‹ La Place RoyaleChapitre 11 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Révolution. — L'appartement du marquis de Favras.

— Campement de gardes nationales. — La patrie est en danger. — L'amphithéâtre des enrôlements volontaires.—Les forges et ateliers d'armes. — Le corps de garde de cavalerie et ses écuries adossées aux grilles. — Séquestration des biens d'émigrés. — Fêtes et banquets publics.— L'apothéose de VictorHugo.— Les émeutes.

— La Commune et les canons du siège allemand.

La Révolution passa sur la Place Royale sans lui causer, semble-t-il, d'extraordinaires perturbations. Par l'ordonnance du 15 avril 1789 relative à la convocation des Etats-Généraux, elle fut placée dans le district desMinimes dont le siège était, pour la nomination des électeurs du tiers, dans Téglise de ce nom. Pour l'élection de la noblesse, elle entra dans le dixième département des Assemblées nobles, qui se réunit dans la salle capitulaire de la maison conventuelle desMinimes.

En ce qui concerne ce dernier ordre, de nombreuses et bruyantes réunions s'y tinrent, à cette époque, sous la présidence d'un illustre habitantde

la place, M. de Nicolaï, Premier Président de la Chambre des Comptes de Paris, ayant comme secrétaire M. Le Fèvre d'Ormesson de Noiseau, Président du Parlement, dont plusieurs hôtels, également dans la même place, portent encore le nom. Cent seize membres de la noblesse du quartier composaient ce collège, qui, après de nombreux scrutins, désigna, dans la séance du 27 avril 1789, les treize électeurs suivants : Lepelletier de Saint- Fargeau, Conseiller au Parlement; marquis de Corberon;de ReiTuveille ; marquis deFrémeur; Hénin de Charel, maître des Comptes ; Le Marié d'Aubigny, avocat général à la Chambre des Comptes; le Président Choart ; marquis de Saint Cyr; deRezy ; le Président de Lendeville; comte de Menou; marquis d'Avelon ; Le Président de Ménerville.

On sait que la réunion des électeurs de chacun des trois ordres : tiers, noblesse, clergé, nommait séparément ses députés aux Etats-Généraux. Deux membres de la noblesse du collège de la place Royale furent désignés : Le Pelletier de Saint-Fargeau, et le Président de Nicolaï. Ce dernier, venant d'être élu membre de l'Académie française à la place du marquis de Chastellux, n'accepta pas le mandat qu'on lui offrait (1) .

(I) Les Elections et les cahiers de Paris, par L. Chassiug. T. II, p. 213.

Il n'en fut pas moins guillotiné par cette Révolution, au service de laquelle son collègue de la noblesse, Le Pelletier de S'-P'argeau, devait être assassiné dans le Palais-Royal.

C'est dans le pavillon portant aujourd'hui le n'4 qu'habitèrent pendant plusieurs mois, en 1789 — ce qui suffit pour lui donner quelque notoriété — le marquis cl la marquise de Favras, dont le procès retentissant fut l'un des premiers actes juridiques de la Révolution naissante.

Thomas de Mahy, marquis de Favras, est né à Blois, le 26 mars 1744. Entré dès son enfance aux mousquetaires, il fit, avec éclat, les campagnes de 1761 et 1763 et devint capitaine de dragons au régiment de Chapt. De Favras est un cerveau inquiet, rêveur, sans cesse occupé de s'instruire et de chercher des solutions à tous les problèmes qui s'offrent à son esprit. Ces préoccupations cérébrales, pourtant, ne l'empêchent pas de se marier en Allemagne avec Caroline d'Anhalt, fille légitime du prince d'Anhalt-Bernbourg-Scliaumbourg. Sa bonne mine et sa belle allure lui avaient fait contracter ainsi une union princière, quant aux titres, mais assez peufortunée, quant auxécus, etmalgré les belles promesses d'un séduisant contrat. Le prince beau-père, en etfet, aurait toujours fort mal payé les quelques milliers de florins annuels promis en dot à sa fille.

En 1772, il est chevalier de Saint-Louis elacquiert la charge de premier lieutenant des Suisses de Monsieur, ce qui équivaut pour lui au grade de colonel •. Bientôt ses modiques ressources l'obligent de quitter le service et ne lui permettent plus de continuer le train de maison que nécessite sa situation officielle.

Notre cadre ne nous permet pas de raconterl'existence inquiète et nerveuse du marquis de Favras pendant le prélude de la Révolution, non plus que les phases ducomplot auquel il lut mêlé; disonsseulementque c'està la place Royale et sous ses sombres arcades qu'eurent lieu la plupart des conciliabules tenus avec ces racoleurs sans aveu, ces recruteurs du quai de la Ferraille, ces anciens gardes françaises eu rupture de gnlous, More), Marquier, Tourcati, qui devaient, selon ses accusateurs, l'aider dans sa folle entreprise.

Un soir de décembre 1789, vers les sept heures, l'espion Jofîroy, caché derrière l'un des piliers voisins, saisit quelques bribes du complot. C'en est fait de Favras. Plusieursjours après, le même Joffroy l'arrête dans la rue Beaurepaire, pendant que la marquise est appréhendée dans son appartement de la place Royale. C'est M. Masson de Neu-

* Le marquis de Favras, étude de M. Ale.\is de Valon dans la Revue des Deux-Mondes du 15 juin 1851.

ville lui-même, aide de camp de Lafayette, qui procède à cette dernière arrestation et fait retourner les tiroirs de tous les meubles pour s'emparer des papiers.

Le lendemain, tous les journaux apprennent au peuple de Paris la nouvelle suivante :

« Le marquis de Favras et la dame son épouse ont été arrêtés hier pour un plan qu'ils avaient fait de soulever trente mille hommes pour assassiner M. de Lafayette et le maire de Paris, et ensuite nous couper les vivres. .. Monsieur, frère du Roi, était à la tête *. »

En ce qui concerne l'habitation du marquis de Favras à Paris, il a déclaré lui-même, dans son interrogatoire du 9 janvier 1790, qu'il logeait encore à Versailles au mois de juillet 1789 et qu'il ne se rappelait être venu dans ce mois, qu'une fois ou deux à Paris '^, ce qui prouve qu'à cette date il ne loge pas encore dans la capitale. C'est d'ailleurs ce qu'avance son frère, Mahy de Cormeré, dans sa Justification, quand il dit qu'il alla s'établir à Versailles au mois de juin 1789 « où il oubliait Paris et n'y venait que rarement. » Il ajoute qu'en octobre, les

* Le Moniteur du 29 décembre 1789.

- Justification de M. de Faoras, prouvée par les faits et par la procédure. ParMahy deCormeré(son frère) Parisl791,2vol. in-8», p. 218.

séances de l'Assemblée Nationale, fixées à Paris, le déterminèrent à y revenir '.

Nous avons trouvé dans les pièces du procès l'indication d'un domicile parisien occupé par le marquis. C'est une lettre de M. de Foucault, datée de Clermont en Argonne, du 9 novembre 1789 et portant comme suscription :

« à Monsieur, Monsieur le marquis de Favras, colonel d'Infanterie, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, rue Neuve-Saint-Paul, n° 7, à Paris. »

La rue Neuve-Saint-Paul est aujourd'hui la rue Charles V, entre les rues Saint-Paul et Beautreillis. A la date du 9 novembre que porte cette lettre, M. de Favras habite déjà la place Royale, mais M. de Foucault l'ignorait etc'est le marquis lui-mèmequi nous l'apprend, dans son interrogatoire du 9 janvier 1790 en disant : « que cette lettre lui avait été adressée par M. de Foucault, à son ancien domicile rue Neuve Saint-Paul. »

Pour le pavillon de la place Royale, n° 4, ci-devant 21, il est certain qu'il vint s'y installer au mois d'octobre 1789. Cela résulte d'une réponse faite au Procureur du Roi qui lui demandait, dans son interrogatoire du 18 janvier 1790, si sa femme n'avait pas eu connaissance des confidences faites aux sieurs Tourcaty, Morel et Chomel relativement à

* Justification de M. de Favras, loc. cit., p. ilet 10.

des plans de contre-révolution. Le marquis répondit :

« Il serait difficile que, dans un local aussi resserré que celui que j'habite depuis le mois d'octobre, mon épouse n'ait pas été présente à quelques conversations. »

Dans cet interrogatoire, comme dans tous les autres, l'accusé déclare se nommer : « Thomas de Mahy, marquis de Favras, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, ci-devant premier lieutenant des Suisses de Monsieur, ayant rangde colonel, demeurant place Royale, n°21 » ^.

Ce «local resserré », qu'il occupe là depuis octobre 1789, n'est qu'un simple pied à terre mis obligeamment à sa disposition par M . Le Roy du Roullé, ancien Conseiller au Parlement, en ce moment dans sa terre d'Auvergne.

