CHAPITRE III
Les balustrades en bois. — Etat d'insalubrité de la place. — L.a Cotisation des riverains pour la grille monumentale. — La Révolution veut en faire des piques. — Santerre la sauve. — On la détruit sous Louis-Philippe. — Regrets de Victor Hugo. — Les jardins, pelouses et plantations d'arbres. — La propriété du sol des arcades. — La première statue de Louis XIII. — Sa destruction pendant la Révolution. — Les eaux et les fontaines. — Les bourgeois du Marais. — Les différents projets de monuments à élever dans la place. — La seconde statue de Louis XIII.
Dès le commencement du xvir siècle, un vaste espace carré fut aménagé au centre de la place et circonscrit par des balustrades en bois dont le but était sans doute d'empêcher les voitures et chariots d'y séjourner et de nuire ainsi à l'efTet décoratif de cet ensemble architectural. Une planche d'Israël Sylvestre, datée de 1640, montre en effet, cette place entourée de barrières en bois édifiées à l'endroit approximatif où se trouvent les grilles actuelles. Ces barrières, à hauteur d'appui, sont
composées de deux poutres horizontales supportées, de distance en distance, par des pieux plantés en terre. On ne voit pas, dans cette estampe, trace de pelouses ni de gazon. Nous avons parlé plus haut d'un tableau du Musée Carnavalet provenant de la donation Amédée Berger et représentant la place Royale vers 1665. On y remarque également cette barrière en bois, à hauteur d'appui, composée de pieux et de traverses peints en vert. Elle protège des pelouses de gazon sur lesquelles plusieurs bancs sont installés, autour de la statue de Louis XIII.
Les propriétaires des maisons étaient tenus d'entretenir cette balustrade en bon état et la police devait employer toute son activité pour les y contraindre dès qu'elle constatait une négligence de leur part. La plus grande propreté devait également y régner au point de vue des ordures et des embarras de toutes sortes.
Cet état d'insalubrité, il faut le croire, laissait sans doute fort à désirer, même à l'époque où la plus haute noblesse y tenait ses quartiers. Nous en trouvons la preuve dans un procès-verbal daté du 21 avril 1636 pour le nettoiement et le pavage de la ville et faubourgs, et dans lequel Anne de Beaulieu, sieur de Saint-Germain, contrôleur, chargé d'inspecter les rues de la ville, et Le Picart, commissaire général et principal entrepreneur du
nettoiement des boues et pavage de Paris, s'expriment ainsi :
« Les costez et revers des quatre rues de la place Royale, que avons trouvée nette en quelques endroits, et en d'autres vèu plusieurs tas d'ordures et immondices que nous avons chargé le dit Le Picart de faire oster promptement. Les quatre rues des advenues de la dite place Royale, la plus part d'icelles vèu ordes et salles ^. »
La malice de M'"" Pilou, cette fine et spirituelle bourgeoise du Marais, qui divertit la haute société de son époque et fut souvent recherchée à la cour de Louis XIV, devait un jour, qui le croirait, mettre à profit les immondices nauséabondes de la place Royale. Comme elle traversait un soir cet endroit pour se rendre au sermon des Minimes, sa précipitation la fit choir au beau milieu d'un tas de boue. Une autre fut rentrée précipitamment à la maison, honteuse et dégoûtée; mais M'"*" Pilou, dit Tallemant des Réaux qui nous conte cette histoire, jugea que cette boue pouvait lui servir à quelque chose, et la garda. Elle venait, en effet, de réfléchir que l'église des Minimes allait être pleine d'une foule énorme, qu'il était déjà tard et qu'elle n'y trouverait certaiiaement plus le moindre coin.
* Histoire de la Ville de Paris, par Félibien. Preuves. T. IV, p. 120.
— Il faut profiter de ce malheur, pensa-t-elle, pour écarter un peu les gens serrés.
« Elle étoit si sale et si puante, dit Tallemant, que tout le monde la fuyoit; elle eut de la place de reste ^. »
On l'aimait assez dans le quartier et on la redoutait trop, pour lui tenir rigueur de ce bon tour :
« J'ay ouy dire à Ruvigny, ajoute encore le même auteur, que M"*" de Rohan et les autres galantes de la Place ne craignoient rien tant que ^me Pilou, bien loing qu'elle les servist en leurs amourettes 2. »
Aussi trouvait-elle partout le meilleur accueil, chez les plus grands comme chez les plus petits habitants des superbes pavillons. C'est ainsi que Loret nous la montre un jour, le 21 juin 1653, âgée de près de 75 ans, étant née en 1578, trottant menu dans tous les appartements, empruntant çà et là les objets nécessaires à l'ornementation d'un Autel dressé dans la Place, par ses soins, pour la célébration de la Fête Dieu :
Jeudy, dans la place Royale, Pour la feste sacramentale, On fit un très-beau reposoir.
Que je n'eus pas l'honneur de voir...
Et ce fust Madame Pilou,
* Historiettes de Tallemant des Réaux. Edition Techner. T. IV, p 361.
« Ibidem. T. IV, p. 352.
Que le grand monde conuoist prou.
Dont l'esprit agissant et sage, Prit soin de tout ce bel ouvrage *.
Mais laissons là M""® Pilou et reprenons notre étude sur les balustrades, la voirie et la viabilité de la place.
En 1670, les pièces de bois tombant de vétusté, rongées d'humidité et de vieillesse, obstruant la chaussée et les gazons, faisaient en cet endroit le plus vihùn effet. L'autorité s'en émut et s'en prit aux riverains, qu'elle atteignait par l'ordonnance du 18 août de cette année, portant :
« Que la balustrade sera incessamment rétablie en tel état, que les chevaux et voilures ne puissent passer dans le parterre ; qu'à cette fin les propriétaires des maisons de la Place seront tenus de faire relever et réparer dans huitaine, chacun en droit soi, les barrières et poteaux qui sont rompus dans toute l'étendue et face de leurs maisons et les locataires aussi tenus de les entretenir; fait cependant défenses d'apporter et décharger en ladite place aucunes ordures, même d'y tendre ou sécher du linge, à peine d'amende et de prison ; enjoint au commissaire Pirelhouy d'y tenir la main ^. »
1 La Musc Historique de Loret, du 21 juin 1653. ' Continuation du Traité de la Police, par de la Mai'e, 1738. T. IV, p. 395.
Cette ordonnance, d'ailleurs, ne fut pas la seule tendant à faire respecter la propreté intérieure de l'endroit. Le 28 avril 1689 on en trouve une autre défendant d'exercer des chevaux dans l'enclos de la dite place et établissant un règlement pour les jeux et les vagabonds. Le 28 août 1703, il est encore interdit de mener des chevaux dans l'intérieur des grilles, de traverser le gazon, de jouer à la paume et aux quilles. A cette époque, l'entretien du gazon est compris dans le marché concernant les soins à donner aux plantations des remparts. Le 12 juin 1762, une autre ordonnance revient sur la défense des chevaux et des jeux, à peine de cinquante livres d'amende.
