CONSERVATION ET POLICE DE LA PÊCHE FLUVIALE
Le domaine des eaux appartient en Chine à l’Etat, qui afferme au moyen de licences le droit de pêche à des particuliers, par cantonnements limités dans chaque département. Ces licences, dont l’ origine remonte à une époque reculée et dont la durée n’est pas fixée, sont cessibles et transmissibles avec l’autorisation des autorités compétentes. Quelquefois deux ou plusieurs familles sont adjudicataires de la même portion de lac ou de cours d’eau. Dans ce cas, chaque famille est responsable à tour de rôle, vis-à-vis du mandarin chargé de la police des eaux. Les obligations des fermiers généraux des lacs (Jiotian-hou ) consistent à payer au trésor public une redevance annuelle (1), et à assurer la conservation et la police de la pêche dans les eaux faisant partie de leur cantonnement. Ils sont tenus à faire verser chaque année dans ces eaux , lorsqu’elles ne communiquent pas avec un fleuve ou une rivière qui abonde en poissons, une quantité
d’Égypte, qu’il avait mis dans un aquarium installé sur le pont, et qui est bien préférable au vase dont nous avons parlé plus haut.
M. Simon, consul de France, a également très-bien réussi avec les macroptères, qui, grâce aux soins de M. Carbonnier, sont acclimatés et acquis à l’Europe.
La question des t transports n’est donc plus un obstacle à l’introduction dans nos eaux des espèces précieuses qui rendent en Chine tant de services à l’alimentation publique. — Ne craignons donc pas de tenter des essais, et nous serons largement récompensés des sacrifices que nous aurons faits pour cette œuvre, qui touche aux intérêts les plus importants de notre pays.
(1) Le montant de la redevance que payent actuellement les fermiers généraux a été fixé, sous l’empereur Kien-long, en même temps que l’impôt foncier, dont voici les principales bases :
Tien (terres) de Ire qualité, arrosées et fertiles, dans le centre de la Chine, district de Han-yang-fou , par
exemple .
lre qualité, par meou (59 ares 25 centiares) . 7,39 chên de riz
2e qualité . . 4,958 —
3' qualité . 3,57
Terres basses, inondées et cultivables, par meou . 2,60
Terres très-basses, par meou . 1,692
Terres non arrosées, produisant coton , blé, sorgho, légumes :
lre qualité, par meou . 4 chên de blé
2e qualité . 3 —
3e qualité . 1,6 —
Ty-choui, terres non arrosées, cultivables, mais sujettes à des inondations locales, par meou . 0,96 chên de blé
Terres de montagne cultivables :
lre qualité, par meou . . . 7 tsien de soie
2e qualité . 3,5
3e qualité . 0,45
4e qualité . . . 0,282
5e qualité . . . 0,041 —
6e qualité . 0,02
Pièces d’eau cultivables, par meou . 4,5 chên de riz
— non cultivables . . . 4,5
Roseaux, herbes . 0,25
LA PISCICULTURE FLUVIALE
d’alevins proportionnée à l’étendue du cantonnement (1). Ils veillent en outre à ce que, pendant le temps du frai, les communications des lacs avec les rivières poissonneuses soient toujours libres, afin que les poissons puissent y venir déposer leurs œufs. Ils doivent également empêcher, par un gardiennage bien organisé, que personne ne pêche dans les lacs ou cours d’eau en dépendant pendant les mois d’avril, mai, juin, juillet, août et septembre, et enfin, qu’on ne jette dans les eaux des drogues ou appâts qui seraient de nature à enivrer le poisson ou à nuire à son existence (2). La coupe des herbes à l’époque où le poisson fraye est sévèrement défendue.