Le bon magistrat est un fidèle ami de la famille ; il connaît bien, déplus, la nature aventureuse du marquis et suppose que son tempérament, en ces temps troublés, ne manquera pas de l'entraîner vers quelque entreprise hasardeuse. Aussi le supplie-t-il, lui et sa famille, de venir chercher un peu de tranquillité en Auvergne, par une lettre datée du 13 novembre 1789 et dont la suscription porte :

1 Ce chiffre correspond avec la numérotation de l'AImanach de Paris de Lesclapart, année 1789.

« à Monsieur, Monsieur le marquis de Favras, chez M. Le Roy, place Royale, n''21, à Paris. »

« Je voulois, mon cher marquis, lui écrit-il, adresser ma prière à votre chère femme; c'est le nom le plus doux que je puisse donner à l'être chéri qui vous rendit heureux autant que les circonstances le permettent : mais commeje vous désire l'un et l'autre bien ardemment, j'imagine que la meilleure façon et la plus sûre, c'est de vous appeler en Auvergne pour l'avoir. »

Et plus loin : « Venez, venez, vous et madame la marquise, le plus tôt sera le mieux. »

Cet appel généreux, qui eût sauvé la viede Favras, faillit être entendu de lui, puisque, dans son interrogatoire du 25 décembre 1789, sa femme déclara qu'elle devait, vraisemblablement avec son mari, « aller habiter en Auvergne chez M. Le Roy du Roullé ».

Mais sa destinée, sans doute, l'entraînait vers la lanterne de la place de Grève et l'empêcha d'accepter les conseils et l'hospitalité de l'amitié.

La famille de Favras est donc à la place Royale, d'octobre à décembre 1789, l'hôte de M. Le Roy du Roullé qui lui a cédé, ainsi que nous l'indique le procès-verbal de perquisition ci-après, une chambre au troisième étage ayant vue sur le cul-de-sac Guéménée où passent et repassent, ombres silencieuses et mélancoliques, les Filles de la Croix dont

le couvent est contigu à l'hôtel de Rolian-Guéménée. Le pied à terre comprend encore une pièce au premier étage, donnant sur la cour*.

Voici, au surplus, le texte intégral du procès-verbal dont il s'agit :

Municipalité de Paris Comité des Recherches

« Le Comité autorise M. le commissaire Grandin à se transporter chez M. le marquis de Favras, à y faire perquisition de tous ses papiers qui s'y trouveront, à les faire mettre dans les coffres sur lesquels il mettra ses scellés, el fera porter le tout à l'Hôtel de Ville, au Comité; faire ouvrir et enfoncer, si besoin est, les porles. Fait au Comité, le 24 décembre 1789. Signé Bailly, maire, Garan de Coulon, Agier, Brissot de Varville, Oudart et Preron.

« Et le dit jour vingt-quatre décembre, au dit an mil sept cent quatre-vingt-neuf, nous Jean- Jacques Grandin, commissaire au Chàtelet de Paris, représentant de la commune, en exécution de l'ordre ci-dessus, nous sommes, sur les neuf

< Cette Indication de l'habitation de Favras à la place Royale, modifie ce que j'ai pu dire sur le même objet dans ma communication faite à la Commission du Vieux Paris, procès-verbal du 18 décembre 1902, p. 274

heures du soir, avec le sieur Masson de Neuville, aide de camp de M. de Lafayelte, transporté place Royale, hôtel occupé par M. le marquis de Favras, et monté en une chambre au troisième étage, ayant vue sur le cul-de-sac Guéménée, nous y avons trouvé Madame la marquise de Favras, à laquelle nous avons fait part du sujet de notre transport ; et la dite dame, sous la réserve de ses droits, obtempérant au dit ordre, nous a fait ouverture de différents coffres et tiroirs, et portes de cabinets donnant dans la précédente pièce : à l'égard des portes de trois armoires pratiquées dans la dite chambre, la dite dame marquise de Favras nous a déclaré qu'elle n'en avoit pas les clefs, attendu que l'appartement où elle se trouve lui est prêté, comme pied à terre, par M. Durolet, {sic) [c'est du Roullé], conseiller au Parlement; nonobstant quoi, nous avons fait ouvrir les dites portes par le sieur François Join, maître serrurier à Paris, y demeurant, rue Beautreillis.

« Nous sommes ensuite descendus dans une chambre au premier étage, avant vue sur la cour, dont ouverture nous a été faite par la dite dame de Favras, qui nous a pareillement ouvert les coffres, commodes et armoires, qui s'y sont trouvés, à l'exception d'un secrétaire et d'un petit coffre, dont elle n'avoit pas la clef, et dont nous avons fait faire ouverture par le dit sieur Join; et perquisition

exacte faite dans tous les dits endroits, et examen des papiers, nous n'j'^ avons trouvé que quelques papiers pouvant avoir quelque relation avec notre mission ; nous les avons renfermés dans une petite boite de layeterie,que nous avons entourée, en longueur et largeur, d'une bande de ruban de soie blanche, sans nœuds aux bouts réunis, sur laquelle nous avons apposé nos scellés en cire d'Espagne rouge, lesquels, sains et entiers, nous avons laissés en la possession du dit sieur Masson, demeurant quai de la Mégisserie, qui s'en est chargé, pour les représenter à qui appartiendra à l'Hôtel -de- Ville ; la dite dame marquise de Favras y a pareillement mis l'empreinte de son cachet, et a signé avec le dit sieur Masson, le dit Join et nous, commissaire représentant de la commune susdit. Signé : marquise de Favras, née princesse d'Anhalt, Masson de Neuville, Join et Grandin *. »

Dans la nuit même de cette perquisition, cestà-dire le 25 décembre, à deux heures du matin, la marquise était brutalement enlevée de son domicile de la place Royale, toujours par Masson de Neuville, sur l'ordre, non pas du Maire de Paris, mais du Comité des Recherches et amenée à l'Hôtelde-Ville où elle subit un long interrogatoire avant son incarcération.

* Justification de M. de Favras, loc. cit., p. 201.

On sait la pendaison du 19 lévrier 1790, en place de Grève, acclamée par la foule au cri de « Saute, marquis ! »; on sait l'inhumation au cimetière de Saint-Jean en grève, par les soins du curé de Saint- Paul, M. Bossu; on sait, enfin, l'élargissement de la marquise de Favras, enfermée à l'Abbaye, et qui apprit la mort de son mari par un crieur de la rue alors que, rêveuse et accoudée à la fenêtre de sa cellule, elle pensait bientôt le revoir.

François de Mahy, baron de Cormeré, a publié en 1791 la justification de son frère, le marquis de Favras ^ H y a joint une vingtaine de lettres des plus touchantes échangées entre le prisonnier du Châtelet et la prisonnière de l'Abbaye. Cette dernière, après l'exécution de la place de Grève, se retira dans la communauté des Dames de Saint- Gervais, rue des Francs-Bourgeois, n" 8.

Le tuteur des deux enfants mineurs ne fut autre que François de Mahy, habitant alors rue Chabannois, n» 50.

Le 27 février 1790, c'est-à-dire huit jours après la fin tragique de ce drame, MM. les conseillers notaires du Châtelet de Paris se transportèrent à la place Royale pour procéder à l'inventaire des meubles et elYets laissés par le condamné. Afin de rendre l'appartement libre et qu'occupe toujours

* Archives Nationales. AD'' 101.

M. Le Roy du Roullée, puisqu'il n'en céda qu'une partie aux Favras, on a tout empilé « dans la salle à manger au premier étage ayant vue sur la cour » et M"" Madeleine de Cormeré, demeurant avec son père, rue Chabannois, a été constituée gardienne des scellés.

L'inventaire, qui existe en entier aux Archives nationales, où nous l'avons copié, ne dura pas moins de trois jours. Nous en voulons citer quelques articles dont la nomenclature pourra permettre d'évoquer ce qu'était l'intérieur de ce ménage dont les démêlés judiciaires firent tant de bruit alors.

Après le récolement des ustensiles de cuisine, vaisselle, cristaux , argenterie , Messieurs du Châtelet arrivent aux meubles, dont l'ensemble parait plutôt d'allure modeste. On trouve une commode de différents bois de noyer et autre, composée de quatre tiroirs et prisée 12 livres; une grande table de jeu ovale garnie de drap vert et plusieurs fauteuils et chaises, 9 livres; deux encoignures de bois verni façon de Chine à dessus de marbre, garnis de différents ornements de cuivre, ensemble 24 livres; une petite table de jeu d'enfants couverte de drap vert, une autre petite table à écrire de bois de noyer, une toilette de bois d'acajou avec ses ustensiles, 36 livres ; une table de brelan à tapis vert, 6 livres; deux autres petites tables,

l'une de forme ronde garnie d'une grille de cuivre, l'autre carrée, toutes deux de bois des Indes, 24 livres; une autre table de bois d'acajou renfermant un jeu de tric-trac, garnie de ses dames d'ivoire et de bois d'ébène, 36 livres ; un secrétaire de chanteur, de bois de placage des îles à dessus de marbre fond gris, 60 livres; un petit bureau de bois noir à deux tiroirs, garni d'entrées de serrure de cuivre en couleur, revêtu d'un cuir hors de service, 6 livres; un petit sopha à deux places, six fauteuils de bois doré foncés de crin, couverts d'étotfe fond gris à bouquets bleus, ensemble 45 livres ; un canapé de trois places garni de son carreau, deux bergères et leurs coussins, cinq cabriolets de bois peint en blanc, le tout couvert de velours d'Utrecht cramoisi, 160 livres; deux autres bergères, deux cabriolets, quatre chaises et un tabouret de pareil bois, aussi foncés de crin, couverts de velours à la Reine fond rouge, le tout 60 livres; un lit à la polonaise de trois pieds de large avec dossier, fond sanglé, avec roulettes et équerres, garni d'un sommier de crins, avec matelas, un traversin de coutil rempli de plumes, deux couvertures, une de laine, l'autre de coton, deux couvrepieds, l'un d'indienne, l'autre de taffetas, prisé avec la housse dudit lit, de toile de Jouy fond blanc à bouquets rouges, 200 livres.