Ce fut sans doute pour toutes ces raisons de surveillance et de police que, le l'^'' septembre 1738 une commission de gardien de la dite place fut signée en faveur de Jean Le Bulle, aux gages de 100 livres par an, augmentés de 50 livres le 5 janvier 1748 K
A la fin du xvii^ siècle, les habitants, trouvant sans doute trop sommaire et trop peu décoratif l'entourage de bois dont il a été question plus haut, se réunirent en une sorte de syndicat et- sollicitèrent du roi l'autorisation de remplacer, à leurs
1 Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, fonds Moreau. N» 1067.
frais, les balustrades en question par des grilles de fer. Dans son arrêt du 18 avril 1(382, pris en Conseil d'Etat, le roi les autorisa :
« De réunir entre eux un fonds pour faire entourer la dicte place d'une grille de fer avec des ornemens, au lieu des barrières de bois dont elle est présentement environnée, en contribuant, à cet effet, certaine somme pour chacun pavillon de la place * . »
Ce projet, aj^ant été reconnu comme un véritable embellissement de la place Royale et, par conséquent, de la Ville, le Prevot des Marchands fut mis par le roi à la disposition des propriétaires pour prendre la conduite du travail, dresser les plans, devis, marchés et alignements. De leur côté, les illustres riverains, tous appartenant à la noblesse d'Épée, de Robe et d'Église, contribuèrent à cette édification pour chacun mille livres.
La grille aurait donc coûté trente-sept mille livres, peut-être même trente-huit, puisque, à cette époque, il y avait exactement trente-sept pavillons, plus l'hôtel Sully qui y avait une sortie fort appréciée de ses propriétaires.
Nous devons rappeler que plusieurs historiens du temps ont parlé du chiffre de trente-cinq mille
< Recueil des lettres patentes, ordonnances royales, publié par la Ville, 2"= supplément, p. 13.
livres, ce qui semble être la conséquence de leur inexactitude sur le nombre des pavillons dont Sauvai est probablement le seul à avoir donné le véritable chifTre de trente-sept. Avant nous, il avait déjà constaté ce manque de précision chez la plupart des auteurs qui l ont précédé dans la description de Paris. Nous pensons, néanmoins, que l'on pourrait retenir pour bon ce chiffre de trentecinq mille livres en admettant une sorte de forfait ou de remise portant sur l'ensemble de la commande.
Ces nouvelles clôtures, somptueuses et artistiques, étaient en fer forgé décoré d'ornements dorés. Elles comportaient quatre grandes portes, ou portes principales, situées au milieu de chacun des côtés, et qui ne s'ouvraient qiie dans des cas exceptionnels *. Elles possédaient aussi deux plus petites entrées d'un usage quotidien. Deux de ces portes principales, celles sans doute qui étaient placées devant les pavillons du Roi et de la Reine, étaient décorées de médaillons agrémentés du buste de Louis XIV.
« On y fait présentement, écrit Le Maire, une balustrade de fer admirablement bien travaillée qui régnera tout autour et qui renfermera un jardin fort agréable dans lequel il y aura quatre
1 Description de Paris, par Piganiol de la Force, 1742. T. IV, p. 313.
grands bassins d'eaux aux quatre coins. Les parliculicrs qui y onl des hôtels contribuent pour cette dépense chacun la somme de mille livres : la Ville fournira le reste *. »
En ce qui concerne les jardins et les grilles, Germain Brice, dans son édition de 1685, affirme que : « Personne n'entrera que ceux des maisons qui en auront la clef. »
L'adjudication des ouvrages de maçonnerie fut prononcée le 14 mai 1682 et les travaux confiés à Jean Beausire, maître des œuvres de la Ville. Ceux de serrurerie furent adjugés le 6 octobre 1682 à Michel Hasté qui fournit aussi les médaillons et le plomb et produisit un dessin de la grille.
En mars 1698 des malfaiteurs volèrent l'une des petites portes et un certain nombre de barreaux de la nouvelle clôture. A cette occasion, une ordonnance du 10 mars de cette année fit défense : « à peine de punitions corporelles, de rompre, endommager et emporter les barreaux, portes et serrures de la dite grille et à tous vagabonds et gens sans aveu de se tenir le jour et se retirer la nuit dans la dite place, à peine de prison et de plus grande peine s'il y eschet -. »
' Les Anliquitez de Paris, par Le Maire, 1685. T. III, p. 307.
2 Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, fonds Moreau, n» 1067.
Dans son voyage à Paris, en 1698, Lister les vit et ne manqua pas d'en parler :
« Je veux auparavant mentionner les dépenses considérables que l'on fait en grilles de fer, comme par exemple à la place Royale dont le jardin en a une de dix pieds de haut. De tous côtés, on en voit de semblables et de plus belles qui, eu fermant les cours et les jardins, ne vous dérobent rien de leurs beautés. »
Et le baron Jérôme Pichon, qui annote ce passage, dit : Cette grille a été sottement détruite vers 1835 '.
Un auteur ancien déjà cité, Germain Brice, dans son édition de 1752, ne partagea pas Tavis des admirateurs de cet ouvrage de ferronnerie et trouva qu'il était, pour le moins, dépense inutile. « Une place, disait-il, ne doit jamais être embarrassée ni rétrécie, au contraire, elle doit avoir des accès libres et commodes. »
Une gravure du xviii^ siècle montre les quatre portes principales de celte grille, munies d'une sorte de tourniquet en bois ne permettant l'accès, dans le terre-plein de la place, qu'à une seule personne à la fois.
1 Voyage de Lister à Paris en MDCXCVIII. On y a joint des extraits des ouvrages d'Evelyu relatifs à ses voyages en France, de 1648 à 1661. Paris, pour la Société des Bibliophiles, 1873, in-8o, p. 41.
Pendant la Révolution, tout ce qui, dans cette clôture, rappelait la monarchie ou était simplement du bronze fut, avec la statue de Louis XIII dont nous parlerons plus loin, envoyé à la fonderie. Voici, en effet, l'analyse faite par M. Alexandre Tuetey, du procès-verbal du 17 août 1792, relatant cette opération :
« Procès-verbal dressé par M. Vincent, commissaire du Comité provisoire de la section de la place Royale, requis par M. Poyet, architecte de la municipalité, à l'effet d'assister aux pesées des matières dont se compose l'effigie de Louis XIII, placée sur un piédestal, au milieu de la place Royale, avec le couronnement de deux des portes de la grille de la dite place, et l'un des vantaux, opération à laquelle il a été procédé dans l'un des magasins de l'Arsenal, cour de la Bastille, les dites pesées ayant produit un total de 16.845 livres, dont 15.174 livres de bronze, 1.231 livres de fer provenant de l'effigie et du couronnement et 440 livres de plomb, provenant du scellement et des bustes qui se trouvaient dans le couronnement des grilles *. »
A quelques jours de là, la Commune songeant
' Répertoire général îles sources manuscrites de l'Histoire de Paris, pendant la Révolution, par M. Ale.xaiuire Tuetey. T. V, p. 435.
que le fer des barreaux pourrait encore servir pour armer ses citoyens et ses patriotes, décida d'en forger des piques, par la décision suivante du 6 septembre 1792 :
« Arrêté que vu le besoin de fer, les grilles de la place des Fédérés seront enlevées et converties en piques ^ »
Le lendemain 7 septembre, dans la confusion, sans doute, existant entre la place Royale et la place des Fédérés dénommée seulement ainsi depuis le 19 août, une seconde décision est prise faisant double emploi avec la première, en raison de ce double vocable :
« Arrêté qu'on enlèvera les grilles de la place Royale pour faire des piques ^. »
Nous devons dire qu'un journal du temps, généralement bien informé, fut plus perspicace que la Commune et rétablit la vérité dans l'entrefilet suivant :
« La grille de la place des Fédérés (place Royale) sera employée à faire des piques 3, »
Le lendemain, la même feuille insérait le contreordre ci-après, inspiré par le commandant en chef de la Garde nationale :
1 Procès-verbaux de la Commune, publiés par M. Maurice Tourneux, p. 98.
« Ibidem, p. 102.
