DES VIVIERS
La première condition d’un bon vivier est d’avoir des dimensions proportionnées à la quantité de poissons qu’on veut élever. Il doit être établi autant que possible près d’une éminence et non loin d’un cours d’eau avec lequel on puisse le faire communiquer. La terre qui convient le mieux à cet effet est celle qui n’est ni trop forte, ni sablonneuse. La profondeur ne devra pas dépasser au minimum 5 pieds chinois et au maximum 12 pieds; au delà de cette dernière limite les eaux deviennent froides et nuisent au développement des poissons. La partie exposée au nord sera un peu plus élevée que la partie sud. Elle devra être aussi plus profonde, afin que les habitants des eaux puissent y trouver un abri sûr et commode. Dans le Kiang-si, le réservoir est creusé au milieu du vivier. La pièce d’eau devra contenir neuf petites éminences en terre dure, ou en pierres, ce qui est préférable, avec des cavités en dessous, qui serviront de refuge à certains moments aux poissons, ainsi qu’aux tortues, chevrettes, coquilles de paladine, lymnées des étangs, etc., dont le voisinage plaît infiniment aux poissons. Sur ces sortes cl’ îlots, ainsi que sur les bords du vivier, on plantera différentes plantes, telles qu emou-fou-yong (Hibiscus rosa sinensis ),pat-siao (Musa sinensis), lien-chu (1) , plante dont le fruit est très-recherché par les poissons domestiques, des nénuphars,
(!) Plante de la famille des nymphées.
LA PISCICULTURE FLUVIALE
pour lesquels les loutres ont, dit-on, une très-grande répulsion, des vignes que l’on dispose en berceau afin de garantir les eaux des fientes d’oiseaux , enfin plusieurs sortes d’herbes aquatiques, telles que hing-tai-tsao (1), tchen-pen-tsao (2). Ces herbes aquatiques possèdent une force de végétation extraordinaire; lorsqu’elles sont trop épaisses, il faut en enlever une partie, pour que les poissons ne soient pas suffoqués. La propreté du vivier est de la plus grande importance. On défendra d’y jeter, soit des débris de matériaux, soit de la chaux, des fleurs de saule, de la sciure de bois, des cendres de coing, de l’eau de savon, de la saumure et toute espèce d’huile. Les plantes suivantes sont également nuisibles aux poissons : jxi-teou (Croton tiglium), kan-lan (Canarium?), lwutan (Agrestis capillaris?), tsao-kio (Gleditschia sinensis), mangtsao (Anona squammosa), keou-ho (Sarotbra?) Le rouissage du chanvre et du lin devra y être interdit. Si par hasard sur la berge se trouvent des foins, les enlever aussitôt la fauchaison. Ces foins renferment souvent des sucs végétaux très-pernicieux. Au printemps, lorsqu’on distribuera aux poissons des herbes aquatiques , il faudra veiller à ce qu elles ne proviennent pas de lacs dans lesquels vivent des espèces voraces qui peuvent déposer leurs oeufs sur ces herbes. Les loutres et les cormorans sont des animaux dangereux qui doivent être observés. L’été, on donnera à manger aux poissons une ou deux fois par jour; l’hiver, une fois tous les deux jours. La nourriture varie un peu suivant les provinces. Ainsi dans le Hou-nan, pendant deux mois et demi, de mai à mijuillet, les habitants se servent de préférence de i’eau de fumier (excréments humains). Les autres mois de l’année, ils remplacent cette eau par des herbes aquatiques hachées menu. Il n’en est pas de même dans le Iviang-si, où l’élevage des poissons a été poussé plus loin que partout ailleurs. Les procédés en usage dans cette province ont été recommandés comme les meilleurs dans le Cheou-che-tong-kao , vaste encyclopédie, que l’empereur Kien-long fit publier dans le but de propager ce que la science avait produit jusqu’alors de plus parfait et de plus pratique sur l’agriculture et l’horticulture. Voici, en quelques mots, la méthode préconisée par le gouvernement, et (fui fournit en réalité les résultats les plus avantageux. Lorsqu’on a trouvé un endroit dont la situation et l’exposition sont dans les conditions dont nous avons parlé plus haut, on commence par creuser un ou plusieurs petits bassins de 10 pieds carrés (chinois) de surface, de 8 pieds de profondeur, avec un réservoir au milieu plus profond de 2 pieds, large et long de 5 pieds, dont les terres sont soutenues par un clayonnage et qui ne présente aucune fuite par où l’eau puisse s’échapper. Chaque bassin est destiné à recevoir 600 gong-gu (Hypophthalmichthys) et 200 liouênu-yu (Lcuciscus æthiops) d’un pouce et demi environ de longueur. La nourriture journalière de ces alevins consiste en herbes aquatiques ( liing-tai-tsao ) hachées menu et en coquilles d’œufs durcis dans le sel (3) , dont les poissons sont très-lriands surtout pendant 1 hiver. Vers le milieu de la cinquième lune, en juin, on retire du bassin, avec l’aide d’une épuisette en urtica nivea, tous les poissons, que l’on dépose sur une toile également en urtica nivea tendue sur quatre piquets fichés dans le sol. On examine si quelque poisson étranger ne s’est pas glissé parmi les poissons domestiques, et, le triage opéré, on transporte ces derniers avec un seau dans un vivier que l’on a eu soin de creuser non loin du bassin. Ces viviers, qui ont 20 ou 30 pieds
(1) Zanichellia, Vulcineria spiralis.