Deux tableaux ne furent pas compris dans l'in-

ventaire comme étant des portraits de famille : l'un était au pastel et l'autre à l'huile.

Ces meubles avaient été fournis à M. de Favras par Jean-Jacques Buquet, 29 ans, maître tapissier à Paris, rue de Bièvre, n° 8. Ce dernier nous apprend, dans son interrogatoire du 20 janvier 1790, que pour toucher différents acomptes sur ses fournitures, il dut se présenter à plusieurs reprises chez les époux Favras, dans le courant d'octobre 1789, puis le 20 ou le 24 novembre et enfin le 2 décembre i.

Nous en sommes aux effets d'habillement : Deux chapeaux, dont l'un garni de plumes, l'autre galonné d'or, 12 livres; trois épées, dont l'une de deuil et les deux autres de cuivre damasquiné avec dragonne en or, 12 livres ; un frac de baracan gris, un habit de drap brun garni de boutons d'acier cerclés de cuivre, un habi( en peluche grise garni de boutons en métal, un frac de gragrame rayé, un habit et veste de satiné cramoisi garni de boutons en fil d'or, un autre habit, veste et culotte de petit droguet, deux culottes, l'une en satin, l'autre en tricot de laine noire, une veste de tricot noir, quatre vestes de piqué de satin, de pékin et de petite étoffe or et soie, le tout de différentes couleurs, un habit uniforme d'officier de dragons,

1 Justification de M. de Favras, loc. cit., p. 72.

de drap vert avec veste et culotte de drap chamois, le tout 90 livres ; quatre culottes et quatre vestes de bazin blanc, 18 livres; deux épaulettes de colonel, 18 livres ; vingt-deux chemises à usage d'homme de différentes toiles, partie garnie de manchettes de batiste, quatorze cols de bazin, un bonnet de coton, des bas de fil et soie, souliers à boucles d'argent, 72 livres.

Une dernière vacation fut consacrée aux papiers. Tout ayant été raflé pour le procès du Châtelet, il ne restait plus que des lettres de famille sans importance, des reconnaissances de dettes de régiment, des brevets d'officier et le contrat de mariage du marquis et de la marquise. On y voit que la fiancée avait apporté en dot 120.000 livres en deniers comptant, un mobilier de 15.600 livres, des bijoux estimés 22.760 livres, et des dentelles, linges et hardes évalués à 18.000 livres. Thomas de Mahy reconnaissait à sa femme une somme de 60.000 livres de douaire et 14.000 livres pour son préciput K

Tous ces effets, meubles et papiers furent laissés à la garde de « dame Victoire Hedwidge Caroline, née princesse d'Anhalte Berenbourg Schaumbourg, veuve de messire Thomas Mahy, chevalier, marquis de Favras, colonel au service de France,

< Archives Nationales. T. 1130».

chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint- Louis, décédé en ceste ville le 19 du présent mois de février. »

On assure que Louis XVIII aurait fait demander un jour, par curiosité, le dossier dn procès de Favras. Peut-être voulait-il revivre, en compulsant ces grimoires déjà jaunis, les diverses phases de ce drame obscur dont il avait été l'un des acteurs.

La marquise, dont les biens avaient élé séquestrés ', gagna, à cet examen rétrospectif, le brevet d'une petite pension qui fut quelque chose comme la liquidation d'une dette de reconnaissance payée par le Roi à la veuve du pendu de la place de Grève, lequel, en ne réussissant pas, lui avait posé sur la tête la couronne de France.

N'est-il pas à peu près certain, en effet, que si Favras était parvenu à arrêter l'essor de la Révolution, Louis XVI serait mort d'autre façon, que le dauphin aurait régné et que Monsieur, comte de Provence, ne ce fût jamais appelé Louis XVIII?

Peu après ce douloureux épisode, la Place

1 Voir sa lettre à Bailly dans laquelle, en réponse à une demande de contribution patriotique fixée à 750 livres, elle lui fait connaître que le seul trésor qui lui resté, après tous ces terribles événements, est le corps de son mari couché sous la dalle de son tombeau. Archives Nationales. A. D*. 101.

Royale fut choisie comme champ de manœuvres pour les gardes nationales du quarti.er. Une délibération du district des Minimes, datée du 8 mai 1790, chargea M. de Maupassant de solliciter du maire de Paris cette autorisation. Il s'agissait d'abord d'arracher le gazon et de répandre sur le sol des sables et graviers provenant des sablonnières de la barrière des Amandiers, mis à la disposition du district par M. le chevalier de La Neuville, l'un des directeurs des ateliers publics. On fit valoir la grande commodité pour manœuvrer qu'y trouveraient les dix bataillons de la Division qui, déjà, s'y réunissaient tous les jours « pour le service du Roy ». On ne manqua pas, également, de faire sentir « la considération que les troupes y auront le pied sec ; qu'en cas de pluie, elles pourront se mettre à l'abri sous les arcades de la place».

Cette déclaration, signée Cousin, secrétairesuppléant du district, indique que le Maire de Paris consentit à accorder l'autorisation, à la condition qu'elle ne coûteraient rien à la ville et que la dépense serait supportée par les districts intéressés *.

Au mois de février 1791, on constate une im-

* Manuscrit provenant de la collection Etienne Charavay. Bibliothèque de la Ville, n* 33206.

portante concentration de troupes dans la place Royale. Elles campent du mieux qu'elles peuvent, sous les arcades, sur le terre-plein, dans les chaussées. Ce sont les contingents qui ont été massés sur ce point dans le but d'aller porter secours à la Municipalité de Vincennes dont le donjon, comme une simple Bastille, est assiégé par le peuple du faubourg Saint-Antoine.

Ayant Santerre à sa tête, excité, dit-on, par le duc d'Orléans, le turbulent faubourg se rua sur Vincennes dans la pensée de démolir purement et simplement son château qu'il soupçonnait destiné à recevoir les amis de la Révolution, encore que le Gouvernement n'y comptait déverser que l'excédent des prisons de la capitale. La Municipalité menacée fit appel à Bailly, maire de Paris, lequel, immédiatement, donna l'ordre à La Faj'^ette de disposer des gardes nationales campées dans la place Royale afin de débloquer l'infortuné donjon :

« 28 février 179L 11 heures matin. Monsieur le commandant général fera partir sur-le-champ les troupes commandées hier pour se tenir prêtes à marcher à Vincennes et les fera rassembler le plus promptement possible dans la place Royale; le commandant de ce détachement trouvera à Vincennes le maire et les officiers municipaux dont il prendra les ordres et deux officiers municipaux

de Paris qui doivcnl s'y être rendus pour se concerter avec la municipalité du lieu*. »

Au môme moment, une missive plus pressante partait de Vincennes en signalant l'imminence du danger :

« M. Champion, 28 février 1791. On démolit le « donjon, nous attendons de la garde et il n'en « vient pas. Il faut hâter le secours; si la force pu- « blique n'aide le pouvoir civil, la loi ne peut être « respectée-. »

En dépit de cet appel désespéré, le faubourg ne démolit pas le donjon, et grâce aux troupes de la place Royale, l'ordre fut rétabli sans effusion de sang 3.

Nous voici aux chaudes journées de juillet 1792. Une estrade, surmoiilce d'une lente empanachée de drapeaux tricolores, se dresse au milieu de la place. Les roulements de tambour se répercutent sous les arcades, la foule endimanchée, car c'est aujourd'hui le dimanche 22, circule en cohue, chantant à tue-tête le nouveau chant des Marseillais, définitivement adopté par le peuple depuis avril 1792. Des jeunes hommes, des hommes mûrs, des

1 Correspondance de Bailly avec La Fayette, Bibliothèque. Nationale, Manuscrits français, 11697, f* 136.

^Ibidem, f» 138.

•' Les Actes de la Commune, pur Sigismond Lacroix, 2* série, T. II, p. 780.

vieillards, une flamme dans les yeux, escortés de femmes, déjeunes filles, d'enfants, se dirigent vers l'amphithéâtre aux trois couleurs, en gravissent les degrés, signent quelque chose sur un grand registre et redescendent pour se grouper au pied de l'escalier.

Ce sont les volontaires de 92, et la Patrie est en danger !

Les massifs pavillons, anciens logis de la vieille noblesse française, qui assistèrent à tant de manifestations de la monarchie, aux tournois, aux duels, à la Fronde, sont encore les témoins impassibles de cette sublime action populaire : élan le plus pur, page la plus grande de l'immortelle Révolution et peut-être de cette histoire grandiose qu'est celle de la France.