' La Chronique de Paris, numéro du 8 septerabi-e 1792.
«Sur la réclamation de M. Santerre, qui a fait voir que la Place Royale pouvoit être un endroit utile à la force armée, la commune a rapporté l'arrêté qui ordonnait que cette grille serviroit à faire des piques» *.
Cette dernière information résultait d'une décision prise par le Conseil général de la commune du 11 septembre 1792:
«Le Conseil, sur le rapport du Commandant général, suspend son arrêté qui ordonnait que les grilles de la place des Fédérés serviront à faire des piques, attendu que cette place est très propre à faire un supplément de parc d'artillerie pour le camp sous Paris » 2.
Nous devons ajouter qu'à l'extrême fin du premier Empire, ce respectable ouvrage de ferronnerie fut encore en butte à la déprédation. Des voleurs, en effet, à la faveur de la nuit, s'emparèrent d'un nombre si important de barreaux que l'Administration d'alors, par une sommation du 30 octobre 1813, enjoignit à tous les propriétaires riverains de la Place, d'avoir à les faire remplacer à bref délai. C'était, on le voit, la contre-partie de ce qui s'était passé en 1685 où les habitants avaient sollicité la faveur de la construction. Les nombreuses
* La chronique de Paris, numéro du 9 septembre 1792. s Procès-verbaux de la Commune, publiés par M. Maurice Tourneux, p. 111.
lacunes dans les dits barreaux, donnaient, disait la circulaire officielle, « aux malveillants, la facilité de s'introduire dans la place pendant la nuit et d'échapper à la surveillance de la police» K
Si, pour cette infortunée clôture de 1685, il était quelque peu difficile de traverser la période révotionnaire, il était pour elle tout à fait impossible de franchir le règne de Louis Philippe. Majestueuses et pleines du caractère delà grande époque de Louis XIV, ces grilles furent trouvées trop hautes, trop massives, trop lourdes et, pour ces raisons, condamnées à disparaître. Nous avons, de la perpétration de cet acte de vandalisme, une date à peu près exacte qui nous est donnée par Victor Hugo.
Venant de traverser précipitamment la place Royale, qu'il habitait, pendant les émeutes du 12 mai 1839, il écrivit les lignes suivantes :
« J'entends un garde national regretter la grille qu'on vient de démolir si stupidement, et dont les tronçons sont encore, en ce moment, gisant sur le pavé » 2.
Il n'est pas sans intérêt d'indiquer que les Guides pittoresques de la Ville, édités sous le
^ Archives de la Seine. Fonds du domaine. Carton n» 482, dossier 6843.
2 Choses vues, par Victor Hugo, Edition de 1887, p. 12.
règne de Louis Philippe, conviaient les étrangers à aller admirer les nouvelles grilles qui, selon eux, avaient si avantageusement remplacé les anciennes :
« A la grille commune en fer plein qui entourait le jardin de cette place a été, dans ces derniers temps, substituée une grille en fer creux dune certaine élégance '. »
Jules Cousin, qui aima tant la place Royale, qui la décrivit dans un article auquel nous empruntons plusieurs détails, qui l'habita dans les dernières années de sa vie, regretta aussi vivement les anciennes grilles du xvii* siècle que, selon lui, « il eut été si facile et si intéressant de restaurer » 2.
Il nous faut aborder ici la question des jardins, qu'à travers les âges on installa dans ce coin de Paris. Il est bien probable que la première plantation en date est celle qui remonte à Henri IV, au moment même où il est encore question des manufactures de soie. Il y avait fait installer, en effet, par son jardinier Claude Moulle, une importante pépinière de mûrier blanc, dans le vaste espace de marais situé entre l'ancien parc des Tournelles et le rempart. C'était pour le service
1 Guide pittoresque de l'Etranger dans Paris et ses environs. Paris, Jules Renouard etO», vers 1847, parCh. V. D. S. J. p. 99.
'•2 Article de Jules Cousin sur la Place Royale, dans le jour nal Le A^ord, journal international, numéro du 9 janvier 1863.
de cette pépinière et pour sa protection que, dans une lettre datée du 3^ jour de mars 1606, le roi demandait à son Prévôt des Marchands, François Miron : « la permission de faire un chemin de passage le long du rampart qui est derrière le dict parc des Tournelles pour entrer dans les ditz maretz, ensemble de faire au pied du dict rampart por servir de closture afin que l'on ne puisse aller derrober lesditz mûriers ' ».
Cette plantation, évidemment, n'avait pas été créée pour les embellissements de la place Royale; il était pourtant indispensable de la mentionner ici afin de permettre au lecteur de la rapprocher du passage concernant les manufactures.
On a lu plus haut, à propos de la grille de style Louis XIV, l'installation projetée, annoncée par Le Maire, de jardins qu'il qualifie de «fort agréables », et aux quatre coins desquels devaient être édifiés quatre bassins d'eau. Le Musée Carnavalet possède dans ses cartons une planche précieuse qui pourrait bien être la représentation du projet - inexécuté d'ailleurs — dont parle l'auteur cidessus. Elle est intitulée: «Plan et Elévation de tous les hostels de la Place Royalle avec le jardin comme il doit estre. Inventé et gravé par le Bou-
* François Miron, par A. Miron de l'Espinay, 1885, p. 191. Note.
teux fils, Paris chezN. Langlois, rue Saint-Jacques, à la Victoire. »
Dans le haut de la planche, une banderolle porte : « La Place Royalle avec le jardin comme il doit estre. »
La gravure, exécutée au xvii" siècle, montre, dans l'intérieur des grilles, un projet de jardin à la française dans le goût de ceux dessinés par Le Nôtre, et composé de rinceaux et de volutes de la plus belle ordonnance. Quatre bassins flanquent les quatre coins de la statue ; deux chemins en croix réunissent le pavillon du Roi à celui de la Reine et le côté Est au côté Ouest. Deux autres chemins coupent encore la place en diagonale, reliant ainsi les encoignures opposées.
A part les ornementations du jardin français dont nous venons de signaler le projet et auxquelles, vraisemblement, il ne fut pas donné suite, la disposition des chemins — en croix et en diagonale — est celle que l'on retrouve dans la plupart des estampes du temps. Seulement, au lieu des guirlandes, dessinées par un buis précieusement taillé, qui devaient en orner les intervalles, ce ne sont plus que de simples tapis de gazon.