Le repeuplement et la constante reproduction des poissons sont assurés par cette sage et prévoyante réglementation. Les houan-hou, qui ne sont pas mandarins, n’ont pas le droit de justice. Mais ils peuvent, avec le giao-tchin, arrêter les délinquants et les envoyer devant le tche-liien, qui les condamne le plus souvent à la bastonnade, à la cangue, à l’amende et à la confiscation des filets. Les charges qui incombent aux houan-hou sont largement compensées par les privilèges dont ils jouissent. Nul ne peut pêcher dans leurs eaux sans leur permission écrite, signée de leur main. Ils passent généralement un contrat avec les chefs des pêcheurs (ling-teou). Ceux-ci sont des individus possédant un petit capital et qui répondent devant le houan-hou des pêcheurs, par lesquels ils ont été choisis, non point comme maîtres, mais comme administrateurs de la société. Le ling-teou fournit toutes les avances nécessaires et prélève sur le produit de la pêche d’abord le capital avancé, ensuite une somme de tant par 100 livres de poisson capturé. Vers le milieu de la première lune, il donne par écrit au houan-hou les noms et prénoms de tous les membres de 1 association. Ces noms sont enregistrés. Chaque pêcheur reçoit un permis qu il est obligé d’exhiber à la réquisition des employés du houan-hou. Dans certaines provinces, chaque ling-teou (le nombre en est fixé par lac) paye au houan-hou une somme de 550 sapèques par trois hommes, environ 183 sapèques (1 franc) par homme. Dans ce cas, tout le produit de la pêche revient aux pêcheurs. Dans d’autres endroits, le houan-hou partage par moitié avec les pêcheurs ou bien leur vend cette part pour une somme de tant (3).
(1) On verse habituellement huit à dix paniers (yu-yang-lo) d’alevins par pièce d’eau de 10 ly, ou une lieue de périmètre.
(2) Les Chinois connaissent un grand nombre de drogues à enivrer le poisson.
(3) Près de kieou-kiang se trouvent six grands lacs sur lesquels les kouan-hou nous ont donné les renseignements suivants. Ces six lacs sont affermés par l’Etat pour 801 taels 973 (6,415 fr. 80). L’un d’eux, nommé Ko-ouen-hou, rapporte au trésor 320,000 sapèques (1,920 fr.) ; 300 bateaux environ y font la pêche annuellement. Le premier jour de l’ouverture de la pêche, à la 9e lune, on prend plus de 10,000 livres de poisson, dont la moitié revient au kouan-hou , qui prélève cette moitié pendant trois jours. Les trente jours suivants, les pêcheurs ont les trois cinquièmes, et après un mois les sept dixièmes. Lorsque le poisson devient rare, le kouan-hou vend sa part. Dans un autre lac, nommé Kan-tang-hou , dont les eaux viennent baigner la procure des Pères Lazaristes, le kouan-hou loue ordinairement son droit de pêche pour 160,000 sapèques (960 fr.), que lui payent 40 ou 50 bateaux, qui, presque chaque année, sont les mêmes. Quelquefois, le kouan-liou s’arrange ainsi avec eux : à l’ouverture de la pêche, pendant un mois, les parts de prise sont divisées également. Après un mois, et jusqu’à la fin de l’année, la part des pêcheurs va sans cesse en augmentant. Au nouvel an, durant quinze jours, toute la pêche appartient aux pêcheurs. Une somme de... est ensuite donnée au kouan-hou pour le restant de la saison. Il existe un autre lac, nommé Kouan-men-hou , qui est entouré d’une chaussée très-élevée, et qui communique avec le grand fleuve par une écluse que l’on ouvre à la troisième ou à la quatrième lune, lorsque les eaux du Yang-tsee-kiang commencent à monter et que les alevins apparaissent. Pendant trois jours, l’eau du fleuve entre dans le lac; l’écluse est ensuite fermée jusqu’à la neuvième lune, époque à laquelle on l’ouvre de nouveau. Le kouan-hou met alors à l’entrée
Les pêcheurs peuvent pêcher dans toutes les parties du lac indistinctement, avec toute espèce de filets ou engins de pêche. Les bénéfices du kouan-hou sont très-variables, dépendant entièrement de la fertilité de leur cantonnement. 11 en est de même pour les pêcheurs qui, pendant sept ou huit mois de l’année, travaillent les champs ou exercent un petit métier. Les pêcheurs des fleuves et des grandes rivières pêchent presque toute l’année.
