HOLLANDE
La Hollande, dont les eaux, surtout celles du Rhin, fréquentées par le saumon depuis les temps les plus reculés, fournissent aujourd’hui la majeure partie du saumon consommé à Paris, et qui possède des pêcheries d’une richesse immense (4) , n’en a pas moins demandé aux pratiques de la pisciculture les moyens de maintenir l’abondance dans celles de scs eaux où les meilleures espèces existent déjà, et d introduire ces espèces dans quelques-uns de ses fleuves, ou elles manquent encore.
Sous l’impulsion donnée par la France, à la suite de la découverte des moyens de pratiquer la fécondation artificielle, des expériences ont été instituées en Hollande, qui ont reçu les plus vifs encouragements de S. M. Guillaume 111, qui, Elle-même, s’est occupée spécialement de cette question. C’est surtout à M. J. de Bont, d’Amsterdam, que sont dues les études de pisciculture faites en Hollande , et la Société d’histoire naturelle d’Amsterdam , si célèbre sous le nom Naturel Artis magistra , ayant accordé son assistance à M. de Bont, celui-ci sollicita du gouvernement français de participer aux distributions faites, chaque année, par l’établissement d’Huningue, et put ainsi faire des essais sur les diverses espèces de Salmonidés.
Les produits obtenus par M. de Bont ont été distribués dans divers cours d’eau et ont déjà donné des produits intéressants. Disons de suite que les œufs de fera mis en incubation dans les appareils, ou placés directement clans l’Yssel supérieur (5), n’ont donné aucun résultat appréciable,
(1) Ne pouvant se procurer en Danemark des saumons prêts à pondre, on est obligé de faire venir les oeufs de Norvège ou de Bavière; ce sont ceux de Munich qui ont le moins souffert du transport, et déjà on a obtenu quelques milliers de Sahno salar.
(2) Tous les travaux de Yiborg sont dus à l’initiative de M. Feddei'sen, professeur d’histoire naturelle à Viborg. (J. L. Soubeiran.)
(3) J. Léon Soubeiran, Rapport sur l’Exposition des produits de pêche de la Haye en 1867 (Bull, de la Soc. d’acctim., 2e série, t. VII, p. 450, 1869).
(4) La pêcherie de Mérode, à Ysselmonde près de Rotterdam, louée autrefois 100 florins, a été affermée depuis 130,000 florins, et donne en une année un produit de 200,000 florins.
(5) Les œufs de fera placés dans l’Yssel supérieur avaient été déposés, au milieu du courant, dans des paniers, qui permettaient le libre cours de l’eau sur les œufs.
en raison sans doute du faible volume des œufs, qui ne permet pas une manipulation aussi facile que celui des œufs de truites et de saumons : aussi ees essais n’ont-ils pas été continués.
On conserve dans les bacs de rétablissement de pisciculture de la Société Aatura Artis magistra , des poissons qui ont subi leur évolution et qui atteignent aujourd’hui des dimensions respectables : mais on a observé à plusieurs reprises, dans ces bacs, une maladie qui a sévi sur les animaux et en a tué un certain nombre : heureusement, en modifiant le régime alimentaire des poissons, on a pu mettre un terme à cette mortalité.
