CHAPITRE VII
Pendant un à deux mois après la mort de Mathurin, Antoine, dont le cœur n’était point gâté, et qui était d'autant plus triste qu’il sentait que son imprudence était la cause de la mort de son beau-père, parut avoir un peu plus d’égards pour Louise, si digne de son estime, et qu’il avait jusquelà rendue si malheureuse en tant de manières; mais ensuite on le vit de nouveau se porter à bien des excès. Devenu maître de tout le bien, il se passait peu de semaines qu’il n’allât au moins le
dimanche perdre la journée entière dans le cabaret. Alors sa pauvre femme avait le chagrin de le voir non-seulement offenser Dieu et dépenser beau- Coup d'argent, mais encore ne rentrer chez lui que pour s’y livrer à la violence de son caractère, jusqu'à la battre avec fureur, quoiqu’elle ne lui dît pas un seul mot. Geneviève était la seule dans tout le village à qui Louise eût confié ses peines. Devant toutes les autres personnes Louise prenait la défense de son mari avec tant de zèle, qu'à moins de bien connaître son caractère, on l'aurait cru tout occupé à faire le bonheur de sa femme. Les soins de Louise étsient inutiles; Antoine ne se cachait pas, et ses emportements étaient si fréquents, qu'on ne pouvait guère lui rendre visite deux ou trois fois sans avoir la douleur d’en être témoin.
Un jour une des cousines de Louise s’en plaignit à Antoine lui-même, et Antoine convint de ses torts. « Oui, dit-il, vous avez bien raison; je ne crois pas qu’il y ait dans le monde une femme plus douce et plus patiente; mais que voulez-vous ? je n’en suis pas maître, la vivacité m'emporte, et il est des moments où je ne sais ce que je fais. — Passe encore pour les paroles, reprit la cousine ; mais battre sa femme! et une femme comme cellela! — Ah! je me corrigerai, je l’espère, répondit Antoine tout altendri. Oui, je vous promets de mieux te conduire envers elle; car, tenez, malgré tout ce que je lui ai fait souffrir jusqu’à présent, franchement je l’aime de tout mon cœur; elle est si brave femme, et elle élève si bien ses enfants! Ah! ceux-là, je vous en réponds, la dédommageront de toutes ses peines; et malgré les
vilains exemples que je leur donne, et dont ma Louise se plaint quelquefois avec tant de raison, je gagerais bien six francs contre un liard que ces petits marmousets vaudront cent fois mieux que leur père. »
Antoine se mit à rire en disant ces mots : il aurait dû plutôt verser des larmes sur les scandales qu’il donnait à ses enfants. On entend tous les jours les parents se plaindre de la corruption si prématurée de leurs pauvres enfants. « À douze ans, disent-ils, ils en savent plus qu’on n’en savait autrefois à vingt ans. » Hélas! n'est-ce pas ordinairement la faute de leurs pères et mères, qui, sous prétexte que ce sont des enfants, ne se gênent pas devant eux, et ‘par là ne tardent pas à les rendre aussi libertins qu’ils le sont eux-mêmes? Que la conäuite de Louise était différente de celle d’Antoine! on n'aurait pas pu trouver dans tout le pays une mère qui prit plus de soins d’inspirer à ses enfants, dès l’âge le plus tendre, la crainte de Dieu, l’amour de la vertu, l'horreur du péché; elle était surtout de la plus grande exactitude pour qu'ils ne trouvassent rien, soit dans la maison, soit ailleurs, qui pût faire sur eux une funeste impression et ternir le moins du monde l'éclat de leur innocence.
