‹ La pitié: poëmeChapitre 3 sur 23 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

de leur patrie opprimée et sanglante , se sont établis sur les bords de FÂmazone , y ont porté les arts et les productions de leur patrie , y sont devenus constructeurs , cultivateurs et fermiers. L'auteur , après avoir lu h un de ses amis cet épisode , imaginé par lui pour donner plus d'intérêt à son ' ouvrage , apprit avec étonnement que ce récit n'était point une vaine fiction, mais l'histoire réelle de deux jeunes époux d'une familje distinguée : seulement le lieu- de la scène est différent , et le poète se trouve avoir placé , dans l'Amérique méridionale , un fait arrivé dans le nord de cette partie du monde. Peu de hasards heureux lui ont fait autant de plaisir que cette espèce de divination.

Il se hâte .de répondre à ceux dont les in« croyables et pacifiques invitations à la patience et à l'oubli de nos calamités , accusent d'avance cet ouvrage destiné à en perpétuer le souvenir , en traduisant, dans leur véritable sens , les déclamations de ces hommes mor dérés , et en donnant à l'expression de leurs idées toute la naïveté et toute la franchise qu'ils n'ont osé lui donner eux-mêmes.

DE l'auteur. iJ

Pourquoi revenir sur les traces de nos anciennes calamités ? Pourquoi remuer toutes ces cendres , rouvrir tous ces tombeaux ? Une révolution qui devait enrichir les brigands^ comme les débris d'un naufrage enrichissent ceux qui les attendent sur le rivage , a renversé la plus ancienne des monarchies. Dans cet écroulement subit , des hommes avides se sont emparés des dépouilles. N'allez pgs leur disputer des richesses conquises par leur audace , et légitimées par leurs lois. Des hommes plus habiles encore ont spéculé sur les armées , sur les convois , sur les tentes , sur les magasins , et , ce qui est plus courageux encore, sur les remèdes des malades et le pansement des blessés. Des malheurs innombrables ont alimenté leur fortune nouvelle ; des millions d'hommes ont péri pour la consolider : gardez-vous de troubler leur jouissance ; que tant de sang ne soit pas perdu.

Ralliez-vous au gouvernement, disent d'autres encore ; il faut l'aimer , car il est terrible ; il faut le servir , car il peut vous perdre. Ainsi parlent ces apologistes complaisants de tout

l4. PREFACE.

ce qui a fait nos malheurs ; et leurs déclamations ressemblent au bruit des tambours et des cymbales qui , dans les sacrifices humains , empêchaient d'arriver aux oreilles des mères , les cris des enfants égorgés ou précipités dans les flammes. Eh quoi! la plainte n^est-elle plus le droit du malheur ? Espérez-vous étouffer , par vos conseils pacifiques , les cris d'une douleur si profonde , et calmer les convuls)bns d'une agonie si cruelle ? Sans doute la haine doit se taire , mais la vérité doit parler : elle doit vous apprendre que la dissolution des corps politiques , comme celle des corps physiques , produit immédiatement cette horrible population qui sort de leurs ruines et se nourrit de leurs cadavres. Les récits des calamités et des fautes passées sont le patrimoine de l'avenir ; c'est Finstruction des empires et des siècles. Pouvez -vous bien nous envier jusqu'aux leçons de l'infortune , et nous priver tnême de nosmaiheurs? V ous avez vaincu :

régnez par la force ; mais ne raisonnez pas avec la souffrance. Jouissez , mais n'insultez pas ; ne commandez pas le silence à la douleur, et la résignation au désespoir.

DE l'auteur. i5

On n'ajoutera plus qu'un mot. Des mâlhéÛTS Inévitables qu'entraînent les grands Houleversèmens dans les vieux empires , un des plus funestes , des moins remarqués , c'est l'incertitude dé ce qu'il faut mettre à la place de ce qui n'est plus. Dans la peinture que fait Virgile des maiix de la guerre civile , à la fin du premier livre des Géorgiques , l'auteur s'est toujours reproché d'avoir infidèlement traduit quelques mots dont le sens profond n'est pas assez senti :

Ubi fas versum atqve nefas.

dit Yirgile , le bien et le mal sont confondus. Telle est la suite inévitable des révolutions. Tant que Rome eut des Iqls stables , et qu'on respecta l'ancienne constitution , on pouvait distinguer le juste de l'injuste : cette constitution une fois détruite par la violence , l'incertitude régna dans toutes les délibérations et dans tous les esprits. Les uns voulaient le rétablissement de l'ancien gouvernement, les autres la royauté , les autres la dictature. Les limites une fois arrachées , personne ne sait

l6 PRÉFACE DE l' AUTEUR.

plus OÙ les replacer : les anciennes fortunes renversées regardent avec indignation les fortunes éleyées sur leurs ruines ; les vaincus abhorrent les vainqueurs ; ceux-ci s'efforcent d'en anéantir ce qui reste ; les esprits systématiques enfantent des projets de constitutions qui s'écroulent les unes sur les autres, et ensevelissent , sous leurs débris , et leurs ennemis et leurs auteurs. La nouveauté combat les anciennes habitudes ; le choc des systèmes religieux vient ajouter k ces orages : tout est inquiétude , désordre , animosité j fureur. Le parti écrasé , qui avait oublié ses injures , saisit avec ardeur l'occasion de la vengeance ; jusqu'à ce que les haines des factions rivales viennent mourir , de fatigue et d'épuisement , aux pieds du vainqueur qui , bientôt dégoûté de l'abjection de leur basse et facile obéissance , s'arme , contre un peuple avili , et par sa révolte et par la servitude qui la suit toujours , de tout le mépris qu'il inspire.

Rempuhlicam fesêam cwiUbus odiis Augustus Cœsar excepiU

.... Quippe ubi fas versum atque nefas.

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