La Place Royale, en etfet, eut cet honneur d'être l'un des huit points de Paris dans lesquels furent établis des amphithéâtres pour les enrôlements civiques, et pour la « Proclamation municipale du danger de la Patrie ».

« Les enrôlemens furent nombreux, dit Prud'homme, surtout parmi les sans-culottes; mais il s'en fit dans toutes les classes des citoyens; on vit même, à la ci-devant Place Royale, trois jeunes lazaristes prendre parti : des hommes mariés, des fils uniques voulaient en être*. »

' Les Révolutions de Paris, de Prudhomme, n" 159, p. 140.

On peut voir, dans cet ouvrage de Prud'homme* comme dans d'autres publications du temps, ce qu'étaient ces estrades destinées aux enrôlements et dont les dispositions avaient été décrétées par un document officiel :

« Il sera dressé dans plusieurs places des amphithéâtres sur lesquels seront placées des tentes ornées de banderoles tricolores et de couronnes de chêne; sur le devant de l'amphithéâtre, une table posée sur deux caisses de tambours, servira de bureau pour recevoir et inscrire les noms des citoyens qui se présenteront. Trois officiers municipaux, assistés de six notables placés sur cet amphithéâtre, délivreront aux citoyens inscrits le certificat de leur enrôlement : à côté d'eux seront placés les drapeaux des bataillons de l'arrondissement, gardés par des gardes nationales. Devant l'amphithéâtre, il sera formé un grand cercle par des volontaires, lequel renfermera deux'^pièces de canon et de la musique. Les citoyens inscrits descendront ensuite se placer au centre de ce cëi;cle, jusqu'à ce que la cérémonie soit finie, alors ils seront reconduits par les officiers municipaux et la garde nationale jusqu'au quartier général, d'où chacun se rendra dans les différents postes. Le dimanche et le lundi seront consacrés à cet enrôle-

^ Les Révolutions de Paris, de Prudhomme, p. 138.

ment, depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir'. »

Ce sacrifice, que la patrie demandait à ses enfants, avait été annoncé dans tout Paris à l'aide d'une proclamation lue dans les places publiques et carrefours, par des officiers municipaux entourés d'un cortège imposant. La Chronique de Paris en a inséré le programme complet sous le titre ciaprès :

« Cérémonial qui sera observé dimanche et lundi 22 et 23 juillet présent mois (1792) pour la proclamation de l'acte du corps législatif qui déclare le danger de la Patrie, et pour l'enrôlement civique des citoyens qui se dévouent à sa défense. »

On y voit que le cortège devait se mettre en marche au signal donné par le canon d'alarme du parc d'artillerie qui n'est autre que la ci-devant Place Royale — et du Pont-Neuf, lequel canon devait tirer une salve de trois coups à six heures du matin et continuer d'heure en heure jusqu'à sept heures du soir. L'appareil guerrier, qui devait assurer ainsi celte émouvante cérémonie, se composerait de gardes nationales à cheval et à pied, de canons et de musiques ; un garde national à cheval porterait une vaste bannière tricolore sur

1 La Chronique de Paris, n" du 22 juillet 1792.

laquelle se liraient ces mots : Citoyens, la patrie est en danger.

Le dimanche suivant, tous les enrôlés furent réunis dans la place de Grève et passèrent une sorte de revue avec appel nominal devant le Conseil Général de la Commune ^.

Voici encore, en 179li, qu'un rassemblement guerrier, silencieux mais résolu, va occuper les terres-pleins de la Place des Fédérés, afin, le cas échéant, de prêter main-forte à la loi. Nous sommes au 21 janvier et il s'agit de l'exécution de Louis XVI. Dans son ordre du 20, le commandant général Santerre dit, en effet, que chaque section devra avoir, dans le chef lieu de son arrondissement, une réserve de 200 hommes, avec son drapeau, prête à marcher au premier ordre. Pour la section qui nous occupe, ce document désignait comme point de concentration les espaces disponibles situés près du dépôt de canons installé dans la place :

« La section de la place des Fédérés placera sa réserve autour du Parc d'artillerie. »

Il était enjoint, également, en vertu du même ordre, à chaque compagnie de canonniers, de fournir un homme par compagnie pour renforcer

» La Chronique de Pans, ir du 22 juillet 1792.

ledit parc d'artillerie de la Place des Fédérés '.

Ainsi, symbole de l'indifférence sereine des choses inanimées, les lourds pavillons de Henri IV, impassibles et toujours debout, sans une brique de moins à leurs façades, ni une ardoise manquant à leurs combles orgueilleux, après avoir servi pendant des siècles de majestueux décor aux pères acclamant la royauté, abritèrent, à ce moment, de leur ombre grandiose les fils la conduisant à l'échafaud !

Si la levée enthousiaste des volontaires de 92, dont nous venons de parler plus haut, priva Paris des meilleurs de ses citoyens, elle lui enleva aussi la plus grande partie des armes à feu dont il allait manquer pour sa sûreté intérieure. Il fallut donc en forger de nouvelles. Dans la séance du mercredi fe"" août 1792, l'Assemblée Nationale, sur la proposition de Carnot, vota la confection d'urgence : « aux frais du Trésor public, des piques du genre de celles connues sous le nom dépiques du Maréchal de Saxe; la longueur de ces piques sera de six à dix pieds ; elles devront être fabriquées sous un mois.- »

Le même décret interdisait de remettre ces armes « aux mendiants, vagabonds et aux personnes notoirement connues pour leur incivisme. »

' Les Procès-Verbaux de la Commune de Paris Publiés par M. Maurice Tourneux. Appendice, p. 183.

'^ Les Révolutions de Paris, par Prudhoinme, a" KiO, p. 22(i .

Paris dut, sur-le-champ, improviser des arsenaux. La Place Royale eut le sien.

Un dossier conservé aux Archives de la Seine nous apprend qu'à cette époque on construisit au pourtour de la place, adossés à la grille, des hangars pour servir d'ateliers d'armes i.

Cette industrie spéciale, d'ailleurs, est déjàcons tiitée en cet endroit, dans un rapport de police daté du 21 mars 1792, que nous avons indiqué plus haut à l'occasion des diverses dénominations.

Henri IV y avait rêvé l'édification de manufactures pour tisser des vêtements de soie à ses gentilshommes ; la Révolution y fit fabriquer des épieux pour les chasser.

L'arsenal de la Place Royale prit un vocable officiel et s'appela VAtelier des forges nationales de r indivisibilité.

La place portait alors, en effet, le nom de Place de l'Indivisibilité.

En 1793, les forges sont en plein travail, en vertu de la loi du 23 août de cette année qui avait ordonné une fabrication extraordinaire d'armes de tout genre. Un rapport de police, du 24 septembre 1793, dit que : « La construction des fourneaux à la face ci-devant royale a lieu avec la plus

^ Archives de la Seine, Fonds du Domaine, carton 49, dos» sier 4448.

grande activité et que le parc d'artillerie est déjà rempli de canons. » Et plus loin : « Plusieurs ateliers de Paris sont tellement en activité qu'ils fournissent mille fusils par jour; les fonderies de canons vont jour et nuit '. »

Une agence avec des bureaux et des fonctionnaires, fut chargée de son administration et de la production du travail. Elle se composait de Delmotte, directeur, Dinel et Leclercq, inspecteurs, Moullin, secrétaire, et Le Pauvre, agent-comptable ou administrateur.

Tout ce bruit de marteaux et d'enclumes, de forges et de maniement de barres de fer, ne manqua pas, on le pense bien, d'être quelque peu insupportable aux habitants de ce milieu habituellement monotone et recueilli. Une dame fort âgée, qui demeurait dans le pavillon portant le n" 276 de la place de llndivisibilité ou place des Fédérés, n<^ 38, qui était une maison nationale saisie sur un émigré, s'en plaignit à la municipalité et demanda, à cette occasion, la résiliation de son bail.

Un rapport du Directoire du département de Paris, daté du 3"^* jour du second mois de l'an Deuxième de la République une et indivisible (24 octobre 1793), lui donna gain de cause et

^ Tableaux de la liévoliition française d'après les papiers inédits du département de la Police secrète de Paris, par Adolphe Schmidt, 1870, T. II, p. 127.

consentit à la résiliation. Cette maison était celle de l'émigré Lechanteur. Le rapport disait ceci :

« La citoyenne Aubry, âgée de soixante-douze ans et d'une très faible santé, ne se trouvant pas en état de supporter le bruit des forges révolutionnaires établies depuis peu de temps dans la place des Fédérés , elle demande qu'à compter du premier novembre prochain son bail soit résilié... ^ »

On va voir plus loin que, malgré ses soixantedouze ans et sa faible santé, la citoyenne Aubry fut arrêtée à peu près en même temps qu'expirait son bail.

Un jour, et après plusieurs mois de service actif, le citoyen Le Pauvre s'avisa qu'il serait fort bien logé dans l'un de ces beaux pavillons rouges, si hospitaliers jadis à l'aristocratie, et du haut duquel il lui serait aisé de surveiller la confection des piques à la mode du maréchal de Saxe.

