‹ La Place RoyaleChapitre 10 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Camp des chevaliers de la Gloire. — Don Inigo de Cardenas. — La place affectée aux courses de bagues. — Le duel du marquis de Rouillac et du Seigneur du Marais. — Le duel du comte de Montmorency-Boutteville et du marquis de Beuvron. — Le duel du duc de Guise et du comte de Coligny. — La Fronde à la place Royale. — Les troupes du prince de Conti, du maréchal de La Mothe, des ducs d'Elbeuf, de Beaufort et de Bouillon.

Henri IV mourut à l'instant même où la place de ses rêves se terminait ; mais il n'en put voir les somptueux développements non plus que les succès qu'elle obtint auprès de la noblesse de France.

Deux années après sa mort, une fête grandiose devait y être donnée par Marie de Médicis, sa veuve, Régente du royaume, à l'occasion des mariages du roi et de Madame avec l'infante et le prince d'Espagne.

A ce moment, la place est vraisemblablement terminée, puisque une relation de cette fête, écrite

« par le commandement de Sa Majesté » la décrit complètement et dénombre même ses pavillons. L'auteur n'y manque pas de chanter les louanges du roi défunt et d'exalter son œuvre qui va servir de décor à la fête qui se prépare :

« Place Royalle : Il est certain que c'est une des belles marques en son espèce, que le grand Henry nous ait laissé de soy-même : et quand elle n'auroit pas l'avantage qu'elle a sur les autres, la considération de son autheur nous doit faire estimer cest effect, pour le respect que nous portons à sa cause, puisque nous savons qu'il en faisoit beaucoup de conte : Car ce grand Roy donna son nom à ceste place, qu'il fist bastir en temps de paix; après l'avoir rendu plus redouté par les places qu'il avoit démolies en temps de guerre... * »

D'un autre ouvrage, datant de la même époque et consacré également à cet important événement, nous détachons encore le passage suivant qui consacre, comme le premier, les splendeurs de l'endroit et va jusqu'à le comparer à l'une des voies les plus célèbres de l'ancienne Rome. L'auteur y

1 Le Camp de la place Royalle, ou relation de ce qui s'y est passé les cinqiiiesme, sixiesme et septiesme jour d'avril 1612, pour la publication des mariages du Roy et de Madame avec l'infante et le prince d'Espagne. Le tout recueilly par le commandement de Sa Majesté. A Paris, de l'imprimerie de Jean Laquehay, 1612, p. 26.

indique bien, aussi, que la place est complètement bâtie et tout culourée de bàlinienls magnifiques :

« Le lieu de la pompe et des jeux de prix, qui se sont fait fut assigné dans le Parc Royal, proche de la Porte Saint-Antoine. Il s'appelle royal pour deux principales considérations : L'une que la place est embellie tout autour de bastimens vrayment dignes d'un Roy, qui a mis la France en paix, et la paix en honneur et sécurité; l'autre qu'elle vient de servir à la magnificence d'une action vrayment royalle, et pour la solennité des alliances de deux grans et puissans royaumes. Car si l'une des carrières ou se taisaient les courses de chevaux et de chariots entre les vieux romains, prist le nom de Flaminiène, parce que l'un des anciens, nommé Flamininins, en donna le champ au public. Pourquoy ce Parc, orné de tant de beaux édifices qui regardent la gloire du Roy, l'ornement de la première ville de son royaume, et la commune utilité de son peuple : et choisy pour représenter les premiers honneurs des nopces de Sa Majesté, avecque l'infante d'Espagne, ne seroit-il proprement et convenablement appelle le Parc-Roj^al? ' »

Disons, d'ailleurs, que les auteurs contemporains de Henri IV ne lui avaient pas ménagé non

* Le Triomphe Royal contenant un brief discours de ce qui s'est passé au Parc-Royal à Paris, au mois d'avril IGIH. Paris, 1612, cUw Du Breuil (B. N. L. 36 b. 147).

plus les éloges dithyrambiques à l'occasion de cette édification. Le Mercure François de l'année 1607, disait que : « Les baslimens du Parc-Royal (Place Royalejl que ce roy a fait commencer et a veu aussi parachever, n'ont aucun lieu en toute la chreslienié qui leur puisse estre comparé. »

Le même Mercure François, de Tannée 1610, en faisait l'une des merveilles du royaume et disait : « Ces cinq merveilles de la France, outre tant d'autres qu'il a fait faire de son règne, sçavoir, les Galler3^es pour joindre le Louvre aux Tuilleries, le Pont-Neuf, le Parc-Royal (la Place Roj'^ale), les baslimens de Saint-Germain et de Fontainebleau, sont des tesmoignages à la Postérité de sa magnificence. Aussi ccmme il affectionnoit les bastimens, il aymoil ceux qui faisoient bastir, et chacun à son exemple s'y addonnoit. »

La fête dont il s'agit, que l'on appela le Camp de la place Royale et qui fut chaulée par le poète Malherbe en de jolis vers mis en musique par Boesset^ eut lieu les 5, 6 et 7 avril 1612 et fut suivie par tous les gentilshommes de la cour qui étaient les propres acteurs des tournois el passes d'armes qui s'y donnèrent.

Plusieurs estrades garnies d'étoffes somptueuses

' La pièce est intitulée Les Sybilles, œuvres de Malherbe, annotées par M. L. Lalanne. Hachette, 1862. T. I, p. 197.

avaient été établies à hauteur du premier étage des immeubles et au-dessus de la chaussée qui les bordaient, laquelle chaussée, il est utile de le remarquer, était déjà : « pavée depuis les barrières jusques aux pavillons, de huict toises de pavés plats ^ »

Sur ces estrades s'entassa toute la noblesse, foule énorme et compacte, avide de plaisirs et de spectacles, au lendemain du deuil occasionné par la mort du roi Henri. Dix mille spectateurs, peutêtre, se disputaient ces tribunes, pendant qu'au milieu de la place, dans la lice des joutes, le connétable et les maréchaux de France, entourés des mousquetaires et gardes de toutes les couleurs, se préparaient à juger des coups.

Les luttes, joutes et tournois, sous le nom du Roman des chevaliers de la gloire, furent tenus par les représentants des plus grands noms de France : Guise, Nevers, Bassompierre, Chevreuse, La Châtaigneraie, Créqui; lesquels, entourés de cinq ou six cents gentilshommes couverts de broderies et habillés d'étolïes d'or et d'argent, se disputèrent les honneurs de ces anodins combats :

Mais rien cependant ne s'égale, A la pompe des jeux divers.

De ta place vraiment royale

* Le Camp de lu place Royalle, ou relation de ce qui $'y est passé, etc., toc. cit., p. 28.

Beau Théâtre de l'Univers.

Mille Mars d'illustre lignée.

Qui revêtus d'or précieux, Et de mainte étrangère piei're, Ressemblaient des soleils sur terre Aux rayons de celui des cieux *.

On imagine que le populaire fut nombreux, à la grande rue Saint-Antoine, pour assister à ce défilé guerrier des mousquetaires et des suisses du duc d'Epernon, des troupes du prince de Conti et des innombrables cavalit rs et gentilshommes escortant les jouteurs. Le délire, sans doute, fut à son comble quand le canon de la Bastille, par des salves répétées, annonça l'arrivée de la Reine régente et l'entrée en lice des combattants. Tout Paris, ce jour-là, était au Marais, entassé dans le réseau des petites voies convergeant à la place Royaleet principalement dans les mes de l'Echarpe- Blanche, Petite rue Royale, de la Chaussée des Minimes et Royale qui y débouchaient. Dès la pointe du jour, la place était pleine de badauds et de curieux : « hormis ceux qui, pour s'y loger plus avantageusement, y couchèrent la nuict précédente -. »

1 Vers d'Alexandre Bouteroue, dans : Richelieu, Mazarin, la Fronde et le règne de Louis XIV, par Capeflgue, 1835, T. 1, p. 191.

