas voir que Geneviève, Gabrielle, voyant que Louise la fuyait, attribuait celle inGifférence à un mépris qu’elle avait trop bien mérité, et craignant d’ailleurs que Louise ne divulguâtl les mauvais conseils qu’elle lui avait donnés, elle voulut en quelque sorte la prévenir, et la déshonorer au noint que son lémoignage ne püt à l’avenir être d'aucun poids. Déjà elle tenait sur le compte

de son ancienne amie les propos les plus offensants; mais ce fut un dimanche, au sortir de la messe, qu'elle fit éclater toute sa fureur; elle y était allée ce jour-là parce qu’elle était bien sûre d’y trouver Louise ; elle la rencontre en effet à la porte, et la prie d'un air assez doux de passer chez elle. « J'ai bien des choses importantes à vous communiquer, » lui dit-elle. Louise s'excuse d’un ton très-modeste, mais un peu froid; elle lui dit qu'elle est bien fâchée de ne pouvoir se rendre à son invitation. Gabrielie, qui se croit méprisée, ne se possède plus; et en présence de Lous les habitants du village, que la curiosité retenait à la porte : « Il te sied bien, lui dit-elle, de faire la cifficile avec moi! Comment oses-{u seulement regarder en face la sœur d'Étienne ? Ta dévotion prétendue ne fera jamais oublier que c’est toi qui es cause de la mort de mon frère; et de plus tu as voié les parents. » Louise ne répondit pas un seul mot. Gabrielle, que ce silence rendait encore plus furieuse, voulait se jeter sur Louise, mais on la retint; et Louise, sans s'émouvoir, mais les larmes aux yeux, répondit au milieu de deux cents personnes qui l’environpaient : « J'avoue que depuis six mois j'ai mal édifié la paroisse par mon goût pour la parure, par ma légèreté et par ma dissipalion. Si je ne m'étais pas laissé entraîner à la danse, le malheur arrivé à Étienne n'aurait pas eu lieu. J'avoue aussi que j'ai quelquefois volé mes parents; mais je leur en ai fait l'aveu, et j'espère tout réparer par mon repentir; j'ai mis ma confiance en Dieu, il ne m’abandonnera jamais, j’en suis sûre. »

Gabrielle fut obligée de s'enfuir pour se dérober aux reproches que lui faisaient tous les assistants,

indignés de voir qu’elle eût osé insulter une personne dont elle seule avait causé les fautes. Elle était déjà loin quand Geneviève sortit de l’église, où , selon sa coutume, elle était restée bien après les autres. « Qu’avez-vous donc, ma bonne amie, » dit-elle à Louise, qu’elle apercut toute tremblante et entourée d’une foule de monde? « Ce n’est rien, chère Geneviève, » lui répondit Louise, tout en essuyant de la main quelques larmes qui coulaient encore, « on na un peu humiliée. Gabrielle m'a fait de justes reproches, je ne les ai pas supportés avec assez de résignalion, vous voyez que je n’y ai élé que trop sensible; » et à ces mots, prenant par le bras Geneviève, elle se retira chez elle.

À vingt pas de là, les deux amies rencontrèrent un bon vieillard qui dit à Louise: « Mon enfant, cette fille qui vient de vous insulter, n'est-ce pas la même que depuis six mois vous fréquentiez beaucoup ? Je crois bien ne pas me tromper, c’est elle qui était souvent avec vous. » Louise en convint, et le bon vieillard ajouia : « Écoutez, mon enfant, avis que je vais vous donner. Si l’on veut choisir pour amies des étourdies de cette espèce, on ne tarde pas à s’en repentir, Non, sans la vertu, point de véritable amitié. Vous venez d’en faire l’expérience. La leçon était un peu dure; elle n’en sera que plus utile. Souvenez-vous de cela toute votre vie. Du reste, c’est un grand bonheur pour vous d’avoir rompu avec cette fille, dont l’amitié vous aurait déshonorée. Elle fera une mauvaise fin, j'en suis persuadé, et je crois que cela ne tardera pas. Ces étourdies ne vont pas loin. J’en ai vu tant d'exemples ! »

