APPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES
Il est tout naturel de penser que le jaborandi, avec ses propriétés physiologiques , doit être une arme sûre et infaillible aux mains du médecin. Tout individu qui prend ce médicament ou son alcaloïde, crache et sue; il est rare qu’il y ait une exception à cette règle. Aussi l’on conçoit parfaitement l’enthousiasme du début et l’emploi général qui en a été fait. Malheureusement, les résultats thérapeutiques n’ont pas toujours répondu à l’attente. Nous ne sommes donc pas surpris du discrédit absolu dans lequel il est tombé. Autant on en était engoué au début, autant on le délaissa plus tard. Au bout d’un certain temps, on reprit, mais avec moins de fougue et plus de discernement, l’étude de ce médicament. Les oculistes, les premiers, ont essayé de le réhabiliter; puis, peu à peu, il est rentré dans le domaine de la clinique, où il ne guérit pas tout le monde et toutes les maladies, mais où il est appelé à rendre des services, pourvu qu’on sache l’appliquer à propos, et qu’on ne veuille pas en faire une panacée.
Nous l’étudierons d’abord rapidement , d’une façon générale , comme sialagogue , comme sudorifique , comme spoliateur et alexitère ; enfin , nous le considérerons dans son emploi à propos de quelques maladies, avec obser\fations à l’appui : 1“ Comme sialagogue, son usage est tout indiqué dans les états de sécheresse de la bouche avec soif vive : atropisme, intoxications diverses, paralysie faciale, embarras gastriques et fièvres ; diarrhées, lésions gastro-
intestinales, phlegmasies de la bouche et de la partie supérieure des voies digestives; diabète sucré et polyurie; il modifiera les stomatites, la diphthérie et l’engorgement des amygdales.
L’action hypercrinique sur les glandes du tube digestif lui assigne peut-être un rôle comme eupeptique ; en qualité de cholagogue il semble devoir réussir dans les cas de colique hépatique. Enfin dans l’asthme et la bronchite chronique, il rend des services, comme expectorant.
2° Sudorifique. — Dans les affections à frigore il est très utile, il fait souvent avorter le mal ; la pleurésie, la pneumonie au début, l’angine et surtout le rhumatisme articulaire aigu ; le chronique est quelquefois amélioré , mais la pilocarpine est contre-indiquée quand il y a complication cardiaque. Dans les maladies fébriles à peau sèche et brûlante, à température élevée, comme la fièvre typhoïde et les divers exanthèmes, on se trouve bien de l’emploi de ce sudorifique.
3° Sialagogue et sudorifique. — A ce titre, il doit être un alexitère puissant ; au Brésil, il est depuis longtemps employé contre les morsures des serpents venimeux. Il peut être très utile dans les empoisonnements par les virus et les venins : tels que ceux de la rage, de la syphilis, les morsures des serpents, des arachnides, des myriapodes et certaines intoxications animales (huitres, moules) ou végétales, par exemple l’atropine, mais ici pour des raisons particulières.
En outre, ses deux propriétés principales en font un spoliateur d’une certaine importance ; car nous avons vu que la salivation atteint 400 grammes environ et la sueur
de 3 à 500 grammes ; soit en moyenne 800 grammes de liquide soustraits très rapidement à l’organisme. D’où son indication dans les hydropisies et les œdèmes, quelle que soit leur origine, à condition qu’elle ne reconnaisse pas pour cause une alfection cardiaque. Enfin elle soulage le rein congestionné et diminue le fonctionnement de l’organe en combattant la polyurie et en enlevant à l’organisme une certaine somme de liquide, plus ou moins chargée de principes extractifs.
Il est encore une foule d’autres circonstances où la pilocarpine a rendu service; par exemple, dans les accouchements, contre la sueur des pieds, contre l’alopécie, le hoquet rebejle, etc.