Les fleuves et les rivières sont affermés par cantonnement à des particuliers ( kouan-kiang ou kouan-ho), qui payent à l’État une redevance annuelle et prélèvent sur tous les pêcheurs, dans leur cantonnement, une somme de tant par espèce de filet employé (1). Ces fermiers généraux sont chargés de la police des eaux. Les pêcheurs seuls, munis d’une autorisation signée par eux, peuvent pêcher dans leur cantonnement; ils ont en outre le droit pendant trois mois, de la dixième lune à la douzième inclusivement, lorsque les eaux se retirent des lacs emmenant avec elles une grande quantité de poissons, de fixer les jours de pêche et d’exiger de chaque pêcheur soit une partie en nature du produit de la pêche, soit une partie de la vente du poisson dans la proportion de 200 à 300 sapèques par 4000. Le kouan-lio (fermier des rivières) paye une redevance annuelle plus forte que le kouan-kiang (fermier du fleuve). Ainsi, nous en avons connu un dans le district de Han-yang qui, pour un cantonnement de 20 Ig (2 lieues) sur la rivière Han , payait annuellement au tclie-hien (premier mandarin du district) 10 taels (à raison de 3,000 sapèques par tael) ou 30,000 sapèques (180 francs), tandis qu’un kouan-kiang, nommé Lieou, dont le cantonnement était sur le grand fleuve dans le même district, ne donnait que 10 taels 8 pour 03 Ig (6 lieues -fi 3 Ig).
Presque tous les pêcheurs des fleuves et des rivières sont formés en association ( pang-ho ). Chacune de ces sociétés est administrée par un chef, qui, après avoir obtenu de l’autorité locale une patente ( piao ) à la cinquième lune, fait enregistrer au kiu (maison publique) du kouan-kiang ou du kouan-lio , les noms de tous les pêcheurs de l’association possédant un bateau. Il paye ensuite d’avance le montant des droits fixés pour chaque pêcheur. Ces mêmes chefs sont remboursés par les pêcheurs, qui leur accordent un intérêt de 11 0/0 sur toutes les sommes passant par leurs mains. Dans le cantonnement du nommé Lieou, dont nous avons parlé plus haut, les pêcheurs avec toute espèce de filets sont astreints à un droit annuel de 550 sapèques (3 fr. 30), sur lesquelles 50 sapèques reviennent au chef de l’association. Les pêcheurs qui ne se servent que du filet nommé kia-ouang , donnent 250 sapèques. Les pêcheurs au sa-ouang, 330 sapèques; à l’hameçon, 120 sapèques, etc., etc. De l’autre côté du fleuve où le cantonnement est de 93 Ig (9 lieues 3 Ig ), les pécheurs à l’hameçon payent 700 sapèques et les pêcheurs avec toute espèce de filets 1000 sapèques (6 francs). Certains pêcheurs, tels que ceux qui ne pèchent qu’avec des nasses ou avec le filet nommé pan-ta-tseng , ne sont pas organisés en société et payent l’impôt directement au kouan-kiang, qui alors a toujours beaucoup de difficultés pour percevoir ce qui lui est dû. Les pêcheurs peuvent pêcher dans plusieurs cantonnements, à la condition qu’ils acquittent les droits dans chaque cantonnement. De plus, lorsqu ils savent, à certaines époques de l’année, que telle ou telle espèce de poisson est très-abondante dans tel cantonnement, ils peuvent acheter du kouan-
un filet en forme de nasse de 20 pieds de longueur, avec lequel il prend chaque jour plus ou moins de poissons, qui constituent sa propriété personnelle. Les autres règlements ou arrangements avec les pêcheurs de ce lac sont les mêmes que ceux des autres lacs. Kouan-men-hôu est affermé pour 1,860 francs; le nombre des bateaux qui s’y livrent à la pêche est de cent et quelques.