Antoine avait donc bien raison de s’en rapporter à sa femme sur l’article de l'éducation; elle s’y était toujours appliquée avec un zèle infatigable, et déjà elle avait la consolation de voir les. heureux effets de ses soins. La petite Charlotte, quoiqu’elle eût à peine huit ans, lisait à merveille, savait tout le petit catéchisme d’un bout à l’autre, et montrait dans toute sa conduite une dé-
licatesse de conscience, un amour de la vertu , un zèle même pour sa perfection, qui annonçaient d'avance ce qu’elle devait devenir un jour. Elle passait toute la journée à l’école, où Louise la conduisait et d’où elle la ramenait elle-même, à moins que des occupations pressantes ne l’obligeassent à prier Geneviève de lui rendre ce petit service. Antoine , à qui il en coûtait trente sous par mois, aurait bien désiré ne pas faire cette dépense; mais Louise lui en avait si bien démontré l'utilité, qu’il lui fut comme impossible de n’y pas consentir. Charlotte ne revenait à la maison que vers sept heures après midi, c'était le moment où Antoine quittait le travail; on soupait ensuite, et après souper, Charlotte, en présence de ses parents, répétait à ses petits frères ce qu’elle avait appris du catéchisme. Antoine, qui dans certains moments était plus raisonnable, écoutait attentivement, et dans la suite il a assuré que sa fille lui avait enseigné plus de choses qu’il n’en avait jamais appris au sermon. Mais comme Charlotte était d’une extrême vivacité , il lui arrivait quelquefois de s’impatienter contre ses petits frères, quand ils ne voulaient pas faire attention à ce qu’elle leur disait, ou quand ils ne pouvaient pas le retenir, quoiqu’elle l’eût répété plusieurs fois.
Un jour la chose alla si loin, et Charlotte fut si peu maîtresse d'elle-même, qu’elle dit à un de ses frères, qui ne pensait qu’à s’amuser avec une bille qu'il faisait rouler, et après laquelle il courait : « Allons donc, petit drôle, veux-tu bien être plus attentif? » et à ces mots elle lui applique un soufllet qui le jette à terre et lui fait pousser des cris perçants. Elle était si en colère, qu'elle ne prit
pas même garde à l’imprudence qu'il y avait d’agir ainsi en présence de ses parents, qui ne manqueraient pas de l’en punir. « Que faites-vous, Charlotte? s’écrie Louise; mauvais cœur, n’avez -vous donc pas de honte de frapper de la sorte ce pauvre enfant? Allez, je ne vous reconnais plus pour ma fille; vous n'êtes que l'enfant du démon » Ces paroles firent la plus vive impression sur Charlotte, qui, déjà pénétrée de douleur de ce qu’elle venait de faire, n’avait pas attendu des reproches si mérités pour s’efforcer de relever son frère et de l’apaiser par les plus tendres caresses. Antoine et Louise, touchés jusqu'aux larmes de Ia naïveté de son repentir, n’eurent pas la force de lui faire d’autres reproches ; ils l’'embrassèrent tous les deux; et Charlotte, qui leur parlait encore de se confesser, y serait allée sur-le-champ, si l’on n’eût pas trouvé qu’il était trop tard. Le lendemain, dès qu’elle fut levée, elle pria instamment sa mère, sans laquelle elle ne sortait point, de la conduire à monsieur le curé, et se confessa avec beaucoup de larmes,
Ce petit événement fut une bonne lecon pour elle, et elle en profita si bien, qu’elle fut dans la suite un ange de douceur et de patience. Chaque jour, pour ainsi dire, ses parents l’aimaient davantage, parce que chaque jour elle faisait de nouveaux progrès dans la vertu. Elle avait demandé la permission de faire tous les soirs la prière en commun; elle la récitait doucement, d’une voix intelligible, et avec lant de recueillement et de dévotion, que souvent Antoine lui - même ne pouvait s'empêcher de verser des larmes de joie.
