‹ La pieuse paysanneChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Louise était bien différente de tant de jeunes insensées. qui soupirent après le mariage pour être libres du joug de leurs parents, et ne plus vivre que selon leur caprice: elle fut toujours aussi docile et aussi laborieuse qu'auparavant, Elle aurait pu trouver dans ses occupations nouvelles un prétexte pour abandonner quelques-uns .de ses exercices de miété; mais, au contraire, sen= tant qu’elle avait besoin de plus grandes grâces pour bien remplir les devoirs de son état, elle ajouta à ses anciennes pratiques de tous les jours un quart d'heure de bonne lecture. Il était bien rare qu’elle n’en trouvât pas letemps. Que ne peut-

on pas faire quand on sait mettre à profit tous les moments de la journée, et que l’on veut sincèrement assurer son salut? Sa ferveur faisait sans cesse de nouveaux progrès; son union avec Geneviève devenait aussi toujours plus étroile; elle avait continueliement &e nouveaux conselis à lui demander; et la sagesse de son amie, qui avait été jusque-là sa lumière dans tous ses doutes, devint aussi sa consolation dans toutes ses peines, car bientôt elle en éprouva qui lui furent bien sensibles.

Pendant les six premiers mois de son mariage, Antoine avait eu pour Louise toutes sortes d’attentions. C'était le plus sage des hommes, c'était le meilleur des maris; Mathurin et Catherine re pouvaient assez s’applaudir du choix qu’ils avaient fait pour leur fille. Antoine allait au-devant de tout ce qui pouvait leur plaire. La moitié du domaine avait été donné à Louise par contrat de mariage. Antoine le cultivait tout à lui seul; et il y mettait tant d’ardeur, qu’il fallait, pour ainsi dire, l'arracher du travail. Les dimanches et fêtes il assistail toujours à la grand’messe et à vêpres, et il ne sortait jamais que pour des affaires indispensables, ou pour faire avec sa femme un tour de promenade dans quelque endroit bien retiré, parce qu’il savait que Louise n’aimait pas beaucoup à voir le monde. Mais, pour se conduire de la sorte, il était obligé de se faire trop de violence; aussi ne tarda-t-il pas à reprendre son caractère naturel. Cependant il usa d’abord de quelques ménagements, il s’efforça de cacher ses démarches; et s’il apprenait qu’on fût venu dire à sa femme qu’il avait été dans un cabaret, il s’emportait contre les mauvaises langues, protestait de son innocence, et faisait si bien, qu’il

persuadait toujours à Louise ou qu'il n’était point du tout coupable, ou qu'on avait au moins exagéré les fautes qu'on lui reprochait. Bientôt, cependant, Louise ne Ss’aperçut que trop du changement de son mari. Quoiqu'elle ne lui donnât jamais le plus léger sujet de plainte, et qu’elle lui témoignât toujours la plus vive tendresse, il n’avait plus pour elle les mêmes complaisances ni la même douceur. Un mot le mettait en colère, la moindre contradiction le rendait furieux ; souvent il s'emportait jusqu'à lever la main sur elle; il n’oseit pas néanmoins la frapper, parce qu’il craignait beaucoup son beëu-père, Ou lui voyait dépenser rapidement l'argent qu’il avait dans les mains, et on s’apercevait aisément qu'il le mangeait au cabaret.

Un dimanche que Louise. était inquiète de lui parce qu’il n'avait point assisté aux vêpres, elle apprit qu’il avait passé son après-midi tout entière dans uu des cabarets voisins. Sans consulter personne, elle va l’y trouver; elle iui parle avec une douceur vraiment angélique; elle le presse, le coujure de sortir de ce lieu et de rentrer chez lui, Antoine, échauffé par le vin, se lève brusquement de taole, et repousse Louise en lui donnant un soufflet.