DIPHTHÉRIE
Au mois d’octobre 1880, le D'’ Guttmann, de Cronstadt, [Heilmiltel gegen diphtherüis, Berlin. Kim Woch. 1880, N° 40) publia un intéressant, mémoire sur les bons effets de la pilocarpine dans la diphthérie. Une série de guérisons, dont la première remontait au mois d’avril 1879, survenues parfois dans des circonstances dont la gravité ne laissait aucune place à l’espérance, avait tellement convaincu l’auteur de l’efficacité de cet agent, qu’il en faisait un véritable spécifique contre la diphthérie. Des succès nombreux, sans un seul revers, appelèrent l’attention des médecins, et de nombreuses recherches furent faites pour vérifier ce que l’on appelait la méthode de Guttmann, bien que ce ne soit pas lui le premier qui ait employé la pilocarpine dans cette affection, comme le fait remarquer Zuber: Lehwers, de St-Pétersbourg, publiait le 30 octobre 1879,
les résultats obtenus chez des enfants, avec des injections sous-cutanées de ce médicament; M. Hardy [Rev. des sc. méd. 1878) cite un malade que Weber traita par la pilocarpine pour lé croup, cinq jours après une trachéotomie.
Cependant, Gultmann a vulgarisé la médication et en a précisé l’emploi en exposant les résultats obtenus. Il traite une série de 7 cas : il a 7 guérisons; puis, une autre de 66 cas , avec 66 succès ; notons que ce dernier groupe n’a pris que de la pilocarpine comme médicament.
Le diagnostic n’était pas douteux, dit l’auteur, car les observations ont été toutes recueillies avec le plus grand soin, et, souvent, les sources de la contagion ont pu être découvertes.
L’action a toujours été la même : la salivation était abondante et les fausses membranes se détachaient complètement, en même temps que disparaissaient les phénomènes inflammatoires ; en peu de temps, la muqueuse devenait humide, rose et tout à fait normale.
Dans tous les cas, l’action est prompte et l’état général en est heureusement influencé. « Dès le jour-même, dès » le lendemain , les enfants reviennent à eux , sont » souriants et demandent à manger et à boire. (Zuber). »
Dehio ( St-Petersburg medic. Woch. 1880) l’a employée dans 24 cas; il guérit ses 24 malades. Lax fut encore plus heureux par le nombre de ses succès. Neumeister (Deutsch. med. Woch. 1881 ) étudie avec le plus grand soin l’action de la pilocarpine dans 23 cas. Sur ces 23 enfants, 8 seulement salivent, bien qu’on ait été, chez les autres, aux doses maxima, et qu’on l’ait administrée nuit et jour, d’une façon ininterrompue. Il est vrai que les enfants sont, en général, très rebelles à l’action physiologique de ce médicament.
Weiss a traité 13 malades et a eu 4 morts ; il préfère, è la pilocarpine , l’acide salicjlique et le benzoate de soude. Alderi a six insuccès sur six cas. Lepidi Chioti, 3 cas, 3 succès.
Levvin [Journ. de Médecine de Paris, 1881) croit que la pilocarpine peut rendre des services, mais qu’elle est loin d’être un spécifique. Dénué conclut, d’après de nombreuses observations , que notre médicament peut être utile dans la laryngite catarrhale, le croup et la pneumonie catarliale, et qu’à la* suite d’un usage prolongé à la dose de 1 centigramme par jour, les contractions cardiaques deviennent moins énergiques et qu’il y a tendance au collapsus.
M. Lereboullet publie [Bull. Thérap. 1881 ) une observation longue et détaillée d’un cas de croup traité par la pilocarpine; il s’en est bien trouvé, mais il fait remarquer que si le sialagogue a été bien supporté dans le cours de la maladie, il en a été tout autrement lorsque la convale.scence a commencé ; avec des doses moins souvent répétées il a noté une tendance très accentuée au collapsus.
