BELGIQUE
La Belgique, qui offre des eaux de nature et de situation très-variées, ce qui est en rapport avec la diversité des couches minérales de son sol, nourrit par cela même des espèces de poissons d’eau douce aussi nombreuses que variées. Dans les parties montagneuses et rocheuses de l’ Ardennes, de Condron et de l’Entre-Sambre-et-Meuse, des ruisseaux rapides, de petites rivières à l’aspect subalpin , nourrissent la truite (3) et quelquefois l’ombre-chevalier ; plus bas, quand ces cours d’eau se sont réunis en grandes rivières, la Semoi, l Ambleve , la Vesdre, etc., leurs eaux peuvent nourrir le saumon, qui y remontait autrefois en abondance. La Meuse, avant l époque actuelle, nourrissait le saumon, l’alose qui y remontait en avril, et offrait quelquefois au pêcheur l’esturgeon et la grande lamproie de mer. Dans le bassin de l Lscaut, aux espèces moins
(1) M. J. de Bont, Een Woord over Kunstmatige Visse hfo k kerij , 1863. — Le même, Nog een Woord over Kunstmatige Visschfokkerij , 1867.
(2) J. Léon Soubeiran , Rapport sur l’Exposition des produits de pêche de la Haye en 1867 (Bull, de la Soc. d’acclirn., 2e série, t. VII, p. 454, 1869).
(3) En Belgique, on a reconnu que la perche ( Perça fluviatilis) , le rotengle ( Leuciscus erythrophthalmus ) et la rosse ( Leuciscus rutilus) semblent s’exclure avec la truite.
CHEZ LES DIVERS PEUPLES
variées, en raison ries terrains bas limoneux où les eaux prennent naissance et des alluvions qu’elles traversent, on ne trouve plus ni saumon, ni truite, ni ombre chevalier. Ce n’est que dans l’Escaut , aux eaux troubles et saumâtres, que l’on rencontre avec des anguilles très-abondantes, le corégone oxyrhynque, l’éperlan, l’esturgeon, l’alose en avril, et plus tard l’alose bute (1).
Mais dans toutes ces eaux, par suite de diverses causes qui ont exercé une influence fâcheuse, le poisson n’est plus aussi abondant que par le passé, et l’esprit public s’est préoccupé des moyens de remédier à cette diminution du produit. Dans ce but, on a proposé une protection plus efficace du poisson, surtout à l’époque de la fraye , des soins mieux entendus lors du curage des canaux , l’établissement de passages ou d’échelles pour le poisson (2), des mesures restrictives contre les industries qui vicient les eaux avec leurs résidus (3), la diminution du chaulage dans l’agriculture (4); toutes ces questions sont délicates, puisqu’elles touchent à l’organisation d industries importantes, mais le danger de voir le poisson disparaître des rivières est imminent.
Il y a déjà fort longtemps que les premiers essais pratiques de pisciculture, en Belgique , ont été faits par l’initiative de S. M. le roi Léopold Ier, à sa terre d’Ardennes, près de Dinant , province de Namur (5). Cette multiplication artificielle des truites avait parfaitement réussi sous la direction de feu M. Ern. Sembuck, directeur des chasses du roi, d’après les leçons qui lui avaient été données dans son enfance par son père, forestier du duc de Cobourg. On plaçait les œufs sur le cours d’un ruisseau à fond caillouteux, dans une frayère artificielle, entourée de grillage ; les truites étaient ensuite lâchées dans les petits cours d’eau du domaine royal, où on les voyait en grand nombre (6).
(1) Ed. de Selys-Loncliamps, Sur la pêche fluviatile en Belgique ; in-8°, 1867.
(2) Tout le monde reconnaît que les barrages de la Meuse ruinent la pêche au saumon dans ce fleuve, et qu’il est urgent d’établir, à chaque barrage, un passage à poisson dans les meilleures conditions. M. de Selys-Longchamps rapporte le fait suivant qui porte son instruction : « Un témoin digne de foi a vu, au barrage de Ghokier, en amont de Liège, prendre, en un seul jour d’automne, près de trente saumons, qui s’efforcaient vainement de franchir le barrage pour remonter la Meuse, afin d’aller vaquer à la reproduction. Un gros saumon s’élança plusieurs fois à trois mètres de hauteur sans parvenir à passer {loco citato, p. 30). » Une pêcherie établie à l’embouchure de la Semoi, dans la Meuse, ne fournit plus un saumon depuis la construction des barrages.
