FIN DU QUATRIEME ET DERNIER ACTE
Pour montrer à nos lecteurs jus(iu'oii nous avons porté le respect de la vérité , nous allons transcrire , en tète de ces notes, quelques pages du \' volume de V Histoire de la Réi^ohition française , par Tissot. Cet ouvrage est rai*ement cité ; il mérite cependant plus de créance que beaucoup d'autres. Tissot vécut au milieu des événements qu'il raconte. Né le 10 mars 1768, il avait vingt-six ans en 1794. Homme d'intelligence et d'énergie , il remplit des fonctions délicates avec modération , et fut nommé député de la Seine aux élections de l'an VI. Delille le choisit pour le suppléer dans sa chaire de poésie latine au Collège de France. En 1833, il entra à l'Académie française , et publia peu de temps après le livre auquel nous allons l'aire un large emprunt.
^( La nuit du 11 au 12 germinal ( 31 mars et 1" avril ) , Danton , Lacroix , Camille , Philippeaux et Westermann furent arrêtés dans leur domicile. Dès que le bruit de cette arrestation se répandit dans les divers quartiers de Paris , partout on répétait : Danton est arrêté ! Les membres de la Convention se réunirent avant l'heure accoutumée ; toutes les figures portaient l'empreinte de la consternation. A peine si l'on osait s'interroger.
« Bientôt Saint-Just entra dans la salle ; l'assemblée, qui depuis quelque temps lui accordait beaucoup de faveur, le
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couvrit d'applaudissements : il monta tout de suite à la tribune. Au milieu de ce silence profond qu'impose une grande attente, il lut son rapport sur la conjuration ourdie pour absorber la révolution française dans un changement de dynastie^ et contre Danton, Lacroix, Camille Desmoulins, Philippeauœ , Hérault de Séchelles , Fabre d'Églantine, prévenus de complicité dans ces factions , et d'autres délits personnels contre la liberté.
« On ne saurait lire sans un sentiment d'effroi le fatal rapport de Saint-Just , car il est impossible de ne voir que les croyances intimes de la passion extrême dans toutes les charges accumulées contre Danton ; il est impossible que Saint-Just ait été de bonne foi en débutant ainsi : « Je viens dénoncer les derniers partisans du royalisme, ceux qui , depuis cinq ans , ont servi les factions et n'ont suivi la liberté que comme un tigre suit sa proie ! » Le fanatique accusateur, si l'on peut lui donner cette épithète pour excuse , après avoir dit que Fabre , le cardinal de Retz de la révolution , avait été de tout temps royaliste et dévoué au parti d'Orléans qu'il voulait placer sur le trône , attaqua Danton sans ménagement comme sans pudeur : il lui reprocha ses liaisons avec Mirabeau , avec d'Orléans , avec Dumouriez , comme autant de trahisons , et osa l'accuser de n'avoir rédigé la pétition du Champ-de- Mars que pour livrer aux soldats de Lafayette tous les patriotes ; oubliant sans doute que les patriotes avaient vainement cherché Robespierre au 10 août , il eut le courage de reprocher à Danton de n'avoir rien fait dans cette journée. Il lui fit surtout un crime d'avoir tenté de réconcilier la Gironde et la Montagne , et d'avoir vu avec douleur la révolution du 31 mai ; il ne craignit pas d'avancer que Danton , digne en tout de servir de pendant à Mirabeau, avait eu des entrevues au Temple avec la reine
« De tout son exposé, Saint-Just tira la conséquence que
le parti qui voulait établir prématurément la constitution , celui qui attaquait le gouvernement , celui qui attaquait la Convention , celui qui corrompait , celui qui voulait un comité de clémence , avaient tous pour objet d'amener le déf^'oiU du régime présent, et que la royauté était évidemment celui qu'on voulait substituer au gouvernement de la Convention. Il proposa , en conséquence , le décret d'accusation et la mise en jugement contre Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Danton, Philippeaux , Lacroix , Fabre d'Églantine , prévenus de complicité dans la conspiration tendant à rétablir la monarchie , à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain. « J'assistais à cette séance, dont il faut essayer de représenter les trois principaux acteurs avec leur physionomie véritable. Je n'ai guère vu de chose plus remarquable que le mouvement, les gestes, l'accent et les cris de Legendre , défendant son ami du haut de la Montagne ; Danton n'aurait pas eu plus d'abandon et de chaleur. Dans toute autre circonstance , l'orateur aurait pu enlever l'assemblée , cai* il fut presque sublime. Quand Robespierre entra à l'improviste , et vint se placer à peu près au centre de la Montagne, en face du côté droit , il était pâle de colère et semblait poussé par le sentiment d'un grand danger. J'avais entendu Robespierre soutenir deux fois à la tribune des Jacobins la popularité chancelante de Danton , qui ne suffisait plus à se protéger lui-même ; je fus altéré de l'inconcevable changement de rôle que j'avais sous les yeux. D'après ce que je savais de l'intérieur du comité de salut public , et plus encore d'après l'émotion , la véhémence et l'ardente sévérité du nouvel accusateur, je compris très-bien qu'il parlait sous l'influence de cette conviction que ses collègues lui avaient inculquée : « Tout est perdu , si nous reculons ; il faut choisir entre Danton et le comité de salut public, entre un homme et la patrie. » Robespierre eut l'affreux malheur d'être d'une haute élo-
olO NOTES.
quence dans sa cruelle et perfide improvisation contre un ancien ami, qu'il sembla fouler aux pieds comme une idole renversée. Du reste , en témoignant la plus grande sollicitude et le plus profond respect pour la Convention nationale , il avait un air de commandement et d'autorité tyrannique qu'aucun autre député n'aurait osé prendre ; aussi fit-il naître de profondes haines contre lui, et sa mort fut jurée en secret dans le cœur de plusieurs de ses collègues ; mais, loin de pouvoir deviner cette pensée secrète, il dut croire à sa dictature d'opinion. En effet , à peine avait-il fini sa menaçante harangue , que Legendre , saisi d'effroi et trop sûr que si l'on eût voulu l'envoyer rejoindre ses amis au tribunal , la Convention n'aurait pas résisté , vint se renier lui-môme , ou plutôt demander grâce , en protestant qu't7 n'avait voulu défendre aucun individu. C'est le plus grand abaissement de la dignité humaine que l'attitude et le repentir de ce déserteur de l'amitié. Dans la suite , après s'être courbé à plusieurs reprises devant Robespierre victorieux, il aura la joie de se venger de toutes ces lâchetés , en envoyant à l'échafaud l'idole de sa terreur.
« Saint-Just faisait un étonnant contraste avec ces deux hommes d'une attitude si différente : il était calme et froid à la tribune ; parlant d'une voix faible, mais avec un accent ferme et soutenu , lançant ses phrases concises comme autant d'aphorismes politiques qui se gravaient dans la mémoire par l'énergie du trait , il semblait ne pas pouvoir douter un moment de la vérité de ses accusations et de la foi qu'on devait avoir en ses paroles. Son rapport respirait d'ailleurs un enthousiasme de vertu , une rigueur de probité qui sentaient l'école de Sparte, où le seul penchant au vice et l'amour des voluptés étaient des crimes dignes de mort. Du reste , l'impassible orateur , en demandant la tête de Danton et de quelques hommes relâchés comme lui dans leurs moeurs , semblait dire du geste et
hii
de la voix : « (le n'est qu'un peu de sang impur (ju'on vous donjando
« Le chef des Cordeliers, Danton , avait été jeté dans le môme cachot où se trouvait déjA Lacroix , arrivé quelques instants avant lui. « Nous, arr^^tés! nous! Je no m'en serais jamais douté , disait avec étonneraent l'ami de Danton. — Tu ne t'en serais jamais douté? Je le savais, moi ; on m'en avait averti. — Tu le savais et tu n'as pas agi ? Voilà ta paresse accoutumée ; elle nous a perdus ! — Je ne les croyais pas assez hardis pour oser exécuter leurs desseins, n