3 Le Camp de la place Bogalle, ou relation de ce qui s'y est passé, etc., toc. cit., p. 34,

ïl y eul du monde jusque sur les toits, ainsi que nous rapprend une relation de l'époque qui débute par le poétique couplet ci-dessous :

« France, mère des armes et des lettres, il est temps que la joye luyse sur ton front et que ta teste soit couronnée de guirlandes. L'heure que tu avois si longtemps attendue est arrivée. La Félicité t'ouvre aujourdhuy son palais. Il semble que tout ton peuple vienne pour assister à ceste ouverture. La place Royale en est desjà pleine. Les fenestres et les théâtres en sont tous remplis. Les couvertures des pavillons en sont occupées *. >>

Le musée Carnavalet possède une grande toile, attribuée à Claude de Chastillon, provenant de la collection Baur, et qui représente la place Royale et la fête du Roman des chevaliers de la Gloire. On y voit le côté ouest des maisons rouges, ainsi que ceux du nord et du sud, avec le pavillon du Roi et celui de la Reine. Une haute tribune de deux étages se dresse devant les pavillons qui portent aujourd'hui les numéros 9 et 11; une autre tribune s'avance dans la place à hauteur du premier étage et s'appuie contre l'hôtel portant aujourd'hui le numéro 5. Une longue tribune de

* L'Histoire du Palais de la Félicité contenant les aventures des chevaliers qui parurent aux courses faictes à la place Royale pour les alliances de la France et de l'Espagne, par F. de Rosset. Paris, 1616 (B. N. L. 36 b. 144).

rez-de-chaussée est placée devant les deux pavillons numérotés actuellement 11 et 13, et des galeries ou estrades découvertes sont installées contre toutes les maisons du côté sud, excepté devant le pavillon du Roi, et aussi contre toutes celles du côté nord, sauf devant le pavillon de la Reine. Il est probable qu'une galerie semblable existait devant les maisons du côté est, qui n'est pas représenté. Le milieu de la place est encombré de constructions bizarres, de tentes hétéroclites, de chars extraordinaires et de cavaliers vêtus à l'antique. On y voit le fameux Palais de la Félicité : « basty dans la place Royalle au-devant du grand pavillon royal du costé de septentrion. Mais distant de luy de vingt-trois toises comprise la largeur de sa basse court, laquelle avoit vingt toises de long et quinze de large, avec quatre tourelles aux quatre coins • . »

Au pied des tribunes, des soldats font jouer l'artillerie. La partie architecturale de ce tableau est, bien entendu, traitée avec la plus grande fantaisie, la perspective est encombrée d'une quantité innombrable de flèches, de clochers, de dômes qui n'ont jamais existé que dans l'imagination du peintre, pas plus, d'ailleurs, que la cathédrale qu'il a plantée à l'endroit où existe encore le jardin de

* Le Camp de la place Royalle, ou relation, etc., p. 13.

l'hôtel de Sully et qui veut peut-êtrr représenter sainte Catherine de la culture qui est, en efTet, dans cette direction. Le seul intérêt de ce document semble donc résider dans la représentation de la fête elle-même et dans la description par le pinceau, des chars, des chevaux et des costumes.

Un autre tableau, de dimensions beaucoup plus restreintes, figure également le tournoi de 1612 et le camp de la place Royale; son auteur s'est évidemment inspiré du précédent, dont il a adopté l'arrangement et la mise au point. C'est la même fantaisie dans la perspective, la même disposition des tribunes, et les chars, chevaux, cavaliers, gens de pied, sont placés aux mêmes endroits. La seule difTérence existant entre les deux toiles est que, dans la petite, le peintre a ajouté le côté Est des pavillons avec leurs cours intérieures. Nous devons signaler que, dans cette dernière peinture, le pavillon construit plus tard au-dessus de la rue du Pas-de-la-Mule ou Petite rue Royale, n'y figure pas et que la foule circule sur la chaussée, qui est à ciel ouvert, comme dans la rue de l'Echarpe.

Cette indication graphique, ajoutée à ce qu'on lit dans le Camp de la place Roijalle sur le compte des trente-six pavillons, prouve surabondamment que celui du Pas-de la-Mule n'existait pas encore en 1612.

Ces deux peintures et celle dont il a été question

plus haut, provenant de la donation Amédée Berger et datant à peu près de 1665, sont les seules que possède le Musée de la Ville sur la place Royale.

On connaît également la superbe gravure due à Claude de Châtillon, dont la signature se trouve à gauche, et représentant ce célèbre événement. Elle est intitulée : « Description succinte de la place Royale, avec indice particulier, tant pour icelle que pour les pompes et magnificences qui ont esté faictes les 5, 6, 7 d'avril 1012, en faveur des alliances de France et d'Espagne. » Dans la marge se lit la mention suivante : « Dessein des pompes et magnificences du Carrousel faict en la place Royalle, àParis, le V, VI, VII d'Apvril 1612. Vendu à Paris, chez Gabriel Tavernier, sur le pont Marchant, à l'enseigne de la Huppe. » Cette pièce est de format in-folio ; deux bandes de texte, aux côtés, renferment 1 explication des 46 numéros de renvoi et des lettres qu'on y trouve.

Dans son grand ouvrage, daté de 1648, sur les combats, jeux militaires et duels, depuis l'antiquité jusqu'au xvii^ siècle, Wilson de la Colombière a parlé avec enthousiasme de cette fête mémorable :

« Entre tous les triomphes et toutes les pompes des anciens, il n'y a jamais rien eu de si auguste qui puisse estre comparé au Carrosel de la place

Roj'alle de Paris, et jamais les fastes romaines n'ont décrit rien de si admirable ny de si magnifique '. »

Une superbe planche en taille-douce, qui a, avec les deux tableaux du Musée Carnavalet et la gravure de Claude de Chàtillon, dont nous venons de parler, une bien étrange ressemblance, est intercallée au milieu de cette description et porte des lettres de renvoi au texte, dans lequel nous trouvons l'indication des choses principales de la fête.

Il en résulte que la tribune placée devant les troisième et quatrième pavillons de la rangée ouest, soit les numéros 11 et 13 d'aujourd'hui, était celle du Roi, de la Reine régente, des sœurs de Sa Majesté, de l'ambassadeur d'Espagne et d'un nombre infini de princes et de princesses.

Vis-à-vis du premier pavillon de cette rangée, soit le numéro 9 actuel, était l'échafaudde la reine Marguerite — la reine Margot - posé sur des roues afin de pouvoir être transporté d'un endroit à un autre.

Une petite tribune placée à côté du troisième pavillon, numéro 11 actuel, abritait les juges du Camp : le connétable de Montmorency, les maré-

^ Le vray théâtre d'honneur de la chevalerie on le miroir héroïque de la noblesse, par Marc Wilson de la Colombière, 1648, t. I, p. 361.

chaux de Bouillon, de Brissac, de Bois-Dauphin et de Lesdiguières.

En face de !a tribune du Roi, se trouvait la lice des courses de bagues, établie du sud au nord et mesurant 40 toises de long, c'est-à-dire allant du deuxième au septième pavillon de la rangée ouest.

Le palais de la Félicité était une espèce de fortin surmonté d'un clocher pointu, flanqué de quatre clochetons également pointus, le tout situé vers le nord de la place, vis-à-vis du pavillon de la Reine. Derrière ce fort était sa basse-cour, sorte d'enclos entouré de barrières, dans lequel campaient les tenants et leurs équipages.

Les assaillants devaient pénétrer par les trois arcades du pavillon du Roi.

L'auteur nous apprend naïvement que presque tous les pavillons de ce côté ouest étaient flanqués d'échafauds remplis de peuple, mais qu'ils n'ont pas été dessinés sur la planche gravée « pour laisser la considération de cette place aux yeux des curieux ».

La même planche représente à ciel ouvert la Petite rue Royale, aujourd'hui du Pas-de-la-Mule, à l'égal de celle de l'Echarpe-Blanche située en face.

Cette gravure est un document fort précieux pour l'histoire de la place Royale en ce sens quelle

la représente en plan cavalier, montrant, outre les façades des pavillons, de nombreuses cours et bâtiments annexes.

Wilson de la Colombière s'est encore servi, dans son ouvrage, de cet admirable décor, pour en faire le théâtre imaginaire d'un tournoi qu'il rêvait de régler avec les armes dont on se sert à la guerre, c'est-à-dire l'épée, le pistolet et la pique. Pour appuyer d'une image sa démonstration, il fit graver une autre planche représentant également la place Royale et dans laquelle on voit manœuvrer les chevaliers. Cette estampe, peu connue dans l'iconographie de la place, montre les pavillons de l'un de ses côlés *.

Un manuscrit dont il a été question plus haut et qui remonte vraisemblablement à l'année 1639, donne aussi quelques détails curieux sur ce tournoi. Il nous faut bien les reproduire ici si nous voulons être complet :

« Geste magnifique place estoit commencée dès le vivant du feu roi Henry-le-Grand, l'an 1604 et parfaite en l'année 1612; elle est composée d'une grande place quarrée, environnée de 38 fsicj grands pavillons couverts d'ardoises et d'un quarré de galeries avec leurs arcades et piliers qui conduisent tout autour de la place; ce fut en icelle que

1 Vray théâtre d'honneur et de clievalerie, loc. eit., t. 1, p. 533.

se fit le triomphant et royal carrozel pour la solennité des alliances de France et d'Espagne au mois d'avril 1613 (sicj dans laquelle estoit un chasteau artificiel appelé de la Paix et des barrières de bois tout autour de la place. 3 jours suivants les trouppes des princes et grands seigneurs y firent leurs entrées avec quantité de chariots, de triomphes et leurs suittes lestement habillez qui alentour coururent la lance à la barrière dressée en la mesme place devant le théâtre du Roy, puis les assaillans assaillirent les tenans qui estoient dans le dict chasteau qui ayant valeureusement combattu, on mit le feu aux fusées de ce dit chasteau qui remplissoient l'air de feux et de diverses figures qui donnèrent un plaisir indicible à plus de cinquante mille personnes qui estoient en ceste place, et aux maisons d'iceux *. »

De son côté, le maréchal de Bassompierre, dans ses mémoires, donne des indications fort intéressantes sur ce carrousel et un renseignement qu'il est précieux de retenir au sujet de la terminaison des travaux de la Place :

« Elle entreprit, dit-il en parlant de la Reine- Régente, de faire unir et parfaire la place Royale dans le temps qu'il y avoit jusqu'au jour de la fête,

^ Bibliothèque Nationale. Manuscrit français, u» 1970, 3» intitulé : Supplément des Antiquilez, etc., lac. cit.

et lit lueître sur le grand bastion cent canons et deux cents boëles pour faire les salves. »

11 est certain que l'expression de «■ faire unir et parfaire la place Royale dans le temps qu'il y avoit jusqu'au jour de la fètc» doit être prise dans le sens que les travaux de viabilité et d'architecture étaient terminés pour le moment de la solennité.

