CHAPITRE VIII
Antoine, pour réparer le temps qu’il avait perdu autrefois, travaillait sans relâche du matin au soir. Un jour il demeura exposé près d’une heure à une pluie très-froide, sans vouloir se mettre à l'abri ni interrompre un instant son ouvrage, malgré les
sollicitations que vint lui faire Bastien, qui avait plus d'expérience et de sagesse que lui. Il eut le même soir un violent accès de fièvre, qui dura trente-six heures. S’il eût fait appeler tout de suite le médecin, sa santé aurait été rétablie au bout de quatre jours; mais il résista constamment aux désirs de Louise, qui le pressait de prendre ce parti. « Il ne voulait pas, disait-il, faire de dépenses, » ajoutant que la patience, du repos et des ménagements sufliraient pour le guérir. Qu’arriva-t-11? Sa maladie fit sans cesse de nouveaux progrès, et elle devint bientôt assez grave pour que Louise se crût obligée de faire venir pour lui le meilleur médecin d'Étampes. Celui-ci assura que la maladie n’aurait point de suites fàâcheuses, et qu’à l’aide du régime qu’il allait prescrire, ce serait l'affaire de huit jours au plus. Il s’agissait de ne rien prendre pendant tout ce temps-là, qu’un peu de bouillon gras et beaucoup de tisane, Antoine s’imagina qu’il y aurait de quoi le faire mourir d’inanition , et il voulut absolument qu’on lui fit dès le second jour une rôtie au vin et au sucre. Il profita, pour la faire, du temps où sa femme était absente; mais à peine eut-il mangé sa rôtie, que la fièvre le repritavec une violence qui en moins d’une heure le jeta dans le délire. Louise, versant des torrents de larmes, demanda au Dieu des miséricordes qu’il daignât laisser à Antoine le temps de se bien confesser, et de recevoir avec les dispositions nécessaires les derniers sacrements de l’Église. Sa prière fut exaucée : peu à peu le délire cessa; et dès qu’Antoine eut repris ses sens, sa première parole fut de demander son confesseur. Le curé, qui était au pied de son lit, s’approcha au même instant, fit sortir tout le monde,
et eut la consolation de voir le malade s’accuser, avec le plus sincère repentir, de tous les péchés de sa vie. Antoine n’entra pas, à la vérité, dans un grand détail, il n’en aurait point eu la force; mais ce détail n’était pas nécessaire ; il n’y avait que peu de mois qu’il avait terminé sa confession générale.
Le même jour le curé lui apporta le saint viatique, et lui ayant demandé encore, avant de lui donner la sainte communion, s’il n’avait rien qui lui fit de la peine : « Vous m'avez dit bien des fois, Monsieur, que Dieu aura pitié d'un pauvre pécheur qui déteste sincèrement ses fautes... Je vais donc le recevoir avec confiance; » et la vue de son Sauveur lui donnant des forces, il dit d’une voix plus haute à tous les assistants dont sa chambre était remplie : « O mes amis! c’est de tout mon cœur que je vous demande pardon de tant de scandales que j'ai donnés; priez Dieu de me faire miséricorde, » Puis cherchant des yeux l’infortunée Louise, qui se tenait dans un coin de la chambre, abimée dans la plus profonde douleur : « O ma bonne amie! c’est à toi surtout que je dois demander pardon de tout ce que je t'ai fait souffrir. Je ne méritais pas une femme si vertueuse. O mes enfants! et vous aussi, il faut que je vous demande pardon. »
A ces mots, le curé, qui s’apercevait de la fatigue que lui causaient les efforts qu’il faisait pour parler, l’avertit qu’il ne devait pas s’épuiser ainsi, et, après un moment de silence, il lui fit la plus touchante exhortation, et lui donna le saint viatique, qu’il reçut avec les transports d’une foi si vive et d’un amour si ardent, qu’à ce spectacle toute l'assemblée fondit en larmes. Vers les huit heures
du soir il se trouva beaucoup plus mal; on lui administra l’extrême-onction; trois quarts d’heure après on pensa qu’il était temps de faire au pied de son lit les prières des agonisants; et tandis qu’on les récitait, il expira dans les bras de Louise, qui ne l'avait pas quitté un instant pendant toute la journée; car, nalgré la douleur dont elle se sentait pénétrée, elle avait eu le courage de lPexhorter sans cesse à souffrir patiemment et à remettre avec résignation son âme entre les mains de Dieu.
Louise, privée à l’âge de quarante-deux ans d’un mari qu’elle chérissait, trouva dans son état de veuve un puissant motif de travailler de plus en plus à s’avancer dans la perfection. Elle commença par régler avec le plus grand soin ses affaires domestiques, dans l'intérêt de ses enfants, unique objet de sa sollicitude. De quatre enfants qu’elle avait eus il ne lui en restait que deux, Charlotte, qui était l’aînée, et Robert, le plus jeune.