« Au point du jour, Danton demanda qu'il lui fût permis de se promener dans les corridors de sa prison. Les geôliers n'osèrent refuser , et le chef de la révolution salua les autres prisonniers qui , pleins d'étonnement de sa chute , .se pressaient aux grilles pour le voir. « Messieurs, dit-il, j'espérais dans peu vous faire sortir d'ici ; mais m'y voilà moi-même avec vous , et je ne sais comment cela finira. » Hérault de Séchelles vint à la rencontre de ses amis et les embrassa ; Danton , l'abordant avec un front joyeux , lui adressa ces paroles : « Quand les hommes font des sottises , il faut savoir en rire ! » Ayant rencontré Thomas Payne , il lui dit avec gravité : « Ce que tu as fait pour le bonheur de ton pays, j'ai essayé de le faire pour le mien. J'ai été moins heureux , mais non pas plus coupable... n Alors , se retournant vers Hérault , Lacroix , Philippeaux et Camille : « On m'envoie à l'échafaud , il faut savoh- y aller gaîment ! >» Le jeune et infortuné Camille semblait ne pouvoir croire à sa captivité. Bientôt un ordre arriva pour empêcher ces entrevues du malheur. Désespéré du mépris et de l'abandon où il se trouvait , Chabot résolut de s'empoisonner ; il fit usage d'une forte dose de sublimé corrosif ; mais il n'eut pas le courage d'achever sa mort sans se plaindre. On lui administra des remèdes qui le guérirent ; et, triste et mourant comme Fabre, il fut trans-
féré à la Conciergerie. Dans ce trajet , comme pendant les horribles douleurs de sa tentative d'empoisonnement, il ne cessait de répéter cette plainte touchante de l'amitié : « Bazire , mon pauvre Bazire , qu'as-tu fait ?
V Au moment où Camille reçut son acte d'accusation, il froissa avec colère ce papier rempli de mensonges ; mais bientôt, retrouvant dans sa conscience le calme d'un homme qui a voulu rappeler ses semblables au culte de l'humanité , il se rendit témoignage à lui-même en disant : « Je vais à l'échafaud pour avoir versé quelques larmes sur des milliers de malheureux et d'innocents ; mon seul regret en mourant est de n'avoir pas pu les sauver. »
(1 Par un hasard , dans lequel certains esprits superstitieux pourraient voir une espèce de fatalité légitime et vengeresse , Danton et ses amis occupèrent le cachot qui avait vu passer les Girondins. Avant d'y entrer, il laissa échapper ces belles paroles qui retentiront dans la postérité : « C'est à pareil jour que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire ; j'en demande pardon à Dieu et aux hommes. Mon but était de prévenir un nouveau septembre, et non de déchaîner un fléau sur l'humanité. »
« Danton, passant en revue le comité de salut public, se moqua de tous ses membres , de leurs prétentions et de leur faiblesse, avec l'ironie orgueilleuse de Mirabeau , mais d'une manière plus originale encore et plus familière, que l'on a retrouvée depuis dans la conversation du général Kléber. « Si je laissais , dit-il , mes jambes à Couthon , on pourrait encore aller quelque temps au comité de salut public. D'ailleurs, ajouta-t-il, je ne regrette pas le pouvoir, car dans les révolutions l'autorité reste aux plus scélérats. » Puis , faisant un retour sur sa vie , sur ses travaux , sur ses peines , sur le peu de bonheur qu'il avait eu dans le cours de son orageuse existence , il prononça cette parole que l'on croirait sortie de la bouche d'un des grands hommes de Plutarque : « Il vaudrait mieux être un pauvre
pécheur quo de gouverner les hommes. » Camille, rempli des illusions de la jeunesse , osait espérer son salut du peuple ; Danton haussa les épaules : « Les bôlcs ! ils crieront : Vive la république! en nous voyant passer. » Alors, revenant aux idées d'un épicurien et au souvenir de la nature , il s'entretint de la campagne , de la liberté qu'on y goAte et du repos qu'elle donne. Danton, dans sa prison, rappelait Mirabeau sur son lit de mort : même sang-froid à regarder les approches de l'instant suprême , même éloquence , mômes regrets