Le vieillard avait bien raison; et la mort affreuse ‘de Gabrielle, qui arriva dans la même année, ne justifia que trop la vérité de ses paroles. Le curé, averti qu’elle touchait à sa fin, vint la voir, et voulut lui parler de religion; mais quand il lui présenta le crucifix, elle eut des mouvements convulsifs, et en proférant d'horribles blasphèmes, elle fait un effort pour prendre le crucifix et Île jeter contre le visage du curé, Sa tête, qu’elle avait soulevée avec peine, retombe sur son lit, et elle expire en faisant des contorsions affreuses. Cette -mort répandit la terreur dans les environs. Tout le monde frémit à la vue des jugements de Dieu sur celte infortunée; mais personne n’y fut plus sensible que Louise; elle ne se rappelait jamais sans frissonner l'amitié qu’elle avait eue pour Gabrielle; elle sentit plus vivement qu’elle n'avait encore fait la grandeur de la grâce que Dieu lui avait accordée en la préservant de l'abîme où la liaison de cette dangereuse amie l’aurait tôt ou tard plongée.

Pendant les six années qui s’écoulèrent depuis la conversion de Loüise jusqu’à son mariage, la mort de Gabrielle fut le seul événement sur lequel elle eut à verser des larmes. Elle passait ses jours dans une douce tranquillité, aimant ses parents et mettant tous,ses soins à faire leur volonté. Elle goûtait dans la compagnie de Geneviève les douceurs de l’amitié ; elle allait souvent au pied des aulels, où sa piété lui faisait retrouver la joie et le bonheur. Louise s’étonnait elle-même de la félicité dont elle jouissait. Elle reconnaissait que Dieu ménageait sa faiolesse, et elle s’attendait toujours qu'un temps viendrait où il lui enverrait de pe-

santes croix pour punir ses péchés, et lui fournir l'accasion d'acquérir un trésor de mérites, Elle en parlait quelquefois à Geneviève, et cette tendre amie l’anhnait à se tenir toujours prête à soutenir les peines que Dieu pourrait lai envoyer dans la suite. #

Louise était parvenue à l’âge de vingt-trois ans, quand Mathurin et Catherine pensèrent sérieusement à la marier. Ils se faisaient vieux, et ie secours d’un gendre leur était devenu nécessaire pour leur aider à cultiver leur bien. Mais il n’était pas aisé de trouver un époux pour Louise, Sa conversion et la sagesse de sa conduite depuis six ans n'avaient pas suffi pour réparer aux yeux des hommes le tort que son étourderie avait fait à sa réputation. Matburin se vit doncobligé de porter ses vues sur un pauvre jardinier nommé Antoine, qui s’entendait fort bien à cultiver la terre. Antoine apprit bientôt avec la joie la plus vive qu’il ne lui serait pas impossible d’épouser la fille d’un propriétaire ; il alla trouver Mathurin, et lui dit qu'il se tenait trop heureux d'accepter l'oûre qu’on lui faisait.

Ï] ne passait plus un seul jour sans aller dans la maison du futur beau-père; et Mathurin n’était pas fâché de ses visites si fréquentes, espérant que Louise finirait peut-être par prendre quelque goût pour lui. Antoine de son côté faisait [ous ses efforts pour plaire à Louise. Il la voyait toujours fidèle à ses exercices de piélé et à tous ses autres devoirs; obéissant sans répliquer aux moindres ordres de ses parents; travaillant au delà de ses forces, en sorte que san père et sa mère élaient obligés de modérer sans cesse son ardeur ; d’une patience inaltéruble dans toutes les peines; supocrtant toujours

sans murmure toutes les contradictions; fuyant toutes les parties de plaisir; ne se promenant que les dimanches, toujours avec sa mère où avec Geñeviève, et ne sortant jamais les autres jours que pour remplir les commissions dont elle était chargée, ou aller à l'église faire ses prières. Antoine ne pouvait qu'être louché d’une conduite si édifiante, et il l’eût été sans doute bien davantage, s’il avait pu connaîlre plus en détail toutes les vertus de celle qu’il espérait épouser bientôt.