Louise, revenue chez elle, s’enferma dans sa chawbre, et versa un torrent de larmes. Elle venait de voir de ses propres yeux ce qu'elle devait penser et attendre de son mari, qui se montrait si doux et si pieux avaut son mariage; mais bientôt elle tourna contre eile- même les reproches qu'eile lui faisait dans son cœur. «C’est ma faute, dit-eile, pourquoi l’aller trouver au cabaret? était-ce là ma place ? n''étais-je assez bien assurée de l'empire que

j'avais sur lui? ne savais-je pas d'avance qu'il s’emporterait au moindre mot, et n'était-1l si malaisé de prévoir qu'ayant passé à boire toute l’après-midi, il ne serait pas en état d'écouter mes représentations? C’est quand les vapeurs du vin sont passées que les -bons avis sont utiles, pourvu qu'on Îles donne avec une extrème douceur. Je vois trop bien, ajoula-t-elle, tout ce que j'aurai encore à souffrir dans la suite. O mon Dieu ! donnez-moi la force de supporter une si rude croix. »

Si Mathurin, qui aimait si tendrement sa fille, avait été instruit de l’outrage qu’elle avait recu, il aurait fait repentir Antoine de sa violence. Louise se garda bien de lui en parler; elle ne le dit qu'a Gereviève, qui vint la voir le soir même, et Geneviève la confirma dans la résolution qu’elle avait prise de ne jamais rien dire à son mari quand elle le verrait de mauvaise humeur, mais d’attendre toujours patiemment qu’il pût l'écouter sans colère.

Antoine ne revint que fort tard, et Louise ne lui fit aucun reproche. Le lendemain elle lui témoigna plus d'amitié encore qu'à l’ordinaire. Antoine avait pleinement oublié ce qui s’était passé la veille; mais il ne tarda pas à l’apprendre par la voix publique, et comme tout le monde en parlait dans Ormoy et plaignait Louise, qu’on savait si douce et si vertueuse, d’avoir un muri si brutal, Mathurin et Catherine en eureht bientôt: reçu la nouvelle : ils en furent tous deux indignés; mais Louise les apaisa, leur disant que ce n’était rien, que l’on exagérait toujours, qu'il fallait oublier un moment de vivacité, et qu'après tout c'était la première ‘faute de ce genre qu'il eût faile depuis six mois, et qu’elle avait la confiance que ce serait aussi la der-

nière. Tant de bonté de la part de Louise calma ses parents, et toucha bien plus Antoine que ne l’eussent fait les plus vifs reproches. Il lui demarda pardon du fond du cœur, lui promit de se corriger, et l’assura qu’il ne remettrait plus le pied dans un cabaret. [l ne tint pas exactement parole; néanmoins on peut dire que cet événement fut pour lui comme un commencement de conversion, et qu’il fit quelques efforts pour se corriger : en sorte que Louise vit s’accomplir en partie l’espérance qu’elle avait conçue de changer, à force de douceur et de préyenances, le caractère de son mari.

Elle vécut assez heureuse pendant les six mois qui suivirent; au bout de ce temps elle mit au monde une fille. Elle voulut qu’on la baptisât le jour même de sa naissance : car on n’a pas un moment à perdre quand il s’agit du salut éternel. Le baptème de Charlotte (c’est le nom de la petite fille) se fit sans autres cérémonies que celles de l’église; et ce fut la première fois que le bon curé ent la consolation de voir en un si beau jour une fête vraiment chrétienne; ce qu’il n’avait cessé de re connnander dans tous lès sermons qu'il avait prêché là-dessus.

Comme Louise nourrissait son enfant, elle n’avait pius le temps d'aller à léglise aussi souvent qu’elle y allait avant d’être mère; mais ce n'était pas pour elle un sujet de chagrin; elle savait que la meilleure prière qu'on puisse faire à Dieu, c’est de s'acquitter des devoirs de son état, et de lui en offrir lautes les peines. Les peines d’une mère ont à la vérilé quelque chose de délicieux, parce que l'amour maternel les adoucit; cependant qu’elles sont grandes, et qu’il est peu de femmes à qui elles

ne causent quelque mouvement d’impatience! Il n’en échappa jamais à Louise; et la seule chose capable de la chagriner, c'était de voir Antoine eñtrer en fureur et contre sa fille et contre elle, toutes les fois que la pauvre Charlotte le réveillait par ses cris enfantins; ce qui arrivait très-souvent. Louise, pour l’apaiser , lui disait : « Et pourquoi, mon ami, vous emporiez-vous contre cette enfant? pourquoi vous irritez-vous dés cris que lui arrachent les douleurs qu’elle souffre? Elle n’a point d'autre langage, et si Dieu lui avaït refusé ce moyen de se faire entendre, combien de fois déjà auraitelle péri faute de secours! Espérons que dans la suite la reconnaissance et l’amour de celte chère enfant nous dédommageront des soins que nous aurons pris d'elle pendant ses premières années. »

Quelquefois ces paroles faisaient impression sur Antoine; trop souvent elles ne servaient qu’à le mettre plus en colère; alors Louise se taisait, elle ne disait plus un seul mot: et sa douceur, sa modération, étaient plus efficaces que tons les discours. Lors mème qu’il était le plus irrité, il ne pouvait s'empêcher d'admirer sa femme.