Cette même année, Louise éprouva deux pertes qui firent une plaie bien sensible à son cœur ma-
ternel. Le second de ses fils, âgé de six ans, et le troisième, âgé de quatre ans, lui furent enlevés tous les deux par la petite vérole, malgré tous les soins que leur tendre mère prit d’eux pendant leur maladie. Louise, quoique pénétrée de douleur, eut la force de consoler Antoine, que la mort de ses enfants avait jeté dans un excès de tristesse. « Ge sont, lui disait Louise, de petits anges qui prieront pour nous dans le ciel. Soumettons - nous de bon cœur à la volonté de Dieu : c’est un bon père; et quand il nous frappe, sa main est loujours conduite par son cœur. » (est ainsi que Louise trouvait dans la religion des consolations qui sont bien propres à faire supporter patiemment les peines les plus sensibles. |
Louise, privée de deux de ses enfants, redcubla, s’il'était possible, d’attachement et de soins pour ceux qui lui restaient. Charlotte continuait à devenir toujours plus sage et plus aimable. Quand elle eut commencé sa onzième année, sa mère s'OCCupa de la préparer à sa première communion; elle ne devait la faire qu’à douze ans; mais Louise pensait que ce n’était pas trop d'une année d'avance pour se disposer à une action qui influe si puissamment sur notre salut. « Je le sais, mon enfant, lui disait souvent cette tendre mère; oui, vous êles assez bien instruite sur le sacrement de l'Eucharistie; vous savez là-dessus tout ce qu’il y à dans le catéchisme:; mais qu’il s’en faut bien que cela suilise! Ne devez-vous pas aussi prouver par votre conduite que vous êles pénétrée des sentiments que doivent vous inspirer ces vérités saintes; que Vous sentez toute la grandeur de ce sacrement adorable; que vous désirez obtenir de Dieu toutes les grâces dont
vous avez besoin pour le bien recevoir, et que vous avez horreur du sacrilége épouvantable que commettent ceux qui ont le malheur de faire descendre Jésus-Christ dans un cœur où règne le péché mortel? Ah! mon enfant, vous n'ignorez pas quelle est la tendresse que j'ai pour vous; mais j'aimerais mieux mille fois vous voir morte à mes pieds, que de vous savoir capable de profaner jamais un sacrement aussi auguste. »
Charlotte était assez raisonnable pour penser tout comme sa mère; et quoiqu’elle désirât beaucoup avoir le bonheur de recevoir son Dieu, elle attendit avec patience que le curé lui fixât le temps où il jugerait à propos de Padmettre à la première communion, et elle se contenta de lui témoigner son désir sans l’importuner là-dessus. Mais le pasteur, qui n’avait qu’à se louer de sa bonne conduite, lui ayant dit de se préparer pour l’année suivante, à mesure qu’approchait le terme tant souhaité, l’on voyait sa ferveur augmenter sensiblement; elle était encore plus appliquée à l’étude, plus recueillie dans la prière, et plus exacte à remplir tous ses devoirs. La veille de sa première communion, après avoir terminé une confession générale qu’elle avait faite avec le plus grand soin et le plus touchant repentir, elle vint fondant en pleurs se jeter aux pieds d'Antoine et de Louise, leur demanda pardon de toutes ses désobéissances, et les conjura de prier le bon Dieu pour elle, afin qu'il lui pardonnât toutes les fautes qu’elle avait eu jusque-là le malheur, de commettre; en même temps elle leur promit de ne plus leur donner, autant qu’il lui serait possible, aucun sujet de mécontentement, et elle leur demanda à l’un et à l’autre leur béné-
diction. Tout cela n’était point pour elle une vaine cérémonie; les sentiments que sa bouche exprimait étaient tous au fond de son cœur; et ses parents, qui en étaient bien persuadés, éprouvaient un attendrissement qu’on ne saurait peindre, etse sentaient au comble de leur joie.
Le lendemain elle s’approcha de la sainte table avec une piété, une ferveur, un recueillement qui firent verser des larmes délicieuses, non - seulement à Antoine et à Louise, mais encore à tous les assistants, et surtout à ses compagnes. Quand elle posséda Jésus-Christ dans son cœur, elle demeura longtemps à genoux au pied de l'autel, les yeux baissés, les mains jointes, le corps immobile. On eût dit que c'était un ange descendu du ciel pour adorer le très-saint Sacrement. La manière dont elle se conduisit dans la suite, la tendre et solide piété qu’elle fit éclater durant tout le cours de sa vie, furent le fruit des grâces abondantes qu’elle reçut en ce jour mémorable. Plus elle avançait en âge, plus aussi elle avançait en vertu. Elle avait beaucoup d’attraits pour la mortification, et l’on aurait eu lieu de craindre de sa part de pieux excès, si elle n’eût pas été aussi obéissante à son confesseur que zélée pour plaire à son Dieu. Sa promenade la plus agréable était d'aller, tantôt avec Louise, tantôt avec Geneviève, visiter les malades et les secourir. L’obéissance était sa vertu favorite. La volonté de Louise et d'Antoine était respectable à ses yeux comme la volonté de Dieu même; ils n'avaient qu’à dire un seul mot pour être obéis sur-le-champ, et jamais elle ne fit entendre une parole de murmure.