Presque tous les auteurs ont,reconnu que sousl influencc de la salivation, les fausses membranes sont éliminées beaucoup plus facilement, mais ne sont nullement dissoutes : il faut donc se mettre en garde contre l’enthousiasme de quelques médecins, mais écoutons ce qu’en pense M. Archambault dont on connaît l’expérience pour ce qui touche aux maladies des enfants. Lorsque les résultats venus de l’étranger ont fait croire un instant que la diphihérie ne tuerait plus, le médecin de l’Hôpital des Enfants s’est mis à l’œuvre et a expérimenté la pilocarpine dans un grand nombre de cas ; il a reconnu que les fausses
membranes sont, en etfet, détachées plus facilement, mais que l’état général en est malheureusement influencé, et il rejette presque complètement son emploi, si ce n’est, après la trachéotomie, quand les bronches s’envahissent. Nous croyons cette opinion un peu trop exclusive, en présence des nombreux succès que l’on compte aujourd’hui. Mais un fait vrai, c’est l’inconstance des effets sialagogues de la pilocarpine; la salivation est des plus capricieuses dans l’époque de son apparition et dans son abondance. De plus, les susceptibilités individuelles sont très variables ; chez un enfant, 0 gr. 02 produisent une salivation marquée quand, chez un autre, 0 gr. 05 n’amènent aucun effet physiologique.
Voici les inconvénients que l’on observe assez souvent et qui méritent d’être pris en considération ; malaises, nausées, vomissements, crampes, gastralgies résultant de l’irritation des premières voies digestives et de l’estomac ; vomissements fréquents combattus efficacement par le café noir. Enfin et surtout un colapsus plus ou moins grave contre lequel on donne de l’alcool et des vins généreux, lequel collapsus peut reconnaître comme cause l’influence dépressive de la pilocarpine sur le cœur.
En somme, la pilocarpine n’est pas un antidote du poison diphthéritique ; mais elle a une action mécanique par l’hypersécrétion des glandes salivaires et pharyngiennes; elle est utile dans beaucpup de cas, et surtout quand les fausses membranes occupent des parties inaccessibles aux moyens locaux, comme la trachée et les bronches. Mais contre le poison diphthéritique lui-même, malgré la diaphorèse abondante quelle provoque, son action paraît absolument inefficace ; au contraire, elle
serait plutôt dangereuse à cause du collapsus quelle détermine, soit par de la diarrhée ou des vomissemeuts, soit par son action sur le muscle cardiaque, soit pour tout autre raison qui nous échappe. ,
Mode d'emploi. — On administre la pilocarpine en potion, en lavement ou en injection hypodermique, sous la forme de chlorhydrate ou de nitrate.
Four les enfants, on donne souvent la formule suivante :
Chlorhyd. do pilocarpine
Pepsine
Acide chlorhydrique .
Eau distillée . . . .
2 gouttes 80 grammes
Une cuillerée à café toutes les heures.
Pour les adultes, on a une formule analogue :
Chlorh. de pilocarpine . . 0,03 à 0,05
Pepsine . 2 grammes
Acide chlorhydrique ... 3 gouttes
Eau distillée 240 gr.
Une cuillerée à bouche toutes les heures.
La condition sine qua non de réussite étant la salivation continue, il faut, de toute nécessité, donner le médicament d’une façon ininterrompue, nuit et jour.
Il va sans dire que la pilocarpine ne constitue pas tout le traitement; on donnera de la glace, intus et exira, du café, du bouillon, de l’eau froide ou plutôt glacée, sans oublier les stimulants.
Le lavement est indiqué lorsqu’il y a do l’intolérance gastrique manifeste, et l’injection hypodermique, dans le cas où l’on veut agir rapidement.
Bronchite aiguë. — Dans les bronchites aiguës, les résultats favorables sont incontestables et l’amélioration très rapide ; les râles vibrants prennent, après une ou deux sudations, le caractère humide; la toux, la dyspnée et les symptômes généraux s’amendent en peu de temps, ainsi qu’on peut le voir dans le mémoire de A. Robin (1875), les thèses de Pitois (1878), de Tauleigne (1880); et l’on peut avancer que, dans les diverses formes de bronchites, la pilocarpine et le jaborandi sont également indiqués. Dans la grippe, elle coupe parfois court aux symptômes par une ou deux administrations. (Gabier, Maillart).