Louise n’était pas plus tentée de s’enorgueillir des éloges de son mari, que de s’indigner de ses plaintes; elie trouvait tout simple qu'une mère suppor!ât sans impatience tout ce que son enfant Jui faisait souffrir, Quaad elle entendait une de ces mères dénälurées qui accablent leurs pauvres petits enfants de malédictions, que Dieu fait retomber sur elles, Louise, saisie d’hcrreur, ne pouvait concevoir qu’on s’abandonnât à de tels excès; et quand elle trouvait l’occasion de parler à ces mères impa-

tientes, elle les reprenait avec douceur, mais avec force.

Un jour, passant devant la porte d’une de ses voisines, Louise l’entend qui parle à son enfant du ton le plus dur et le plus furieux ; elle entre et lui dit : « Ma chère, qu’avez-vous donc? — Ce que j'ai? répond la voisine, c’est que depuis plus d’une demi-heure je caresse ce maudit enfant, je le berce, et il ne cesse de crier. Voyez comme il est tout violet de colère et de rage. — Allons, voisine, répondit Louise, un peu de patience : peut-être le pauvre enfant éprouve de vives douleurs; peutêtre aussi quelque chose le blesse : croyez-moi, déshabillons-le. » On le déshabille en effct, et l’on voit couler le sang de sa jambe droite. Une des épingles qui attachaient ses langes l'avaient fortement piqué, et telle était la cause de ses cris. Délivré du supplice qu’il éprouvait, ses larmes cessèrent; et comme pour témoigner sa reconnaissance, il serrait de ses petits bras le cou de sa mère, qui, loute confuse de son emportement, le couvrait de baisers, voulant par là réparer sa feute.

Louise sortait le moins possible, et si quelquefois elle était obligée de quitter la maison pour un peu de temps, eile emportait son enfant dans ses bras, de peur qu’en son absence elle ne vint à manquer de quelque chose et n’eût personre pour la secourir. Quand Louise était sortie avec son eufant, elle ne craignait pas de l’allaiter même en public, parce qu’elle prenait de si grandes précautions, que les devoirs de l'amour maternel ne l’empèchaient jamais d'observer les lois de la plus sévère décence, Malgré cela, elle ne Ja conduisait point à

l'église durant les offices; elle savait combien les: enfants en bas âge troublent le service divin; le dimanche elle se contentait d'assister à une des messes, et pendant ce temps elle abandonnaïit sa Charlotte à la garde de Catherine. Dans la semaine elle allait aussi quelquefois à la messe, Sa mère lui avait offert de lui rendre tous les jours le mème service; mais dès que Louise la vayait un peu occupée, elle ne balançaït pas à sacrifier aux devoirs de son état les pieux désirs de sa dévotion. Aussi n’allait-elle point du tout à l’église pendant la journée, tant elle craignait d’abuser de la complaisance de sa bonne mère,

Bientôt même il lui fallut se priver d'aller à la messe les jours ouvrables. Une fois, pendant qu’elle y assistait, la petite Charlotte s'éveilla et se mit à pleurer et à jeter des cris. Antoine voulut lapaiser, il n’y put réussir ; c'était sa faute : au lieu de caresser l’enfant il lui parlait d’une voix terrible, ïl la menacait, il la secouait, et peu s’en fallut qu’il ne la frappât. Aussi, dès qu’il voit revenir Louise, il jure, il tempête contre elle. « Je te défends, entends-tu, d'aller à l’église entendre la messe, excepté les dimanches et fêtes ; et si tu l’oublies, tu auras affaire à moi, je t’en avertis. »