Elle ne sortait jamais de la maison sans avoir
82 LA PIEUSE PAYSANNE. x
obtenu la permission de sa mère. Un jour qu’elle éprouvait un très-violent mal de tête, elle espérait en être soulagée si elle prenait un peu Pair; mais elle ne voulait pas dire ce qu’elle souffrait, de peur d'inquiéter ses parents. « Maman, dit-elle, voulez-vous me permettre d’aller voir Geneviève un. petit instant? — J'ai besoin, lui répondit Louise, de sortir moi-même, et vous garderez la maison pendant ce temps-là. » Charlotte n’en dit pas davantage. Un peu après la sortie de Louise, une de ses voisines vint la voir, et trouvant Charlotte les larmes aux yeux : « Qu’avez-vous? lui dit-elle; qu’est-il arrivé? — Rien du tout, répondit Charlotte, mais la tête me fait bien du mal. — Allez faire un tour, lui dit cette femme, vous vous en trouverez bien, j'en réponds. — Oh! non, répondit Charlotte, je ne puis pas sortir; maman m'a recommandé de rester ici pendant son absence. — Convenez, ma chère, lui dit la voisine, que quelquefois les parents sont bien sévères et bien injustes; ils... — Ah! reprit vivement Charlotte, vous voyez bien que ma pauvre mère n’a pas tort du tout, Si je lui avais dit: J’ai mal à la tête, elle m'aurait laissée sortir; mais au reste, à vous parler franchement, il ne nous est jamais permis de murmurer contre nos père et mère, sous prétexte qu'ils ne veulent pas faire ce que nous voulons. Dans le cas présent , il est bien clair que je n’ai rien à dire; mais quand bien même il me semblerait que mes parents n’auraient pas raison de me refuser {elle ou telle chose, je me garderais bien de m’en plaindre: ils ont plus d’expérience que moi, ils savent mieux que moi ce qui me convient, et peuvent voir de grands inconvénients dans des choses qui me paraissent aller
toutes seules. De quoi donc me plaindrais-je? ne suis-je pas bien sûre de leur amitié pour moi? et d’ailleurs le bon Dieu ne défend-il pas aux enfants, sous les plus terribles menaces, de murmurer jamais contre leurs parents ? »
Charlotte en aurait dit davantage sur ce sujet; mais le feu avec lequel elle aväit parlé augmentant encore son mal de tête, elle pria la voisine de la laisser seule. Au bout d’une heure elle se trouva mieux , et lorsque sa mère rentra, elle sut si bien cacher ce qu'elle souffrait encore, que Louise ne se douta de rien. Elle eut même à essuyer des reproches assez sévères sur une chose que Louise venait d'apprendre. « Ma fille, lui dit-elle, est-il vrai qu’hier, que je n'ai pu vous mener avec moi à la messe, vous en ayez profité pour vous placer à la porte de l’église au milieu de toutes les étourdies qui y donnent toujours de si grands scandales? — Oui, maman, répondit Charlotte, cela est vrai; mais je ne m'y suis mise que faute de pouvoir me placer ailleurs, parce que l'église était trop pleine, et encore n’y suis-je pas restée tout le temps; j'ai été si indignée de la manière indécente dont on s’y comportait, que j'ai mieux aimé men aller et me placer dans an coin du cimetière pour y être tranquille, » C'était bien la première fois que Louise avait à faire à sa fille un semblable reproche, et elle fut très - satisfaite de voir qu’il était mal fondé. Mais combien le pasteur de cette paroisse devait -il être afligé, quand , malgré les avertissements qu’il ne se lassail pas de donner, il remarquait, tous les dimanches, qu’une troupe de filles mondaines se rassemblaient dans le fond de l’église tout près de la porte, et là, au lieu d’être attentives à l'office
divin, ne cessaient de babiller ensemble, et de regarder de tous côtés! C’est ainsi qu’elles n’allaient dans le temple du Dieu vivant que pour l’offenser. Grâce à la persévérance du curé d’Ormoy, ce désordre eut enfin un terme. Il ordonna que les femmes se placeraient dans la partie de la nef la plus près da chœur, et que les hommes entreraient dans le chœur ou demeureraient vers la porte : à force de zèle et de patience il parvint à être obéi. Ÿ
Un jour Charlotte s’avisa de faire à sa mère quelque mauvais rapport. Il s'agissait d’une de leurs voisines, et c'était une autre voisine qui était venue tout exprès pour le lui apprendre. « Charlotte, répondit Louise, cela ne vous regarde pas; je n’entends pas qu’une autre fois vous veniez me faire de pareils récits; je vous défends même de les écouter. »
Cet esprit de douceur et de charité faisait chérir Louise dans tout le village; d’un autre côté, les soins assidus qu’elle prenait pour bien élever ses enfants lui procuraient les plus douces consolations ; elle eût été la plus heureuse de toutes les femmes sans les chagrins que lui donnait Antoine, qui, bien loin de se corriger de ses anciens défauts, devenait, au contraire, de jour en jour d’une humeur plus insupportable.