Justement, il y en avait un qui se trouvait libre par suite de l'arrestation de la citoyenne Aubry qui en occupait une grande partie, et qui provenait, comme nous l'avons dit, de l'émigré Lechanteur, place de l'Indivisibilité, n" 270.

Sollicité d'accorder cet abandon, le Comité de

^ Archives de la Seine. Fonds du Domaine. Carton â.'15, dossier 1005.

Salut public répondit au citoyen Le Pauvre, régisseur des forges nationales de l'Indivisibilité, par une lettre datée du 16 frimaire an II (6 décembre 1793), l'autorisant à occuper un appartement dans le dit pavillon :

« Par ta lettre de ce jour tu nous instruis qu'il se trouve attenant à tes forges un logement dans la maison de Lecbanteur, émigré, vacant par l'arrestation de la femme Aubry qui l'occupoit et dans lequel tu peux entrer dès demain, si le Comité t'y autorise. Ta demande est accordée.

« Quant au Commissaire préposé par le Comité à la surveillance des trois atteliers de forges, lequel a reconnu vis-à-vis de toi son inutilité, tu dois en prévenir l'administration centrale, afin qu'elle ne tarde pas à le rappeller.

Les membres du Comité de Salut Public, Signé : Prieur et R. Lindet. »*

Voici donc Le Pauvre installé dans le pavillon de la ci-devant place Royale, où il a fait emmagasiner une quantité considérable de charbon pour alimenter ses forges. Il est même question, dans le dossier, qu'un autre appartement y sera également mis à la disposition d'un ex-ministre de la guerre, par ordre du Comité de Salut Public.

^Archives de la Seine, Fonds de Domaine. Carton 535, dossier 1005.

L'âme timorée de l'agent-comptable devait y être en butte à toutes soites d'inquiétudes occasionnées par une véritable procession de badauds qu'attirait, pour visiter et au besoin acheter l'immeuble, une malencontreuse inscription portant « Maison nationale à vendre. » Il s'en ouvrit au citoyen Balduc, agent des Domaines nationaux, auquel il fit part de ses appréhensions, dans une lettre du 27 messidor an II (15 juillet 1794).

« Tu sens, citoyen, le danger qu'il est permis de concevoir de l'entrée de beaucoup de personnes qu'on ne connoit pas dans cette maison. Tout le monde sait que le charbon de terre est une des matières premières nécessaires à la fabrication des armes, laquelle est rare dans la saison actuelle ; tout le monde sait que des malveillants le mettroient facilement hors d'état de servir, s'ils en pouvoient trouver les moyens i. »

Fallait-il qu'à cette époque la peur du traître que l'on voyait presque dans chaque personne fût tenace et vigoureuse, pour oblitérer à ce point le cerveau d'un maitre de forges et arriver à lui faire craindre le maléfice avec lequel on pouvait mettre son charbon de terre hors d'état de servir !

Les ateliers d'armes de la place de l'Indivisibilité disparurent vraisemblablement vers l'année

1 Archives de la Setne. Fonds du Domaine. Carton 535, dossier 1005.

1795. On trouve, en effet, la mention suivante dans une lettre du 24 messidor an III (12 juillet 1795), du directeur des Domaines nationaux du département de Paris, au citoyen Rougeot, chef du Bureau des locations :

« Les agents de l'Enregistrement me marquent par une lettre du 16 du présent, que la Commission des Domaines nationaux vient de les informer que l'Agence des Armes déclare remettre dès ce moment à sa disposition, la maison nationale située place de l'Indivisibilité, n° 276, qui vient d'être totalement évacuée »

D'autre part, dans une lettre du 28 prairial an III (16 juin 1795), Le Pauvre écrit au citoyen Petit, architecte du département de Paris, qu'il est maintenant agent-comptable de l'atelier de l'Observatoire. L'entête de sa lettre porte : « L'agent-coraptable de l'atelier supprimé de l'Indivisibiilté, au citoyen Petit, architecte du département de Paris ^. »

En l'an VII, il restait encore de ces ateliers un hangar ou baraque servant de corps de garde et d'écuries à un poste de cavalerie. Il était adossé à la grille de la place, du côté du Nord. La municipalité du 8°^^ arrondissement, alors installée dans

' Archives de la Seine. Fonds du Domaine. Carton 535, dossier 1005.

l'hôtel de Villedeuil, aujourd'hui n» 14, se plaignit vivement des mauvaises odeurs répandues par le poste et ses écuries et en demanda la démolition.

Le 29 thermidor an VII (16 août 1799), l'Administration centrale fit part de ce désir au directeur des Domaines nationaux, lequel envoya un architecte, le citoyen Aubert, avec mission de faire son possible pour donner satisfaction à la Ville. Aubert confirma tout d'abord que le corps de garde en question était un vestige des anciens ateliers d'armes établis en cet endroit au commencement de la Révolution, et constata que cette baraque nuisait beaucoup au décor de la place. Il indiqua, en outre, qu'elle facilitait l'encombrement de la voie publique par des ordures et des fumiers dont les exhalaisons étaient nuisibles à la salubrité.

Le résultat fut que l'on installa le poste de cavalerie dans les annexes mêmes de la mairie, du côté de la rue des Tournelles. A cette époque, l'hôtel de Villedeuil était encore indiqué dans les actes, et souvent dans la même pièce, comme situé, soit place de l'Indivisibilité, soit place du Parc, no 289 '.

Ce n'était pas la première fois, depuis sa déjà longue existence, que le sol de la place était utilisé

^ Archives de la Seine. Fonds du Domaine, carton 49 dossier 4448.

pour le fonctionnement d'un service public de plus ou moins longue durée. Déjà, en 1737, le Bureau de ville l'avait réquisitionné et transformé en dépôt d'Archives , voici à quelle occasion . Le 26 octobre 1737, la chambre des Comptes, installée dans la Cour de la Sainte-Chapelle, au Palais de justice, fut détruite par un incendie qui ne dura pas moins de trois jours et qui consuma la plus grande partie des titres et papiers de cette juridiction souveraine. Malgré cet effroyable bûcher, des monceaux de papiers et documents jonchaient encore le théâtre du sinistre où étaient amoncelés sous les décombres. Que faire de ces précieux manuscrits qui constituaient une partie de l'Histoire de France? Le Bureau de Ville s'offrit pour sauver la situation. Des tentes furent dressées sur le terre-plein de la Place Royale, converti ainsi en une sorte de camp et, dans chacune d'elles, préalablement étiquetées de pancartes ou d'écriteaux par matière de documents, on transporta registres, titres et papiers retirés de la fournaise ou recueillis aux environs. Deux maîtres des Comptes, deux auditeurs, deux procureurs se relevaient de jour en jour et travaillaient avec la plus grande activité au lamentable sauvetage, au pénible classement de ces pièces rares et historiques. Pour combler les vides immenses causés par le feu, on songea à faire appel à toutes les grandes familles susceptibles de

posséder des doubles d'actes ou de pièces incendiés, mais le procédé ne réussit guère et les pertes restèrent irréparables *. Les illustres riverains de ce campement improvisé, dont beaucoup pourtant pouvaient répondre à cette invitation, contemplèrent sans doute ce désastre sans grande mélancolie, et ne firent probablement que peu d'efforts pour l'atténuer.

Des vieux papiers, quelle importance cela pouvait-il avoir !

Pour en revenir à la Révolution, disons qu'au moment de la tourmente révolutionnaire, il ne restait plus à la ci-devant place Royale que bien peu de représentants de cette vieille noblesse de France qui s'y partageait jadis ses pavillons.

Il y avait beau temps que lesgrands noms de l'épée, de la robe, du clergé, de la finance, du parlement, s'étaient installés dans d'autres quartiers et dans des immeubles plus confortables et plus luxueux. Aussi, quand il va être question de séquestrer les biens d'émigrés, la Révolution n'y trouvera-t-elle que neuf propriétés à saisir, dont deux provenant de l'Hôtel-Dieu. Neuf immeubles seulement, sur tout cet ensemble, devinrent des propriétés nationales et furent adjugés ou restitués dans la suite, ainsi que nous allons le dire :

' Chronique de la Régence. Journal de Barbier. T. III, p. 107.

Hôtel de l'émigré Lechanteur, portant le n^ révolutionnaire 276 (15 actuel), vendu à Prévost, le 21 frimaire an VII et revendu à Belon, le 15 prairial an X.

Hôtel de l'émigré Bertillac, portant le n» révolutionnaire 282 (1 actuel). Cet ex-noble fut rayé de la liste des émigrés, par arrêté du Comité de législation du 27 thermidor an III et obtint mainlevée du séquestre.

Pavillon du Roi, à l'émigré Bonneval, portant également le n^ révolutionnaire 282 (1 actuel), vendu au citoyen Muller, le 17 pluviôse an VII.

Hôtel de l'émigré Villedeuil, portant le n^' révolutionnaire 289 (14 actuel), qui lui fut restitué en vertu de la loi du 5 décembre 1814 et par arrêté du Préfet de la Seine du 30 janvier 1816.