Emphysème et asthme. — La pilocarpine, d’après Gubler, arrête les accès d’asthme ou les fait avorter, qu’ils soient idiopathiques, ou qu’ils surviennent à titre de complication chez des emphysémateux : elle les calme comme elle calme la dyspnée dans la bronchite aiguë. Elle réussit également dans les poussées de bronchite qui surviennent chez les vieux emphysémateux ; plus l’exacerbation est récente et brusque, plus on a chance de la faire disparaître, ou au moins de la modifier heureusement.
Nous trouvons plusieurs cas cités par Robin, où le jaborandi a arrêté les accès d’asthme ou empêché leur développement, lorsqu’il était donné dès qu’apparaissaient les premiers symptômes de dyspnée. D’autres fois, leur durée est beaucoup moindre et la dyspnée considérablement diminuée, dès que la sudation et la salivation sont établies ; bientôt les râles sibilants sont remplacés par de gros râles humides, et en une heure tout est fini. Mais il ne faut pas croire qu’il en soit toujours ainsi, et que
son action soit aussi prompte et aussi fidèle. M. Dujardin- Baumetz dans ses cliniques thérapeutiques, et Berkart (in British. medic. Journ. 1880) admettent que la pilocarpine à la dose de 1 cgr. est inférieure à la morphine comme effet prompt et rapide, mais elle est le moyen le plus puissant pour s’opposer à la congestion des bronches et à la formation des bouchons muqueux qui obstruent les voies aériennes.
OBSERVATION III.— (Personnelle).
Bronchite chronique et em'physème; accès d'asthme.
D..., A., âgé de 67 ans, entré le 13 septembre 1882.
Cet homme, il y a 8 ans, a travaillé dans une fabrique de céruse, a eu des coliques et de la constipation saturnines, sans autres phénomènes d’intoxication. A peu près vers cette époque, il contracte une bronchite, et depuis ce temps, il est oppressé et tousse, l’hiver principalement. La nuit, il éprouve plus de gène pour respirer, la respiration devient bruyante, longue et pénible ; la crise passée, il se trouve notablement mieux. Ces accès reviennent à peu près chaque soir. Tels sont les renseignements que fournit le malade sur ses antécédents.
Le 6 mai’s, quand nous l’examinons, la toux, la dyspnée, les accès, sont, à peu de chose près, ce qu’ils étaient lors de l’entrée du malade.
A l’examen, nous trouvons de la sonorité un peu accrue, de l’expiration prolongée, des râles sonores et vibrants disséminés, des râles humides aux deux bases, surtout à droite, en avant et en arrière; expectoration muco-piirulente, mélangée à du liquide spumeux.
Au cœur, les bruits sont sourds et en grande partie masqués par les râles sonores ; on ne perçoit pas de souffle ; le pouls est ample et n’olïre rien de particulier.
L’état général s’est quelque peu amélioré par le repos ; l’œdème léger des malléoles a disparu ; mais du côté de l’appareil respiratoire, peu de changements.
6 mars. — Injection de pilocarpine de 0 gr. 02 à 3 heures 1/2; salivation et sudation assez abondantes; larmoiement, coryza; à 5 h. 5 tout est terminé. — Le malade a vomi, parce qu’il a avalé une partie de sa salive. — Vers 11 heures du soir, nouvelles sudation et salivation pendant 30 à 40 minutes.
Le reste de la nuit, il a bien dormi, n’a pas été oppressé comme auparavant.
7 mars, — Au matin, sensation de bien-être, expectoration moins purulente, plus fluide, mélangée à du liquide spumeüx. Il pèse 55 kilogr. — Deuxième injection comme la veille ; mêmes effets physiologiques.