(2) Trapa chinensis, Batracliium , Cliara.
(3) Ces œufs, que les Chinois aiment beaucoup, sout préparés en les mettant dans un vase avec du sel et en les y laissant pendant une dizaine de jours.
carrés de surface, peuvent contenir 7 à 800 poissons. A la deuxième et à la troisième lune (mars ou avril), on prend tous les poissons qui s’y trouvent et on les met dans un autre grand vivier, que nous nommerons vivier d’élevage. On vide ensuite la plus grande partie de l’eau, on y plante des herbes aquatiques ( hing-tai-tsao ), on remplit de nouveau le vivier, et lorsque de nouveaux hôtes viennent l’habiter à la cinquième lune, les herbes aquatiques peuvent déjà leur servir d’aliments. Quand il n’y a plus d’herbes dites liing-tai-tsao, on les remplace par les autres herbes nommées tclien-pen-tsao. Les grands viviers d’élevage n’ont pas de dimensions fixes. S’ils ont 20 ou 30 pas carrés de surface, on peut y élever des poissons de trois, quatre, dix livres et plus. Il faut aux houen-yu transportés chaque année du vivier moyen deux charges d’herbes aquatiques environ pour cent jours. Ils grossissent alors très-rapidement, et ceux qui, à leur arrivée, pesaient une livre, après douze mois atteignent facilement trois livres ou trois livres et demie. La profondeur des grands viviers doit être au minimum de 5 pieds. Il n’est pas nécessaire que les herbes qui sont données aux poissons des grands viviers soient toujours fraîches; de vieilles herbes avec la racine remplissent le même but. Les feuilles de koua-tchou-ma , fraîches et non flétries par le soleil, sont également très-bonnes comme aliment. Il est rare que celles que l’on jette le soir dans le vivier ne soient pas dévorées entièrement pendant la nuit. L’hiver, la nourriture des poissons est plus difficile à se procurer. On supplée aux herbes par des houles bien sèches, grosses comme le poing, faites avec de la terre grasse, que Ion mélange à des fragments de vieilles nattes en paille de riz, à moitié pourries par l’urine (1), et que l’on coupe en morceaux plus ou moins menus, suivant que les boules sont destinées aux moyens ou aux grands viviers, au milieu desquels elles sont jetées tous les deux ou trois jours. En janvier, les grands viviers sont vidés en partie, afin qu’on puisse y mettre de la boue liquide. Pendant ce temps, les poissons vivent dans un petit bassin près du vivier. Quelques éleveurs établissent des bergeries sur les bords des viviers et font ramasser les excréments du troupeau, qui sont tous les matins jetés dans l’eau. Tsao-xyu et houên-yu en aiment beaucoup le goût, mais il ne faut pas en abuser, si l’on ne veut pas que le poisson perde les qualités de sa chair.
Il arrive souvent que, soit parce que les eaux du vivier ne contiennent pas assez de matières grasses, soit à la suite de pluies d’orage venues des montagnes, les poissons ont le corps couvert de taches blanches et maigrissent; c’est un signe qu’ils sont attaqués par des puces; on les en délivre en mettant dans l’eau de l’écorce de tremble ou bien de figuier, des pommes de pin, ou bien encore, ce qui est préférable, des briques séchées après avoir passé un jour et une nuit au milieu d’excréments humains liquides. Lorsqu’un certain nombre de poissons apparaîtront nageant sur le dos, on devra de suite renouveler l’eau et jeter dans le vivier quelques feuilles de pakio (Aralia papyrifera) écrasées, de l’urine ou bien une petite quantité d’excréments humains liquides, qui constituent également un excellent remède dans le cas où les poissons ont mangé des fleurs de yang-lieou-chou , ou que le vivier est trop plein de matières fécales produites par les habitants aquatiques. Il est bon que le vivier soit curé et séché tous les cinq ou sept ans. On prétend que si on le vide au printemps, en n’y laissant pendant cinq ou six jours que trois ou quatre pouces d’eau renouvelée ensuite, le développement des poissons augmente plus rapidement.
