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HISTORIQUE

La pisciculture aurait été, d’après M. le baron de Montgaudry, découverte, au quinzième siècle, à l’abbaye de lieôme, près de Montbard, dans la Côte-d’Or, par Dom Pinchon, cjui , dans un manuscrit, dont M. de Montgaudry a eu connaissance , aurait donné la description d’un procédé efficace, avec dessins à l’appui : « 11 avait des boîtes longues en bois, à fond de bois, « grillées aux deux extrémités en grillages d’osier, ouvertes en haut et couvertes d’un grillage » d’osier. Sur le fond de bois, il formait un lit de sable fin, et, imitant la truite qui creuse un » peu le sable avant d’y déposer ses œufs, il préparait une légère profondeur dans la coucbe de » sable pour déposer les œufs qu’il avait préalablement fait féconder. Il plaçait la truite dans » un lieu où l’eau était faiblement courante, et attendait l éclosion, qui, à son dire , s’opérait, « après vingt jours rarement, et pour tous les œufs dans le mois à peu près(l). »

Il paraît aussi démontré que depuis un temps très-long les pêcheurs allemands avaient remarqué les manœuvres des poissons à l’époque de la reproduction , et avaient su appliquer à la formation de frayées artificielles ces observations, qu’ils mirent à profit pour multiplier les habitants de leurs rivières. Nous n’en voulons pour preuve que ce qu’écrivait Cosc, en 1809, à propos de la multiplication des loches (2), et les expériences heureuses de C. F. Lund, de Linkœping (Suède) (3).

(1) Baron de Montgaudry, Observations sur la pisciculture [Bulle t. de la Soc. imp. d’acclimat ., t. Ier, p. 80, 1854). D’apirès cet auteur, vers 1820, plusieurs personnes, parmi lesquelles il fiput citer MM. Huret et Pilachon , de Montbard , firent des essais heureux de pisciculture au moyen d’appareils analogues à ceux de Dom Pinchon.

(2) En Allemagne, on prend des mesures pour assurer la multiplication de la loche, mesures que je voudrais voir adopter en France. Voici le procédé qu’on emploie. On fait une fosse de 8 pieds de long et de moitié de profondeur et de largeur, au milieu d’un ruisseau d’eau vive, dont le fond soit caillouteux, et on le garnit latéralement de planches percées ou de claies, de manière qu’il y ait un demi-pied d’intervalle entre ces planches et les côtés, afin de pouvoir y entasser du fumier de mouton. Les cobites trouvent une nourriture abondante dans ce fumier et dans les vers qui s’y engendrent et multiplient à un point incroyable; on peut aussi leur donner les restes des purées, des pommes de terre, des raves, des carottes cuites, du pain de chènevis et d’autres graines huileuses ( Nouveau cours complet d’agriculture théorique et pratique , t. IV, p. 488).

(3) Lund ayant observé que pendant la saison des amours les poissons recherchaient les eaux à température plus élevée et moins profondes des rivages, et que les oeufs de la perche et des gardons prospéraient

De 1750 à 1760, le comte de Goldstein (1) s’occupait de questions de pisciculture en Allemagne, et obtenait des résultats qui eussent dû attirer l’attention plus fortement, mais qui sont passés alors presque inaperçus.

Vers la même époque, un pêcheur de la principauté de Lippe fit connaître au lieutenant .Tacobi de Hohenhausen les diverses circonstances dans lesquelles s’opère la fécondation du frai de truites, alors que ces poissons sont en liberté dans les cours d’eau, et fournit ainsi à .Tacobi l’occasion de publier un premier mémoire sur la pisciculture (2). Mais ce ne fut que le prélude de longues et patientes recherches pour arriver à imiter la nature et obtenir artificiellement la fécondation, et, pendant plus de seize ans, les difficultés de toutes sortes qui se présentaient contrarièrent ses efforts jusqu’au moment où ayant réussi à les vaincre toutes il put enfin obtenir l’éclosion des œufs de saumon et de truite. Dès 1758, le capitaine de vaisseau de Marolle, qui avait eu connaissance des travaux de Jacobi pendant un séjour qu il fit à Hamel en Hanovre, en donna communication à Buffon, et celui-ci transmit ces renseignements à Lacépède.