Hôtel d'Ormesson, possédé par l'Hôtel-Dieu au moment de la consfiscation, portant le n° révolutionnaire 295 (26 actuel), restitué aux hospices, en vertu de la loi du 2 brumaire an IV et 16 vendémiaire an V.

Partie de l'Hôtel de Richelieu, possédée par l'Hôtel-Dieu au moment de la confiscation, portant le n" révolutionnaire 298 (23 actuel), et restituée aux hospices en vertu des lois rapportées plus haut.

Hôtel du condamné Vauquelin de Vrigny, portant le n° révolutionnaire 299 (21 actuel) rentré

en la possession du citoyen de Vrigny fils, en vertu de la loi du 21 prairial an III. Vauquelin de Vrigny (René) ex-constituant; ex-noble, avait été condamné par le tribunal révolutionnaire et exécuté le 9 thermidor an II, à l'âge de 72 ans.

Hôtel de l'émigré Tliiboutot, portant le n^ révolutionnaire 275 (17 actuel) rentré en la possession de la citoyenne Thiboutot, veuve Caulaincourt, par acte du préfet de la Seine, du 22 nivôse an VIII.

Hôtel du condamné Nicolaï, portant le n'^ révolutionnaire 279 (9 actuel) restitué aux héritiers Nicolaï par arrêté du 8 thermidor an III et en verlu de la loi du 21 prairial de celte année ^ .

Trois membres de cette illustre famille parisienne périrent sur 1 échafaud, pendant la Terreur :

Aymar de Nicolaï, 67 ans, ci-devant président du Grand Conseil, condamné par le Tribunal révolutionnaire et exécuté le 9 floréal an II.

Aymar-Charles-Marie de Nicolaï, père, 47 ans, ex-noble, et premier président de la Chambre des Comptes, condamné par le Tribunal révolutionnaire et exécuté le 19 messidor an II.

Aymar-Marie-Léon de Nicolaï, fils, 24 ans, ex-

' Archives de la Seine. Registres des Sommiers des Domaines nationaux, contenant tous les biens nationaux de la capitale classés par rue.

noble, sans état, condamné par le Tribunal révolutionnaire et exécuté le 21 messidor an II ^.

On a vu plus haut les grands mouvements des troupes de la Fronde, manœuvrant et se réunissant dans la Place Royale ; on a vu les enrôlements volontaires y attirant une foule compacte et enthousiasmée; voici encore une manifestation militaire et impériale assez peu connue, qui y amènera une infinité de curieux, attirée par les brillants uniformes, par les musiques retentissantes et par ce spectacle plutôt inusité d'un immense banquet, se tenant en plein hiver, sur la vaste esplanade bordée par les majestueux pavillons. Il s'agit d'un repas monstre, qui ne dura pas moins de deux jours, et qu'offrit la municipalité à plusieurs corps de troupe, au mois de décembre 1809 :

« Le dîner que la Ville de Paris a donné hier et aujourd'hui à une partie des différents corps de la garde impériale d'Allemagne, a attiré une foule immense de spectateurs à la place des Vosges.

« Depuis le commencement de ces repas jusqu'à la fin, l'air a retenti d'une brillante musique militaire et les acclamations vivement et gaiement prononcées de Vive V Empereur !-. »

Les agapes dont il est question ici firent vrai-

^ Histoire du Tribunal révolutionnaire, par Wallon. T. III p. 350. T. IV, p. 423, 436. T. V, p. 168. 2 Le Moniteur du 13 décembre 1809, p. 1374.

semblablement partie du programme des fêtes splendidesquela Ville donna, au commencement de décembre 1809, pour célébrer à la fois la conclusion de la paix avec l'Autriche, le retour de l'Empereur dans sa capitale et « l'anniversaire du couronnement de Leurs Majestés». Ce dernier prétexte donné par la Municipalité, n'était-il pas d'une ironie amère, le divorce impérial étant en ce moment sur le point d'aboutir ? Les fêtes en question furent d'ailleurs les dernières auxquelles assista l'infortunée Joséphine, en tant qu'impératrice.

Ce banquet en plein vent ne fut pas le seul qui se fit à la place des Vosges ; nous en trouvons un second, à quatre-vingt-sept ans de distance, donné à l'occasion de la fête du 14 juillet 1895, par le comité démocratique radical-socialiste du quartier de l'Arsenal, présidé alors par M. Ch, Vaudet, qui futplus tard conseiller municipal. L'assemblée communale, sur le rapport de son syndic, autorisa la tenue de cette fête, sous la condition expresse qu'elle serait organisée d'accord avec l'Administration et que les plantations ne courraient aucun danger (1).

Des tables furent dressées sur le terre-plein, à l'intérieur des grilles, et, aux accents plus ou moins mélodieux des musiques du quartier, de

* Délibération du Conseil municipal du 28 juin 1895, u" P.

nombreux citoyens y prirent un frugal et démocratique repas , assaisonné de discours enflammés, de chansons et de bonne humeur.

Lors de la célébration du centenaire de la naissance de Victor Hugo, l'une des fêtes les plus caractéristiques de la grande semaine y fut donnée, le dimanche 2 mars 1902, à cinq heures du soir et organisée, quant à la partie artistique, par M. John Labusquière, conseiller municipal, vice-président de la Commission du Vieux-Paris.

Des tribunes, dans lesquelles prirent place tout le monde officiel, la famille du poète, son petitfils, Georges Hugo, et sa petite-fille, Jeanne Hugo, avaient été dressées dans l'angle sud-est, vis-à-vis de sa maison.

Trois ou quatre cents musiciens et chanteurs, tant civils que militaires, y firent entendre des hymnes et des chants tirés des poésies du maître. Des discours rappelant ses œuvres, son action, sa vie, y furent prononcés par le préfet de la Seine, M. de Selves, et par M. Duval-Arnould, vice-président du Conseil municipal de Paris, qui lut celui écrit par M. Louis Dausset, président, empêché d'assister à la cérémonie.

La statue en plâtre du Maître, modelée par le sculpteur Bareau, avait été dressée devant le pavillon qu'il habita.

Au crépuscule, pendant l'exécution d'un hymne

triomphal, des petits enfants, garçons et filles, défilèrent en jetant des Heurs aux pieds de l'image du poète. Une belle jeune fille, petite ouvrière parisienne, élue par ses compagnes et proclamée muse de Paris, vint ensuite couronner la statue et effeuiller des roses autour d'elle.

Dans une intense illumination, apparurent alors en lettres de feu les titres de toutes les œuvres de l'écrivain, tandis que des foyers électriques dissimulés, éclairaient d'une façon fantastique tous ,les vieux logis et que, dans un nuage de fumée, d'un immense écran dressé contre la maison même du demi-dieu, la muse de la Poésie, en une radieuse projection, seubla monter vers le ciel.

On remarqua fort qu'au moment de l'apothéose, une étoile se leva dans le firmament, juste audessus de l'ancienne demeure du poète, tandis qu'à tire d'ailes un grand corbeau traversait la place du sud au nord.

Une foule immense stationna toute la journée dans les rues voisines, attendant patiemment que la cérémonie officielle fût terminée, pour venir, à son tour, admirer les illuminations. ^

La bienfaisance et la solidarité sociale trouvèrent

' La municipalité parisienne a fait composer par l'Imprimerie Nationale une très luxueuse relation officielle de cette cérémonie, dont le texte est de iM. Emile Schwartz, chef de Bureau à la Pi'éfecture de la Seine. Paris, 1902.

aussi, dans ce merveilleux décor, l'occasion de venir en aide aux victimes de l'une des plus épouvantables catastrophes qu'ait éprouvé l'humanité. Le 19 janvier 1902, une fête — le mot, en vérité, ne semble guère de circonstance — y fut donnée au bénéfice des familles victimes des éruptions volcaniques de la Martinique. Les frais de l'organisation avaient été en partie couverts par une subvention du Conseil municipal et V Harmonie de la Préfecture de la Seine, composée de fonctionnaires et d'employés de la Ville, y prêta gracieusement son concours.

C'est encore en l'honneur de Victor Hugo, pour l'inauguration du musée consacré à son souvenir et aussi à l'occasion de l'anniversaire du 14 juillet, qu'une cérémonie se rapprochant beaucoup de celle dont il a été question plus haut, y fut célébrée le 13 juillet 1903 par la Municipalité parisienne.

Au milieu de la place, un théâtre avait été dressé, les coulisses adossées aux grilles et la scène faisant face à la maison de l'illustre poète. Afin de garantir les spectateurs, au nombre de 2.500 environ, des ardeurs du soleil de juillet, un immense vélum blanc et or avait été établi de manière à procurer, avec les marronniers, une ombre bienfaisante et discrète. Comme public, la foule charmante des enfants des écoles^et des invités de marque, parmi lesquels la famille du maître dont, encore, ses deux

fidèles et respectueux petits-enfknts, Georges et Jeanne Hugo. Ainsi que pour le tournoi des Chevaliers de la Gloire, en 1612, les fenêtres regorgent de monde. Au programme, les choses les plus séduisantes et qui justifient le succès de la fête : c'est d'abord l'orchestre, dirigé par M. Paul Vidal, dé l'Opéra, qui exécute la Marseillaise, devant le public debout. Ensuite, M. Casset, de lOpéra, dails le grand air de V Africaine ; MM. Casset, Triadou, et M"* Grandjean, dans le trio de Faust, de Gounod ; M"®^ Chasles et Lequieu, dans leurs danses hongroises; M"^ Flahaut, accompagnée par la harpe de M^'^ Litchine, interprète le Chant d'Exil, de Victor Hugo, musique de M. Paul Vidal. Le Credo du Paysan, de Goublier, est entonné par M. Triadou; M. Mounel-Sully dit Oceano Nox, de Victor Hugo.

