V. DABRY DE T HIER S A NT
INTRODUCTION
« Le bâtiment du pêcheur, a dit Noël de la Morinière, peut être assimilé à » une métairie, la mer qu’il sillonne au champ que laboure le fermier; les » matelots de fun représentent les ouvriers de lautre; les filets et les autres » engins sont pour le premier ce que les instruments de labourage sont pour » le second; au lieu de blé et davoine, la récolte se compose de morues et de » harengs, et la consommation générale sempare des deux produits. »
Si jamais comparaison lut vraie, c’est certainement celle-ci appliquée à la Chine, dont les habitants ont su tirer le parti le plus avantageux des moindres parcelles de terrain susceptible de culture et rendre également productifs les cours d’eau, les rivières, les étangs, les viviers, etc., et, grâce à cette ingéniosité qui forme le fond de leur caractère, ils ont pu fournir en quantité suffisante la nourriture nécessaire à 1 immense population agglomérée dans le Céleste Empire.
Mais les Chinois ne sont pas les seuls peuples qui s'occupent de la culture des eaux, et nous pourrons montrer dans les pages suivantes, après avoir tracé un rapide tableau de l’histoire de la pisciculture, que les soins les plus minutieux sont pris, dans les diverses parties du globe, pour obvier au dépeuplement des eaux et tirer un parti aussi complet que possible des ressources que peuvent offrir pour l’alimentation les espèces qu elles nourrissent.
Aux premiers âges, l’homme est exclusivement chasseur et pêcheur, et demande au sol d’abord, puis à l’eau ce qu’ils peuvent lui fournir, l’un les fruits incultes et les animaux sàuvages, lautre les coquillages et le poisson, qui serviront à satisfaire son appétit, et qui trop souvent lui font défaut. Plus tard, il
sait trouver dans la dépouille de ses victimes les armes qui doivent lui en assurer
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de nouvelles, et munit d’arêtes pointues ou de fragments acérés de coquilles l extrémité de la lance avec laquelle il atteint également l’habitant des forêts et celui des eaux. L’homme n’est encore sur toute la surface du globe que ce que nous le voyons aujourd’hui chez certaines peuplades retardataires de la civilisation. Plus tard il sait fabriquer des hameçons, puis des filets, comme on en a la preuve dans les objets recueillis dans les habitations lacustres, témoins irrécusables des commencements de l’industrie humaine.
A mesure que 1 humanité se fait plus vieille, de nouveaux progrès viennent améliorer la position de l’homme; il devient pasteur, puis cultivateur, et arrive ainsi graduellement à la civilisation la plus raffinée. Il faut cependant constater qu’en ce qui regarde l’industrie des pêches, l’homme reste en quelque sorte stationnaire, et qu’arrivé à un certain degré de perfectionnement, il ne fait plus de progrès. En effet, tout prouve que nous ne sommes pas aujourd’hui beaucoup plus avancés à ce sujet, nous ne dirons pas que l’homme des temps préhistoriques, mais que les anciens Égyptiens, Phéniciens, Grecs ou Romains.
Si nous jetons un rapide coup d’œil sur ce qu’était la pêche aux temps les plus reculés, nous trouvons les Égyptiens, malgré l’obstacle que leur opposaient des préjugés religieux qui favorisaient exclusivement la culture de la terre, ne pas négliger la récolte du poisson du Nil et surtout du lac Mœris(i). Bien que plusieurs espèces soient épargnées connne .sacrées (2), tandis que d’autres sont repoussées comme immondes (3), il y a cependant d’assez nombreux pêcheurs en Égypte, et les murs des monuments de cette antique contrée nous en sont le sûr garant.
Les Juifs, placés dans une contrée peu favorable aux progrès de la pêche, puisquils n’avaient guère que deux lacs qui pussent leur fournir du poisson, avaient sans doute appris des Égyptiens l’art de s’emparer des habitants des eaux, car on voit dans plusieurs passages de leur histoire qu’ils s’occupaient
(1) Hérodote en témoigne dans plusieurs chapitres de son histoire.
(2) Étienne-Geoffroy Saint-Ililaire a reconnu que les poissons sacrés, Phagres, Cartons, Oxyrhynques et Lépidotes, se retrouvent encore dans les eaux du Nil et peuvent fournir un notable appoint à la nourriture des Egyptiens. 11 est à remarquer que si dans quelques provinces de l’Egypte on ne touchait pas à ces poissons sacrés, il était d’autres localités où l’on en faisait une pêche considérable pour subvenir aux besoins du peuple.
(3) D’après Étienne-Geoffroy Saint-Hilaire, les espèces dites immondes appartenaient aux genres Anguilla et Silurus, et ces espèces à peau nue étaient également rejetées de l’alimentation par d’autres peuples qui, eux aussi, donnaient une importance plus grande aux prescriptions de l’hygiène en leur imprimant un cachet religieux.
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de pêche, et se nourrissaient (le quelques espèces de poissons; il est à remarquer cependant que la pêche ne fut jamais en honneur chez eux et resta toujours le domaine des plus pauvres.
Chez les Phéniciens, où le commerce tenait le premier rang, la pêche fut peu encouragée, au moins pour les poissons des eaux voisines de Tyr, et certains scrupules religieux firent également repousser plusieurs espèces, mais cette répulsion ne fut pas absolue, car il est avéré que ces hardis navigateurs apprirent aux Espagnols à capturer le thon par le procédé, encore en usage de nos jours, de la madrague.