En 1764, Gleditsch, qui devait au baron de Weltheim de Harbke la relation des travaux de Jacobi , les exposa à l’Académie des sciences de Berlin , en faisant remarquer combien la fécondation artificielle faite par Jacobi avait d’analogie avec celle que lui-même avait opérée, plusieurs années auparavant, sur un palmier du jardin royal botanique (3).

En 1773, Duhamel publia un compte rendu du travail de Jacobi en l’attribuant au comte de Goldstein (4) , et plus tard, en 1802, le comte de Lacépède en publia un extrait dans le premier volume de son Histoire naturelle des poissons.

Vers la même époque, Humphry Davy fit connaître à l’Angleterre la découverte de Jacobi,

mieux lorsqu’ils restaient collés aux branches de genévrier des cloisons, que lorsqu’ils tombaient à terre, trouva, à la suite d’essais, que la multiplication des poissons pouvait se faire de la manière suivante : il fit construire une caisse spacieuse mais peu profonde en planches, dont les côtés, munis de poignées, étaient percés de trous. Il la plongea dans l’eau, à un endroit rapproché du rivage, où on se livrait à la pêche, mais dont le repos était peu troublé et où l’eau, échauffée par les rayons du soleil, contribuait à l’éclosion. Le fond et les côtés de cette caisse étaient garnis de branches de genévrier; on y plaçait des poissons des deux sexes dont les oeufs et la laitance étaient presque entièrement développés. Après deux ou trois jours de séjour dans ces caisses, on s’assurait si les oeufs étaient pondus, et on s’emparait des poissons pour les utiliser d’une autre manière. On rabattait ensuite les côtés et on étendait les branches, couvertes d’œufs, de façon que ces derniers ne fussent pas trop rapprochés les uns des autres. Les œufs éclosaient presque tous (J. P. J. Koltz, Traité de pisciculture pratique , p. 15, 1866).

(1) Hanover Magazine , p. 363, 1763. — Voir aussi Yarrell , History of British f sites , t. Il, p. 87, 18-41 ; Coste, Instructions pratiques sur la pisciculture , 1858; et E. Fr. Hartig, Lehrbuch der Teichwirthschaft, p. 411, 1831.

(2) Deutsche Gewerbzeitung, 1851.

(3) Gleditsch, Exposition abrégée d'une fécondation artificielle des truites et des saumons qui est appuyée sur des expériences certaines faites par un habile naturaliste ( Hist. de (’ Acad, des sciences et belles-lettres de Berlin, t. XX, p. 47, 1764).

(4) Duhamel du Monceau, Histoire générale des pêches, t. III, p. 209, 1773. Ce sujet fut aussi traité par Lund, voir Pflanzung der Fische in inlandischen Seen ( Mém . de l’Acad. des sc. de Suède, t. XXIII, 1781;

— Bloch, OEconomische des Fische Deutschlands , 1782-83; — Gavolini, Generatione dei pesci, 1787;

— Hartig, Lehrbuch der Teichwirtschafl, p. 411 , 1831 ; — Knoche, Zeitschrift fur die Landwirthschafthchen verein des Grossherzoglliums Hessen, p. 407, 1840).

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et à la suite de ce travail une pension fut accordée au lieutenant hanovrien par le roi d’Angleterre, qui lui-même était originaire du Hanovre (1).

En 1768, l’abbé Spallanzani eut recours à la fécondation artificielle pour ses admirables expériences sur la génération, mais il s’en tint à des essais sur les Batraciens, et passa ainsi à côté d’un des faits les plus importants qu’il eût pu constater (2).