« Le 13 germinal , les accusés furent traduits devant le tribunal révolutionnaire. Le jury , choisi par Hermann et Fouquier-Tinville , se composait des hommes que , dans leur langage de proscripteui-s , ils appelaient les solides. Danton était généralement aimé des révolutionnaires, qui, quoique mécontents de ses mœurs, ainsi que de l'apparition subite de sa fortune , qu'on attribuait à des concussions en Belgique , ne pouvaient oublier ses grands services , et reconnaissaient d'ailleurs en lui un homme qui avait vraiment des entrailles pour les patriotes. Aussi une foule immense remplissait l'enceinte où devait se faire entendre, pour la dernière fois , la foudroyante voix du Mirabeau populaire. Les interrogatoires commencèrent ; ils n'étaient point encore terminés que déjà une partie de l'auditoire , gagnée et convaincue, laissait échapper des exclamations favorables aux accusés
« Danton se leva. « Danton , lui dit le président du tribunal, la Convention vous accuse d'avoir conspiré avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans, avec les Giron-* dins , avec l'étranger , avec la faction qui veut rétablir Louis XVU. » Le Cordelier, regardant Hermann, répondit : « Ma voix , qui tant de fois s'est fait entendre pour la cause du peuple , n'aura pas de peine à repousser la calomnie : que les lâches qui m'accusent paraissent, et je les couvrirai d'ignominie... Que les comités se
rendent ici, je ne répondrai que devant eux; il me les faut pour accusateurs et pour témoins... Au reste , peu m'importe, vous et votre jugement... Je vous l'ai dit, le néant sera bientôt mon asile... la vie m'est à charge; il me tarde d'en être délivré !... » Danton ne pouvait articuler ces paroles , tant l'indignation l'agitait. Le tribunal, qui ne s'attendait pas à la demande de Danton , et qui ne savait si les comités voulaient se trouver en présence du terrible accusé , gardait le silence de l'embarras et de la peur. Pour Fouquier-Tinville , il sentait bien que toute condamnation devenait impossible , si , prenant corps à corps chaque membre des comités , Danton prouvait que , dans les circonstances périlleuses, il s'était montré le plus révolutionnaire et le plus audacieux des hommes, mais il n'osait élever la voix et proposer un avis. Hermann dit à Danton : « L'audace est le propre du crime, le calme est celui de l'innocence. »
« A ces mots , la colère déborda du cœur impétueux de l'accusé. <.< Oui , sans doute , s'écria-t-il , l'audace individuelle est yéprimable ; mais cette audace nationale , dont j'ai tant de fois donné l'exemple , et avec laquelle j'ai tant de fois servi la liberté , est la plus méritoire de toutes les vertus ! Cette audace est la mienne !... Lorsque je me vois si bassement calomnié , puis-je me contenir ? Ce n'est pas d'un révolutionnaire comme moi qu'il faut attendre une défense froide. Les hommes de ma trempe sont inappréciables dans les révolutions ! C'est sur leur front qu'est empreint le génie de la liberté ! » Puis , montrant l'acte d'accusation avec le sourire du dégoût : « En parcourant cette liste d'horreur, je sens tout mon être frémir. » Alors, en réfutant , de la manière la plus nette et la plus précise, chacun des chefs d'accusation qu'il pulvérisa presque tous par des arguments sans réplique, il peignit avec des paroles de feu sa carrière politique et les services que sa voix et son courage avaient rendus à la république. « Qu'on
fasse venir mesaccuiateurs... j'ai toute la plénitude de nna tête lorsque je les demande... Je dévoilerai les trois plats coquins qui ont entouré et perdu Robespierre... qu'ils se présentent ici , et je les plongerai dans le néant d'où ils n'auraient jamais dû sortir. » Hermann agitait en vain sa sonnette pour imposer silence à l'accusé, dont la voix couvi'ait tout. « Est-ce que vous ne m'entendez pas ? s'écria le président. — La voix d'un homme , lui dit-il , qui défend son honneur et sa vie, doit vaiucre le bruit de ta sonnette»
« Épuisé de fatigue et d'indignation , Danton s'assit , et le président, qui doutait de l'issue du procès, l'invita, avec des formes honnêtes , à prendre quelques instants de repos dont il semblait avoii* si grand besoin.