Les premiers saumons obtenus par M. de Bont avaient été présentés par lui en 1859 à une exposition qui avait lieu à Amsterdam et fixèrent l’attention de S. M. le roi Guillaume, qui chargea son grand veneur de s’entendre avec M. de Bont, pour organiser à son château de Loo, près d’Apeldoorn, un établissement de pisciculture. Malheureusement, les premiers essais ne réussirent pas, les jeunes truites ayant été placées dans les ruisseaux qui sortent des étangs et par suite sont sujets à de trop grandes variations de température : comme on s’en assura, là était la cause des mécomptes observés, et quand on eut disposé les appareils à incubation dans les ruisseaux formés par les sources qui alimentent les étangs et dont la température ne varie que très-peu aux diverses saisons, les éducations réussirent et le développement des truites s’effectua d’une manière régulière, surtout pour les truites saumonées et les truites de mer, ainsi que nous avons pu nous en assurer par nous-mème, lors de notre visite au château de Loo, en 18G7. Nous y avons vu des truites saumonées et des truites grandes des lacs, provenant d’œufs envovés d’Huningue et en partie d’œufs éclos à Amsterdam, et qui avaient atteint leur troisième année. Ces poissons, placés dans un bassin alimenté par une source qui forme une petite cascade à une extrémité, trouvent à se réfugier dans une sorte de rocher creux, qui occupe le milieu du bassin, et n’en sortent que pour chercher leur nourriture, ou lorsqu’on abaisse le niveau de l’eau 1). Dans les ruisseaux, qui font suite à ce premier bassin, se trouvait une grande quantité d alevins, d’ombres chevaliers, de truites saumonées, de grandes truites des lacs et de saumons, qui sont nourris surtout avec de la cervelle de veau. On a pu déjà pratiquer la fécondation artificielle au château de Loo et obtenir des produits de poissons qui y avaient été introduits il y a quelques années : mais il est arrivé à plusieurs reprises que les œufs ainsi fécondes n ont pas donné de résultats bien satisfaisants, la fécondation artificielle ayant été opérée sur des poissons encore trop jeunes, c’est-à-dire n’étant âgés que de deux ans.
Un certain nombre de produits obtenus par M. de Bont ont été déposés dans les eaux de l etablissement des Invalides de Bronbeek, près Arnheim, mais les soins ont manqué et le succès a été nul, des espèces voraces ayant été introduites dans les bassins avec les eaux destinées à les alimenter.
Les essais faits à Hemelschen n’ont également pas donné des résultats satisfaisants, par suite d’une crue, qui a permis aux poissons de s’échapper de leurs réservoirs.
(1) Le retuge imaginé par le chasseur de Loo est identique, quant aux principes de sa construction, avec un appareil que nous avons vu fonctionner depuis plusieurs années, à Clairefontaine, près de Rambouillet, chez M. Sauvadon. Il consiste en un monticule de pierres laissant entre elles des espaces suffisants pour que les poissons puissent s’y réfugier, mais trop étroits pour permettre à un certain nombre d’ennemis d’aller les y surprendre. Au-dessus de ces canaux sont des espaces libres et remplis d’air qui servent d’obstacle à la propagation de la chaleur et du froid, et qui fournissent ainsi aux poissons une retraite des plus commodes dans les diverses saisons, en leur permettant, l’hiver, d’y trouver un abri contre le froid , et l’été, nue protection contre l’élévation de la température.
CHEZ LES DIVERS PEUPLES
La Société de l’Over Yssel pour le développement et la prospérité de la province a mis à plusieurs reprises en liberté dans un des bras de l’ Yssel, à Keterveen, près Zwolle, un certain nombre d’alevins provenant des appareils d’Amsterdam, et déjà, dans l’hiver 1861-02, des pêcheurs d’éperlan ont recueilli dans leurs fdets plusieurs jeunes saumons, qui faisaient ainsi leur première apparition dans des eaux qui n’en contenaient pas auparavant. Grâce aux instructions répandues par la Société de î’Over Yssel pour faire connaître les résultats que l’on pouvait attendre de l’introduction des saumons, ces pêcheurs, convaincus de l’importance qu’il y avait à ne pas nuire au succès d’une entreprise qui leur paraissait devoir donner dans l’avenir les plus heureux résultats pour leur profession, surtout si l’expérience se répétait sur plusieurs milliers d’individus, ont pris l’habitude de remettre ces saumons en liberté. En février et mars 1863, on prenait dans l’Yssel des saumons longs de 0"',20, et pesant presque une demi-livre. En décembre 1863, on a pris un saumon long de 0m,30 à 0m,35 , et de nombreux témoignages sont venus confirmer que le saumon était devenu un habitant de l’Yssel. Depuis, en 1864, on a pêché deux de ces poissons qui pesaient 5 livres et demie et 6 livres et demie. En même temps, on a capturé un certain nombre de poissons longs seulement deOm,14, qui n’avaient pas encore été à la mer comme les premiers. Le nombre des poissons pris ainsi a été en augmentant chaque année ; le volume de ces animaux a toujours été en s’accroissant proportionnellement, et en 1865, la pêche a été plus considérable que jamais.