Cette combinaison, ainsi que le montre si exactement la planche contenue dans l'ouvrage de Félibien, formait huit pelouses gazonnées de forme
triangulaire ' . Ce sont ces gazons que l'on voit dans le tableau du Musée Carnavalet, dont il a été question plus haut, et sur lesquels sont aménagés, de distance en distance, des bancs pour les promeneurs.
A la fin du xviii" siècle, pourtant, l'antique place a bien perdu de son prestige et, avec les grands seigneurs d'antan, s'en est allée cette foule élégante et de bonne compagnie qui animait le curieux décor formé par les hautaines façades des pavillons. C'est que, aussi, la place est un désert sans arbres et sans verdure, et c'est de quoi se plaignent, au bureau de la Ville, les propriétaires désolés.
Dans un avis du dit Bureau, du 19 mars 1783, il est rappelé que depuis longtemps les habitants demandent la plantation d'arbres destinés à apporter un peu d'ombre et de gaîté, et susceptibles, surtout, d'y ramener la vie :
«Cette espèce de promenade n'étant plus fréquentée que par des domestiques, par des enfants et leurs nourrices ou par des gouvernantes qui les conduisent. »
La chose, bien entendu, n'alla pas toute seule. Il y eut des protestations. Transformer en charmilles un endroit aussi solennel que la place
* Histoire de Paris, par Michel Félibien, 1725. T. II, p. 1273.
Royale, y pouvait-on penser I On fit valoir, nous dit l'avis du Bureau de la Ville : « qu'il étoit loisible à M. le duc de Chartres de faire de son propre jardin une place publique, mais que la Ville ne pouvoit faire un jardin d'une place dont elle n'avoit pas la propriété, surtout quand, dans le principe, elle étoit consacrée à la gloire d'un monarque dont on ne pouvoit placer l'effigie dans une espèce de bosquet comme la statue d'une divinité de la F'able. »
En présence de cette complication, les édiles d'alors ne voulurent pas départager des opinions aussi contradictoires; ils ne trouvèrent rien de plus à propos que de conseiller au roi — car l'affaire fut portée devant Louis XVI — de demander une consultation préalable à l'Académie d'Architecture.
Le roi, plus avisé que le Bureau, n'alla pas jusqu'à cette extrémité et fit résoudre l'incident dans la séance du Conseil d'État, tenue à Versailles le 25 avril 1783 :
« Arrêtons la plantation, dit la décision prise, d'une allée de deux rangs d'arbres dans l'intérieur des grilles de la place Royale, laquelle allée aura 18 pieds de largeur, laissant aux quatres entrées principales une intervalle de 12 loises pour découvrir la statue équestre de Louis XIII ' . »
* Archives nationales, Q. I, 1232.
Ce texte semble bien vouloir dire que l'allée en question régnera tout autour de la place et suivant le contour des grilles, sauf aux quatre entrées principales. C'est, en efïet, ce qui fut fait. L'allée de deux rangées d'arbres plantée sous Louis XVI, se composait de tilleuls ; elle exista jusqu'en 1872. A cette époque, les arbres déjà très vieux et ayant été fort endommagés pendant la Commune, furent abattus et remplacés par la double rangée d'ormes qui existe aujourd'hui, à la même place que la précédente. La statue de Louis XIII est entourée de deux couronnes de hauts et vieux marronniers dont la plantation, à ce que nous assure un arboriculteur municipal, remonte vraisemblablement à celle de 1783.
Puisque nous sommes dans les plantations et dans la verdure, disons que, par un arrêté d'avril 1833 un marché aux fleurs y fut créé, dans l'angle Sud-Est, c'est-à-dire sous les fenêtres mêmes de Victor Hugo, qui venait de s'y installer. Nous ne savons si ce fut une attention délicate de M. de Bondy, Préfet de la Seine, de mettre sous les yeux du jeune poète un parterre fleuri et odorant ; quoi qu'il en soit, le marché fonctionna régulièrement les lundis et les jeudis de la semaine. Le même arrêté portait également création d'un autre marché aux fleurs à la Madeleine. Celui-là existe
encore et a résisté plus longtemps que celui-ci*.
La question ne semble pas close, de l'embellissement de la place des Vosges par des verdures et des frondaisons. Dans la séance du Conseil municipal du 16 juillet 1904, le Conseiller municipal du quartier, au nom des riverains, des promeneurs, des mères de familles, des enfants, demandait à l'administration de transformer le square actuel en jardins à la française. Il estimait que, par le remaniement des parterres et des plates-bandes, par de nouvelles plantations d'arbres, cette voie ne manquerait pas d'acquérir, sans nuire au grand intérêt historique et archéologique qu'elle présente et qu'elle doit garder, un aspect plus riant et moins monotone.
Pour donner satisfaction à ce désir l'Architecte des Promenades de la Ville, en novembre 1905, établissait et soumettait au Conseil municipal un projet comportant :
La plantation d'une rangée supplémentaire d'arbres autour des grilles de la place, soit trois rangées ;
La création autour des fontaines, de parterres de fleurs et de verdure dans le goût des jardins à la française ;
L'entourage de ces parterres d'une grillette pour
^ Archives de la Seine. Cartons voie publique, n» 1372.
les protéger et défendre contre les jeux des enfants ;
La plantation d'arbres nouveaux autour du kiosque à musique, destinés à abriter les auditeurs contre les rigueurs du soleil ;
L'installation de vingt bancs supplémentaires.
Le projet entraînait naturellement le déplacement de certaines canalisations, de bouches d'eau et de regards d'égoùts. La dépense en était évaluée à la somme de 37.500 francs.
Il faut dire, en outre, qu'en présentant ce pian d'embellissement, l'Administration municipale déclarait qu'elle était favorable à son exécution. Il n'était, d'ailleurs, que la reprise d'un avantprojet dressé les 28 octobre et 14 novembre 1901.
Nous ajouterons également que, dans ces dernières années, sacrifiant à ce principe qu'il faut tout moderniser même ce qui s'y prête le moins, de nombreuses propositions furent faites à l'Hôtel de Ville pour installer dans ce cadre du xvii* siècle l'éclairage électrique et le pavage en bois, qui sont, comme chacun sait, le dernier mot de l'édilité contemporaine.
L'année 1899 y vit s'élever un énorme kiosque à musique, diminuant encore l'espace libre et dénaturant un peu 1 aspect de ce milieu séculaire. C'était un cadeau de la Municipalité aux habitants du quartier qui auraient pu, cependant, comme dans les jardins des Tuileries et du Palais-Royal,
tout aussi bien satisfaire leur soif d'harmonie sans ce maleuconlieux édicule.
Déjà, en 1882, on avait songe aux petits en concédant un emplacement pour l'installation, sur le terre-plein, d'un théâtre de marionnettes dont le répertoire varié, par les éclats de rire qu'il provoque de ses jeunes auditeurs, amène un peu de gaité en cet endroit. On y rosse aussi le commissaire, quand par hasard Guignol remplace sur l'affiche les pantins articulés *.