Une année où la grêle avait ravagé toute la campagne, Antoine n'avait presque rien retiré de son petit domaine. Il est aisé de concevoir combien celte perte l’afligea; mais ce qu'on ne saurait comprendre, c’est qu’elle ne lui fit rien diminuer de ses folles dépenses; à l'argent qu’on lui voyait dépenser, surtout au cabaret, on aurait pu croire
qu’Antoine avait fait très-bonne récolte, et qu’il n’avait jamais été plus riche. En effet, l'argent ne lui manquait pas: mais aussi par quels moyens? Après qu’il eut vendu tout ce qui lui restait de blé, de vin et de légumes, on vit s’en aller pièce à pièce tous les meubles de la maison. En vain Louise vou- Jut s’y opposer : les prières, les pleurs, les caresses, tout fut inutile; elle n’en retira d'autre fruit que de s’entendre reprocher qu’elle gardait pour elle tout le produit du travail de ses mains. Hélas! c’était son unique ressource pour nourrir ses pauvres enfants ; mais comme un si faible secours était sou— vent insuffisant, elle avait la douleur de les voir autour d'elle tremblants de froid et pouvant à peine se soutenir, lui demander du pain et des habits ; et cette tendre mère, qui souffrait plus de leurs maux que des siens, arrosait leurs joues de ses larmes. Dans une si accablante situation , loin d’éclater en murmures contre la Providence , Louise ne demandait à Dieu que le courage de supporter constamment de si rudes épreuves, et le bonheur de voir enfin son mari mener une vie plus chrétienne. Elle s’adressait aussi à la sainte Vierge, en qui elle avait la plus tendre confiance, et réclamait avec larmes sa puissante protection. Une prière si fervente et qu’elle répétait plusieurs fois le jour devait être enfin exaucée,
Antoine paraissait un peu plus touché des attentions continuelles que sa femme avait pour lui; il écoutait un peu mieux ses conseils; il buvait un peu moins et travaillait un peu plus. Depuis plusieurs dimanches il avait refusé toutes les parties de jeu qu’on lui proposait, et il allait, le soir après l'office, faire un tour de promenade avec sa femme
et ses enfants. « Cela coûte moins cher, disait -il, et je suis plus content en allant me coucher. » €'était surtout alors que Louise savait profiter de toutes les occasions pour lui parler de son salut. Sa conversation avait quelque chose de si doux et qui iuspirait tellement l’amour de la vertu, qu’une fois Antoine, tout transporté, ne put s'empêcher de dire : « Que tu es heureuse, ma fenime, de penser ainsi! Tiens, je ne suis qu'un brutal, un ivrogae, un vrai vaurien,; mais je donnerais tout au monde pour te ressembler, » Louise ne répondit rien à ce discours inaltemdu; mais Antoine vit couler ses larmes. « Eh! qu’as-tu donc, mon amie? lui dit-il: qu'as-ta qui t’affige ? — Ah!-mon ami, mon cher ami, lui répondit Louise, je pleure de joie. J'espère, ajouta-t-elle, que tu te convertiras, et nous serons heureux l’un et Pautre. Car, franchement, {u conviendras que jusqu'à ce jour tu n'as point connu le bonheur : on cherche bien à s'élourdir ; on s'amuse; on veut se persuader qu'on est bien heureux; mais la conscience est toujours là (et en disant ces mots elle lui mettait la main sur le cœur). Mais ne songeons au passé que pour mieux faire à lPavenir ; allons, mon bon ami, plus de retard; mettons la main à l'œuvre; avec la grâce du bon Dieu et un peu de courage de notre côté, une bonne conversion est plus facile qu'on ne pense. » Ils étaient déjà rentrés dans Ormoy; et Antoine, qui craigrait qu'on ne les entendit, se contenta de lui répondre en lui serrant la main: « Prie le bon Dieu pour moi, et dans peu j'espère que tu seras contente. » Ils gardèrent le silence jusqu’à la maison; le peu que sa femme venait de lui dire avee tout le feu que communiquent un saint
zèle et la plus sincère amitié, lui donna beaucoup à penser, el ne tarda pas à lui devenir bien salutaire. Mais c’est à la sainte Vierge qu’Antoine dut sa parfaite conversion. Voici comment la chose se passa. |