(3) Ce ne sont pas seulement les poissons qui souffrent de cet état de choses; l’eau, chargée de principes toxiques, est rendue impropre aux usages domestiques, et ne peut plus servir pour abreuver les bestiaux; elle n’est plus potable pour l’homme et exhale, d’ailleurs, des miasmes délétères, source de maladies graves. Du reste, le Comité d’agriculture de la province de Liège constate, dans son Rapport général de 1865, que les fabriques de sucre ont été l’objet des plaintes unanimes des riverains du chef de l’altération des eaux, provoquée par les liquides et les matières qu’elles y déversent. (De Selys-Loncliamps.)
(4) Dans l’Àrdennes et le Condron, où l’on emploie généralement la chaux pour amender les terrains maigres, la Meuse a beaucoup souffert, et, dans quelques ruisseaux, l’ombre chevalier a entièrement disparu. (De Selys-Lonchamps.)
(5) Dès 1839, M. Kinkin, régisseur de S. M. Léopold Ier, adressait, d’après les ordres de Sa Majesté, à M. le maréchal Soult, une notice avec plans, destinée à faciliter la création, à Saint-Amand, d’un établissement de pisciculture sur le modèle de celui d’Ardennes.
(6) M. Sembuck père avait, lui-même, appris la manière de multiplier artificiellement les poissons, de pêcheurs saxons qui la pratiquaient depuis fort longtemps. {Note de M. Kinkin, régisseur general des propriétés de S. M. le roi des Belges, communiquée par M. de Selys-Lonchamps .)
En 1852, le Conseil supérieur d’agriculture fut saisi, par Charles Morren, d’une proposition concernant l’intérêt que le gouvernement aurait à s’occuper de la pisciculture et à prendre des mesures pour protéger l’incubation artificielle des poissons clans les rivières et canaux de l’État.
En 1853, M. Ernest Van cïen Peereboom, frappé des résultats que I on pourrait tirer de la pisciculture pour repeupler les eaux de la Belgique, appelait l’attention du gouvernement belge sur cette question, qui devait permettre, concurremment avec une bonne loi sur la pêche, de combattre l’appauvrissement des eaux. A la suite de cette proposition, M. de Clercq, inspecteur de l’agriculture, fut chargé d’une mission en France, et en 1854, il fit connaître les résultats de sa visite aux principaux établissements de pisciculture de l’étranger et les meilleurs moyens pour doter la Belgique de semblables institutions (1).
En 1855 , M. Coste fit une leçon sur la pisciculture devant la Société littéraire de Gand, et à la suite de cette leçon, M. Tytgadt, directeur du Jardin zoologique de cette ville, installa dans cet établissement un appareil d’incubation, où furent placés des oeufs provenant d’Iduningue. Ceux-ci donnèrent naissance à 246 jeunes truites sans qu’on eût à déplorer aucune perte. Ce ne lut qu’après la résorption de la vésicule ombilicale que quelques alevins périrent par suite de l’influence fâcheuse de flocons résultant de la poussière, de la présence de détritus organiques et de quelques végétaux microscopiques.
Un double fond en canevas, placé à deux centimètres environ du fond, permettant aux matières étrangères de le traverser en vertu de leur pesanteur, a complètement arrêté la mortalité et donné les meilleurs résultats (2).
En 1862, il fut organisé au Jardin botanique de Bruxelles, sous la direction de M. A. Schram (3), des expériences de pisciculture artificielle dans des bassins alimentés par la distribution des eaux de la ville qui déversaient leur trop-plein dans une série de ruisseaux à cascades, mesurant ensemble 200 mètres et aboutissant à un vaste étang. Les œufs fécondés, dus à la générosité du gouvernement français, furent tournis par 1 établissement d’Huningue, et, après leur incubation et la résorption de la vésicule, placés dans les ruisseaux, où on leur donna de la nourriture.
Après une année de séjour dans les ruisseaux, les poissons étaient transportés dans les bassins supérieurs et dans l’étang, pour qu’ils pussent trouver un espace plus considérable et une nourriture plus abondante. Malgré quelques accidents (4) qui sont venus troubler les expériences, on a pu obtenir des truites qui pesaient jusqu’à 8 livres et des saumons de 25 à 40 centimètres. Tous ces poissons, bien que n’ayant pas quitté les eaux du Jardin, ont donné des œufs et de la laitance avec lesquels on a pu faire heureusement des fécondations artificielles. Une partie de ces alevins a été distribuée par la Société de pisciculture dans diverses localités; mais malheureuse-
(1) De Clercq, Rapports sur la pisciculture , adressés à M. le ministre des travaux publics ( Annales des travaux publics de Belgique , t. XIII, p. 253, 1854). — Notice sur C établissement ichthyogénique de la Société royale d’horticulture de Bruxelles ( Annales des travaux publics de Belgique , t. XVI, p. 858).