Celui-ci n’était point d’âge encore à faire valoir le bien par lui-même; c’est pourquoi il fallut l’affermer à un bon laboureur d’Ormoy, qui promit, pour prix de la ferme, cent écus de rente. Cette somme était bien modique; mais à force de travail et d’économie, Louise put pourvoir à tout. Charlatte avait déjà dix-huit ans, et Robert douze; et, grâce à l'excellente éducation qu’elle leur avait donnée, ils craignaient de faire la moindre. chose qui fût capable de lui déplaire, et ils lui étaient aussi soumis que s'ils n’avaient eu l’un et l’autre que huit ans. C'élait en parlant toujours raison à ses deux enfants et en se montrant leur meilleure amie, que Louise était parvenue, non-seulement à s’en faire aimer, mais aussi à s’en faire obéir en tout.
Quoique Robert fût un bon fils, Louise lui préférait un peu sa fille Charlotte, qui était un ange de piété; mais cette sorte de prédilection, qui au reste n’était que juste, elle savait si bien la cacher, que ses deux enfants ne s’en aperçurent jamais. C’est que Louise connaissait combien de maux entraînent dans les familles les préférences marquées : aussi la voyäit-on constamment s’épuiser de fatigues pour ne laisser manquer de rien Robert aussi bien que Charlotte.
Les travaux continuels de Louisenel’empéêchaient pas de s’acquitter avec exactitude de tous les exercices de piété qu’elle s'était prescrits depuis longtemps; elle trouvait surtout une satisfaction bien douce à rendre visite aux pauvres malades pour les consoler, les encourager et les secourir autant qu’il lui était possible; et, à moins des plus pressantes occupations, quand on leur portait le saint viatique elle accompagnait avec la plus tendre dévotion le prêtre qui allait leur rendre ce dernier devoir, le plus précieux de la vie. Mais les consolations intérieures que lui donnait une coutume si pieuse et si charitable étaient bien souvent mêlées d'amertume. Elle ne pouvait voir qu'avec la plus vive douleur l’état de malpropreté dégoûtante où se trouvaient la plupart deschaumières dans le moment même où le Dieu du ciel devait y faire son entrée,
Charlotte se conduisait ordinairement d’une ma-: nière si édifiante, que Louise n'avait presque jamais rien à lui reprocher, loin d’être obligée de la punir. Mais un jour qu’elle avait eu la faiblesse de soutenir un léger mensonge pendant quelque temps, il lui fallut subir sa punition dans toute son étendue. En vain Geneviève et bien d’autres, en vain le curé
même, demandèrent grâce pour elle, Louise ne se laissa point fléchir. « Quand je l’ai interrogée, ditelle, je lui ai dit que si elle mentait je la punirais; elle a menti, je lui tiendrai parole, Elle sait bien que je ne menace pas souvent, mais que quand je menace c’est tout de bon. » Le curé ne put qu'admirer la sage fermeté de cette bonne mère, et blâma, dans le fond de son cœur, la faiblesse de tant de parents qui font à chaque instant les meuaces les plus terribles, et n’en viennent jamais à l’exécution : d’où il arrive que leurs enfants ne regardent plus que comme de vaines paroles toutes les réprimandes qui leur sont faites.
Ce n’est pas néanmoins que Louise traitât sa fille comme un enfant; elle la regardait, au contraire, comme sa meilleure amie, n’avait rien de caché pour elle, et ne la conduisait que par la raison. Charlotte, par sa piété, sa discrétion, sa sagesse, se montrait digne de cette confiance. À peine avaitelle seize ans, que plusieurs jeunes gens, charmés de sa vertu et de son heureux caractère, la demandèrent en mariage. Quelques-uns étaient à l'aise, et offraient un établissement bien plus avantageux que la fortune à laquelle Gharlotte pouvait prétendre n’aurait permis de l’espérer. Mais elle refusa constamment tous les partis. « Je ne veux point me marier, disait-elle souvent à sa mère; je veux rester fille; cet état est plus parfait. Jésus-Christ sera mon époux; je ne veux plus vivre que pour lui. » Louise engagea sa fille à bien réfléchir là-dessus avant de prendre une dernière détermination. Elle lui dit de consulter son confesseur, d'employer une année entière à prier Dieu de l’éclairer sur le choix d'un état de vie; et Gharlotte, après ce terme,
ayant déclaré de nouveau qu’elle se sentait plus que jamais affermie dans la résolution qu’elle avait prise dès son enfance, Louise, transportée de joie de voir que le Seigneur appelait sa fille à un état si parfait, embrassa tendrement Charlotte, et lui dit : « O mon enfant, sois fidèle à la grâce, et tu trouveras dans la piété des douceurs vraiment ineffables.»
Charlotte les goûtait déjà depuis bien longtemps : mais Dieu, qui voulait de plus en plus la purifier, lafit passer par de rudes épreuves. La paix de son cœur fut troublée par des inquiétudes et des scrupules. Dès que le curé s’aperçut que Charlotte, auparavant si éclairée, regardait comme de grands crimes des distractions involentaires, ou de mauvaises pensées rejetées avec horreur, il lui recommanda la confiance en Dieu, et lui prescrivit d’obéir aveuglément à tout ce que Louise et Geneviève lui diraient. Charlotte fut fidèle à tous les avis de son confesseur; et au bout de deux mois, Dieu bénissant ses efforts et surtout sa soumission, tous ses scrupules furent passés.