Louise, pleine de confiance en celle qui est le refuge des pécheurs, obtint d'Antoine qu’il commencerait dès le lendemain une neuvaine en honneur de la Mère de Dieu. Il ne tarda pas à en ressentir les effets. Tous les jours ses dispositions devenaient meilleures. Louise cependant n'était pas sans crainte; elle savaitsque les premiers désirs de conversion s’évanouissent souvent. C’est pourquoi elle redoublait ses prières à la sainte Vierge. Le dernier jour de la neuvaine, comme elle revenait de l’église après avoir prié avec ferveur, elle trouva Antoine à genoux au pied l’une image de la sainte Vierge. Quand il entendit entrer Louise, il se leva, et lui dit, les larmes aux yeux : « Cette fois je veux tout de bon me convertir. On va commencer une mission à une lieue d'ici dans le village de Marolles. Je veux y assister tous les jours. Il faudra que j'interrompe pendant tout ce temps les travaux de la campagne; mais mon salut est ma plus importante affaire. » Louise sauta au cou de son mari avec un transport de joie, et en bénissant lasainte Vierge, qui lui avait inspiré celte bonne réselution. Elle le fortifia dans le projet qu’il avait formé, et lui promit de garder la maison, et de faire si bien, que presque rien ne souffrirait du temps qu’il donnerait à la mission.
Cette mission eut tous les heureux effets que Louise en espérait. À peine Antoine eut-il assisté à quatre ou cinq sermons qu'on vit en lui les sen-
timents de la contrition la plus vive. Le souvenir de ses anciens désordres, l’idée des châtiments terribles d’un Dieu irrité, les remords de sa conscience, tout cela pendant la nuit le pressait au point qu’à peine pouvait-il dormir un quart d'heure, Et tout à coup il s’écriait : « Seigneur, ayez pitié de moi, ne me traitez pas selon la rigueur de votre justice ; pardon, mon Dieu, pardon; je veux mieux vivre désormais; je veux dès maintenant faire pénitence. » Ces paroles et autres semblables qu’il avait entendu dire au prédicateur, il ne se lassait point de les répéter, et sa prière était accompagnée de ces larmes amères du repentir qui sont toutes-puissantes sur le cœur d’un Dieu infiniment bon.
Le troisième jour de la retraite, le sujet du discours et de la méditation était le jugement derpier; le prédicateur l'avait peint avec les couleurs les plus vives. Antoine en était si épouvanté, que, les exercices finis, il ne sortit point de l’église, mais alla se jeter au pied de l'autel. « C’en est fait, Ô mon Dieu! dit-il d’une voix entrecoupée de sanglots, je veux enfin me convertir; mais en ai-je encore le temps? puis-je encore espérer que vous recevrez un si grand pécheur? Ah! si je pouvais du moins mourir de douleur de vous avoir tant offensé! » À ces mots il entend du bruit, il se retourne. C'était le saint missionnaire, qui sortait de la sacristie, où il venait de dire son oflice. Antoine, qui le reconnaît, se précipite à ses genoux. « Mon père, ayez pitié de moi; vous voyez devant vous un malheureux, un scélérat, un monstre couvert de crimes. Daignez w’entendre; je ne sortirai point d’ici que vous ne m’ayez confessé; il me semble voir l’enfer qui s’ouvre pour m’engloutir, Ah! mon
père, je vous eu conjure, confessez-moi au plus tôt, — Oui, très-volontiers, mon ami, répondit le missionnaire, touché jusqu'aux larmes du repentir de ce pauvre homme; mais calmez-vous un peu:
Dieu est bon, et il ne perdra jamais ceux qui reviennent à lui du fond du cœur. » Antoine se confessa donc, mais avec de si vifs sentiments de contrition, que plusieurs fois l'excès de sa douleur étouffa sa voix et l’obligea de s’interrompre. À peine eut-il fini de parler, qu’il se sentit comme dégagé d’un fardeau immense, et les consolantes exhortations de son confesseur répandirent dans son cœur une joie si douce, que, de retour à la maison, il avoua n’avoir jamais connu de sa vie un bonheur comparable à celui qu’il venait de goûter aux pieds du saint prêtre.