M'i" Grandjean et les chœurs des Enfants de Lu/éce, chantent la Marseillaise. Le cinquième acte de Marion Delorme est joué par les artistes de la Comédie-Française : M"^ Delvair, MM. Lambett fils, Dehelly, Gaudy et Taty. M"*^ Sandrini exécute des danses grecques.

La cérémonie, enfin, se termine par le couronnement du buste de Victor Hugo, sculpté pat* Falguière, pendant que M'"''* Second- Weber et Lara^ de la Comédie-Française, disent des vers écrits spécialement par M. Emile Blémont '. * Lé Journal l'Éclair, N» du 15 juillet 1903.

Il nous faut encore y signaler la grande fête donnée, le 25 juin 1905, par la Société générale des sous-agents des postes et télégraphes, au bénéfice de son orphelinat. Le matin eut lieu la partie sportive, courses de haies, sauts à la perche avec le concours de divers champions dûment qualifiés et réputés. L'après-midi, un discours pronolicé pat M. H. Turot, membre du Conseil Municipal, délégué de son Bureau, ouvrit la fête, composée d'une kermesse et d'un festival musical auquel prirent part plus de cinq cents exécutants. Le programme comportait aussi un grand lâcher de pigeons et de nombreuses attractions.

Un bureau de poste éphémère et pour la durée de la fête seulement, avait été installé sur la place où les promeneurs pouvaient adresser lettres et dépêches. Un cachet spécial, autorisé par l'Administration pour cette durée, était destiné aux collectionneurs de cartes-postales, dont une émission de cinq cent mille exemplaires avait été faite à ce sujet, représentant les divers service des postes et les portraits des principaux fonctionnaires * . Le soir, grâce à une subvention obtenue du Conseil municipal par M. H. Galli, représentant du quartier à l'Hôtel de Ville, des illuminations éclatantes prolongèrent le jour fort avant dans la nuit, pour

' Le journal La Petite République, N» du 26 juin 1905.

nous servir d'une expression employée à l'occasion de lafête donnée par la reine Marie deMédicis, au même endroit, à 293 ans en arrière.

L'émeute y éleva aussi quelquefois la voix et vint y faire des chasses-croisés avec les troupes régulières ou se retrancher derrière les arcades protectrices. Celle de 1839, pendant les belles journées de mai, y passa comme un météore, laissant dans l'esprit de Victor Hugo, qui y habitait alors, les impressionsfugitives qu'il a recueillies plus tard :

« Dimanche 12 mai, une heure du matin.

« La Place Royale est un camp. Il y a quatre grands feux devant la Mairie, autour desquels les soldats causent et sont assis sur leurs sacs. La flamme découpe la silhouette noire des uns et empourpre la face des autres.

« Les feuilles vertes et fraîches des arbres de mai s'agitent joyeusement au-dessus des brasiers. »

« Au moment où je rentrais chez moi, un escadron de hussards, tenu en réserve toute la journée dans la cour de la Mairie, en est sorti brusquement et a défilé devant moi au galop, se dirigeant vers la rue Saint-Antoine. En montant mon escalier, j'entendais s'éloigner les pas des chevaux. »

« Lundi 13 mai, 8 heures du matin.

« Plusieurs compagnies de garde nationale sont venues s'ajouter à la troupe de ligne campée Place Royale. Beaucoup d'hommes en blouses se promènent parmi les gardes nationaux, regardés et regardant d'un air soucieux. Un omnibus débouche rue du Pas-de-la-Mule. On lui fait rebrousser chemin. »

« Midi. Je sors. On entend la fusillade rue Saint- Louis. On afaitévacuer la place Royaleauxhommes en blouses, et maintenant on ne laisse plus pénétrer dans la place que les personnes qui y demeurent L'émeute est rue Saint-Louis. On craint que les insurgés ne pénètrent un à un place Royale et ne fusillent la troupe de derrière les piliers des arcades. Il y a aujourd'hui deux cent douze ans, deux mois et deux jours, Beuvron, Bussy d'Amboise et Buquet, d'une part, Boutteville, Des Chapelles et La Berthe, d'autre part, se battaient à outrance à l'épée et au poignard, en plein jour, à cette même heure, et dans cette même Place Royale. Pierre Corneille avait alors vingt-et-un ans. Les abords de la Place Royale sont déserts. La fusillade continue, très nourrie et très voisine ^ . »

Nous avons tenu à respecter l'intégrité de ces

^ Choses vues, par Victor Hugo. Édition de 1887, p. 9 et suivantes .

notes précises et claires du grand écrivain, craignant, en les analysant, d'altérer l'intensité d'observation qui est leur caractéristique, et d'en diminuer la sensation d'histoire vécue qui s'en dégage.

Le fils du poète, François Victor Hugo, a raconté aussi les incidents de la Révolution de 1848 concernant la Place Royale, et alors que son père y habitait encore. On y lit que les insurgés, devenus maîtres de la place le 23 juin, à la suite de la reddition d'un bataillon qui mit bas les armes, s'emparèrent immédiatement de l'hôtel de sa famille, portant le n° 6. Pour eux, cette maison était un point stratégique important en ce qu'elle communiquait, par l'impasse Guéménée, avec la rue St- Antoine : « C'était, dit-il, la clef de la Place. »

Le fils du poète a narré avec émotion la discrète curiosité des émeutiers, pénétrant avec crainte et respect dans l'appartement de son père, regardant tout ce qui s'y trouvait : meubles, objets d'arts tableaux, avec de grands yeux écarquillés et surpris, ne touchant à rien, n'osant s'asseoir, passant comme des ombres dans ce sanctuaire des lettres et redescendant sur la pointe des pieds, comme pour ne pas troubler la pensée du Maître, assoupie sans doute en quelque coin de sa demeure i.

< Paris-Guide 1877. /"Le Marais et la Place-Rogale par François-Victor Hugo.l T. I, p. 1336.

Quelques mois auparavant, pendant les trois journées de février 1848, et le 23 de ce mois, la place avait déjà failli être le théâtre d'une lutte sanglante entre l'armée et le peuple. Une troupe de dragons, sabre au clair, se préparait à charger toute une population de citoyens embusquée derrière les piliers des arcades, quand un bataillon de la 8^ légion de la Garde Nationale vint heureusement s'interposer entre les combattants. Les dragons, comme la plupart des autres corps de l'armée, refusèrent d'entrer en lutte avec la Garde Nationale et la place, évacuée fort à propos et sans grande effusion de sang, retomba dans son calme habituel * .

Trente-deux ans après, c'est le siège Allemand et c'est la Commune. La place des Vosges, soyezen convaincu, aura sa part dans la double tragédie. Etant un peu le cœur de Paris, ne doit-elle pas ressentir toutes les émotions qui vont l'étreindre, être le théâtre de quelques-uns des épisodes qui vont s'y dérouler !

Dès février 1871, l'entrée des Prussiens à Paris soulève, en ce coin généralement si calme, une agitation qui se répercute jusqu'à la Prélecture de Police :

* Le journal La Semaine, N<> du 27 février 1848, p. §17.

Préfet de Police à général en chef au Président du Gouvernement .

« L'entrée des Prussiens dans Paris exaspère la population. Place des Vosges, on semble disposé à une insurrection. ^ »

C'estque, à ce moment, la place était déjà convertie en parc d'artillerie, ayant reçu une partie des canons massés à Neuilly et avenue de Wagram. On sait quel mouvement irrésistible et quelle frénésie causa aux Parisiens la pénétration des envahisseurs dans l'ouest de la capitale. Un seul cri semble dominer la situation : Sauvons nos canons. Ces canons étaient, en effet, dans cette partie de Paris où les vainqueurs allaient venir. Sans nul doute, ils s'en empareraient. Le tocsin sonne, de toute part surgit la garde nationale, avec ce but unique : soustraire aux Prussiens le plus grand nombre possible de pièces. La chose fut vite faite et, quelques instants après, des parcs d'artillerie étaient organisés dans les régions Est et Nord de Paris, à Montmartre, à Belleville, auxButtes-Chaumont, à la Villette et à la place des Vosges -.

Ce fut, eu somme, dans un mouvement honorable

^ Les Prussiens à Paris et le 18 Mars, par Charles Yriarte. Pion, éditeur, 1871, p. 40.

2 Histoire de la Révolution du 18 Mars, par Paul Lanjalley et Paul Corriez, 1871, p. 21.

et patriotique que les Parisiens, qui s'étaient procurés eux-mêmes leur artillerie, sur laquelle ils avaient jalousement veillé pendant le siège, voulurent la mettre hors de la portée des vainqueurs, lesquels, selon la croyance d'alors, ne devaient pas manquer de la prendre.