Louise pouvait bien supporter avec patience tout ce que son mari lui disait de dur et de rebutant; mais comment un cœur Lel que le sien aurait-il été: insensible à la manière dont Antoine traitait ses, parents? Mathurin, qui avait bien plus d'âge et bien plus d'expérience que lui sur la façon de cultiver la terre, lui donnait souvent des conseils dont il se serait bien trouvé; mais Antoine ne voulait agir qu’à sa tôle; c'était assez qu'on lui dît quel-

que chose pour qu’il n’en fit rien. Il semblait aussi prendre à tâche de contrarier Catherine en toutes rencontres. Si Mathurin ou Catherine lui feisaient de justes reproches, il leur répondait par des grossièretés qui les mettaient souvent hors d’euxmêmes; c'élaient à chaque instant de nouveaux sujets de querelles, que Louise faisait tout son possible de prévenir ou d’apaiser, mais presque toujours en vain. Fille aussi tendre que bonne épouse , elle allait quelquefois jusqu’à laisser croire à son mari qu’elle seule était la cause de tout le désordre, et c'est par là qu’elle détournait sur elle toute la colère d'Antoine. D’autres fois, à force de caresses et de prières, elle le forçait, pour ainsi dire, à se modérer; et quand la chose lui semblait impossible, et qu’elle était seule avec lui : « Que voulez-vous? lui disait-elle, peut-être bien que mon père et ma mère n'ont pas entièrement raison, mais aussi peutêtre n’ont-ils pas tout le tort; il faut bien s’en passer un peu les uns aux autres; oubliez, je vous en conjure, les petits désagréments qu’ils vous ont causés; je vous assure que leur intention n'était pas de vous faire de la peine; ils ont trop bon cœur et ils vous aiment trop pour cela; allons, mon ami, n’y pensons plus. » C’est par ces paroles que Louise calmait Antoine; et quand ses parents étaient le plus irrités, elle avait soin de les tirer à part et d’excuser son mari auprès d'eux ie mieux qu’il lui était possible. Si la dispute était tellement échauffée que ses parents et son mari ne voulussent pas seulement lentendre, elle allait aussitôt trouver Geneviève, et quelquefois le curé luimême, pour les prier de venir remettre la paix. Combien de maux elle évitait par là! Quel trésor.

dans une maison qu’une femme de ce caractère !

A la douceur et à la patience Louise joignait toutes les autres vertus; elle s’acquiltait de tous ses devoirs avec un zèle et une exactitude qui prouvaient bien que la religion la faisait agir. L'ordre et la propreté régnaient partout; lout se trouvait prêt à l’heure et de la manière dont on l'avait demandé. Elle n’épargnait rien pour faire le bonheur de son père, de sa mère et de son mari; elle prévenait tous les désirs; mais elle savait si bien profiter de tous les moments, qu’il lui en restait pour faire de bonnes œuvres. Deux ou trois fois la semaine elle allait avec Geneviève visiter de pauvres malades, leur porter des paroles de consolation, et leur prodiguer les soins les plus tendres.

Geneviève leur portait de temps en temps tantôt un peu de soupe, tantôt un peu de viande, tantôt du sirop el mille petits soulagements de celle espèce. Louise, très-éaifiée de la charité de son amie, se proposa de limiter : elle ne tarda pas à en demander la permission à Antoine; car elle n’eût pas disposé de la moindre chose sans son consentement. « Avise-toi, répondit brusquement Antoine, qui élail loin d’avoir le même zèle, avise-toi d’emporter seulement une épingle de la maison, tu verras comme je l'arrangerai : ne dirait-on pas que nous sommes trop riches, qu’il faut tout jeter par les fenêtres? » Louise n’insisla pas. davantage; mais elle prit les moyens d’être tout à la fois charilable et obéissante ; tout ce que son mari laissait à sa disposition, elle l’employait en bonnes œuvres, et son mari ne pouvait pas se plaindre qu’elle le ruinât. Elle était si laborieuse et si économe, ses habillements, étaient si simples et si grossiers,

qu’elle ne dépensait guère plus, y compris même ses œuvres de charité, que ne l'aurait pu faire la femme la plus pauvre de tout le village. Ces soins qu’elle prenait des malades avec tant de plaisir et de charité, elle eut bientôt la couleur de les donner à sa propre ruère,