Souhaitons de n'y pas trouver un jour une gare du Métropolitain, ni que des lignes de tramways à fils aériens ne la traversent du Sud au Nord et de l'Est à l'Ouest.
Il y avait déjà eu, vers 1840, une sorte de courant d'opinion, dans le public et dans l'administration, en faveur d'embellissements qui devaient amener une recrudescence de vie à cet endroit si bien endormi dans le passé. Des bruits couraient racontant les choses somptueuses que l'on devait y inaugurer :
* La coucession par la ville est du !«' mai 1882, moyennant une redevance annuelle de deux cents francs. Nous ajouterons, pour être complets vis-à-vis des édicules, qu'en 1890 on y construisit l'un de ces chalets sans doute fort utiles, mais dont le style et surtout l'alïectation sont peu eu rapport avec un milieu aussi aristocratique. (Concession de 1880 pour 30 ans à raison de 200 francs par an.)
«La spéculation, disait le Moniteur, se tourne en ce moment vers le bel avenir que promet la régénération de l'antique Place-Royale, au Marais . »
Des plus-values énormes atteignent et renchérissent les pavillons, les appartements s'y recherchent comme sous la Fronde et comme au temps des Précieuses.
On ne croirait jamais, en vérité, qu'il ne s'agit que d'un simple plan de campagne de viabilité, d'éclairage et de pavage. Mais aussi, les citadins de 1840 étaient moins exigeants que ne le sont ceux de nos jours. Voici donc le tableau enchanteur promis à ce sujet :
«Cette place, après les travaux de nivellement du sol, l'établissement des trottoirs, le dallage sous les arcades, et l'éclairage par de nombreux becs de gaz, tant sous ses galeries que sur la place même, va devenir une délicieuse promenade, rivalisant d'élégance avec le Palais-Royal et le quartier Saint- Honoré » K
C'est sans doute de cette époque que datent les jardinets dont parle Jules Cousin et qu'il vit débarrasser avec tant de plaisir, en 1863, des balustrades qui en masquaient la vue :
« Un architecte intelligent (ce qui n'est pas tou-
1 Le Moniteur officiel, a" du 6 avril 1840.
jours un phénomène) vient, dit-il, de délivrer les charnianls parterres de la place Royale des grillages massifs qui les emprisonnaient. Le coup d'œil gagne beaucoup à cette suppression et l'économie y trouvera également son compte. Ces barrières perpétuellement assiégées et sapées par les promeneurs, qui cherchaient à se rapprocher de ces pauvres fleurs cloîtrées, ne coûtaient pas moins de huit cents francs de réparations annuelles. Avec le quart de cette somme, ou remédiera largement aux dégâts que quelques bambins terribles pourraient faire dans les corbeilles^. »
Nous venons de parler des arcades ou galeries situées sous les pavillons. Nous voulons nous arrêter un moment à ce point et essayer de connaître quels sont les droits des propriétaires et de la ville à leur sujet.
Une ordonnance du Bureau des Finances de la généralité de Paris, en date du 17 février 1758, déclare formellement que les galeries établies sous les maisons et au pourtour de la place sont une véritable voie publique. Elle portait, en conséquence, défense d'interrompre ou de diminuer la liberté du passage public sous les arcades, soit par des étalages, soit par des marchandises et
^ Article de Jules Cousin sur la place Royale, dans le journal Le Nord, n» du 9 janvier 1863.
objets divers sortis des boutiques et des maisons; toute infraction étant considérée comme un délit et punissable de confiscation des objets et d'une amende.
Cette ordonnance, s'appuyant sur les lettres patentes d'avril 1604 et de juillet 1605, relatives à la création de la place, prohibait tout ce qui pouvait y gêner et encombrer la circulation. Elle se terminait par l'arrêt suivant :
« En conséquence, déclarons la dite galerie étant sous les arcades de ladite place Royale, être voie publique ; défendons à toutes personnes, de quelque rang et quelque condition qu'elles puissent ôlre, d'en interrompre ou diminuer la liberté du passage par des barrières, échoppes ou autrement, sans en avoir obtenu de nous la permission, sous peine de démolition, confiscation, et de cent livres d'amende *. »
Les ordonnances de 1604 et 1605 étant encore en vigueur et quelquefois invoquées pour empêcher les propriétaires actuels de modifier leurs façades par des enseignes en saillie et autres manifesta-
1 Nous avons trouvé cette oi'donnance dans les titi'es de propriété de l'Hôtel de Chaulnes, actuellement n» 9, appai-tenant à M. Ricbourg, et mis à notre disposition par M. A. Callet, secrétaire-général de la Société historique du 4° arrondissement, avec l'assentiment du propriétaire. Nous leur en adressons ici, à tous deux, nos remerciements.
lions de mauvais goût, il va de soi que l'acte de 1758, que nous venons de reproduire en partie, serait encore absolument valable pour arrêter le débordement des étalages qui nuit souvent à la circulation et porte atteinte à la sévère beauté de l'endroit.
L'administration municipale actuelle est d'ailleurs bien convaincue de son droit à cet égard. Elle sait que les arcardes appartiennent aux propriétaires et qu'elle ne peut percevoir aucun droit pour les étalages qui s'y font ; mais elle sait aussi qu'elle peut interdire lesdits étalages, au cas où ils gêneraient la circulation. Cette interdiction serait alors du ressort de la Préfecture de police .
En 1814, il se passa une chose assez curieuse au sujet de cette propriété des galeries.
Le sol des arcades ayant besoin d'être refait, la mairie du 8^ arrondissement demanda formellement à la Préfecture de la Seine de faire procéder à ce travail le plus rapidement possible.
L'administration municipale, avec la sage et prudente lenteur qu'on lui connait, se prit à réfléchir, cherchant, dans la perplexité la plus grande, à qui incomberait le coût de la dépense : de l'Etat, de la Ville, des propriétaires ?
Après une enquête minutieuse et circonstanciée, conduite par un fonctionnaire distingué du temps,
la conclusion suivante fut déposée qui tranchait la question définitivement :
« L'Ingénieur en chef soussigné, pense que les propriétaires riverains de la place Roj^ale doivent être appelés à faire faire chacun au droit soi et par tel paveur qu'il lui plaira employer, les réparations qui peuvent être nécessaires et qu'on évalue par apperçu à environ 600 mètres superficiels. »
« Paris, le 6 janvier 1815.
« Signé : Bertin \ »
Le dossier contient les noms de quelques propriétaires frappés par la contributiop ; nous en donnons ici la liste qui peut avoir son utilité au point de vue de la mutation des immeubles :
« N° 1, M. Vendeuil; n" 3, M. Lecuj^er; n° 6, M. Pinel de Saint-Gilles; n^ 7, Hôtel de Boisgelin; (Petit Sully); n°8, M. Trouvé; n^ 9, M. Nicolaï; n° 11, M. Gouyon; n' 12, M. Pommeret; n° 14, M. Laurent de Villedeuil ; n^ 18, M"« veuve Hébert ; n°^20 et 22, M. Toulay; n«^21 et 23, M. Bejean ; n° 25, M. Lescalopier; n" 26, M. Soupeault. »
On nous pardonnera ces menus et infimes détails que notre conscience d'historiographe ne nous permettait pas d'oublier.