Bassompière dit plus loin :

(( Elle fit partager les places des échafauds et les fenêtres des maisons de ladite place Royale par le grand maréchal des logis. »

Il semble bien ressortir de cette phrase qu'une sorte de réquisition fut faite des fenêtres des pavillons, pour être alfeclées aux invités de la cour. Nous n'en trouvons pas ailleurs la confirmation, mais ce fait n'aurait rien d'extraordinaire en soi, lesdits pavillons ayant été édifiés sur les terrains du Domaine royal, fort avantageusement concédés à leurs propriétaires par le feu roi.

Au cours de la description qu'il fit de ces fêtes, le maréchal donna le curieux itinéraire ci-après, que suivit le brillant cortège l'un des soirs de la fêle et avant la dislocation finale :

« Et sortant par le portail de la place royale, qui va à la rue Saint- An tlioine, nous allâmes le long de ladite rue jusqu'au cimetière Saint-Jean ; puis, passant par la rue de la Verrerie et de la Pourpoinlerie, entrâmes en celle de Saint-Denis

et, prenant à main gauche, revînmes au pont Notre-Dame, où les reines étoient venues pour voir passer la fête ; et nous, en sortant du Petit- Châtelet, entrant dans la rue de la Harpe, vînmes descendre vers le Pont-Neuf, lequel passé, chacun se sépara * ».

Non seulement le Marais, mais toute la capitale était en liesse sur le parcours royal. Feux de joie et illuminations éclairaient les rues, ruelles et carrefours, à la grande joie du populaire qui prenait large part à ces bruyantes et lumineuses manifestations :

« Ce soir, toute la ville de Paris, saisie d'une joie non accoustumée, fist des festes et des resjouissances convenables à la seureté qu'elle establit en ceste mutuelle alliance. Il y eut des feux publiquement allumez par toutes les rues et des lumières posées à toutes les fenestres, qui de la nuict firent un jour clair et brillant 2».

Don Inigo de Cardenas, ambassadeur d'Espagne en France, esprit actif et vigilant, ne manqua pas de tenir son maître Philippe III au courant de ces pompes fastueuses qui allaient se célébrer à Paris

< Mémoires du maréchal de Bassompierre. Collection Petitot, T. I, p. 457.

2 Le Triomphe royal contenant un brief discours, etc., loc. cit. Paris, 1612, du Breuil.

en l'honneur de l'alliance de la France et de l'Espagne et dont le seul carrousel ne coûterait pas moins de 200.000 écus. Il lui détailla par le menu, que le quadrille sur lequel on comptait le plus pour la richesse dos costumes était celui du prince de Conti, second prince du sang. Malgré sa fortune assez modeste, ce prince, en efTet, ne dépensa pas moins de 20.000 écus pour son propre compte, ne voulant rien écouter de la régente, ni tenir compte des observations de sa famille.

« M. de Vendôme, frère bâtard du roi, ajoute don Inigo, se distinguera également par un grand étalage de richesse. Ce prince, qui est marié, ainsi que votre Majesté le sait, avec la duchesse de Mercœur, doit égaler les profusions du prince de Conti. La duchesse de Mercœur, la veuve, veut également marcher sur ses traces et l'on parle beaucoup des quadrilles qui porteront ses couleurs. »

Et l'ambassadeur fidèle, après une longue énumération des tenants et des assaillants, de leurs chevaux, de leurs costumes, de leur importance à la cour, continue sa narration par quelques lignes qui, elles aussi, nous renseignent sur l'état de la place à cette époque :

« Ces brillants carrousels auront lieu à la place Royale qui, ainsi que je l'ai écrit à votre Majesté, est à l'extrémité de la ville, et parfaitement belle

et achevée en ce moment. On en trouve peu de pareille. Je n'en parle pas tant par moi-même que d'après ceux qui ont plus voyagé que moi. »

C'est encore par lui que nous savons les difficultés sans nombre qui s'élevèrent à propos du placement des invités de marque et particulièrement des représentants des puissances. Pour ne pas susciter de jalousie, un seul fut admis dans la tribune royale, qui n'était autre que don Inigo lui-même, et en raison de la situation de l'Espagne vis-à-vis de la France. Mais cette solution faillit tout brouiller et on eut beaucoup de peine à maintenir les ambassadeurs aux places qui leur avaient été assignées.

Et pour terminer, le prolixe représentant de Philippe III lui apprend qu'un superbe feu d'artifice sera tiré sur le fort de la Bastille et «de la vue duquel on pourra jouir de ladite place Royale* ».

La question serait de savoir si de cet endroit il était possible dapercevoir la plate-forme de la forteresse ?

Il faut croire que ce divertissement pyrotechnique fut la pièce de résistance de la fête et qu'il eut un gros succès, car il fut prôné par tous les auteurs qui prirent la plume pour décrire ces solennités :

^ Richelieu, Mazarin, la Fronde et le règne de Louis XIV, par Capefigue, 1835. T. I, p. 191.

« A la fin de quoy la nuict arriva et se fit derechef une grande escoupeterie, l'artillerie commença àjouërqui rendit le chasleau [de la Félicité] tout en feu, deux mille fusées en l'air, et se vit alors trois sortes de chilTres, l'un d'un double M, l'autre d'une L et l'autre d'une fermesse, tous trois couronez faites de feu d'artifice qui dura un demy quart d'heure bruslant et à mesure qu'il se consommoit, chaque partie tiroit un coup. Pendant que cela se faisoit, il se tira deux cens pièces de canon sur le boulevard de la porte Sainct-Anthoyne ^ »

Ecoutez encore comment, en cette belle soirée d'avril, la nuit succéda au jour ; comment la blonde Phébé, sous la plume d'un écrivain du xvii^ siècle, fit reculer Apollon, afin qu'elle pût, elle aussi, prendre sa part des réjouissances prodiguées aux mortels :

« Et pour ne m'esgarer point en ce suject, je diray seullement qu'au dernier jour ducarousel, la plus grande partye de jour ayant esté employée aux magnificences et entrées des chariots et les courses de bagues estant commencées, Diane, le

* Le carrousel des Pompes et Magnificences faicte en faveur du mariage du très chrestien Roy Louis XIII avec Anne, infante d'Espagne, le jeudg, vendredi/, samedy, 5, 6, 7 d'apvril 1612, en la place Royalle à Paris, à Paris, par Jean Fuet, imprimeur, 1612. (B. N. L. 36, b. 146.)

bel œil delà nnict, jalouse des plaisirs de son frère, voulut avoir sa part de ses contentemens, elle advança ses morreaux et, amenant avec elle les ombres et les obscurités, contraignit son germain de se retirer chez son hôtesse Thétis et par un mesme moyen les cavaliers auxquels en ceste mesme disgrâce leur addresse estoit inutille » '.

Pendant longtemps ces solennités restèrentdans l'esprit des écrivains sérieux ou burlesques de la capitale qui, souvent, y firent allusion sans que le lecteur pût jamais arriver à en saisir le sens. Témoin, cette citation, tirée d'une plaquette imprimée en 1Ô14 et de laquelle il est impossible de comprendre la portée, ou de trouver l'explication :

ft Si le Sarazin de la Place Royale veut dire qu'il y ait plus de plaisir à un assaut ou à une escarmouche qu'à une course de bagues ou à un combat à la barrière, je dis que ses jambes en ont menty, et que sa teste mérite de porter autant de cornes en trocheure qu'il a de balaffres sur la care de coupée à la mode des Topinambous. » 2

Nous devons signaler encore une fort belle

1 Les courses de bagues faictes en la place Roijalle, en faveur des heureuses alliances de France et d'Espagne, par N. L. M. S. D. P. Paris, 1612. (B. N. L- 36, b. 149).

' Les XVI propositions de Pierre Boutiquier, surnommé le Pacifique, qu'il soutiendra sur les 16 articles de la Paix. Dédié aux 16 quartiniers de la Ville de Paris, 1614, p. 10

planche, gravée à l'occasion de cet événement, et qui illustre la longue et minutieuse relation donnée par le Mercure françois. La vue est prise du pavillon du roi, montrant tout le côté nord, de face, avec une faible partie en perspective, des côtés est et ouest. Devant ce dernier se voit la grande tribune royale qui communique avec les pavillons par une passerelleàhauteurdu premier étage. Ony voit aussi l'estrade mobile de la reine de Navarre, tendue de tapisseries et à l'aide de laquelle elle pouvait se transporter sur tous les points de la fête. Devant le pavillon de la Reine, se dresse le Palais de la Félicité, au moment où éclate le feu d'artifice et dans les flammes duquel apparaissent, surmontés de couronnes royales, les chiffres flamboyants des héros de la fête : un L flanqué à gauche d'un M et d'un A entrelacés, et à droite, également entrelacés, un S et un Y.