Ce n’est pas seulement dans quelques pièces d’eau et dans des fleuves qui avaient été jusqu’ici dépourvus de saumons, que des expériences de pisciculture ont été faites; mais M. de Bout, avec l’assistance de M. Kersbergen, a déposé dans la Meuse, à Kralingcn, où existent des pêcheries considérables, une assez grande quantité d’alevins, dans le but d’assurer la richesse de ces eaux. Au printemps de 1864, désirant faire des essais de fécondation artificielle, M. de Bont se mit en relation avec le directeur de la pêcherie de Mérode, près de Kralingen; mais il apprit que le Salmo salar ne se trouve jamais avec des oeufs mûrs clans cette partie de la Meuse, bien qu’on l’y pêche par milliers, mais qu’on y prend quelquefois un autre Salmonidé, plus allongé et de couleur plus foncée, qui, à l’arrière-saison, a des œufs bien développés. Les mâles apparaissent généralement quelques jours plus tard que les femelles. Il y avait là une difficulté pour le but que se proposait M. de Bont ; mais il eut l’ idée de recourir au procédé mis en usage par les pêcheurs de Bâle, qui séquestrent le poisson au milieu de la rivière, en lui passant une corde dans l’ouïe, ce qui permet d’attendre que les œufs soient arrivés à maturité. Une première expérience ne donna pas de grands résultats, car ni le mâle ni la femelle n’étaient en bon état, et ne laissèrent échapper ni laitance ni œufs, malgré les pressions exercées sur leur abdomen : on les remit donc dans le Maas ; mais, quand on voulut, quelque temps après, recommencer F expérience, le mâle était mort (depuis vingt-quatre heures), et la fécondation faite avec sa laitance ne donna que trèspeu de produits, bien que les œufs aient d’abord présenté une apparence qui faisait présumer la réussite. Un peu plus tard, des femelles de saumons, apportées vivantes d’une autre pêcherie, donnèrent facilement par de douces pressions une certaine quantité d’œufs, qui furent fécondés avec la laitance d’un mâle pris presque en même temps : l’opération fut faite avec succès, car on obtint des alevins, 83 pour 100 des œufs mis en incubation. Une femelle dont on avait violemment fait sortir les œufs n’eut pas un seul œuf fécondé par la laitance du mâle précité. Les jeunes provenant de ces œufs furent incubés à Amsterdam et réexpédiés plus tard à Kralingen pour y être mis en liberté et servir au repeuplement; depuis, on a organisé à Mérode même des appareils
d’incubation, pour ne pas laisser perdre les œufs de saumon que l’on pêche en état convenable pour la reproduction.
M. de Bout emploie pour ses expériences de pisciculture des cuves de zinc, dont l’eau se déverse des unes dans les autres et dans lesquelles le déversoir est garni d’une toile métallique qui empêche les alevins de pouvoir s’échapper. Les cages à incubation sont portées sur des pieds qui les maintiennent à une certaine hauteur au-dessus du fond, et dont les parois percées de trous permettent un facile accès à l’eau qui vient baigner les œufs, lesquels reposent sur des baguettes de verre. M. de Bont trouve à cette disposition l’avantage que les corpuscules poussiéreux ne restent pas fixés sur les œufs.
Pour le transport des alevins, le même pisciculteur emploie un seau métallique placé dans un panier rempli de zostère et qui offre une large ouverture médiane que ferme un opercule cylindrique, tandis que sur les côtés deux tuyaux, restés ouverts, permettent un facile accès de lair dans l’appareil, tout en étant trop étroits de calibre pour laisser l’eau jaillir par suite des mouvements imprimés pendant le transport.
M. de Bont donne à ses truites des mollusques et des insectes d’eau douce, et quand il n’en a pas suffisamment à sa disposition, il leur fournit, comme on le faisait au Jardin botanique de Bruxelles, des moules cuites et hachées plus ou moins fin, des petits poissons, du foie de bœuf cuit, ou une pâte de farine d’orge et de sang ; mais ce qui lui réussit surtout, c’est la cervelle de veau, qu’il passe à travers un linge pour la débarrasser des membranes, et qui lui a permis de mettre fin à la mortalité qui lui enlevait presque tous les élèves de ses bacs (1).