SCENE V
ROBESPIERRE. SAINT-JUST
ROBESPIERRE
Qu'ainsi , pour nos projets , s'abîment les partis ! — De l'exécution serons-nous avertis?
SAINT-JUST
Bientôt un pauvre diable , arrêté par mégarde , Va tout nous raconter. Du peuple c'est un barde , Un vendeur de chansons , patriote en gaîté , A qui j'ai fait hier rendre la liberté.
ROBESPIERRE
Ah! qu'il m'apprenne enfin le supplice des traîtres 1 Mais dis , ne crains-tu pas qu'à devenir nos maîtres D'autres tendent , au sein de la Convention ?
Je vois de toutes parts l'esprit de faction A l'envi dans l'État soulever des tempêtes , Faire obstacle à nos plans et menacer nos têtes. D'un grand peuple opprimé le bonheur est mon vœu Je sais que c'est le tien , mais la France est en feu ; Nos pervers ennemis, déchirant ses entrailles, Provoquent à l'envi de nouvelles batailles.
SAINT -JUST
C'est le sort ! rien de grand ne s'enfante au repos :
Des aspirations du bouillonnant chaos
Cet immense univers jaillit ; dans les nuages
La République est née au milieu des orages ;
L'homme arrivant au monde , à son avènement ,
Sort des flancs de sa mère avec déchirement.
La douleur est féconde , et des membres difformes
Doivent être arrachés par l'acier des réformes :
C'est à nous de trancher dans le vif... eh ! tranchons!
Au sentier des vertus d'un pas ferme marchons ;
A des destins meilleurs poussons la race humaine ;
Partout mettons le fer où paraît la gangrène ,
Sourds aux lâches conseils d'une indigne pitié :
Le moyen par le but sera justifié.