En 1772, Adanson, dans son Cours d’histoire naturelle , décrivit parfaitement les principes de la fécondation artificielle et le manuel opératoire. 11 faisait ainsi connaître « cette fécondation artificielle que l’on pratique habituellement, dit-il, sur les bords du Weser, dans la Suisse, dans le Palatinat du Rhin et la plupart des pays montueux ou élevés de l’Allemagne. «

D’après une note du révérend John Bacbmann (3) , celui-ci aurait multiplié les truites, en 1804, dans les environs de Charlestown, en ayant recours à la fécondation artificielle, et les pisciculteurs américains sont disposés en général à admettre cette réclamation.

Selon toute probabilité, les essais du comte de Goldstein, entrepris d’après un système analogue à celui de Jacobi, ont eu lieu plusieurs années avant Sa publication du Mémoire de ce dernier. Cependant c’est à lui qu’on doit rapporter l’exécution des premières expériences faites sur une grande échelle, car il organisa d’abord un établissement à Hambourg, puis à Hohenbausen (4), et enfin à Nortelem, où il paraît que des résultats importants ont été obtenus, sans qu’il ait été possible de savoir jusqu’à quel point ils sont passés dans la pratique (5). Toujours est-il qu’ils paraissaient être tombés dans l’oubli, quand, en 1815, le pasteur Armack , de Lippersdorff, près de Roda, organisa, dans la principauté de Waldeck, des essais qui furent poursuivis sur une grande échelle par le garde général Scell et par le grand maître des eaux et forêts Beuchel de Meurebacb (6). En 1824, le grand maître des eaux et forêts de Knas disposa à Buckeburg des appareils de pisciculture artificielle, et en obtint des truites qui servirent à peupler les eaux du Scbauenbourg-Lippe (7). En 1827, un établissement analogue fut installé à Schieder par le garde général Mertins, qui contribua ainsi, pour une forte part, au repeuplement des eaux de la principauté de Lippe. Ces essais, ainsi que ceux faits dans le duché de Saxe- Cobourg sous l’inspiration de M. le conseiller des finances Werthœuser, ont été souvent mentionnés dans divers articles de journaux de cette époque (8). Notons encore qu’en 1837, le grand veneur Schnitzer fit organiser un grand établissement de pisciculture à Dctmold.

Ayant observé fortuitement (1824) que certains poissons (tanches et ablettes) d’une petite rivière des environs du lac de Côme se débarrassaient de leurs œufs et de leur laitance en se frottant le ventre contre le sable qui garnissait le fond de la rivière, Monro Rusconi, le savant auteur de recherches sur l’embryogénie des salamandres, eut l’idée de transporter dans la pratique du laboratoire une imitation des manœuvres qu’il avait observées, et fit usage de la fécon-

(1) Humphry Davy, Satmonia , 1829.

(2) Spallanzani, Expériences pour servir à l’histoire de la génération des animaux et des plantes, 1785.

(3) Agricultural Society of South Carolina, 1855.

(4) Dr Aubert, Mémoires de la Société patriotique sité sienne , 1853.

(5) Coste, Instructions pratiques sur la pisciculture , p. 10, 1856. — Soirées lielvétiennes , p. 169, 1771.

(6) Deutsche Gewerbzeitung , 185L

(7) Hartig, Teichwirthscliaft , p. 413, 1831. — Allgemeine Forstund Jagd Zeitung , p. 40, 1832, et p. 104,

(8) Allgemeine Forstund Jagd Zeitung , 1853-54.

dation artificielle pour ses études scientifiques, en débarrassant, à 1 époque convenable, des poissons de leurs œufs et de leur laitance (1).