C'était le tour de Camille. Hermann commença la lecture du Vieux Cordelier, et donna à ce journal des interprétations contre lesquelles se révolta vainement le malheureux accusé. Camille réfuta les inductions criminelles que l'on voulait tirer de son journal; sa défense, pleine de douceui', d'aménité , semée de plaisanteries ingénieuses , excita plus d'une fois le rire de ses juges et de l'auditoire
« A la fin de cette séance, Fouquier-Tinville s'empressa d'écrire en toute hâte au comité, en implorant des conseils et des moyens de vaincre la résistance légale des accusés pour lesquels le peuple commençait à se déclarer... Fouquier-Tinville fut engagé à temporiser... Dans la nuit, Saint-Just bâtit en toute hâte un rapport... Sur ce rapport, la Convention décréta que tout prévenu de conspiration qui insulterait à la justice nationale , serait mis sur le champ hors des débats.
0 Les accusés ignoraient cette fatale résolution, lorsqu'ils comparurent pour la troisième fois devant le tribunal. Soutenus par l'absence de toutes preuves dans le débat , convaincus de la force de leurs réponses, et ne pouvant douter de la favour publique , ils n'avaient fait que croître
en audace ; aussi, quittant leurs nàanières de la veille, ils avaient repris le sentiment de leur dignité d'homme, et rassemblé tous leurs moyens pour sortir triomphants de la lutte inégale dans laquelle ils étaient engagés avec le pouvoir. Maintenant , ils ne se contentent plus de vouloir impérieusement la confrontation ; mais , changeant tout à coup de rôle , ils deviennent à leur tour accusateurs , et tous , debout devant le tribunal , ils demandent que la Convention nomme une commission pour entendre les dénonciations qu'ils ont à faire contre les membres du comité , qui marchent évidemment à la tyrannie,
« Le pi^ésident du tribunal, plus embarrassé que jamais, ne sait que répondre à cette sommation. Dans ce moment, un huissier vient appeler Fouquier ; il sort et trouve, dans la salle voisine, Vadier, Amar et Vouland, qui, accourus en toute hâte, lui remettent une copie du fatal décret. Aussitôt le tigre rentre dans la salle avec un visage radieux , et se hâte de lire le décret qui était un véritable arrêt de mort. A cette lecture , Danton se lève : « Je prends à témoin l'auditoire , s'écrie-t-il , que nous n'avons pas insulté le tribunal. »
« Sur cette interpellation , plusieurs voix s'élevèrent du milieu de la foule et protestèrent de la vérité des paroles de l'accusé. Une fluctuation menaçante agita l'assemblée ; ' 1 y eut même un moment d'incertitude où l'on paraissait croire que le peuple allait rendre à la liberté des hommes poursuivis avec un acharnement qui indignait môme les partisans les plus déclarés du comité de salut public.
« Fouquier regardait avec anxiété les ondulations de la foule agitée ; le jury éprouvait les mêmes alarmes, et les juges , ébranlés , chancelaient dans la résolution de condamner les accusés. Mais, n'étant pas soutenue par quelque audacieux orateur du moment , comme la révolution en suscitait autrefois, l'agitation finit par se calmer, et ce fut en vain que Danton éleva encore sa voix puissante : « Un
Bb grands malheurs fondre sur la France ! VoilA la dictature ! » Apercevant dans le fond d'un couloir Amar et Vouland , il les montra du poing : « Voyez ces lâches assassins ! ils ne nous quitteront pas jusqu'à la mort ! » Aussi li\chos qu'ils étaient cruels , les deux membres du comité de sûreté générale disparurent en silence.