Voici quelques articles du règlement que le curé lui avait donné, et qu’elle observait à la lettre. Elle se levait tous les jours de très-bonne heure. Sa première pensée élait d'offrir son cœur à Dieu, sa première parole le nom de Jésus, sa première action le signe de la croix; sitôt qu’elle était habillée, elle se mettait à genoux ct faisait un quart d'heure de réflexion sur un sujet de piété qu’elle avait lu la veille dans un excellent livre que le curé lui avait donné, Elle se rendail ensuile à l’église pour assister à la sainte messe. F’endant la journée, elle ne passait pas une heure sans élever son cœur à Dieu par des prières courtes, mais ferventes. Toutes les fois qu’elle passait devant l’église, elle y entrait si ses occupations le lui permeltaient, et elle y restait cinq à six minutes. À l'entrée de la nuit elle y retournait encore pour assister à la. prière que monsieur le curé faisait en public; etensuile, si des affaires pressantes ne l’appelaient point ailleurs, eile y demeurait environ dix minutes pour examiner sa conscience, el se rendre comple à ellemême de la manière dont elle avait passé toute la journée, s’humilier devant le Seigneur des fautes qu’elle avait à se reprocher, et iui demander la grâce

de persévérer constamment dans Ja pratique de la vertu. Tous les dimanches elle avait le bonheur d'approcher de la sainte table; elle partageait la semaine comme en deux parties, passant à l'église une bonne partie du dimanche, et employant le lundi, le mardi et le mercredi à remercier le Seigneur de la communion qu’elle avait faite, tandis ‘que les trois derniers jours de la semaine elle les employait à se préparer à la communion suivante.

Un jour que Mathurin était souffrant, et que sa chère enfant, qui ne quittait pas le pied de son lit, Jui prodiguait toutes sortes de soins: « Mon enfant, lui dit Mathurin, tu vois que je suis vieux et que tous les jours mes forces diminuent; si tu ne te maries pas, que deviendrai-je? Depuis bien longtemps je cherche un parti qui puisse te convenir; il ne s’en est point présenté d’autre qu’Antoine; il t'aime de tout son cœur; il me Pa répété mille et mille fois; il est pauvre, mais ce n’est pas la richesse que tu cherches, ni moi non plus; ilest bon cultivateur, et fera bien valoir nos terres; penses-y donc, mon enfant, dans quelques jours tu me rendras réponse.» Louise, qui ne s'attendait guère à une Lelle proposition, demanda à son père quelques jours pour y réfléchir.

Louise, dès le même jonr, alla trouver Bastien; et après lui avoir rapporté ce que Mathurin lui avait dit la veille, elle ajouta: « Vous voyez, mon cher parrain , que jamais vos conseils ne m'ont été plus nécessaires ; je m’abandonne entièrement à vous sur la menière dont je dois me conduire en tout ceci. »

Bastien alla tout de suite aux informations, et ne cacha pas à sa filleule les renseignements peu satisfaisants qu’il avait recueillis sur son fiancé. Mais

Louise espérait à force de douceur et de petits soins corriger de ses défauts le mari qu’elle prendrait; et comme elle savait les motifs qui engageaient son père à désirer vivement son mariage avec Antoine, et qu'il ne lui était pas possible de trouver un meilleur parti, elle se détermina à Vaccepter, et Bastien approuva swrésolution.

Dès qu’elle eut manifesté cette intention, Mathurin, transporté de joie, embrassa tendrement sa fille, et courut annoncer cette nouvelle à Catherine; Antoine ne tarda pas à l’apprendre aussi, et fut au comble de ses vœux. La cérémonie nuptiale suivit de près les accords.

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