Catherine fut attaquée d’une pleurésie très-dangereuse; Louise, ultentive à ses moindres besoins, savait les prévenir; l'amour filial lui donnait des forces qui la mettaient en état d’en faire plus à elle seule que tous les autres ensemble; mais son zèle infatigable à la secourir fut encore la moindre preuve qu’elle lui donnât de sa tendresse filiale. Dès le second jour de la maladie de sa mère, elie prit sur eile de lui annoncer qu’il était temps qu’eile se disposât à recevoir les derniers sacrements. Catherine, quoique. très-pieuse, avait toujours beaucoup redouté la mort; comme cette nouvelle devait l'effrayer, il en coûtait beaucoup à une fille qui Paimait tant d’être obligée de l’en instruire; mais aussi, plus Louise l’aimait, plus elle se croyait obligée de ne point différer d’un instant, puisqu'il y allait du salut de ce qu’elle avait de plus cher au monce, Ce n'est pas une véritable amitié que cette amitié lâche et perfide qui n’ose point parler quand il est si dangereux de se taire. On craint, dit-on, d'augmenter le mal de celui qui souffre, et même d'avancer sa mort; mais quand tout cela serait vrai, qu'est-ce donc que quelques instants d’une vie souffrante et malheureuse, comparée au bonheur de l'éternité ?

D'ailleurs, il faut prendre des précautions pour empêcher que de tels avis n’aient un effet funeste, Il faut faire comprendre aux malades que les sacre-

ments ne donnent pas la mort; qu'au contraire, l'extrême - onetion a pour effet de rendre la santé: si cela est utile pour le salut. Il faut leur faire envisager le bonheur de recevoir leur Dien comme le moyen le plus efficace de supporter patiemment les douleurs de la maladie. C’est ce que fit Louise, et elle eut la consolation de voir sa mère demander avec tranquillité Les derniers sacrements.

Dès qu'on eut averti le curé, äl vint visiter la malade ; elle s'était confessée à lui peu de semaines auparavant; le quatrième jour de la maladie lui donna l’extrême-onction et le saint viatique, Tous les jours il venait la voir, lui parler de Dieu et l’encourager à la patience; et sitôt qu'il était sorti, Louise revenait auprès du lit de Catherine, et ne s’en éloignait que pour procurer à sa mère les choses dont elle pouvait avoir besoin: De temps en temps elle lui disait aussi quelques mots de: piété, mais très-courts et à voix basse. Le septième jour de la maladie, Catherine était à l’agonie. Qui pourrait peindre alors la douleur de Louise? Comme les secours de Geneviève iui furent nécessaires ! Gelte fidèle amie était pour Catherine une seconde fille; tantôt elle forçait Louise à prendre: un peu de repos : pendant ce temps elle tenait sa place, et personne r’était plus capable de la remplir; tantôt, voyant son amie désolée, elle relevait son courage, en lui rappelant les vérités de la religion les plus propres à lui inspirer de la patience et une soumission parfaile à la volonté du Seigneur,

Enfin le moment fatal arriva. Louise demandait pour derrière grâce de fermer les yeux à sa mère, Mais Antoine l’arracha de ce lit de mort et la.

traîna, pour einsi dire, dans la maison de Bastien. Il fut en cela d’autant plus prudent, que Louise se trouvait enceinte, et qu'un coup si funeste aurait pu la faire mourir, elle et son enfant.

Elie y était à peine depuis une beure, qu’on vint Jui annoncer qu’elle n’avait plus de mère. Elle versa d’abord un torrent de larmes; mais, s’élevant audessus d’elle-même, et adorant les décrets de la divine Providence, qui la frappait d'un sk rude coup, elle ne s’occupa que du soin de procurer à sa mère le secours des prières de l'Église, et de consoler son père de la perle qu’il venait de faire, Ce respecteble vieillard était si désolé, que sa fille craignit plusieurs fois de le voir succomber à l'excès de sa tristesse; et sans les soins de Louise il aurait probablement rejoint sa femme dans le tombeau,

Trois mois après la mort de Catherine, Louise mit au monde un garcon qu'on nomma Robert; elle était mariée depuis huit ans, et c'était son quatrième enfant; elle n’avait eu le malheur d'en perdre aucun. C'était pour Louise une grande consolatisan de se voir entourée d'enfants qu’elle chérissait, et dont les deux premiers annonçaient déja les dispositions les plus lieureuses; mais elle avait en même temps, de bien grands sujets de peine. La mauvaise bumeur d'Antoine semblait augnrenter tous les jours : depuis la mort de Catherine il était tout à fait le maître. Mathurin, trop vieux peur lui résister, tremblait devant lui; mais le caractère de ce pauvre vieillard s’aigrit, et il se venzeait, pour ainsi dire, sur sa fille de tout ce qu’Antoine lui faisait souffrir. Au bout de quelque temps, le chagrin &’avoir perdu sa femme l’affecta tellement, qu’il en devint infirme au point de perdre presque en-