A peu près à la même époque, MM. Agassiz et Vogt, qui préparaient leur grand travail sur l’histoire naturelle des poissons d’eau douce, eurent occasion de faire des recherches sur le développement de la palée (corerjomis palea), sorte de salmonidé du lac de Neuchâtel, et firent usage de la fécondation artificielle pour obtenir les œufs nécessaires à leurs expériences, qui ont servi de base au travail considérable publié en 1842 par M. Vogt sur Y embryologie des salmonés. A la suite de ces expériences, le gouvernement de Neuchâtel imposa aux pêcheurs de l’Areuse de pratiquer la fécondation artificielle des œufs de truites et de rejeter ces œufs à l’eau dans un bref délai. C’était de la pisciculture, mais M. Agassiz ne pensait pas qu’il fût nécessaire de prendre les précautions multiples adoptées aujourd’hui pour assurer la conservation des œufs et de l’alevin. Du reste, les prescriptions faites aux pêcheurs ne furent pas suivies, et le règlement fut lettre morte. Ce n’est que plus tard (1854) que M. Vogt a propagé sa méthode principalement dans le canton de Neuchâtel.

En Angleterre (1837), M. John Shaw institua à Edimbourg des expériences (2) qu’on peut considérer comme une conséquence des efforts tentés par M. Agassiz (3) pour introduire la pisciculture en Angleterre. En effet, en vue de remédier à la diminution sensible du saumon dans les eaux de la Grande-Bretagne, ce dernier s’occupait alors de la multiplication artificielle de ce poisson dans la rivière de Nith (Ecosse). Les expériences de M. John Shaw eurent pour premier résultat scientifique de démontrer la relation qui existe entre les parr s, les smolts et les grilses , qui sont tous trois des individus d’une même espèce à des âges différents (4).

En 1838, lord Grey, propriétaire d’une partie de la rivière le Tay, fit faire également des essais de fécondation artificielle, pour se procurer des saumons en vue de rendre ses pêcheries plus productives (5).

Plus tard (1841), l’ingénieur Boccius , d Hammersmith (6) (Ecosse), reçut de M. Drummond

(1) Bibliotheca italiana , t. LXXIX, p. 79. — Annales des sciences naturelles , t. V, p. 300, 1836.

(2) John Shaw. An Account of some experiments and observations on the Parr and on the ova of the Salmon proving tlie Parr to be the young of the Salmon ( Edinburgli New Philosophical Journal, t. XXI, p. 99, July 1836). — Experiments on the développement and growth of the fry of the Salmon , from the exclusion of the ovum to the âge of six months ( Edinburgh New Philos. Journ., t. XXIV, p. 165, January 1838). — Experimental observations on the development and growth of Salmon-fry, from the exclusion of the ova to the âge oftwo years {Transactions of the Royal Society of Edinburgh, t. XIV, p. 547, 1840). — On the Growth and migrations of the Sea-Trout of the Solxvay [S ah no Trulta ) ( Trans. of the R. Soc. of Edinburgh, t. XV, p. 369, 1843.

(3) Schweizerisclie Zeitschrift für Landwirthschafl , p. 50, 1854.

(4) Le parr , premier âge du saumon, qui dure au moins un an, est d’une couleur brune avec quinze à dix-huit bandes descendant du dos sur les flancs; le smolt, second âge du saumon, prend une brillante livrée bleu foncé sur le dos, avec cinq ou six taches bleues sur fond d’argent à tons changeants rougeâtres, et a le ventre blanc brillant. Celte livrée n’est revêtue qu’au moment où les poissons éprouvent le besoin de gagner la mer, et se réunissent en troupes pour quitter les eaux douces. Quant aux grilses , troisième âge, ce sont les saumons qui remontent dans les eaux douces et ont perdu leurs bandes pour n’avoir plus qu’une robe argentée ; leur tête diffère aussi de celle des parrs et smolts , en ce qu’elle est devenue effilée et que leur corps est mince et élancé.

(5) Farmer' s Magazine , 1852.

(6) Boccius, Treatise of the Management of fish in rivers and streams, 1848. Mais, malgré les assertions

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la mission de repeupler de truites les eaux du voisinage d’Uxbridge; et, depuis, le duc de Devonshire, à Chatword, ainsi que plusieurs autres grands propriétaires, firent faire des essais analogues dans leurs eaux.