«I Camille, exaspéré par un lel déni de justice , par Tinfôme dénonciation de Laflotte , s'écria : « Les scélérats ! non contents de m'égorger , moi , ils veulent égorger ma femme ! »
Cette apostrophe de Camille , la contenance froide et noble de Hérault de Séchelles, la constance de Philippeaux, de nouveaux rugissements de Danton , pouvaient encore amener une catastrophe ; le tribunal, qui tremblait devant les accusés , se hâta de lever la séance.
« Le lendemain , les dantonistes comparaissent de nouveau, mais on ne lear laisse pas le temps de se défendre ; le jury se déclare suftisamment instruit et demande la clôture des débats. En entendant cette indigne déclaration, Camille exhale sa colère en injures contre ses juges , qu'il appelle des assassins. On veut l'entraîner avec ses compagnons , il résiste : on est obligé de l'enlever de force. Ici toute pudeur est mise en oubli, toute règle est enfreinte. Au lieu d'abandonner les jurés à eux-mêmes , et de les laisser délibérer seuls dans le sanctuaire de leur conscience, Amar et Vouland les excitent à des excès d'autant plus
! coupables, que leur ministère est un sacerdoce. Hermann et Fouquier violent l'asile du jury pour lui dicter un verdict de mort ; Hermann a l'audace de dire qu'on a inter-
\ cepté une letti'e écrite de l'étranger qui prouve la complicité de Danton avec la coalition. Quelques jurés seulement élèvent une voix timide en faveui' des accusés , mais la majorité se prononce contre eux ; après une courte délibération, les jurés rentrent bientôt dans la salle : le nommé
Trinchard , président , déclare les accusés coupables , et. le tribunal les condamne à mort. On n'osa pas les faire comparaître pour assister au prononcé de la sentence , le greffier descendit la leur lire dans une salle d'attente : ils le renvoyèrent sans vouloir l'entendre, en s'écriaut qu'on pouvait les conduire à la mort. De retour à la Conciergerie, les accusés montrèrent beaucoup de sang-froid. Danton, maître désormais de lui-même, laissa voir dans son attitude, dans ses regards , dans l'ironie de ses paroles , un profond mépris pour ses adversaires ; Hérault de Séchelles conserva sa gaîté ; Westermann parut insouciant comme la veille d'une bataille ; Camille versa quelques larmes sur le sort de sa femme et de son jeune Horace : « Que vont-ils devenir , répétait-il sans cesse , mon bon Loulou , mon Horace ? » Bientôt il reprit du calme en lisant quelques pages des Nuits d'Young et des Méditations d'Hervey. Mais , quand on vint le chercher pour aller au supplice avec ses compagnons , il écumait de rage ; on fut obligé de le terrasser pour venir à bout de lui. A quatre heures , les quatorze condamnés montèrent sur la fatale charrette. Dans le trajet , Camille s'écriait sans cesse : « Peuple ! pauvre peuple ! on te trompe ! on immole tes meilleurs défenseurs; c'est moi qui vous ai appelés aux armes le 14 juillet ! c'est moi qui vous ai fait prendre la cocarde nationale ! » Des misérables lui répondaient par des vociférations qui redoublaient sa fureur. « Reste donc tranquille , lui dit Danton, qui promenait un regard calme et dédaigneux sur la populace, et laisse là cette vile canaille ! » Mais Camille s'était débattu avec tant de violence sur la charrette que ses habits étaient en lambeaux , et lui-même presque nu lorsqu'il arriva en bas de la guillotine. L'exécution commença ; Hérault voulut donner un dernier baiser à Danton, qui lui survivait d'une minute, l'exécuteur s'y opposa ! « Barbare, lui dit le Cordelier, tu n'empêcheras pas, dans un moment,