8 mars. — La nuit a été bonne, pas d’oppression ; l’accès d’asthme a avorté.
9 mars. — Sur les instances du malade, on lui fait une troisième injection, parce que la nuit dernière il a été plus dyspnéique que les deux précédentes.
10 mars. — A bien dormi, il trouve qu’il crache plus facilement, l’expectoration est moins abondante.
11 mars. — Dyspnée, accès d’asthme pendant la nuit ; quatrième injection de 0 gr. 02.
12 mars. — Il a mieux passé la nuit. — Devant ces bons effets du sialagogue, nous nous décidons à le donner en potion et à doses fractionnées, dans le but d’éviter la diaphorèse, qui nous semble devoir épuiser le malade sans aucun profit. Il prend d’heure en
heure la potion suivante ;
Chlorhydr. de pilocarpine. . . . 0.02.
Essence de Menthe II gouttes.
Sp. Sucre 20 gr.
Eau 120 gr.
Légère moiteur vers 7 heures du soir, un peu de coryza, pas de salivation aippréciable ; néanmoins la nuit il n’a pas eu d’accès , a bien dormi.
13 mars. — L’expectoration est moindre, un crachoir au lieu de
deux, d’un liquide spumeux et non plus constitué en grande partie par du pus. Même potion.
14 mars, — Mêmes eifets, même traitement, le malade se trouve toujours bien.
3 avril. — Le médicament a été pris chaque jour; les effets sont les mêmes; l’amélioration se poursuit; poids 56 k. 500.
A ce moment, on supprime la potion, le mieux se maintient. L’expectoration comme quantité est à peu de chose près, ce qu’elle était au début, mais elle se fait plus facilement; l’oppression est beaucoup moins forte ; pas d’accès pendant la nuit. Etat général excellent ; appétit très bon.
Il résulte de cette observation que, dans certains cas d’asthme, la pilocarpine peut rendre de grands services; que si l’on doit continuer son usage pendant longtemps, on peut l’administrer en potion à doses fractionnées, avec les mêmes résultats, sans épuiser le sujet par une sudation répétée ; enfin, que l’emploi de ce médicament a pu être continué pendant près d’un mois sans aucun inconvénient.
OBSERVATION IV (Personnelle).
Bronchite chronique et emphysème ; accès d'asthme.
B..., P. âgé de 58 ans, journalier, entré le 28 février.
Ce malade tousse depuis plusieurs années ; de temps à autre, il a des poussées de bronchite qui le forcent à interrompre son travail ; souvent la nuit il ne peut dormir à cause d’accès d’asthme.
Le 20 février, en travaillant, il a été pris de frisson, puis sa toux a augmenté, il s’est mis à cracher beaucoup.
Le 24, il est obligé de se reposer. A son entrée, il se plaint de vertiges, de bruit dans la tête; respiration bruyante; toux, oppression continuelle, avec exacerbation la nuit; yeux larmoyants.
faciès anxieux, expectoration muco-purulente. — Sonorité exagérée. — Respiration bronchique. — Râles vibrants et râles humides disséminés. — Rien d’anormal au cœur.
2 mars. — Injection de 2 centigr. de pilocarpine. — Salive et sue passablement.
3 mars. — S’est trouvé moins oppressé la nuit; le matin même état que la veille, mais il tousse un peu moins. — Nouvelle injection ; mêmes effets. — A peu dormi la nuit, bien que la dyspnée fût beaucoup moindre. — Les yeux ne sont plus larmoyants, le faciès est plus calme, plus reposé, la respiration ne s’entend plus à distance. Poids, 54 kilog. Pas de pilocarpine.
7 mars. — Depuis le 4, les symptômes dyspnéiques ont reparu peu à peu, et l’état est à peu près ce qu’il était au début. Injection de 2 centigr. de pilocarpine.