Les Grecs estimaient peu le poisson comme aliment, et ne connurent guère, en raison de la configuration de leur pays, que les espèces marines. Malgré la médiocre importance qu’ils accordèrent à ce mode d’alimentation, ils ne le négligèrent pas dune manière absolue, et Byzance jouit longtemps, ainsi que Sinope, d une grande importance en raison de son commerce de poisson.
Quant aux Romains, qui tinrent d’abord en piètre estime la pêche, ils en vinrent, quand ils furent les maîtres du monde, à l’extrême opposé, et rivalisant de somptuosité pour satisfaire à leur sensualité, ils eurent des flottes de batiments légers, munis de réservoirs, qui leur apportèrent les espèces les plus délicates des côtes de la Sicile et de l’Ionie, espèces pour chacune desquelles ils établirent des viviers parfaitement aménagés(i). Les poètes, les satiriques ne tarissent pas, quand ils s’en prennent à la prodigalité insensée déployée par leurs contemporains pour se procurer les poissons les plus rares, et nous devons regretter qu’il ne se soit pas trouvé d’historien pour nous faire connaître les procédés employés avec tant de succès par ces fastueux gourmands. Nous en avons cependant encore, en quelque sorte, comme un vestige dans l’industrie de Comacchio et celle du lac Fusaro, si bien décrites, dans ces dernières années, par M. Goste (2).
L invasion des Barbares, en anéantissant toutes les habitudes de la civilisation
(1) Elipertius Optatus, affranchi de Claude, qui commandait une flotte romaine, apporta des scares vivants dans des barques à réservoirs inventées par les marins ioniens. Il fit jeter ces poissons le long: du rivage d’Ostie afin qu’ils s’y multipliassent. Ceux qui, durant les cinq premières années de leur séjour dans ces parages, tombèrent dans les filets des pêcheurs, furent immédiatement relâchés, de sorte qu’au bout de quelque temps la naturalisation des scares fut entièrement assurée (Sabin Berthelot, De la pêche sur ta côte occidentale d’Afrique, p. 108, 1840). Le résultat désiré fut obtenu, et aujourd’hui encore on pêche sur les côtes d’Italie des scares qui doivent leur origine à la volonté de Claude.
(2) Coste, Voyage d! exploration sur le littoral de la France et de l’Italie; Rapport sur les industries de Comacchio , du lac Fusaro , de Marennes , et de l’anse de l’Aiguillon, 1855.
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outrée de l’ancien monde, fait disparaître de prime abord tout ce luxe appliqué à l’alimentation par les poissons, et les soins nécessaires pour la culture des poissons deviennent lettre morte. Cependant le christianisme tend à seconder les progrès de cet art par l’institution de jours où 1 alimentation par la viande est interdite (environ cent quatre-vingt jours par an). Charlemagne, au milieu des préoccupations de l’organisation de son empire, distrait, par instants, son esprit de ces graves questions pour prendre soin de l’aménagement de ses viviers et aviser aux moyens d’en augmenter le produit. D’autre part, les chartes les plus anciennes nous montrent les moines, héritiers de la civilisation romaine, donnant tous leurs soins à conserver, ou pour mieux dire à restaurer, l’art de cultiver les eaux, en organisant auprès de leurs monastères des viviers parfaitement aménagés. A leur exemple, les seigneurs, dont les fiefs avaient été dépeuplés par les croisades, durent chercher dans la culture des eaux, qui demande moins de bras, les ressources que leurs terres ne pouvaient leur donner (i). Le succès créa des imitateurs, et de toutes parts on vit créer des viviers et étangs jusqu’à l'époque où la réforme, en diminuant les obligations du maigre, fit rendre à l’agriculture une partie des terrains qui lui avaient été enlevés.
Plus tard, nous voyons certains peuples conquérir une importance considérable parce quils s’adonnent à la pêche, et l’histoire nous montre les Basques, les Norvégiens, etc., trouvant la fortune dans l’exploitation des mers que sillonnent leurs navires. A ces peuples succèdent les Hollandais, qui trouvent dans la pêche les éléments d’une prospérité qui leur assure, pendant de longues années, la suprématie sur les mers et leur donne une influence incontestable sur les affaires de l’Europe entière.
Mais si la pêche, redevenue en honneur, fut pour ces peuples une cause de fortune et de puissance, la culture du poisson n’en fut pas moins, d’une manière générale, délaissée, ou, du moins, n’eut pas les succès qui lui sont assurés à notre époque. Elle a diminué, disparu, pour ainsi dire, dans certains endroits, et ce n’est que tout récemment quelle a été, en quelque sorte, réinventée en France, a repris toute l’importance qui lui est due, et a donné les résultats les plus heureux.
(1) La carpe, originaire de la Perse, fut introduite au moyen âge en Europe. Marshall l’apporta en Angleterre vers 1514, et Pierre Oxe l’introduisit, en 1550, en Danemark. Caspar de Notiz apporta, en 1535, la carpe, qui était répandue en Silésie, et la déposa dans ses étangs d’Àrensberg, près de Koenigsberg (Prusse), et de là ce poisson fut distribué dans différentes eaux.
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L’historique de la pisciculture, l’indication de ses précurseurs, dont nous allons tracer une esquisse rapide, nous amènera, d’une manière rationnelle, à connaître comment, aujourd’hui, on comprend, dans les divers pays, la culture des eaux pour en faire une source abondante d’alimentation, et nous arriverons ainsi à établir un parallèle intéressant entre ses pratiques et celles des Chinois, objet principal de cet ouvrage.
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CHEZ LES DIVERS PEUPLES