Tous les chars, cavaliers, monstres, groupes de combattants, y sont numérotés et se réfèrent au texte de la description •.

Il faut croire que les tournois mémorables dont il vient d'être question, laissèrent à cet endroit une réputation indiscutée de commodité pratique et de décor fastueux pour les réjouissances de ce genre, puisqu'il en devint à peu près le centre

^ La continmition du «.Mercure François y>, pour l'année 1612, Edition de 1(531, t. II, p. 334.

unique à Paris. Louis XIV ne voulut pas manquer à la tradition et fit tout son possible pour conserver à cette place Royale, créée par son grandpère, le juste renom qu'elle avait acquis sous le règne précédent, concernant ces attractions si chères à sa noblesse. Il résolut d'accentuer encore cette sorte de monopole des carrousels et de fêtes guerrières qu'elle détenait depuis longtemps, en la consacrant spécialement à cette destination par des travaux et aménagements particuliers. C'est ainsi que, par un mandement du 16 mars 1660, et en vue de favoriser particulièrement les courses de bagues à y donner, il prescrivit l'élargissement de la rue Sainte-Catherine — aujourd'hui des Francs-Bourgeois — de façon à permettre aux cavalcades et aux cortèges de pénétrer dans la place, sans gêne ni embarras :

« Dans le désir que nous avons à nostre retour en nostre bonne Ville de Paris de prendre nostre divertissement aux courses de bagues et autres exercices, comme il n'y a point dans la Ville de lieu plus propre ni commode pour cela que la place Royalle, nous voulions aussi que toutes les advenues en soient libres et particulièrement celle du costé de la rue Sainte-Catherine, par laquelle les principales entrées se doibvent faire en la dite place Royalle, et d'autant qu'au bout de la petite rue il y a deux ou trois petites maisons qui

empeschent rentière ouverture delà dite advenue, causent une dilïormilé fort considérable et empeschent que les carrosses n'y peuvent passer sans beaucoup d'embarras et d'incommodité, outre qu'elles sont prêtes à tomber en ruines. » *

Et le jeune roi, impatient de venir voir jouter et courir en ladite place Royale ordonnait, d'Aix en Provence, où il était à cette date, de démolir incontinent toutes ces masures encombrantes et susceptibles de jeter le désarroi dans les cortèges officiels.

La Requête adressée au Parlement par les Prévost des Marchands et Echevins de la Ville de Paris pour donner suite à ce vœu, est du II mai 1660,

A deux années de là, cependant, l'infortunée place Royale vit échapper l'occasion de briller encore une fois, à propos de la plus somptueuse fête militaire qui se donna durant tout le règne de Louis XIV. Nous voulons parler du fameux carrousel de 1662 pour l'emplacement duquel elle fut définitivement écartée, étant trouvée de proportions insuffisantes et peut-être, aussi, déjà vieillotte. La question fut agitée de savoir si, pour ces sortes de réjouissances , elle conserverait la suprématie et garderait fidèlement les traditions imposées par Henri IV et Louis XIII ; mais les

* Recueil de lettres patentes, ordonnances royales, décrets et arrêtés préfectoraux. 2" supplément publié par la Ville de Paris, 1902, p. 6.

pavillons rouges manquèrent d'éloquence et ne surent inspirer aucun souvenir au jeune monarque, en dépit de ce qu'il en pensait en 1660. On donna la préférence à Timmense place qui se développait devant les Tuileries et qui conserva depuis, le nom de place du Carrousel.

Un ouvrage admirable, commandé par Colbert pour le dauphin, écrit par Perrault et imprimé en 1670, destiné à conserver les fastes du Carrousel de U662, s'exprime ainsi sur le choix de l'emplacement :

« Il ne restoit plus qu'à trouver un lieu qui fût digne de ce spectacle, et où l'on pût dresser un amphithéâtre capable de contenir le grand nombre d'hommes et de chevaux qui le composoient ; la place Royalle, qui sembloit estre en possession de servir à ces sortes de magnificences, fut trouvée trop petite et trop reserrée, bien que sous Louis XIII, on y ait représenté un des plus beaux carrousels qui se soient jamais veus, l'on choisit donc la grande place, qui est au-devant du Palais des Thuileries, et qui a peu de pareilles, soit pour son étendue, soit pour la beauté des bàtimens qui l'environnent 1 ».

Le frontispice de cet ouvrage, qui est une magnifique planche gravée, devait particulièrement

1 Courses de testes et de bagues faites par le Roy et par les princes et seigneurs de sa cour, en l'année 1662. Paris, Imprimerie Royale, 1670, p. 2, grand in-folio.

nous intéresser en ce qu'il représente la place Royale, fort probablement pendant le tournoi de 1612. Derrière un buste de Louis XIV, entouré d'attributs guerriers, se développent les trois côtés de ce lieu, dont les pavillons sont d'une architecture fort exacte. C'est là, encore, une belle représentation de l'endroit, dessinée et gravée en 1670 et de laquelle on peut dire, en ce qui concerne la figuration des maisons, que rien de plus précis n'a été fait.

La noblesse de France, sous le sombre et taciturne Louis XIII, était, au plus haut degré, la noblesse de l'extrême élégance, des amours de bonne compagnie et des grands coups d'épée. Sa fine fleure, naturellement, vivait à Paris et, dans Paris, avait pour quartier général la place Royale.

Plusieurs terribles duels l'ont eue pour théâtre à cette époque, dont ont parlé surtout les historiens du temps. Le poète Malherbe, dans une lettre datée du 27"'^ de janvier 1614, en raconte l'un des premiers à Peiresc :

(( Cette nuit il s'est fait un combat de deux à deux dans la place Royale, voilà déjà le second qui s'y est fait ; et sans un empêchement qui fut donné à deux autres qui s'y étoient assignés, ce seroit le troisième * ».

' Œuvres de Malherbe, annotées par M. L. Lalanne. Hachette, 1862. T. III, p. 379 et 380.

Cette rencontre, à l'épée sans dague, eut lieu entre Louis de Goth, marquis de Rouillac, et Philippe Hurault, seigneur du Marais, aj^ant pour seconds Saint-Vincent et François de Sainte-Maure, seigneur de Sales. Les péripéties racontées par Malherbe, en turent quelque peu mouvementées : Rouillac se rue sur du Marais, le jette à terre et le trappe du pommeau de son épée pour l'obliger à lui demander la vie.

— Notre querelle, répond du Marais, ne vaut guère que vous me l'ôliez, mais enfin faites de moi ce que bon vous semblera.

En cette terrible minute, Saint-Vincent, second de Rouillac, reçoit un tel coup d'épée au travers du corps que son adversaire ne peut la retirer. Ce que voyant, Rouillac laisse du Marais, meurtri et tuméfié, et tombe sur Sainte Maure auquel il donne un grand coup d'épée dans « la souris » du bras dont il meurt trois heures après.

Une autre version de ce combat, plus tragique encore s'il est possible, est racontée par un historien contemporain et spécialiste en la matière. Il dit, en parlant du marquis de Rouillac :

« Il se battit au milieu de la place Royalle, à la mi-nuit, un flambeau à la main gauche pour s'éclairer et une espée à la droite pour s'arracher la vie, »

Les trois combattants avaient également l'épée d'une main et le flambeau de l'autre. Sainte-Maure

lua Sainl-Vincenl au premier engagement. Rouillac blessa grièvement du Marais de plusieurs coups, lui en porta un mortel au travers du corps, le jeta à terre et le désarma. L'épée de Rouillac s'étant rompue, il se servit alors de celle de du Marais pour reprendre un nouveau combat avec Sainte-Maure, lequel ne larda pas de succomber à son tour. Si bien, dit le fcontemporain, que Rouillac emporta glorieusement les quatre épées, laissant à terre, au milieu de la place, ses deux ennemis et son second*.

Ce marquis de Rouillac était celui-là même qui, au carrousel de 1612, des chevaliers de la Gloire, gagna le prix de la course de bagues sous le nom de Zaïde et alors quil représentait : Un soleil qui chasse les nuées, avec cette devise : « No par an. »

Le prétexte de celte boucherie avait été un ballet donné à l'Arsenal et dans lequel du Marais, né du premier mariage de Rachel de Cochefilet, seconde femme du duc de Sully, ne voulut pas laisser pénétrer le marquis de Rouillac.

On a pu voir que, dans celle rencontre, suivant la logique ordinaire de tous les duels, les victimes furent les deux seconds, étrangers à l'incident de

* Le vraij théâtre d'honneur et de chevalerie on le niiruir héroïque de la noblesse, par Marc de Wilson, sieur de la Colombière. 1648. T. II, p. 521.

l'Arsenal, et dont l'un fut tué, tandis que son adversaire était mortellement blessé.

Une autre affaire d'honneur, la plus célèbre peut-être de celte époque, eut encore pour théâtre la place Royale. Nous voulons parler de la rencontre du 12 mai 1627, entre François de Montmorency, comte de Luz et de Boutteville, et le marquis de Beuvron avec, pour seconds et adversaires, François de Rosmadec, comte des Chapelles, et le marquis de Bussy d'Amboise, d'une part, et, d'autre pari, les deux gentilshommes La Berthe et Buquet.