tièrement l’usage de ses sens et de sa raison. Louise, obligée d’avoir soin de lui comme du plus jeune de ses enfants, n’en recevait pourtant jamais le moindre témoignage de reconnaissance ; au contraire, c’élaient à chaque instant de nouvelles plaintes et de nouveaux reproches : on n’en faisait jamais assez pour lui. Sa fille ne répondait à tous les murmures que par un silence respectueux et par de nouvelles preuves de son amour. Un jour que Geneviève la plaignait d’avoir tant à souffrir de la part d’un père autrefois si tendre : « Que voulezvous, ma chère amie? répondit Louise; l’âge et les infirmilés de mon père ne l'excusent que trop. Mais quand il serait moins vieux el moins malade, et qu'avec le plein usage de sa raison il me traiterait mille fois plus durement encore, je ne me croirais pas dispensée pour cela du respect que je lui dois, ni autorisée à lui dire la moindre chose qui pût l’offeoser : ne dois-je pas souffrir quelque chose de lui, après tout ce qu'il a eu à souffrir de moi ? » Malgré tous les soins dont elle entourait son père, Louise eut bientôt le malheur de le perdre par un funeste accident.

Pendant la chaleur, Mathurin se faisait conduire au milieu de la grange, dont la porte, qui était au nord, lui procurait un air plus frais. Le plus grand plaisir du vieillard était d’y rester jusqu’au soir, assis sur la paille fraîche. Un jour qu'il faisait pius chaud qu’à l'ordinaire, il y voulut demeurer jusqu’à dix heures. Il était déja bien tard quand Antoine ÿ vint, la lampe à la main, chercher quelques murceaux de bois. Une étincelle tomba sur la paille sans qu'il s’en aperçût; il sortit après avoir demandé à Mathurin s’il ne voulait

pas qu’on le ramenât. « Non, » répondit le pauvre vieillard , qui était bien loin de prévoir le malheur qui l’attendait, « je me trouve ici à merveille, ne reviens que dans une demi-heure. » Antoine alla chez un menuisier du village porter le bois qu'il venait de prendre, et dont il voulait faire un manche de charrue pour le lendemain. Mais à peine Antoine fut-il chez le menuisier, qui demeurait à trente pas de là, que le feu ayant pris à la paille, toute la grange fut en feu.

La femme du menuisier ayant vu {a flamme, avertit Antoine, qui court et se précipite au milieu des flammes pour en arracher, s’il lui est possible, linfortuné vieillard. Il n'avait qu’un souflle de vie. Le curé, qui était accouru , n’eut que le temps de lui donner l’absolution. Tous ceux qui demeuraient dans les environs, attirés par les cris d'Antoine, s’empressaient d'éteindre l'incendie qui commençait à gagner la maison, et qui n'aurait guère tardé à consumer tout le village. Le bruit d’un si triste accident se répandit partout en un instant, et parvint bientôt aux oreilles de Louise, qui était allée à l'extrémité du village soigner une pauvre femme malade. Quelle affreuse nouvelle pour Louise! Elle se hâte de revenir chez elle; et la première chose qui s'offre à ses yeux, c’est son malheureux père qui venait d’expirer. À cette vue, elle tombe sans connaissance : on s’empresse de la secourir. Bientôt elle reprit ses sens ; son charitable pasteur employa pour la consoler tout ce que les vérités de la foi ont de plus touchant et de plus capable de ranimer notre courage ; ses paroles ne furent pas sans fruit. Louise avait trop de piété pour les laisser perdre; elle les médita, et elles

lui donnèrent assez de force pour ne pas succomber à l’excès de sa douleur, et pour se soumettre hurmblement à la volonté de son Dieu. Elle n’osa pas même demander à Antoine la cause du funeste accident qui venait de leur arriver; mais, au bout de quelques semaines, elle le sut par un voisin à qui Antoine avait fait, depuis peu de jours, une si triste confidence , et qui cita cet exemple à un de ses domestiques, pour l'obliger à prendre une lanterne, au lieu d’aller dans le grenier une chandelle à la main : imprudence qui n’est que trop commune, et d’où résullent les plus grands malheurs et la ruine même de tout un village. Louise ne dit jamais à son mari un seul mot qui püt lui donner à entendre qu’elle fût instruite de la faute qu’il avait commise.

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