À cette nouvelle, quels furent les transports de Louise, qui l’attendait depuis une heure avec beaucoup d'inquiétude, et ne savait à quoi attribuer son retard ! Antoine lui demanda pardon de tout ce qu’il lui avait fait souffrir jusque-là, et la présence de ses enfants ne put l'empêcher de lui dire combien il était aflligé et confus de l'avoir tourmentée depuis si longtemps. « Ah! tout est oublié, cher ami, répondit Louise; Ô mon Dieu, que je suis heureuse, et que vos miséricordes sont grandes! »
Cette conversion si prompte n’en fut pas moins solide. Antoine retourna plusieurs fois trouver son confesseur pour achever sa confession, car la première fois il n’avait pas eu le temps d’entrer dans le détail de toutes ses fautes. Il se corrigea si bien, qu'après avoir été jusqu'alors le scandale de la paroisse, il en devint le modèle. Ge n’était plus le même homme. Conduite, sentiments, caractère,
tout était changé; plus d’emportements, plus de jeux, plus de folles dépenses. Il n'aurait pas voulu, à moins d’une nécessité indispensable, mettre seulement le pied dans un cabaret. S'il croyait devoir offrir à un ami une bouteille de vin, on l’envoyait chercher, et elle se puvait chez lui. /
Tout cela cependant ne suffisait pas encore. Un jour qu’'Antoine était allé continuer sa confession, il rentra le soir chez lui plus triste. Louise, étonnée, lui demande quelle peut être la c:use de son chagrin. « Ab! ma chère amie, lui répond Antoine, je vais te dire mot pour mot la conversation que je viers d’avoir avec mon confesseur. « — Mon en- « fant, m'a-t-il dit avec une extrême douceur, si « vous avez fait du tort.à votre prochain, il faut « absolument réparer tout le dommage ; sans quoi « point de salut, — Mais, mon père, lui ai-je dit, « je n'ai jamais, grâce à Dieu, rien pris à per- « sonne. — Dieu en soit béni, mon enfant, reprit « ce bon père; mais approfondissons bien les « choses, et voyons si vous n’auriez rien à vous « reprocher, Quand vous avez travaillé en journée, « avez-vous toujours travaillé autant que vous le « deviez? — Oh! pas toujours, mon père, il s’en « faut bien. — Et ne vous est-il jamais arrivé, en « travaillant, de gâter quelque chose par négli- « gence ou par défaut d'attention? — Ah! mon « père, plus d’une fois. — N’'avez-vous pas vendu « vos denrées le plus cher possible et acheté celles « des autres le meilleur marché que vous avez pu, « sans considérer leur valeur réelle, et profitant « de l’ignorance des vendeurs ou des acheteurs, « et même tàchant de les enivrer? — Hélas! mon « père, je l’ai fait plusieurs fois, — Et quand par
« méprise on vous mettait plus d'argent dans la « main qu'on n’était convenu de vous en donner? « — Assez souvent j'ai remis le surplus; mals « quelquefois aussi je gardais tout. — Voila bien « des restitutions qu’il faut faire, » reprit alors mon confesseur. — C’est, dit Antoine à Louise, la situation où je me trouve. Toutes ces reslilutions vont me coûter bien de l'argent, mais aussi j'aurai en mourant la consolation de ne point laisser de bien mal acquis, » Louise loua beaucoup ses bonnes résolutions, Antoine fit ces restitutions secrèlement, pour pe pas nuire à sa réputation, et c’est en quoi son confesseur lui avait prescrit d’user de prudence. Mais, du reste, le respect humain ne mit aucun obstacle à la conversion d'Antoine. Loin de rougir de paraître chrétien, il ne laissait échapper aucune occasion de réparer ses anciens SCandales et de rendre à la religion l hommage le plus solennel, Il reçut l’absolution à la fin de la mission, et communia avec une ferveur extraordinaire.