L'origine de cette affaire était celle-ci :

En 1626, au commencement du carême, Boutteville tua en duel le comte de Thorigny.

Beuvron, voulant venger la mort de ce dernier, résolut de provoquer son adversaire. En janvier 1627, il se rend à Bruxelles, avec son écuyer Buquet, où il savait que Boutteville s'était réfugié à la cour de l'Infante d'Espagne, archiduchesse de Flandre, tante de Louis XIIL

Le roi de France, ayant appris ce projet et déplorant ces combats entre bons gentilshommes de sa noblesse, fit tenir à l'Archiduchesse qu'elle serait bienvenue à essayer d'une réconciliation entre les deux ennemis. Le marquis de Spinola fut chargé par elle de ce soin, mais le raccommodement qu'il négocia ne devait pas être autre cliose qu'une

feinte et un acte de politesse vis-à-vis d'une femme suppliante et timorée.

Si bien que Boutteville, ayant promis à l'Infante de ne se point battre sur ses Etats, se réfugia en Lorraine où il se fixa à Nancy. Beuvron, on le pense, ne le perdait pas de vue et lui écrivit que ne pouvant aller le rejoindre, étant lui-même surveillé, il le priait de se rapprocher de Paris où ils pourraient se rencontrer :

« Vous faites beaucoup de bruit, lui répond des Chapelles, ami de Boutteville, disant que vous voulez vous battre, ce que je ne crois pas, jusques à ce que je vous voye aux effets. »

L'Archiduchesse de Flandre, pourtant, avait officiellement demandé à Louis XIII de laisser rentrer Boutteville en France, lui faisant espérer, étant donnés les atermoiements, que la rencontre n'aurait vraisemblablement pas lieu. Le Roi, poussé par son Conseil, ne put donner satisfaction à cette requête, mais répondit qu'au cas où le rebel rentrerait dans son royaume, aucune recherche ne serait entreprise contre lui.

C'était, sinon la grâce, du moins l'oubli du délit.

Mais cela ne pouvait suffire à la fierté du Montmorency, qui s'écria, plein d'arrogance :

« Je me batteray en bref dans Paris, et dans la place Royalle, puisque l'on m'a refusé une aboli-

tion, et ce qui me picque d'avantage, est que l'Archiduchesse de Flandres ne l'a peu obtenir du Roy, et m'a esté refusée. »

Il prend donc ses mesures pour rentrer à Paris où il est devancé par le billet suivant, envoyé à la cour de France :

« Boutteville s'en va à Paris, qu'on prenne garde à luy, car il se vante qu'il se battra dans la place Royal le. »

Le lundi 10 mai 1627, Boutteville et des Chapelles sont dans la capitale et Beuvron est avisé qu'ils se tiennent prêts à lui donner satisfaction. Dans l'heure même, celui-ci délègue un gentilhomme pour connaître l'endroit où ils pourront se rencontrer .

Boutteville répond :

« Je me trouveray aujourd'huy à neuf heures du soir à la place Royalle, s'il plaist à vostre Maistre, il s'y trouvera pour nous résoudre. »

Beuvron s'y trouve, en effet, et manifeste le désir d'en finir sur-le-champ sans déranger aucun de leurs seconds respectifs.

« Je veux, répond Boutteville, que le soleil soit témoin de mes actions ; d'ailleurs, je suis engagé à deux de mes amis qui veullent eslre de la partie, et si je ne le faisois, j'aurois affaire à eux ; le comte des Chapelles en est l'un, et La Berlhe l'autre; c'est pourquoy nous nous trouverons demain en

ce mesme lieu, environ les deux à trois heures après midy, à Dieu, Monsieur, et n'oubliez pas d'y ammener deux de vos amis. »

Fixé définitivement, Beuvron n'a plus qu'à se préoccuper de ses seconds. Jadis, Bussy d'Amboise lui avait fait promettre que s'il avait jamais une all'aire d honneur à régler avec Boulteville et que des Chapelles en soit, il serait l'un de ses tenants. Se souvenant de cette promesse, le voilà donc se dirigeant vers Saint-Martin-des-Champs, au logis du Président de Mesmes, où habite le beau-lils de ce dernier, le marquis de Bussy d'Amboise.

L'infortuné marquis est en piteux état, fort mal en point et assez malade. Il lui demande des nouvelles de sa santé, sans rien lui dire, tout d'abord, de l'objet de sa visite :

« On ma desja saigné trois fois du bras droict, répond Bussy, et ce jourd'huy je l'ai encor esté du pied en l'eau, et depuis dix ou douze jours, j'ay eu cinq accès de fièvre, ce qui me rend très loible. »

— Voilà qui est joué de malheur, reprend Beuvron, en indiquant cette fois le but de sa démarche :

« Mais, estant indisposé comme vous l'êtes, vous n'aurez jamais la force de combattre. »

Et Bussy de répondre :

«Pardonnez-moi, Monsieur, quand j'aurois la mort enlre les dénis, je veux estre de ceste parlye. »

Voilà donc qui est convenu. Le mercredi 12 mai, veille de l'Ascension, le rendez-vous est pris aux Filles-Dieu, entre tous les combattants. A l'heure dite, pas une absence : « On se visite dans les chausses et sous la chemise », selon l'habitude, et afin de constater que rien n'est dissimulé, et l'on monte en carrosse pour la place Royale.

En un instant, les six adversaires sont en ligne : Boutteville contre Beuvron, des Chapelles contre Bussy d'Amboise ; La Berthe, qui est à Boutteville, se place devant Buquet qui est à Beuvron.

Est ce un défi ? le terrible peloton est justement sous les fenêtres du pavillon du Roi. Proche l'Hôtel de Coulanges, ainsi qu'en ont déposé des témoins entendus au procès ^

Le combat a lieu avec l'épée et la dague.

Chose curieuse, les deux principaux adversaires ne parviennent pas à se blesser. Après plusieurs engagements, ils jettent leurs épées, se précipitent l'un sur l'autre, poignards levés, s'étreignent furieusement, puis, reconnaissant leur bravoure égale, se demandent la vie et veulent retenir leurs

* La Maison natale de M"" de Sévigné, par M. F. de Mallevoue, Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile de France, 1882, p. 40.

amis. Mais déjà Bussy d'Amboise est par terre, aj'ant reçu de des Chapelles une estocade dans la peine cave, tandis que La Berthe est hors de combat.

C'est maintenant la besogne des laquais qui sont là, debout, en attendant l'issue de la rencontre.

La Berthe est porté à l'Hôtel de Mayenne alors que le malheureux Bussy d'Amboise, saigné pour la dernière fois, expire chez le comte de Maugiron où il vient d'être amené.

Beuvron et Buquet, indemnes, ou peu s'en faut, en présence des exempts qui commencent à apparaître, se dissimulent d'arcade en arcade, guettent leur carrosse, sautent dedans quand il arrive et prennent le large.

Mais que sont devenus Boutteville et des Chapelles ?

« Boutteville alla au logis du baron de Chantai), proche la dite place Royalle, où il monta à cheval, et fut au logis des Guillemins Barbiers. »

Ce logis du baron de Chantail n'est autre que riiôtel de Coulanges, situé à droite du pavillon du Roi. C'est là qu'habitait le père de Marie de Rabutin-Chantal qui sera plus tard M""- de Sévigné et où elle naquit l'année précédente. Une porte cochère existait alors au milieu de ce pavillon et fut supprimée vers 1840. Bussy d'Amboise y pénètre, traverse l'hôtel, arrive dans la cour des écuries

donnant sur la rue Royale, aujourd'hui de Birague, et monte à cheval ainsi qu'il est dit plus haut *.

Tel est le sens de ces mots : « alla au logis du baron de Chantail, proche la dite place Royalle. »

Voici donc Boutteville au logis des Guillemins Barbiers II y retrouve des Chapelles, y font une collation, se munissent d'argent et se disposent à sortir de la ville.

En passant, ils entrent à l'hôtel de Mayenne, rue Saint-Antoine, afin de s'enquérir de La Berthe, qui y a été déposé.

— Sauvez- vou^, leur crie-t-on dès qu'ils arrivent, le roi est ici !

Et les voilà galopant sur la route de Meaux, vers la Lorraine.

Une poursuite acharnée commence, faite par les archers du Grand Prévôt, par ceux du Chevalier du Guet et par ceux du Prévôt de llle de France. Aussitôt, deux gentilshommes, lieutenants au régiment des gardes, Ponty et Gade, prennent la tête et suivent à toutes brides les deux fugitifs, passés depuis peu de temps sur la route avec quelques heures d'avance.

* Cette explication est très clairement donnée par M. F. de Mallevouc, dans un travail fort documenté sur la maison natale de Madame de Sévigné. Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile de France, 1882, p. 35.

A Vitry-le-Brûlé, enfin, les deux officiers arrivent au moment où, dans une hôtellerie, Boutteville et des Chapelles viennent « de se mettre au lict, couchez ensemble, » avec ordre de ne les point déranger avant le lendemain matin huit heures. Assurés de leur identité, les gardes se concertent et l'un d'eux part à Vitry-le-François requérir le Prévôt des Maréchaux, qui arrive avec ses archers et opère l'arrestation.