Aussi bien, les grilles, les arbres, les jardins et le reste, dont il vient d'être question, ne sont que
1 Archives de la Seine. Cartons voie publique, n° 1372.
d'une importance relative. Les hauts et robustes pavillons sulfisent à eux seuls pour donner à ce coin de Paris un extraordinaire caractère de grandeur, de force et d'austérité.
Ne reste-t-on pas convaincu, en présence de tant d'harmonieuse puissance, que les organismes édililaires capables de concevoir et d'exécuter des monuments de cette taille, pourraient peut-être encore servir d'exemple aujourd'hui et donner quelques leçons à ceux qui ont la charge et le grand honneur de l'aménagement des cités?
Ce fut en 1639 que le cardinal de Richelieu lit élever, au milieu de la place, la statue équestre, en bronze, de son maître Louis XIIL
Ce monument a une histoire qu'il nous paraît intéressant de raconter ici.
Après la mort de Henri II, survenue en 1559, sa veuve, Catherine de Médicis, désirant honorer et perpétuer sa mémoire, commanda à Michel-Ange, qui refusa, et ensuite à Daniel de Volterre ou Daniel Ricciarelii, son élève, un groupe équestre représentant le roi de France. Epuisé par les fatigues de la fonte, Daniel de Volterre mourut en 1566, laissant son œuvre inachevée. Le cheval seul ayant été fondu, resta en dépôt, à Rome, dans le Palais Ruccellai •.
1 Note du comte Clément de Uis, dans les Voyages en France d'Evelyn : Voyage de Lister à Paris en MDCXCVIII...
La mort de son sculpteur n'arrêta pas le zèle de la reine Catherine qui choisit, pour continuer l'œuvre commencée, un artiste de talent, Jehan Boullongne, qu'elle emprunta à son cousin de Florence. La pressante missive ci-après, écrite à son illustre parent, pour qu'il voulût bien mettre le statuaire à sa disposition, montrera qu'elle était loin d'avoir abandonné son projet :
« 25 mars 1567. — A mon cousin Monsieur le prince de Florence.
« Mon cousin, pour ce que je désire singulièrement que la statue que je faiz faire à Rome soit achevée, et mise en telle perfection qu'elle puisse correspondre à l'excellence d'ung clieval qui est jà faict pour servir à cesle encore, je vous prye vouloir pour quelque temps licenlier et bailler congié à ung nommé Jehan Boullongne, sculpteur, qui est à vostre service, pour s'en aller à Rome besongner et mectre la main à ce que dessus, suivant ce que luy dira et tera entendre de ma part le sieur Hannibal Rucelay, aucquel je escriptz bien particulièrement pour cest effect. Et m'asseurant que en ce vous serez contant de me gratiffier, je ne vous feray la présente plus longue, si n'est pour prier Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa très saincte et digne garde.
« Escript à Fontainebleau, le XXVe jour de mars 1567.
« [de sa main] Je vous prie, mon cousin, ne me
On y a joint des extraits des ouvrages d'Evelyu relatifs à ses voyages en France de 1648 à 1661. Paris, pour la Société des bibliophiles, 1873, in-8», 232.
refeuser de coniender au dict Jean Bolognese de aler à
Rome pour fayre la stateue du Roy mon seigneur, et
se vous me faystes cet plésir je métré poine de le
reconestre, conie eun dé plus grent que pour cet heure
je puisse recevoyr, et m'asseurent que ne me refeu-
serés, ne vous en layré plus long discours.
« Vostre bonne cousine. »
« Caterine. »
« Fizes *. »
Une note de M. Hector de la Perrière nous apprend que Annibal Ruccelai fut d'abord secrétaire du cardinal Caraffa; à la mort du pape Paul IV, il vint en France où il remplit des missions importantes, et plus tard fut nommé évéque de Carcassonne. Rentré au service du pape Clément VIII et sur le point de devenir cardinal, il mourut au mois d'avril 1601 2.
Jehan BouUongne, sans doute, n'acheva pas non plus l'œuvre de Daniel de Volterre, puisque Richelieu, en 1639, retrouva le cheval seul dans le palais du messager que Catherine avait dépêché à son cousin de Florence, et le fit revenir à Paris.
1 Lettres de Catherine de Médicis Documents inédits sur l'Histoire de France) par Hector de la Perrière, t. HI, p. 21)
(Je dois le signalement de cette lettre, ainsi que d'autres documents qui m'ont été fort utiles à l'établissement de ce travail et pour lesquels je le remercie vivement, à M. A. VuaQart, dont la complaisance égale l'érudition. — L. L.)
* Lettres de Caltierine de Médicis, par Hector de la Ferriére, loc cit., t. I, p. 228.
Ce monument, avant de quitter l'Italie, fut gravé par Antoine Tempeste, ainsi que nous l'apprend l'indication ci-après :
« Tempeste (Antoine). — La statue équestre de Henry second, roy de France, jettée en bronze par David Riccio de Volterre, qui est à Rome, dans le palais Rucelli, gravée par Tempeste. — Elle a depuis été transportée à Paris, du moins le cheval, et on l'a placée dans la place Royale; c'est présentement la statue équestre de Louis XIIL i »
Sous l'impulsion du cardinal, les préparatifs furent poussés rapidement :
« Depuis un an, dit un manuscrit, on travaille à dresser un pied d'estail de marbre, au milieu de ceste Place Royale, pour, sur iceluy, eslever un cheval de bronze, comme celuy qui se voit au Pont-Neuf, et sur ce cheval y sera assis l'effigie de Louis 13, roy de France et de Navarre, et aux quatre coins du mesme pied destail, en plusieurs lames de cuivre, seront gravez les triomphes et victoires par luy glorieusement remportés, tant sur les ennemis de sa couronne que sur le monstre de la rébellion, par luy triomphalement écrasé à ses pieds. 2 »
1 Abecedario de P. J. Mariette. T. V, p. 285. ' Bibliothèque Nationale. — Manuscrits français, n> 1970. 3", intitulé : Supplément des Antiquités de Paris, avec tout ce
Ce cheval sans destination, rencontré par le cardinal de Richelieu au fond d'un hôtel romain, élait, paraît-il, de superbe allure et admirable de style. Le ministre commanda à Pierre Biard, le fils, un Louis XIII vêtu à la romaine et coifîéd'un casque à cimier gigantesque qui fit, dit-on, le plus pileux effet. Tout bas — le grand cardinal n'aimant guère la plaisanterie — le cheval fut trouvé magnifique et le cavalier ridicule :
« La figure du Roy est mal assise, semble s'aller casser la tête, "allonge un vilain bras, mal contourné, mal coiffée, trop embarrassée de plumes, trop grande, la tête du Roy semble la tête d'un Turc. 1 »
Evelyn, quand il vit ce monument, en 1644, ne semble pas en avoir été, non plus, fort enthousiasmé :
« Au milieu (de la place Royale) est élevée, sur un beau piédestal, une statue en bronze de Louis XIII qui, encore qu'elle soit faite à l'imita-
qiii s'est fait et passé de plus remarquable, depuis Vannée 1610 jusqu'à présent, par D. H. J., avocat en Parlement.