8 mars. — Dyspnée moindre pendant la nuit ; au matin, il se trouve beaucoup mieux que la veille ; expectoration plus facile, mais tout aussi abondante. Faciès calme et reposé.
13 mars — N’a plus accepté de piqûre de pilocarpine ; aussi son état est redevenu ce qu’il était lors de son entrée. — Potion de 120 gr. avec 2 centigr. de pilocarpine et II gouttes d’essence de menthe. — Sue très peu, crache modérément, l’expectoration n’est plus aussi pénible.
14 mars. — N’a pas eu d’accès la nuit, même potion.
16 mars. — Le mieux se continue. Poids, 57 kilogr.
21 mars. — Suppression de la pilocarpine.
24 mars. — Le malade la réclame, parce .qu’il se trouvait mieux la nuit. On la lui rend. Poids, 55 kilog.
28 mars. — Il sort, beaucoup amélioré par la pilocarpine, on * peut l’affirmer, puisque cette amélioration se manifestait à la suite de l’administration de cette substance, pour cesser quand on la suspendait..
Les râles sont beaucoup moins nombreux, la respiration est à peu près silencieuse, dyspnée très diminuée. — Etat général excellent.
Mais, le succès n’est pas toujours le même, nous donnons un cas où la pilocarpine n’a pas produit d’amélioration.
OBSERVATION V (Personnelle).
Bronchite chronique et enfi'physème ; dyspnée persistante.
S..., M., âgée de 32 ans, devideuse, entrée le 25 octobre 1882.
Depuis plusieurs années, cette femme tousse et se plaint d’accès de dyspnée, pour lesquels elle est venue, à plusieurs reprises, se faire traiter à l’hôpital.
Sa toux est fréquente et souvent sèche ; expectoration spumeuse de médiocre abondance. — Respiration bruyante, prolongée. — Thorax bombé, sonorité exagérée. — Râles secs, sonores et sifflants, pas de râles humides.
8 mars. — On lui fait une injection de 15 milligr. de pilocarpine. — Sue, crache et vomit ; elle est un peu mieux pendant la nuit.
9 mars. — Le mieux ne persiste pas.
10 mars. — 2® injection ; mêmes effets physiologiques et thérapeutiques, mais très passagers. Elle refuse les injections, parce qu’elle trouve que les inconvénients sont plus grands que les avantages.
12 mars. — Potion avec 15 milligr. de pilocarpine; elle la prend trop rapidement et trop près du repas ; elle vomit ; elle sue et crache et se trouve un peu mieux, mais peu de chose.
13 mars. — Même potion.
14 mars. — Aucun soulagement pendant la nuit.
15 mars. — Même résultat; la potion est supprimée.
Ici , peut-être , la raison de l’insuccès de notre médicament s’explique-t-il par le caractère persistant de la dyspnée, qui n’offrait pas de maximum, le soir, comme dans les deux cas précédents. Ce serait conforme aux idées de Gubler qui prétendait que plus l’accès était récent et brusque, plus on avait chance de l’améliorer.
Bronchorrhée . — Ainsi que nous avons pu le voir dans
les observations que nous venons de rapporter, l’expectoration est, en somme, peu modifiée comme quantité. A la suite d’une forte sudation, elle est moins abondante ; mais ce résultat n’est pas durable ; le lendemain , elle reprend ses caractères primitifs. C’est surtout en potion, à doses fractionnées, que l’on remarque un changement moins brusque, moins considérable au début, mais plus durable, et cette méthode a un grand avantage , car, nous l’avons démontré par la balance, les sujets supportent sans inconvénients, pendant plusieurs semaines, l’administration du médicament. Un autre point qu’il ne faut pas négliger, c’est la propriété expectorante de cet agent qu’on ne saurait mettre en doute, et que tous les malades accusent : les glandes de l’arbre aérien sécrètent davantage , fluidifient par là les mucosités plus ou moins adhérentes, et facilitent beaucoup l’expectoration.