En France, dès 1826, M. Paulin Desonaux décrivit un procédé de fécondation artificielle (1), mais ce travail passa inaperçu.

En 1840, M. le baron de Pii vi ère (2) lut à la Société centrale d’agriculture un Mémoire sur l’utilité qu’il y aurait à favoriser le développement des poissons pour les besoins de l’homme et les profits de l’agriculture. Dans ce travail, qui est le premier où l’on trouve employé le mot pisciculture , l’auteur fait connaître l’avantage qu’il y aurait à transporter la montée d’anguilles au moyen de boutiques ou serves dans les étangs, les rivières et les fossés. Mais il ne paraît pas qu’il ait été donné suite à ces observations.

Du reste, toutes les expériences faites avant l’époque où nous sommes arrivés dans cet historique ne paraissent pas avoir donné, du moins en Europe, des résultats importants. Ceci peut facilement s’expliquer, parce que les uns, ne s’occupant de la question qu’au point de vue exclusivement scientifique, ne se sont aucunement préoccupés des conséquences capitales qui pourraient résulter d’une application intelligente des faits observés par eux à la pratique dans un grand nombre de localités. D’autre part, les résultats moins favorables, par suite de diverses causes accidentelles, qu’ils ne se l’étaient imaginé, paraissent avoir découragé ceux qui avaient envisagé plutôt le côté pratique. Il est, en effet, incontestable que, tant dans la dernière moitié du dix-huitième siècle que dans la première moitié du nôtre, il n’a pas manqué d’hommes qui ont fait connaître le résultat d’expériences heureusement accomplies. Aussi, la question repritelle une grande faveur, lorsqu’en 1848 les expériences de II cm y furent connues, en France, de la généralité des personnes qui s’intéressaient à l’aquiculture.

Remy, simple pêcheur de la Bresse, village isolé d’une des vallées les plus reculées des Vosges, n’avait certainement pas eu connaissance des travaux scientifiques de son époque sur la reproduction des poissons, quand, mettant à profit une faculté particulière d’observation unie à une persévérance opiniâtre, il sut lire clairement dans le grand livre de la nature. Ayant remarqué que le poisson diminuait de plus en plus dans les eaux ou il exerçait sa profession, il voulut connaître à quelle cause il devait attribuer ce fait et rechercher les moyens de remédier à cette disparition du poisson. Longtemps il guetta, au moment delà fraye des truites, pour apprendre quel était leur mode de reproduction, et il constata que les femelles, suivies des mâles, venaient déposer sur certains fonds leurs œufs, sur lesquels les mâles versaient immédiatement leur laitance, sans se rapprocher jusqu’au contact de la femelle même. Il observa alors, avec le plus grand soin, à des époques très-rapprochées , les places où les œufs avaient été déposés, puis fécondés, et reconnut qu’une immense quantité de ces œufs était détruite par d’autres espèces de poissons, les inondations, les sécheresses résultant de la baisse des eaux, et par l’action dévastatrice de myriades d’insectes ou de larves, qu’antérieurement il n’avait pas aperçus et qui

de l’auteur, il parait , d’après ce livre , avoir plutôt étudié la question au point de vue scientifique qu’au point de vue véritablement pratique. On affirme cependant qu’il produisit 120,000 truites dans un seul domaine.

(1) Paulin Desonaux, Amusements de ta campagne, t. IV, p. 127, 1826.

(2) Baron de Rivière, Considérations sur les poissons et particulièrement sur les anguilles ( Mémoires de la Société centrale d’agriculture , t. XLVIII, p. 171, 1840).