Nota : cette expression : « Depuis un an », donne à ce manuscrit non daté son identification à peu prés certaine qui est l'année 1639. Nous aurons occasion d'y faire encore quelques emprunts au cours de cet ouvrage.
1 Histoire et recherches des antiquitez de la ville de Paris, par Henri Sauvai, T. III, p. 15.
tion de celle qui est au Capitole, à Rome, est bien éloignée d'être aussi estimée que celle du Pont- Neuf. 1 »
Un jour, le bâton de commandement, que le monarque tenait de sa main royale, se détacha et tomba au pied du monument. Les nobles voisins, est-il besoin de le dire, y virent une amère ironie du bronze envers un roi si peu roi ; il est probable, cependant, qu ils ne le manifestèrent que timidement.
Nous savons par A. de Montaigion, que les basreliefs étaient de La Salle. Pour ce qui est de la supériorité du cheval sur le cavalier, ce même auteur, dans un premier travail de 1851 sur cet objet, a relevé quelques méchants vers de Claude Le Petit, dans son Paris ridicule, de 1662, qui consacrent le fait en des termes mystérieux et fort peu compréhensibles :
Voici le meilleur de la pièce Et le reste de notre écii ; Faisons luy sur son chien de c...
Une très profonde caresse.
Ovale élargi en quarré.
Château de cartes peinturé Place raille fois regrettée Ne rougis-tu point à nos yeux De voir une bête effrontée Porter ton maçon jusqu'aux cieux.
1 Voyage de Lister à Paris, en MDCXC^'III. On y a joint des extraits d'Evelyn, etc., loc. cit., p. 232.
La Révolution, ainsi qu'on le verra plus loin, devait trancher le dilïérend artistique existant entre le cheval et le cavalier, en les envoyant tous deux à la fonderie de canons.
Cette statue fut inaugurée le 27 septembre 1639, comme le constate l'extrait suivant des Registres des délibérations du bureau de ville :
« Monsieur le Président Aubry, plaise vous trouver demain une heure de relevée, à cheval et en housse, à l'Hôtel de Ville pour nous accompagner à la place Royalle, où se doibt poser l'effigie du Roy, vous priant n'y vouloir faillir.
« Donné au Bureau de la Ville, ce vingtsixième jour de septembre mil six cens trente neuf.
« Les Prévost des marchands et Eschevins de la ville de Paris tous vostres. »
En tête du superbe cortège se rendant à la place Royale, cliçvauchait Hercule de Rohan, duc de Montbazon, gouverneur de Paris, placé au milieu de la compagnie des archers de la ville, à cheval, entouré des sergents, aussi à cheval, couverts de la robe de livrée à la nef d'argent sur le bras gauche. Tous les quartiers de la capitale y étaient représentés par les bourgeois délégués à cet eiTet, groupés autour des conseillers de ville, des quarteniers et des cinquanteniers. '
1 Notice sur la staliie de Louis XIII, par Anatole de Montaiglon (1874-1896), p. 41.
Un manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale donne très sommairement, mais non sans quelques détails intéressants, la relation de cette cérémonie :
« Procès verbal de ce qui s'est passé lorsqu'on a posé l'effigie du Roy Louis 13 à la place Royale. Mandement à M. le Président Aubry et MM. les quartiniers, de se trouver le 27, à l'hostel de ville, pour accompagner Messieurs.
« Deux compagnies d'archers de la ville.
« Dix sergens de la ville.
« Le corps de ville.
« Vous tous invités par M. de Montbazon, gouverneur, d'assister à cette cérémonie.
« M. le Gouverneur se rend à la place Royale, après avoir ordonné que ses gardes marcheroient immédiatement après les archers de la ville, ses gentilshommes après ses gardes et les huissiers de la ville ensuite. A cette cérémonie étoit M. l'évêque de Chartres que Messieurs entretiennent fort longuement pendant que l'on posoit l'etfigie du Roy, aux grandes acclamations de tout le peuple. Après la cérémonie, M. le Gouverneur envoya un gentilhomme faire tirer le canon à l'arsenal. Retournés à la ville, on tira le canon et les boettes à la grève,
« M. l'évêque de Chartres vient ensuite à l'hôtel de ville et dit à Messieurs de ville, qu'il ne voulloit pas s'en retourner sans leur rendre témoignage de
la satisfaction qu'il avoit de tout ce qui s'étoit passé, qu'il les en remercioit au nom du Roy et de M. le cardinal, auxquels il se promettoit d'en faire une ample relation.
« Collation, etc.
« Nota. — M. le Prévost des marchands ne put assister à cette cérémonie à cause de son indisposition. 1»
Après la mort de Richelieu, on appliqua sur le piédestal de marbre blanc des inscriptions en latin et en français, chantant un peu la gloire de Louis-le-Juste et beaucoup celle de son ministre, ce qui, peut-être, n'était pas exagéré. C'est d'ailleurs l'observation qui en vient au lecteur et que ne manqua de faire Mercier, en flânant par là. On y a mis, écrivit-il, le sujet fort au dessus du maître. Il trouva, d'ailleurs, que le poète n'avait pas travesti la vérité, en faisant dire à Louis XIII :
Armand, le grand Armand, l'âme de mes exploits, Porta de toutes parts, mes armes et mes lois. Et donna tout l'éclat aux rayons de ma gloire -.
Il nous a paru inutile de reproduire ici le texte abondant de ces morceaux de littérature officielle. On le trouvera dans les ouvrages de tous les
^ Bibliothèque Nationale, manuscrits français, fonds Moreau, n» 1067.
> Le Tableau de Paris, Amsterdam. 1783. T. IV, p. 215.
auteurs parisiens des xvii'^ et xvm* siècles, tels que Le Maire, Germain Brice, Piganiol de la Force, etc.
Disons seulement, de ce piédestal, que le devant était afTecté à la dédicace attribuée au cardinal lui-même ; que le derrière portait sa traduction en latin ; que sur le « costé qui regarde la ville », c'est-à-dire à l'Ouest, était le sonnet de Desmarets et, /ju'enfin, « du costé du faubourg Saint-Antoine », c'est-à-dire à l'Est, se lisaient douze vers latins.