Comme des Chapelles voulait résister, Boutteville lui dit :

« Il ne faut tant faire le doucet, nous en serons quittes pour le coup, allons, allons. »

Etait-ce un jeu de mot cruel ou une coquille de l'imprimeur du temps, et faut-il lire cou pour coup?

Le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas de narrer toutes les phases du procès retentissant qui s'ensuivit au Parlement.

Nous dirons seulement que toute la noblesse de France et particulièrement le duc d'Orléans, le prince et la princesse de Condé, les ducs de Montmorency, d'Angoulême et de Ventadour, s'employèrent pour obtenir la grâce du fils de l'illustre famille de Montmorency et de son cousin des Chapelles. Mais rien ne fit fléchir la ténacité justicière de Louis XIII, pas même les cris de désespoir de l'épouse infortunée :

« C'est pourquoy, Sire, dans les larmes et

les soupirs qui estouffent mes paroles, je supplie très humblement V. M. pardonner à un subject qui m'est si sensible, si protesnée à vos pieds, appelant le Dieu de miséricorde pour appuy de mes très humbles supplications, j'implore toute esplorée, de vous, qui êtes son image, votre clémence ' »

Il fallut donc se préparer à mourir.

Boutteville écrivit à son épouse :

« Monsieur de Nantes vous dira, ma femme, de quelle mort je vaj»^ mourir maintenant, je m'asseure que cela vous servira de consolation dans la perte que vous faites, vous aviserez avec luy, ce qui sera le meilleur pour le salut de mon âme, et prendrez le soin de payer ce que je doibs dans le monde, les prières que vous ferez faire pour le salut de mon âme, me peuvent beaucoup servir ; mais le principal c'est de satisfaire à tous mes créanciers, je ne veux pas vous dire davantage de paroles, pour vous faire cognoistre que je vous ayme, de peur que cela n'accroisse votre affliction, mais je vous prie qu'elle prenne fin, afin que, ne

' François de Montmorency, comte de Luze ou Luxe, seigneur de Boutteville, né en 1600, marié à Elisabeth-Angélique de Vienne en 1617. dont il eut deux filles et un fils qui naquit six mois après l'exécution et devint le maréchal de Luxembourg. (Note de M. de Boislille dans les Mémoires de Saint-Simon, t. II, p. 33 (Grands écrivains français).

pouvant plus servir, au moins elle ne vous puisse nuire ^. »

De son côté, des Chapelles ne voulut pas quitter la vie sans mettre respectueusement aux pieds de la Présidente de Mesmes le témoignage de sa douleur et de ses regrets pour lui avoir tué son fils, l'infortuné Bussy d'Amboise:

« Madame, si je n'avois un véritable sentiment de la faute que j'ay commise envers Dieu, et du tort que je vous ay fait, je ne prendrois la hardiesse de requérir très humblement de vostre bonté un acte de piété la plus grande qui puisse jamais partir d'une âme chrétienne et généreuse qui est. Madame, le pardon de vous avoir ravy vostre cher et unique enfant, non par hayne, ny vengeance, n'ayant jamais eu subject que de l'honorer, mais par un vain et faux honneur du monde, contraire, je le confesse, à la loy de Dieu et de la raison naturelle, soyez satisfaite, Madame, de mon sang que je verseray bientost, pour l'expiation de mon delict, j'espère que la justice divine la sera, à jointes mains je vous demande que vos pitoyables ne crient plus vengeance contre moy au ciel, afin que plus tost je puisse par mes

* Saint-Simon nous apprend que la veuve de Boutteville conserva toujours et fidèlement la mémoire de son infortuné mari. Elle mourut à l'âge de 89 ans, après un veuvage de 69 années. (Mémoires de Saint-Simon, loc, cil., t. 11, p. 35.

prières récompenser le mal qu'avez receu par moy misérable qui meurs, Madame, vostre très humble serviteur, des Chappelles. »

Le cortège, pourtant, se mit en marche et arriva lentement à la Grève.

Montmorency était ce beau cavalier qui tenait tant à ses moustaches:

« L'exécuteur coupant les cheveux du comte de Boutteville, ledit Boutteville porta la main à sa moustache qui étoit belle et grande et qu'alors l'évêque de Nantes lui dit : « Mon fils, il ne faut « plus penser au monde ; quoi, vous y pensez « encore ! »

Les deux jeunes gens eurent le col tranché et moururent comme le leur imposait le nom qu'ils portaient, comme le leur prescrivait leur courage, et en refusant de se laisser bander les yeux. Le supplice eut lieu le 22 juin 1627.

« Après l'exécution, on mit leurs testes et leurs corps tous habillez suivant la volonté du Roy, dans un carrosse qui estoit là et furent emportez à l'hôtel d'Angoulême, où on les mit sur une table près l'un de l'autre ; à chaque corps, on remit sa teste, proche d'eux y avoit de l'eau béniste et une branche de bouïs dedans pour leur en jetter, un cierge allumé. * »

^ La relation de ce terrible drame et les citations repro-

Une autre rencontre, non moins célèbre, non moins sensalionnelle, se déroula encore dans la place Royale, le 12 décembre 1643 et eut pour acteurs, les descendants de deux illustres familles, des plus grandes dans l'histoire de France : Guise et Coligny !

Un prétexte quelque peu futile, à propos de la querelle de M™* de Montbazon et de M"* de Longueville, amena, en présence l'un de l'autre, par une journée brumeuse de décembre, ces deux champions résumant déjà la haine de deux races.

Henri de Lorraine, duc de Guise, prince de Joinville, pair et grand chambellan de France, petitfils de Henri de Guise le Balafré et « l'un des principaux soutenans de M"'* de Montbazon », dit M™^ de Motteville, se rencontra, flamberge au vent, avec le comte Maurice de Coligny, petit fils de l'amiral, plein de tendres sentiments pour la belle madame de Longueville.

Deux seconds, également l'épée à la main, MM. de Bridieu et d'Estrades, se rangèrent à côté de leurs amis.

Avant le premier engagement, le duc de Guise fit quelques pas et, saluant de l'épée, dit fort civilement à son adversaire :

duites ici, sont extraites du Mercure François, de 1627, imprimé dans l'année même de cette affaire. T. XIII, p. 399 et suivantes.

(( Monsieur le comte, nous allons décider aujourd'hui les anciennes querelles de nos deux maisons. »

Le duel ne fut pas des plus courtois ; Coligny, cruellement frappé, tomba sans lâcher prise et mourut six mois après.

Les deux seconds furent également couverts de blessures. Aux fenêtres des pavillons rouges, les spectateurs et surtout les spectatrices, déliraient.

Une fois encore, un Coligny tombait sous les coups d'un Guise I

Il faut remarquer, cependant, que la rencontre des deux petits-fils, à l'inverse de celle des deux grands-pères, en la cruelle nuit de la Saint-Barthélémy, se termina autrement que par un crime.

Le combat s'était divisé en deux phases distinctes :

Au premier engagement, Coligny est désarmé par Guise qui, mettant le pied sur l'épée de son adversaire, le soufflette de la sienne.

A la seconde reprise. Guise est blessé à l'épaule et Coligny à la main ; alors, le premier, se saisissant, de l'arme de son ennemi — ce dont il a la main un peu coupée — l'enlève rapidement pendant qu'avec son épée, il lui porte un grand coup qui le met hors de combat.

« Presque tout le monde, dit Victor Cousin, dans son beau livre sur madame de Longueville, prit

parti pour le duc de Guise contre Coligny, doublement coupable et parce qu'il était le provocateur et parce qu il avait été malheureux. ' »

Ce duel, aujourd'hui, ne serait probablement pas jugé de la même façon.

« Le duc de Guise, brave comme ses ayeux, eut l'avantage sur le martyr de M"'^ de Longueville, » ainsi s'exprime M™<= de Motteville, insinuant, sans doute, que l'infortuné Coligny n'avait été sur le terrain qu'après une forte pression de son amie, alors qu'il n'y tenait pas plus que son adversaire. *

Gaudin rapporte qu'à l'issue du combat, on trouva le billet ci-après attaché au cheval de bronze de Louis XIII :

« Henriciis, dux Guyshis, aulico, moliniime ad diiellum vocatus ac superbo fastii in arenam regiam ductuSf Colinœum, antiqimm religionis nec non familiœ Guysianœ hostem debellavit inflixit, ac inermem reliquit, anno domini millesimo sexcentesimo, etc., etc. ^ »

' Madame de Longueville, par Victor Cousin, T. 1, p. 246.

* Mémoires de Madame de Motteville, édition de 1809. T. 1, p. 158.

3 Gaudin, Archives des affaires étrangères, France. T. CVII. 2 janvier 1G44. (Dans Madame de Longueville, de Victor Cousin. T. I, p. 245).

M'"^ de Longueville, pour laquelle se battit et mourut Coligny, assista à cette cruelle rencontre, dit encore M"* de Motteville, dans le logis de la vieille duchesse de Rohan, à la place Royale où, dissimulée derrière le rideau d'une fenêtre, elle put suivre toutes les péripéties du combat.