(2) M. L. Tydgadt, Rapport sur des essais de pisciculture ( Journal d’agriculture pratique de Belgique, 1856, t. VIII, p. 259).
(3) A. Schram, Essais de pisciculture tentés au Jardin botanique de Bruxelles ( Bulletin de la Société impériale cl’ acclimatation , 2e série, t. Ier, p. 374, 1864).
(4) Manque d’eau pendant quelque temps, mélange accidentel de matières calcaires aux eaux, etc.
CHEZ LES DIVERS PEUPLES
ment, depuis le départ de M. Schram du Jardin botanique de Bruxelles, cette Société n’a plus continué à fonctionner aussi bien que par le passé et a presque entièrement cessé ses expériences.
En I8G5-G6, le Conseil provincial de Brabant, qui s’est préoccupé de l’assainissement des rivières, au point de vue dé la salubrité publique et du repeuplement du poisson, a nommé une commission qui, par l’organe de M. de Gronckel, a insisté sur l’importance de la question et démontré que le curage des eaux pourrait donner facilement « aux pisciculteurs un vaste champ tout prêt à être ensemencé et qui ne tarderait pas à produire une récolte abondante, alors même que la main de l’homme ne contribuerait pas autrement à les faire fructifier ly. » M. de Gronckel fit remarquer en outre que le curage devait être opéré à des époques déterminées : car, ainsi que l’avait déjà dit, en 1855, M. Veydt, curer hors de saison, c’est renouveler périodiquement le massacre des innocents; hors de saison, voulait dire en temps de frai. D’autre part, M. Heyvaat fit connaître les principales especes de poissons qui pourraient etre acclimatées dans les rivières belges, et donna un tableau des moyens propres à multiplier, développer et protéger les poissons.
M. Harmon insistait sur la nécessité de conserver dans tout cours d’eau, sous peine de dépeuplement, tout à la fois, herbes et poissons herbivores et carnivores. Par suite, le conseil prit des mesures pour rendre aux eaux leur propriété et permettre le développement du poisson, mais trop peu de temps s’est encore écoulé pour que ces mesures puissent avoir donné des résultats bien sensibles.
M. Edm. de Selys-Lonchamps, sénateur de Belgique, ayant reçu d’Huningue des œufs fécondes, institua à Lonchamps-sur-Geer, commune de Warremme, des expériences de pisciculture. Les œufs furent placés dans des auges de M. Coste, au débouché d’une source pure, et abrités dans une maisonnette.
L’éclosion s’en fit bien, et les jeunes alevins de saumons et de truites, lâchés dans des bassins, après avoir résorbé leur vésicule, ont prospéré pendant les six premiers mois; mais leur nombre avait beaucoup diminué au printemps suivant, et trois ou quatre ans après on n’en trouvait plus; les derniers sont morts, longs de 18 centimètres environ, maigres, décolorés, étiolés en un mot.
M. de Selys-Lonchamps attribue cet insuccès à la nature du fond, qui est vaseux et produit de grandes quantités de conferves, et à l’eau qui provenait de sources froides, originaires de la marne et non aérées par des cascades (2).
D’une autre part, M. de Selys-Lonchamps est parvenu à multiplier dans le Geer les rosses, rotengles, perches et brochets , en faisant approfondir la rivière sur une étendue de 300 mètres à un niveau inferieur au seuil d’un moulin, de manière à y maintenir toujours environ 50 centimètres d’eau, et à obvier ainsi à Finconstance du niveau qui résulte de la pente rapide du sol (3).
Des détails qui précèdent, il résulte que la pisciculture n’a pas encore donné des résultats bien sérieux en Belgique, mais cela tient sans doute à ce qu’on n’a pas assez pris garde à tenter l’in-
(1) Rapport du Conseil provincial du Brabant sur le curage et le repeuplement des cours d'eau, 1868.
(2) De Selys-Lonchamps, toco citato, p. 24.
(3) Idem, p. 29.
troduction des Salmonidés dans des eaux suffisamment propices et réunissant des conditions analogues à celles qu’offrent les eaux où ces poissons vivent naturellement. Quel que soit le résultat, nous trouvons encore ici 1 influence heureuse de la France , et la preuve en est dans ces paroles de M. de Selys-Lonchamps :
>< Nous avons trouvé à l’étranger un concours généreux et efficace dans l’établissement du gouvernement français d’Huningue et MM. le professeur Coste et J. Gerbe, son préparateur au Collège de France (1). »