semblaient se coaliser, en bataillons pressés, pour une immense curée. L’étude de toutes ces influences pernicieuses lui fit concevoir le projet de parer à cette destruction et d’arriver ainsi à une augmentation du nombre des poissons, en créant aux œufs une situation plus favorable que celle offerte par la nature au poisson en liberté. Dans ce but, il se fit fabriquer des petites boîtes rondes en fer blanc, munies de trous sur tout leur pourtour, et sur le fond desquelles il plaça un lit de sable; puis, il y déposa une certaine quantité d’œufs recueillis dans la rivière après leur fécondation : il ferma ses boîtes avec un couvercle également percé de trous et les plaça, à diverses profondeurs, dans la rivière. En faisant de temps en temps 1 examen de ses boîtes, Remy constata d’abord qu’un certain nombre d’œufs pourrissaient ; il les enleva avec soin à chacune de ses visites, et continua jusqu’au moment où, au printemps, il eut reconnu que tous ses œufs étaient éclos et que les alevins qui en provenaient s’étaient dispersés dans la rivière.

Remy fit bientôt part de , sa découverte à son ami Géhin, et tous deux continuèrent leurs efforts pour renouveler et compléter l’expérience. Remy avait remarqué que lors de la dissémination des œufs, ceux-ci, entraînés par la rapidité du courant, ne se trouvaient pas tous dans une même mesure en contact avec la laitance; il crut, avec raison, que le grand nombre d’œufs qui avaient pourri, dans sa première expérience, pourraient bien être des œufs mal fécondés. Il savait aussi qu’en prenant dans la main une truite femelle, au moment de la fraye, celle-ci laisse échapper sous 1 influence de la plus légère pression une partie de ses œufs. Aussi résolut-il, avec laide de Géhin, d’essayer s’il ne pourrait pas opérer artificiellement la fécondation des œufs en recevant dans un vase les œufs qu’il faisait sortir, par de légères pressions, d’une truite prête à les abandonner spontanément, et en versant dessus la laitance d’une autre truite qui serait également disposée à accomplir l’acte physiologique de la reproduction. Il obtint ainsi des oeuls qui d’abord parurent clairs et transparents, et qui, au bout de quelque temps, devinrent moins clairs et comme opalins, et conclut de ce changement. que la fécondation avait complètement réussi. Les œufs ainsi fécondés artificiellement furent placés dans une boite que Remy et Géhin introduisirent dans l’eau et surveillèrent avec le plus grand soin.

Leur joie fut extrême de constater que ces produits d’une fécondation opérée par leurs mains étaient moins sujets à se pourrir que ceux recueillis, l’année précédente, par Remy, et surtout quand , plus tard , ils virent que le succès de leur expérience était complet et que chacun de ces œufs si nombreux avait donné naissance à un petit poisson vivant et bien vif. Dès lors, les deux pêcheurs avisèrent aux moyens de conserver les alevins dans des espaces fermés, où ils fussent préservés de la gloutonnerie des autres poissons, et des attaques des nombreux ennemis acharnés à leur perte; puis il leur fallut imaginer la nourriture la plus convenable pour ces jeunes élèves, et, malgré leur ignorance radicale de tout ce qui était science, ils parvinrent à surmonter toutes les difficultés et réussirent d’une manière absolue.

Ce n’est que plus tard, en 1848, à la suite dune communication de M. de Quatrefages sur la reproduction tics poissons, que les travaux de Remy et Géhin ont été connus du monde savant par une revendication de leur droit de priorité faite par M. le docteur Haxo, secrétaire perpétuel de la .Société d émulation du departement des Vosges (1).

(1) Ilaxo , De la fécondation artificielle et de l’éclosion des œufs de poisson, suivi de réf exions sur l’iclithyogénie , 2e édit., 1853. — Guide du pisciculteur, 1854. — Voix' aussi De Quatrefages, Rapport sur les travaux de pisciculture de MM. Géhin et Remy ( Journ . d’Agricult. pratique, 1852. — Annales de la Société des Vosges , t. V, p, 235, 1844). — Dr Turck, Rapport au comice agricole de Remiremont, 1850.

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Dans sa communication à l’Académie des sciences sur les fécondations artificielles appliquées à l’élève du poisson (1) , M. de Quatrefages attirait l’attention des agriculteurs sur un moyen que la science pouvait leur fournir, après l’avoiiÿessayé depuis plus d’un siècle, et qui permettait certainement d’augmenter la population des eaux, de régulariser le produit des étangs, et insistait tout particulièrement sur les facilités que ces pratiques présenteraient pour l’acclimatation et la dissémination des espèces.