N'étant pas mort sur le coup, Coligny fut, selon l'habitude du temps, chansonné dans les carrefours et peut-être sous les célèbres arcades. Un refrain ridicule courut sur son compte à travers les rues, pendant que sa terrible blessure le clouait sur un lit de douleurs :

Essuyez vos beaux j^eux Madame de Longueville; Essuyez vos beaux j'eux, Coligny se porte mieux.

S'il a demandé la vie, Ne l'en blâmez nullement.

Car c'est pour être votre amant Qu'il veut vivre éternellement '.

Un roman fut aussi consacré à cette affaire, intitulé : « Histoire d'Agesilan et disménie » que Victor Cousin retrouva heureusement à l'état de manuscrit, à l'Arsenal, et dont une copie existe également à la Bibliothèque Nationale. Les amours d'Agesilan (Coligny) et d'Isménie (M™« de Lou-

1 Recueil des chansons notées de l'Arsenal, reproduites par M""' de Motteville, t. 1, p. 201, et par Victor Cousin, dans Af»« rfe Longueville, t. I, p. 250.

gueville) y sont tout au long décrits et aussi la fameuse rencontre à l'épée de la place Royale que l'auteur, par une galante attention pour les grandes dames qui 1 habitaient, appelle du nom aimable de « place des Nijmj)hes. »

Cette appellation constitue un vocable de plus à ajouter à la longue nomenclature dont il a été question plus haut.

Quoi qu'il en soit, comme l'on était encore à cette époque sous le régime des édits de Louis XIII, ce duel fut déféré au Parlement, à la requête de la Reine mère, mais la procédure n'en fut pas continuée en raison de l'état lamentable de Coligny qui mourut à la fm de mai 1644 .

Loret, dans sa gazette rimée, parle encore d'un autre duel qui eut lieu eu 1654. Sans doute pour éviter de compromettre les combattants, le poète ne donne pas leur nom et garde à leur endroit un prudent anonymat :

Lundy dernier, non sans scandale.

Se fit dans la Place Royale Un duel de quatre vaillans, Qui, tant assaillis, qu'assaillans, Dont un mourut d'un coup d'épée, Auroient tous la teste coupée, Si les Archers du Châtelet Les pouvoient saizir au collet :

Mais ce n'est pas afaire faite.

Car leur diligente retraite,

De l'échafaud les sauvera ; Mais, peut-être, il arrivera Qu'à cauze de leur forfaiture lis seront punis en peinture *.

La Fronde, est-il besoin de le dire, s'étala copieusement entre les hauts pavillons de la place Royale, encore que ses habitants n'y jouèrent pas un rôle bien marqué. Ses vastes espaces n'étaientils pas tout désignés pour servir de champ de parade, de terrain de manœuvre aux bons bourgeois et courlauds de boutiques, empanachés de paille, qui servaient, en cette occasion , la mauvaise humeur des princes :

« Dans ce lieu de forme quarrée l'on peut ranger jusques à quatre mille hommes en bataille. » ^

Elle fut souvent un camp retranché où les troupes de la Ville, c'est-à-dire de la Fronde, campaient habituellement et montraient leur brillante tenue aux citadins indécis dans le choix d'une opinion politique :

« Le lundy 11 janvier 1649, toute l'après-dîner, cinq cens cavaliers ont été en halte et revue dans la place Royale. »

* La Muse Historique de Loret, livre cinquième, p. 6. Lettre deuxième du X janvier 1654.

' Abrégé des antiquitez de la ville de Paris, par François CoUetet, 1664, p. 251 .

Et encore :

i< Le dict mardy 12, out esté aux environs de la place Royale deux ou trois cens hommes de la cavalerie de la Ville, tous bien montés, aucuns avec la salade et presque tous avec la valise et y sont demeurés toute l'après-dîner. »

Le Journal de Dubuisson-Aubenay, duquel nous tirons ces renseignements, nous informe que ces troupes étaient là en attendant l'ordre de marcher sur la Bastille, contre laquelle le canon avait déjà tiré, en cette journée du 12, répercutant ses grondements sonores sous les sombres arcades de la place Royale, sa voisine.

Le 15 janvier, c'est encore, devant les hauts pavillons, une grande revue de la cavalerie urbaine inspectée par le marquis de la Boulaye.

Le 20, à la revue que passa le prince de Conti, on remarqua que les drapeaux portaient la devise :

Regem nostrum qaœrimus.

La place, d'ailleurs, était en quelque sorte le point central du mouvement militaire qui agita si fort Paris à cette époque. Elle était le Champ de- Mars où se ralliaient toutes les milices bourgeoises, dès qu'une sortie était préméditée :

« Du vendredy 22" jour de janvier 1649, il fut mandé à quelques colonels de la Ville de faire trouver sur les deux heures dans la Place Royalle

tous les soldatz volontaires qui pourroient se trouver en leurs colonelles pour servir hors la Ville un jour ou deux. Auquel lieu M. le prince de Conty se de voit trouver '. »

Mais la plus belle journée fut assurément celle du jeudi 4 février de cette même année, pendant laquelle une parade superbe, une montre étincelante devait être faite, de leurs troupes et de celles de leurs alliés, par le prince de Conti, le duc d'Elbeuf et le duc de Beaufort.

Les uniformes et les équipages resplendissants foisonnent dans la place et ne manqueront pas, sans doute, d'entraîner les hésitants sous des bannières aussi somptueuses :

« Jeudi 4, l'après-dîner, montre générale du régiment de cavalerie, de huit compagnies de cinquante hommes, du prince de Conti, présent en personne, à cheval, en la place Royale.

« Sa compagnie de cent gardes à casaques, housse-bandes d'écarlate, à galons et boutons d'argent, avec des croix d'argent, sur le milieu du devant, et derrière aboutés de fleurs de lis d'or et de chiffres A et B (Armand de Bourbon , couronnés en broderies d'or, remplissant le vide entre les croisons .

« Le duc d'Elbeuf a cinquante gardes à casaques

* Les liegislres de VHôlel de Ville de Paris pendant la Fronde, par Le Roux de Lincy et Douët-d'Arcq, t. I, p. 161.

de drap verl, avec croix doubles ou de Lorraine de satin blanc, bordé du parement d'argent.

« Le duc de Beau fort a cinquante gardes seulement, avec casaques d'écarlate, galonnées d'argent, aux croix d'argent, mais sans chiffres, fleurs de lis couronnées.

« Le maréchal de la Mothe n'a que des croix de satin blanc en ses cinquante casaques d'écarlate.

« Le duc de Bouillon a ses cinquante casaques de blanc et noir, comme sa livrée K »

Etant donnée la pauvreté du duc d'Elbeuf, il est permis de croire que ce fut la caisse des frondeurs qui paya les belles casaques vertes à croix de Lorraine dont il vient d'être question. Le gendre de la Belle Gabrielle et de Henri IV avait, on le sait, la réputation d'être un noble gueux et fut à ce titre chansonné par Marigny :

« Monsieur d'Elbeuf et ses enfants

Font rage à la Place Roj'ale ;

Ils sont tous quatre piafFans,

Mais sitôt qu'il faut batti-e aux champs

Ils quittent l'humeur martiale.

Le Prince Monseigneur d'Elbeuf,

Qui n'avait aucune ressource.

Et qui ne mangeoit que du bœuf,

A maintenant un habit neuf.

Et quelques justes dans sa bourse » '.

^ Journal des guerres civiles de Dubuisson-Aubenag, publié par Gustave Saige, t. I, p. 143.

* Histoire de Paris, par E. de Ménorval, t. III, p. 226 note 1.

Le bon bourgeois qui, en spectateur fidèle, a noté le faste et l'apparat de ces belles troupes, semble regretter fort l'absence effective du maréclial de la Mothe et du duc de Bouillon.

Ce dernier, assure-t-il, est fort malade depuis huit jours, de goutte et de rhumatisme douloureux, et est contraint de rester au coin de son feu, entouré de sa femme et de sa famille, dans son hôtel Saint-Paul de la rue du Temple.

Il ajoute encore que, la revue ou montre terminée, messire Fraguier, conseiller au Parlement, et le sieur Thiersault, maître des Requêtes, ont fait promettre à tous ces beaux cavaliers, par serment fait à Dieu même, de servir fidèlement le roi sous le commandement de M. de Conti, généralissime.

N'est-il pas piquant de voir ces deux membres du Parlement faire prêter à des troupes rebelles contre le roi, le serment de servir fidèlement ce roi qu'elles vont combattre?

Le prince de Conti, on le sait, était le frère cadet du prince de Condé. Il venait, âgé de 19 ans, de se jeter dans la Fronde avec son beau-frère, le duc de Longueville et sa sœur la duchesse, femme de ce dernier, et d'être nommé, par le Parlement, généralissime des armées parisiennes.

La figure qu'il présenta ce jour-là aux badauds de la place Royale ne dut pas être des plus réjouis-

santés sous la casaque écarlate galonnée d'argent. Il était, en effet, difforme et contrefait et très peu susceptible de se montrer sous le harnais d'un héros.