(1) Aucune espèce de filet n’est prohibée.
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kiang la permission, qu’il a toujours soin de se réserver, de pêcher pendant quelques jours dans cette partie du fleuve (1), ce qui souvent est la cause regrettable de rixes sérieuses entre les nouveaux venus et les pêcheurs ordinaires du cantonnement.
En résumé, les lacs, canaux et tous les cours d’eau qui ne communiquent pas avec un grand fleuve ou une rivière poissonneuse, sont alimentés annuellement par les soins des fermiers généraux, sous la surveillance des mandarins chargés de la conservation et de la police des eaux. En outre, la reproduction et la propagation des espèces y sont protégées par l’interdiction de la pêche pendant six mois. Quant aux espèces d’engins ou de filets, il n’existe aucune prohibition pendant le temps que la pêche est ouverte. Ces mêmes dispositions s’appliquent aux rivières qui se jettent dans la mer et qui ne sont pas assez larges ni assez profondes pour que le repeuplement puisse s’effectuer naturellement et sans la protection des lois (2). La pêche dans les grands fleuves et les autres rivières est libre toute l’année, en se conformant aux règlements des fermiers généraux, approuvés par l’autorité locale compétente (3).
L’impôt de la pêche est moins élevé que l’impôt foncier. Le gouvernement chinois a voulu faire la part des dangers et des fatigues de cette classe si intéressante de la population qui, par son travail et son industrie, contribue si largement aux besoins de l’alimentation publique. En outre, il n’est pas d’encouragement qu’il n’accorde aux pisciculteurs. Un bon mandarin doit sans cesse rappeler à ses administrés, par l’intermédiaire des clien-tse ou chefs du peuple, que le plus méritant aux yeux du souverain sera toujours celui qui , par son labeur et par une économie bien entendue, fera rendre à la terre et à l’eau tout ce qu’il est possible d’obtenir sans en épuiser la fécondité.
(1) Dans le cantonnement de kieou-kiang , de Ho-long-chan à Pa-ly-kiang , chaque bateau pêchant à l’hameçon ou au grand filet paye au kouan-kiang 600 sapèques (3 fr. 06); les bateaux ne pêchant qu’avec
une seule espèce de filet donnent au kouan-kiang , par ken, pour les alevins. 334 sapèques
Pour les filets dits Che-yu-ouang . 320
— Pan-tseng . 200 —
— Leang-ouang . 500 —
— Kao ( filet de barrage), moitié du poisson
au kouan-kiang et au kouan-hou.
— Kiang-lo-lo . 15 —
— - Ya-tseng . 120 —
— To-ouang . 20 —
— Tsao-long , moitié du produit.
Kia-tsee . 160
Petits hameçons . 100 —
- — Kia-ouang . 100 —
— Gros hameçons . 400 —
(1) L’interdiction de la pêche dans ces rivières est limitée à trois mois.
(2) Quoique la pêche soit libre toute l’année dans les fleuves et les grandes rivières, les pêcheurs chinois, avec leur esprit essentiellement pratique, s’abstiennent de pêcher pendant deux ou trois mois à l’époque du frai ; ils font même plus : comme ils sont intéressés directement à la conservation du produit qui alimente leur industrie, ils veillent tous à ce qu’on ne fasse rien de nuisible ou de contraire à l’association. Du reste, pendant le temps du frai, la plupart des poissons se réfugient dans les eaux stagnantes qui communiquent avec les fleuves et les rivières. En outre, leur chair est devenue molle et de mauvaise qualité. A partir de ce moment, jusqu’à l’automne, on consomme du poisson salé ou conservé d’une autre manière.