Une commission mixte, composée d’hommes de la science et de l’administration (2), fut nommée pour donner son opinion sur les services de Remy; mais son rapport aussi bien que les essais de Remy et de ses prédécesseurs seraient sans doute retombés dans l’oubli comme avaient été oubliées chez nous les expériences de Jacobi , si le savant professeur d’embryogénie au Collège de France, M. Coste, n’eût pris la question en main et ne lui eût donné sa véritable valeur. « Ayant dans l’avenir de l’aquiculture une confiance éclairée et sans bornes, un des premiers » à l’œuvre commune, M. Coste a fait et surtout fait faire beaucoup. Fort de la haute autorité « que lui assurait son rang dans la science, fort aussi de l’appui administratif et du tout-puis- » sant patronage qu’il a su se concilier, M. Coste a mis une ardeur sans égale à propager « l’industrie naissante, à la défendre contre d’injustes méfiances, à provoquer de nouvelles ii applications, à proclamer les résultats acquis, à en prévoir de nouveaux et plus grands. « (De Quatrefages.)

En 1851-52 , MM. Eerthot et Detzem , ingénieurs des ponts et chaussées , furent chargés d’aller étudier les procédés de Remy: ils en revinrent enthousiasmés, aussi leur rapport exprima-t-il les plus hautes espérances (3).

A la suite de ce travail, M. Coste fut chargé de vérifier les résultats obtenus, et dans un rapport (4), inséré dans le Moniteur universel, il insista sur l’importance de la vulgarisation des nouvelles méthodes et de l’installation d’une sorte d’usine chargée de colliger les œufs fécondés et de leur distribution. Le gouvernement français résolut de faire passer cette conquête de la physiologie dans le domaine de la pratique, et ordonna la création d’un vaste appareil d’éclosion d’où l on dirigerait ensuite dans nos fleuves et dans nos rivières les œufs de poisson fécondés ou à l état d alevins (5). Cet établissement fut organisé aux environs d’Huningue, sur la commune de Blotzheim (6), et on commença les opérations sur les truites communes et saumonées, grandes truites des lacs, saumon du Rhin, ombre-chevalier, fera, et plus tard sur l’ombre commun et le saumon du Danube. Les œufs, recueillis avec soin en Suisse et en Allemagne, sont, après avoir

(1) Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. XXVII, p. 413, 1818. — Voir aussi De Quatrefages, Recherches sur la vitalité des spermatozoïdes de quelques poissons d’eau douce ( Comptes rendus de l’ Académie des sciences , t. XXXVI, p. 936, 1853). — Haime, la Pisciculture ( Revue des Deux-Mondes , t. II, 1854).

(2) Milne-Edwards, Annales des sciences naturelles , 3° série, t. XIV, p. 53, 1850; Journ. d’Agricult. prat., 3e série, t. Ier, p. 593, 1850. — Des eaux douces considérées sous le rapport zootechnique ( Mémoires de la Soc. imp. et centrale d’agriculture pour 1863, p. 113, 1868).

(3) Fécondation artificielle du poisson {Bull, de la Soc. d’émul. du Doubs, p. 18, 1851). — Berthot et Detzem, Rapport sur les faits constatés depuis le 8 mai 1851 jusqu’au 7 mars 1852, 1852,

(4) Moniteur universel, 12 août 1852.

(5) Decision du Ahnistre de l’intérieur du 5 août 1852, autorisant la fondation de l’établissement d’Huningue.

(6) Blotzheim est situe à 5 kilomètres environ de la forteresse d’Huningue (Haut-Rhin).

été fécondés sons les yeux des agents, qui prennent note exacte de toutes les particularités intéressantes, apportés à Huningue, où ils sont soumis à l’incubation jusqu’à ce que le moment soit venu où, l’embryonnement étant bien opéré, ils sont susceptibles d’être envoyés, sans trop de dangers, dans les diverses localités (1).