Le parc de la place des Vosges contenait pour sa part, assure M.Jules Claretie, douze mitrailleuses, six pièces de 12, douze pièces nouveau modèle *.

Un dessin d'après nature, fait par Lançon, représente la place à ce moment : des soldats se chauffent à un feu de bivouac, les faisceaux sont formés, des sentinelles veillent. Comme légende : Nuit du 28 février. Les gardes nationaux gardent les canons amenés place des Vosges, hors de la portée de l'ennemi.

On sait comment et pour quelles causes cet esprit patriotique des Parisiens, dont nous avons parlé plus haut, prit la tournure insurrectionnelle qui devait se terminer par le terrible soulèvement de 187L La principale de ces causes, on ne saurait en douter, fut la question de propriété des canons, au nombre d'environ 450, que le gouvernement voulait saisir et que les gardes nationaux ne voulaient pas lâcher.

* Histoire de la Révolution de 1870-71, par Jules Claretie. Edition Illustrée, 1872, p. 592.

Dès le 28 février, l'insurrection apparaît donc et la place des Vosges y est ir.êlée :

Préfet de police à intérieur-marine à général Vinoy, 28 février, 12 heures 40 minutes matin.

« La réunion de la Marseillaise, contenant quatre mille personnes, vient de se terminer. Les résolutions suivantes y ont été arrêtées ; on se rendra d'abord place des Vosges, convertie en parc d'ar tillerie, pour garder les canons ; on s'assurera des portes de Paris et s'emparera ce matin, à six heures, de l'Hôtel de Ville et de la Préfecture de police. Un sieur Darras est nommé général en chef... *. »

Cette agitation, d'ailleurs, s'accentuera de plus en plus après la célèbre proclamation du 17 mars, adressée aux Parisiens, dans laquelle M. Thiers réclamera encore, réclamera toujours les trop fameux canons :

« Le Gouvernement institué par la nation

tout entière aurait déjà dû reprendre ces canons dérobés à l'Etat et qui en ce moment ne menacent que vous, enlever ces retranchements ridicules qui n'arrêtent que le commerce... »

Mais la prose du Gouvernement de Versailles ne semble pas faite pour calmer les esprits.

La surveillance redouble autour des arsenaux

1 Les Prussiens à Paris et le 18 mars, par Charles Yriarte. Paris-Pion, 1871, p. 43.

en plein vent et les rondes s'y succèdent de jour et de nuit :

« 16 mars. — Visite de nuit à la place des Vosges et aux parcs d'artillerie de Montmartre et des Batignolles * ».

Dans le vaste enclos formé par les hauts pavillons, la nervosité inquiète est la même que sur les autres points où sont alignées les pièces parisiennes ; l'agitation y est extrême, la méfiance sans limite :

— On veut nous prendre nos canons ! ils sont à nous et non aux lignards !

Des sentinelles veillent, non seulement dans la place, mais aux coins des rues qui y pénètrent et s'opposent au stationnement des passants. On voit partout la trahison :

Préfet de police au général en chef, général d'Aurelie de Paladines et ministre des affaires étrangères.

« 17 mars, 12 heures 27 minutes matin. On signale une grande agitation place des Vosges et dans les rues avoisinantes, elles sont barricadées et on y bat la générale ; les cris : « aux armes ! » sont proférés. Les autres parties du quartier sont calmes "^ ».

* Les Prussiens à Paris et le 18 mars, par Ch. Yriarte, Pion, 1871, p. 181.

^Ibidem, p. 191.

Un jour de mars, à l'improviste, une troupe de gardes municipaux et de gendarmes sort de la caserne des Minimes, se répand dans la place, envahit les arcades et essaye, par un coup de force, de s'emparer des canons si bien gardés.

Le désarroi est loin de se mettre au camp des gardes nationaux qui, en un clin d'œil, sautent sur leurs armes, se groupent, résolus, autour de leurs pièces et repoussent les agresseurs. De nouveaux renforts envoyés aux fédérés leurpermettentbientôt de resserrer encore la consigne qui devient une véritable tyrannie pour les habitants de la place, empêchés littéralement de vaquer à leurs occupations.

En présence de cette inquiétude permanente, et aussi en raison de la facilité d'une agression possible par les rues des Francs-Bourgeois, du Pas-dela-Mule, de Birague et de Béarn, le Comité central de la garde nationale prit enfin la résolution de faire évacuer ce parc d'artillerie qui fut transféré, partie dans une grande cour située rue Basfroi n" 10, qui existe encore aujourd'hui, et partie à Belleville, derrière la mairie actuelle.

Les endroits choisis étaient, en effet, plus faciles à garder, par leur situation topographique et par l'esprit d'unepopulation ambiante plus révolutionnaire que celle des environs delà place des Vosges. Le propos, sans doute, était déjà connu, de ce chef

LE PETIT HOTEL SULLY, Place Royale, n° 7 D'APRÈS Sergent et L. Roger

de bataillon du quartierdu Marais, dont les hommes étaient des commerçants comme lui, et qui avait annoncé son intention de laisser enlever les canons le jour où il serait de garde ^.

Quoi qu'il en soit, dans le milieu de mars 1871, l'évacuation de ce parc improvisé était un fait accompli, ainsi que le constatent les dépêches suivantes :

Préfet de police au général en chef d'Aurelle de Paladines et ministre des affaires étrangères.

« 17 mars, 1 heure. — Depuis midi, des gardes nationaux escortés d'un piquet en armes emmènent les canons de la place des Vosges dans un terrain situé rue Basfroi ; ils suivent le faubourg Saint-Antoine. »

Préfet de police au général en chef, général d'Aurelle de Paladines et ministre des affaires étrangères.

« C'est le 180*^ bataillon qui a déménagé les pièces de la place des Vosges ; on est en train de les établir au-dessus du tunnel, derrière la nouvelle mairie du 20* arrondissement. - »

^ Les Prussiens à Paris et le 18 mars, par Ch. Yriarte, loc. cit., p. 191.

2 Ibidem, p. 192.

Des témoins oculaires absolument dignes de foi nous ont encore affirmé que, pendant la Commune, la place des Vosges aurait également été transformée en un vaste entrepôt de pétrole, sans qu'ils aient pu nous renseigner exactement sur le but et la date de ce dépôt.

Son sol, sillonné de tranchées, aurait reçu de nombreux barils de la terrible essence, au grand danger de tout le quartier, à la merci d'une explosion. D'après eux, cette accumulation de matière inflammable était bien l'œuvre du gouvernement insurrectionnel, puisque des sentinelles fédérées y montaient jalousement la garde, sans souci des terreurs éprouvées par les paisibles habitants de la place à l'idée que l'étincelle tombée d'une pipe pouvait faire tout sauter.

Nous n'avons trouvé aucune mention de ce fait, assurément très important, dans les nombreux ouvrages relatifs à la Commune, que nous avons consultés.

D'autre part, un historien de cette époque tourmentée, M. Gaston Da Costa, qui vient de terminer un livre plein d'intérêt la concernant*, veut bien nous dire que nous sommes là en présence d'une légende et qu'ayant eu occasion de passer sur la

* La Commune Vécue, par Gaston Da Costa. 3 volumes, Quantin, 1903.

place des Vosges, le 23 mai, il n'y a vu trace, ni de pétrole ni de tranchées.

« Il y a peut-être eu, ajoute-t-il, des tranchées sur ce point ; mais alors elles auraient été faites par les Versaillais, après le massacre, pour y enfouir les cadavres qu'on recouvrait ensuite de chaux, comme au square de la tour Saint- Jacques. »

La divergence de ces souvenirs n'est-elle pas une preuve de plus en faveur de cette opinion, que l'histoire d'aujourd'hui est souvent plus difficile à établir que celle d'hier.

Lors de l'entrée des troupes de Versailles à Paris, la place des Vosges était sur le chemin de la retraite des fédérés, qui se repliaient de l'ouest à l'est. On s'y battit pendant environ deux heures, sans grands dommages, grâce aux piliers des arcades qui formaient des abris sûrs. La ligne tenait du côté delà rue des Francs-Bourgeois, tandis que les fédérés occupaient la partie située vers la rue du Pas-de-la-Mule.

Et puis, la rafale passa, laissant la place entre les mains de l'armée régulière.

Ce fut pendant cette dernière occupation que le commandant de Sigoyer, campé avec ses hommes dans la pharmacie située au coin de la rue du Pasde-la-Mule, étant sorti seul pour faire une ronde dans les environs, ne reparut jamais. La pharma-

cie en question, au temps où la place des Vosges étaitencore une position stratégique entre les mains des tédérés, avait été sur le point d'être transformée en poste militaire, qui eût été comme le corps de garde de ce camp retranché. Le caractère particulier de l'établissement, si utile aux blessés de ces journées meurtrières, empêcha seul ce projet d'être exécuté i.

^ Nous tenons ces renseignements de M. Quentin, propriétaire, à cette époque, delà pharmacie dont il s'agit. II est, aujourd'hui, cet écrivain érudit qui, sous le pseudonyme de Paul d'Estrce, explore et raconte le xvin sciècle d'une façon si curieuse.

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