(1) Dans toutes les fermes qui possèdent un vivier, les vieilles nattes hors d’usage sont déposées dans un coin des lieux d’aisance, et lorsqu’elles sont à moitié pourries par l’usage, on en fait des boules pour les poissons.
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On élève également dans les viviers des carpes dont la fécondité est prodigieuse , mais qui grossissent plus lentement que les poissons domestiques, et qui ont en outre l’inconvénient de tuer avec leur queue les petits alevins. Leur chair ne vaut pas d’un autre côté celle des isin-yu , yong-yu et pe-lien-tsee-yu; toutefois, lorsque le vivier est bien entretenu, elles offrent une source précieuse de bénéfices assurés et constants. Un fait particulier qui mérite d’être signalé, c’est que la carpe aime beaucoup les tortues à carapace molle, et jamais les Chinois n’oublient d’en mettre un certain nombre dans leurs viviers.
Tous les viviers en Chine ne. ressemblent pas à celui que nous venons de décrire. Ce sont en général des pièces d’eau dont les dimensions varient, qui servent aux besoins de la ferme, et dans lesquelles on élève des poissons domestiques. Ces pièces d’eau ont presque partout de sept à dix pieds de profondeur, excepté au milieu, où se trouve un second réservoir plus profond et dans lequel se réfugient les poissons en cas d’extrême sécheresse, d oute famille à la campagne possédant vingt meou de terrain (12 hectares) a son vivier d’un mcou environ, qui chaque année est alimenté au moyen d’alevins qu’on y dépose au printemps. Dans l’espace de douze mois, yong-yu et pe-lien-tsee-yu (espèces domestiques) atteignent facilement deux livres et deux livres et demie. On peut les pêcher après sept mois. La plus grande partie du poisson des viviers est consommée par les habitants de la ferme, à moins que la pièce d’eau ne soit telle qu’il puisse s’y multiplier aisément sans craindre le dessèchement auquel sont exposés les petits réservoirs. Dans ce cas, comme ces espèces domestiques se reproduisent et se développent très- rapidement, le vivier devient pour son propriétaire une mine inépuisable d’alimentation et de revenus. Un prêtre catholique chinois nous a raconté que sa famille possède dans le Hou-nan un vivier d’un meou de surface qui rapporte chaque année plus de huit cents francs, après avoir fourni tout le poisson nécessaire à 1’alimen.tation du personnel de la ferme (1).
(1) Il serait bien à désirer que les divers procédés que nous venons de décrire fussent appliqués en France. Rien ne serait plus facile, cependant, aujourd’hui que le problème du transport des poissons de Chine à Ma rseille a été résolu d’une manière aussi satisfaisante que possible. — En 18G8, nous avons pu rapporter vivants, de Han-keoa à Paris, un certain nombre d’ophicéphales, de loches, de cyprinoïdes et de gouramis, cette excellente espèce si délicate que l’on cherche depuis tant d’années à introduire dans nos eaux, et dont la véritable patrie d’origine est, contrairement à ce qu’avaient assuré plusieurs naturalistes, le grand fleuve qui arrose nos possessions de Gochinchine. — Yoici, en quelques mots, les dispositions que nous avons prises, et qui sont aussi simples que pratiques : il suffit de déposer huit à dix poissons de 15 à 50 centimètres de longueur dans un vase de terre de 40 centimètres de hauteur sur 50 de largeur, enduit à l’intérieur d’huile d’elæococca et rempli aux trois quarts d’eau douce. Il faut avoir soin de garantir cette eau contre le tangage et le roulis, au moyen d’un petit filet soutenu par des flotteurs et qui en couvre la surface.
Pendant la traversée, veiller à ce que le vase reste exposé à l’air, mais abrité du soleil, au centre du navire. L’eau doit être renouvelée chaque jour. L’eau filtrée peut être utilisée à cet effet. — La nourriture consiste en pain azyme, en viande hachée menu, en riz cuit, peaux de bananes, etc., qu’on distribue tous les matins; il est également bon de donner des herbes aquatiques, qu’il est facile de se procurer aux différents ports où les bâtiments relâchent. Un passage difficile à traverser est l’entrée de la mer Rouge ; il est une certaine zone où l’air, devenu presque irrespirable, pénètre le tissu pulmonaire et brise subitement les forces les plus énergiques. Pendant ces quelques heures, il faut redoubler de soins pour préserver les poissons des atteintes de cette sorte de mal’aria.
À notre retour en Chine, à la fin de 1868, M. Bourdon, lieutenant de vaisseau, commandant du Dotinaï (Messageries maritimes), a pu transporter vivants, de Suez à Canton, plusieurs centaines de cyprinoïdes