Ne raconte-t-on pas que son frère, le grand Condé, encore à cette époque du côté de la Cour, entra dans une violente colère dès qu'il apprit que Conti était passé à la Fronde et venait d'être nommé au commandement de ses troupes.

Faisant chercher un nain bossu et mal en point, il le fit habiller de drap d'or, le fit armer de pied en cap et le présenta à la Reine mère en disant : « Madame, voici le généralissime des Parisiens. »

Dubuisson-Aubenay, d'ailleurs, le 31 mai 1650, nous édifie sur l'esthétique de sa personne :

« Le prince de Conti se trouve bien mal depuis quelques jours. On dit que c'est encore de ce coup de chandelier qu'il se donna en se jouant, il y a déjà quelques mois; mais ce n'est point cela, oui bien sa faiblesse naturelle et le défaut de son corps tortu et de mauvaise conformation » ^

Un autre jour, le 8 février 1649, c'est encore une grande revue, veillée d'armes d'une partie des troupes de la Fronde — cent dix compagnies environ - que leur colonel, le sieur de Champlâtreux, vient inspecter avant de les conduire dans

* Journal des guerres civiles de Dubuisson-Aubenay , loc. cit., t. I, p. 268.

la plaine de Fécamp, vers Picpus et Charenton, où malgré l'héroïque conduite de leur chef, Chanleu, le plus brave des officiers de la Fronde, elles seront écrasées par Condé. La bannière parisienne, dans les plis de laquelle se lisait le Regem nostrum quœrimiis, dont nous avons parlé plus haut, dut, en ce jour mémorable, être fortement bousculée par les cavaliers de ce jeune roi que les contingents bourgeois acclamaient quand même !

Et encore, dans ce même mois de février, le 26, c'est le duc de Luynes qui aura le grand honneur d'inspecter toutes les colonelles que le Bureau de ville va envoyer dans la place à cet effet :

« De par les Prévost des Marchans et Eschevins

de la Ville de Paris. Monsieur colonel, Nous

vous prions suivant le résultat de l'assemblée du dernier jour, d'envoyer la milice de votre colonelle ce jourd'huy deux heures de relevée en la Place- Royale pour en faire la reveue en présence de M. le duc de Luynes, maistre de camp de la dicte milice. Vous priant n'y voulloir faillir Faict au Bureau de la Ville, le 26" février 1649. Pareil envoyé aux autres colonelles » *.

Ces temps troublés ne furent pas, pourtant, sans éclaircies et sans jours de joie ; ce serait mal connaître Paris que de le supposer un instant. Le

* Les Registres de l'Hôtel de Ville de Paris, pendant la Fronde, par Le Houx de Lincj' et Douët-D'arcq, t I, p. 267.

journal que nous feuilletons avec tant de plaisir nous apprend qu'on se réjouit fort, à la place Royale, en février 1650. Cette époque est justement celle qui correspond à la détention, à Vincennes, de Condé, de Conti et de Longueville,

réunis, cette fois, sous la même bannière et

dans la même prison.

Donc le lundi 14 février 1650 :

« Réjouissances et bals fréquents dans les maisons particulières. Hier au soir c'était à la place Royale, chez la dame d'Escure et chez M™' d'Etampes. Demain ce sera à la place Royale en l'hostel de Saint-Géran, où le sieur Fieubet donne le bal à la demoiselle du Vouldy, après en avoir eu le bouquet de M"* d'Orgeval, chez laquelle le bal a été par deux fois ' . »

Ne se pourrait-il pas que cette dame d'Escure ou Des Cures fût l'héritière de maître Pierre Fougeu, sieur Des Cures, conseiller du Roi, auquel, il y a 45 ans, Henri IV accorda la concession d'un emplacement proche « la rue que sa Majesté a fait faire pour aller de la rue Saint-Antoine dans la place Royalle?»

Quant au sieur Fieubet, qui donne si galamment le bal à M"« du Vouldy, il est, à l'époque, con-

^ Journal des Guerres civiles de Dabuisson, Aiibenay, loc. cit., t. I, p. 224.

seiller d'Etat ordinaire et chancelier de la Reine- Mère et va prochainement, si cela n'est déjà fait, prendre possession du somptueux hôtel que François Mansart lui construit quai des Célestins, non loin de l'Arsenal.

Nous sommes là, au milieu de celte fête, dans l'une de ces maisons que le duc de Beaufort signalera plus tard — le 21 juin 1652 * - comme repaires de Mazarins bons à piller, à une bande de faméliques réunis exprès par lui dans la même place Royale. Ce fut même à ce sujet que le Bureau de ville se décida à faire nettoyer la place, des malandrins qui y jetaient la perturbation et le désordre sous le commandement du petit fils turbulent de la Belle Gabrielle :

« De par les Prévost des marchands etEschevins de la ville de Paris, Monsieur de Génégaud, colonel, nous vous prions de donner ordre au capitaine de votre colonelle qui commande à la garde à la porte Sainct-Antlîoine qu'aussy tost qu'il aura advis qu'il s'attroupe à la place-Royalle des gens séditieux, qu'il laisseà la dicte porte une escouade seulement, et conduise le reste de sa compagnie à la dicte Place-Royalle, et encore donner ordre au capitaine de vostre colonelle qui commande la

* Journal des Guerres civiles de Diibiiisson- Aube nay , loc. cit., t. II, p. 214.

compagnie de la Place-Roj'^alle, de mettre sa compagnie soubz les armes pour les dissiper et mettre main basse sur eux. Vous priant n'y voulloir faillir. Faict au Bureau de Ville, le 23 juin 1652 ^. » Pour M"' du Vouldy, dont nous venons de parler plus haut et qui, dans l'hôtel de Saint-Géran, va faire vis-à-vis au chancelier delà Reine-Mère, elle ne porte pas un nom inconnu dans l'histoire de la Fronde. C'est l'un de ses proches, en effet, le sieur du Vouldy, attaché au service d'Anne-d'Autriche, qui fut si bien joué, à quelques jours de là, par la princesse douairière de Condé qu'il venait arrêter à Chantilly pour la conduire au château de Montrond. La femme et le fils du vainqueur de Rocroy, également à Chantilly, devaient suivre la princesse dans son exil. Quand du Vouldy se présenta au château, non sans avoir été éventé par ses habitants, il trouva toute la famille malade et alitée. On lui demanda quelques jours de crédit pendant lesquels, et afin que le temps ne lui parût pas trop long, on le traita royalement. Il fut même reçu par une charmante femme, tenant le lit, M"" Gerbier, qu'il crut être la jeune princesse et dont une couverture tirée jusqu'au nez empêcha qu'il s'aperçût de la supercherie.

' Les registres de l'Hôtel de ville pendant la Fronde, p«i Le Roux de Lincj' et Douët-Darcq, t. 111, p. 6.

Il sortit, saluant jusqu'à terre, en souriant gracieusement au jeune filsd'un jardinier couvert des vêtements du petit duc d'Enghien. Quant à la douairière de Condé, elle était aussi mal en point que possible. Devant tant d'infortune, et aussi, peut-être, en raison du régime de grand seigneur dont il jouit dans le somptueux domaine du premier prince du sang, le sévère du Vouldy se dérida et prit ses dispositions pour attendre le rétablissement des prisonniers. Une heure après cette visite, la jeune princesse s'esquivait sous l'accoutrement de sa camériste, tenant à la main le duc d'Enghien habillé en fille.

Peu après, et tandis que du Vouldy attendait toujours, la vieille princesse, par un stratagème semblable, quittait également le château.

Ces réjouissances, ces bals, ces fêtes, dont nous venons de parler, n'étaient, d'ailleurs, que le prélude du carnaval de 1650 qui lut, cette année-là, particulièrement brillant. On sait qu'un grand concours de masques avait lieu au faubourg et à la rue Saint-Antoine, à l'occasion du mardi-gras de chaque année. Quoique en pleine Fronde, la foule des déguisés y fut considérable, soit à cheval, soit à pied, dont « beaucoup de bien vêtus ï) :

« Aucun desquels ont leurs cochers et laquais aussi en masques, tout alentour de la place royale.

ce qui a fort déchargé la foule, la rue et porte Sainct-Anthoine. »

Jusqu'aux derniers jours de la Fronde, jusqu'aux dernières palpitations de cet extraordinaire soulèvement, la place resta comme le camp de l'est parisien dans lequel bivouaquaient les milices qui tenaient encore. En ce jour le plus funeste que traversa la rébellion, celui-là même où elle fut écrasée au faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652, la Place Royale était encore pleine de soldats, pour peu de temps, il est vrai, et le moment approchait où elle allait enfin reprendre le calme des anciens jours. Peut-être Tordre qui suit fut-il le dernier :

« De par les Gouverneurs, Prévost des marchands

et Eschevins de la ville de Paris, Monsieur

commandant aux compagnies qui sont à la Place Royalle, nous vous prions de faire advancerjusques proche la porte Sainct-Anthoine, pour sûreté de la dicte porte et empescher tous les désordres qui y pourroient arriver.

Faict au Bureau de la ville, le 2 juillet 1652 •. »

* Les Registres de l'Hôtel de Ville pendant la Fronde, par Le Roux de Lincy et Douët-d'Arcq., t. III, p. 46.

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