Partant de cette idée, nous avons essayé de modifier l’expectoration chez un homme atteint de bronchite fétide ; nous avons eu recours chez lui aux injections hypodermiques, parce que nous voulions essayer en même temps d’abaisser sa température.
OBSERVATION VI. — (Personnelle).
Bronchite fétide.
G.. , C., 56 ans, entré le 20 janvier.
Cet homme tousse depuis longtemps ; mais depuis 4 ans sa toux a beaucoup augmenté, l’expectoration est devenue odorante et très abondante. Il y a 3 à 4. mois que l'odeur est plus forte et qu’elle est arrivée au degré où elle est aujourd’hui.
30 janvier. — Etat actuel : tousse beaucoup ; crache trois crachoirs par jour; l’expectoration est constituée par du pus
verdâtre, nageant dans un liquide spumeux, à odeur alliacée infecte. L’état général est mauvais ; teint jaune terreux, maigreur très prononcée; appétit médiocre.
Poumons ; sonorité conservée partout, et même un peu exagérée à la partie supérieure, excepté au sommet droit en avant, où l’on trouve de la matité absolue avec transmission de la voix un peu confuse et légèrement augmentée; pectoriloquie aphone au même niveau , avec souffle caverneux ; peu de râles , même lorsque le malade tousse, on ne trouve dans le reste de la poitrine qu’un peu de respiration forte. Vin de quinquina, julep diacodé. Injection hypodermique de 2 centigr. de pilocarpine, salivation et sudation assez marquées. La température est à 39°,9 avant la pipûre, elle monte à 40° pour descendre, au moment du déclin de la sueur, à38°,8; les phénomènes calmés, elle remonte à 39°, 4.
31 janvier. — Pas de changement notable; dans l’état du malade, l’expectoration ne semble pas avoir été influencée; deuxième injection, mêmes elfets.
1er février. — Le malade a rendu près de trois crachoirs, comme à l’ordinaire ; mais le liquide spumeux dans lequel nage le muco-pus, est beaucoup plus abondant que la veille, l’odeur notablement moins forte : le voisinage du malade n’est plus incommode comme les jours précédents; troisième injection.
2 février. — Vu l’état de faiblesse et de débilité du sujet, nous suspendons la pilocarpine.
8 février. — L’odeur n’a pas tardé à revenir au degré où elle était au début. L’état est, du reste, à peu près le même, sauf que la faiblesse est plus grande. On lui fait une injection de pilocarpine qui produit les mêmes résultats que les précédentes. Après la sudation, la température, qui était à 39° au début, est tombée
9 février. — L’odeur n’a pas été modifiée. — Nouvelle injection.
— Après la sudation, le malade a un frisson, et la température du soir dépasse celle que l’on avait notée avant la diaphorèse.
L’expectoration n’a pas été influencée par ces deux dernières piqûres; l’état du sujet ne permet pas de continuer la médication.
— Il meurt le 26 février.
On voit, ici, un semblant de succès au début; peut-on attribuer cette amélioration fugitive à la pilocarpine ? Nous croyons que ce n'est pas douteux ; malheureusement ce mieux n’a été que passager. Nous ne pouvons pas conclure sur une seule observation; mais, en étudiant les modifications apportées dans la sécrétion bronchique, nous croyons que la pilocarpine serait utile quand les lésions ne sont pas trop avancées, à titre de palliatif, et, comme on devrait la continuer quelque temps, la meilleure forme serait la potion.
En résumé, dans la grippe, les bronchites aiguës, simples ou survenant chez un homme atteint de bronchite chronique, la blennorrhée, les accès d’asthme, la pilocarpine est indiquée ; elle calme la toux, la dyspnée, les accès de suffocation; enfin, elle facilite l’expectoration et, dans certains cas, en diminue la quantité. — Quoiqu’il en soit, c’est un médicament utile; mais loin de nous la pensée de vouloir le substituer aux autres moyens, lorsque ceuxci réussissent.