Le succès d’Huningue est aujourd’hui parfaitement démontré, et nous n’en voulons pas d’autre preuve que l’empressement avec lequel, de toutes parts, des demandes, qui augmentent chaque aimée, sont faites par des Français et par des étrangers. Bien plus, dans un certain nombre de contrées, en Angleterre, en Hollande, en Belgique, etc., des établissements analogues, quoique moins importants (2), se sont construits, qui témoignent de 1 intérêt que présentent de semblables questions et prouvent que la pisciculture n’est pas seulement une question scientifique, mais bien une question d’économie politique, nous dirons plus, qu elle s’élève à la hauteur d’une question sociale.

Huningue aura eu l’honneur d’inaugurer une période d’initiation; aujourd’hui, il faut faire plus, nous sommes arrivés à la période de propagation, et c’est aux industriels et aux particuliers à y entrer résolument.

Du reste, si, malgré quelques succès obtenus dans les diverses parties de la France, la pisciculture n’a pas donné chez nous tout ce qu’on était en droit d’en attendre, ce n’est pas à ce qu’elle serait impuissante qu’il faut imputer les progrès lents qu elle fait chez nous ; car nous pourrons aisément constater que partout, à l’étranger, la pisciculture a donné les résultats les plus satisfaisants, et nous ne devons pas nous étonner devoir les commissaires des pêcheries d’Angleterre reconnaître que le plus grand service que la France ait pu rendre au Royaume-Uni est justement d’avoir donné 1 initiative des manœuvres de pisciculture.

M. Coste, convaincu des services que la pisciculture peut rendre à l’humanité en augmentant la quantité de matière alimentaire mise à la disposition des populations, n’a rien négligé pour exciter les efforts des expérimentateurs; « il a fait beaucoup et a fait faire beaucoup » , et malgré les critiques qui ont quelquefois accueilli son œuvre, il n’en est pas moins incontestable que la plus grande part lui revient dans la vulgarisation de la méthode (3). Non-seulement il a employé toute son influence pour faire d’Huningue la source où venaient puiser les pisciculteurs de France et de l’étranger, mais par ses expériences continues dans son laboratoire du collège de France, il n’a pas cessé d’apporter de vives lumières sur toutes les questions relatives au développement des poissons.

Parmi les personnes qui se sont attachées, dès les premiers temps, à populariser les meilleurs

(1) Coumes, Notice historique sur l’ établissement de pisciculture d' Huningue, 1862. Sur l’avis du Conseil des ponts et chaussées, la question de l’élevage des alevins a été limitée à des essais de stabulation dans de petits bassins comparés avec ceux d’élevage en liberté.

Voir aussi Léon Vidal, De la Pisciculture par éclosion artificielle ( Société de statistique de Marseille, t. XXX, 9 mars 1866). — Dr de Séré, Rapport sur l’établissement d’Huningue et les services qu’il rend à l’ acclimatation {Bull, de la Soc. d’acclim., 2e série, t. V, 1868).

(2) Les citations que nous aurons occasion de faire, dans la suite de ce travail, des publications faites dans les diverses contrées, telles que l'Angleterre , la Norvège, la Hollande, la Nouvelle-Écosse, l’Australie, etc., donneront la preuve que tous les pisciculteurs étrangers reconnaissent l’importance des services rendus par Huningue et son influence incontestée sur les progrès de la pisciculture.

(3) Coste, Instructions pratiques sur la pisciculture , 1853.

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procédés de repeuplement des eaux, on doit une mention particulière à M. Millet (1), qui a proposé diverses modifications aux appareils employés, et qui s’est surtout attaché à améliorer les frayères artificielles imaginées par Lund. Nous rappellerons aussi les noms de MM. René Caillaud, marquis de Vibraye, etc., et ceux de plusieurs autres personnes que nous signalerons dans la suite de ce travail.

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