Une grande planche gravée à celle époque, par N. Picart, à Paris, chez N. Berey, au bout du Pont Neuf, proche les Augustius, montre toute l'admiration des Parisiens pour ce morceau de sculpture. Le monument s'y voit au milieu de la place Royale, dont les pavillons sont somptueusement dessinés. A ses pieds, des groupes de personnages en costumes du temps, hommes, femmes, bohémiens, bohémiennes et jusqu'à des turcs ou maures, sont dans l'altitude de l'admiration et semblent lui dire, par une légende placée au-dessous :
« L'on t'élève moins hoult que tu n'as mérité. La terre avecque nous combattit Alexandre. Elle se défendit, craignant sa cruauté, mais sous un si bon prince, ell'est preste à se rendre. »
Une banderolle, soutenue par un amour, porte encore :
« A la gloire de Louis XIII, roy de France et de
Navarre, sur sa statue dressée en sa place Royalle, en l'année 1639. »
C'est cette même statue, que l'auteur d'une curieuse mazarinade intitulée Le miracle arrivé en la place Royalle, eut la fantaisie de faire converser un jour sur les misères du temps, avec un minime du couvent voisin. Le miracle était cette facilité d'élocution donnée tout à coup au bronze de Biard, le fils, et l'à-propos avec lequel il répondait au moine. Ce dernier, on le suppose, n'était pas sans donner quelques bons conseils au mari de la Régente et ne se montrait pas fort tendre pour M. le Cardinal, pas plus que pour M. de Condé, accusé de ne servir Mazarin, que pour en tirer des millions et des pierreries. '
Un jour de l'année 1717, le mardi 11 mai, de bon matin, le monument de Daniel de Volterre et de Biard reçut une visite sensationnelle, quoique dépourvue de toute cérémonie et de tout apparat. C'était le tsar Pierre-le-Grand, logé à l'hôtel de Lesdiguières, rue de la Cerisaie, qui n'avait pas voulu quitter Paris sans venir contempler le groupe équestre de la place Royale. ^
Nous voici arrivés aux temps tourmentés où la Révolution va jeter bas les statues des monarques
' Le miracle anivé en la place Hoijallc, à Paris, 1649, in-4°. 2 L'hôlel de Lesdiguières, par E. de Meiiorval. Dans la cité, n» 10, 1904, p. 88.
qui se dressent un peu partout dans la capitale. Déjà, en juin 1790, et à la suite du décret de l'Assemblée Nationale, on craignit à l'Hôtel de Ville, la démolition immédiate de tous ces monuments, par le peuple soulevé. Aussi, le sage est prudent Bailly, alors maire de Paris, prit-il les précautions nécessaires pour essayer d'enrayer le mouvement Par la lettre ci-après, il chargea M. de la Jard, aide-major général de la Garde Nationale, de prendre les mesures que comportait la situation :
Comme on peut craindre. Monsieur, que lAssemblée ayant décrété la destruction des monumenls du despotisme et de la servitude et notamment des esclaves de la place des Victoires, le peuple excité ne veuille se porter et se rendre l'exécuteur du décret, je crois qu'il serait à propos de faire veiller sans qu'on s'en apperçoive et sans aucun bruit, aux endroits, tels que les places Victoires (sic) Vendôme, la place Roj^ale, où ces mouvements pourraient se porter, parce qu'il ne faut pas souffrir que le peuple exécute lui-même. Je pense que M. de la Fayette vous aura donné, Monsieur, des ordres à cet égard, mais je vous serai obligé de vous concerter avec lui, et je vous prie de prendre d'avance les mesures que vous croirez les plus convenables pour l'objet dont j'ai l'honneur de vous parler, m'en rapportant à votre prudence.
J'ai l'honneur d'être, avec un sincère attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Bailly.
20 juin.
- 144 ~ En marge est inscrite la mention :
Exécuté le 20 juin 1790 '.
Il serait bien difficile d'affirmer que ce fut grâce aux précautions de Bailly et de La Fayette, que les effigies royales furent respectées à cette époque. Elles le lurent pourtant, obtenant ainsi un répit jusqu'au 10 août 1792. Au cours de cette mémorable journée, le peuple procéda lui-même et sans autre forme de procès, à leur démolition. Il devançait de quelques jours le décret de l'Assemblée Nationale rendu à ce sujet, le 14 août.
La chose est annoncée à l'Assemblée, dans la séance du 11 août 1792 par un Député :
« M. Sers. Le peuple s'occupe en ce moment d'abattre toutes les statues qui se dressent dans les différentes places publiques. Ces opérations confiées à des mains inhabiles, peuvent occasionner les plus grands malheurs. Je demande que les Commissaires de section soient chargés d'envoyer des ingénieurs ou des architectes pour présider à ces travaux, »
Après quelques observations, les unes contre la démolition, les autres pour, l'Assemblée adopta la motion de M. Sers, ratifiant ainsi l'action spontanée du peuple, mais prescrivant l'adjonction
' Archives Nationales. AF 375, <* N« 22, carton 48.
d'ingénieurs et d'architectes pour présider àces travaux K
Ce fut alors que, comme par hasard, l'inévitable Palloy qui ne réunissait pourtant, à ce qu'il nous semble bien, aucune de ces deux qualités, fut chargé par décret de cette opération.
C'est Prudhomme, d'ailleurs, qui enregistre la décision :
« Un Député a annoncé à l'Assemblée la démolition commencée des statues de la place Louis XV, Vendôme, etc. L'Assemblée décrète que M. Palloy, architecte (?), veillera à cette démolition -, »
Le même auteur nous renseignera encore sur le fait même de la destruction, dans son numéro paru à l'époque du 10 août :
« Les Parisiens reprennent une mesure qu'ils avaient eu tort de ne pas mettre à exécution le 20 juin 1791 {sic). Sans respect pour les arts, ils s'empressent aujourd'hui d'abattre les statues de leurs anciens despotes. Déjà la corde est passée au cou de Louis XV, de Louis XIV, de Louis XIII, voire même de Henri IV, qui ne valait guère mieux que les autres. Tous ces rois de bronze vont être renversés 3.
1 Le Moniteur du 13 août 1792.
^ Les Révolutions de Paris, par Prudhomme, N" 162, p. 309. 3 Les Révolutions de Paris, par Prudhomme, loc. cit. N» 161, p. 240.
Et le texte ci-dessus est appuyé d'une gravure représentanlladémolilioiulela staluede Louis XIII à la place Royale. Les architectures y sont fort inexactement dessinées ; sur la croupe du cheval, un individu, à coup de masse, brise le cavalier tandis qu'un autre détruit les inscriptions du piédestal.
Le 14 Août 1792, l'Assemble Nationale, à titre de régularisation, votait le décret suivant :
« U Assemblée Nationale, considérant que les principes sacrés de la liberté et de l'égalité ne permettent point de laisser plus longtemps sous les yeux du peuple français les monumens élevés à l'orgueil, au préjugé et à la tyrannie ; considérant que le bronze de ces monumens converti en canons, servira utilement à la défense de la patrie, décrète qu'il y a urgence.
« Article premier . Toutes les statues, bas-reliefs, inscriptions, et autres monumens en bronze ou en toutes autres matières, élevés dans les places publiques, temples, jardins, parcs et dépendances, maisons nationales, même dans celles qui étoient réservées à la jouissance du Roi, seront enlevés à la diligence des représenlans des communes, qui veilleront à leur conservation provisoire.
« Article deux. Les représentans de la Commune de Paris feront sans délai, convertir en bouches à feu, tous les objets énoncés en l'article V, existant
dans l'enceinte des murs de Paris, sous la surveillance du Ministre de l'intérieur, de deux membres de la Commission des armes, et de deux membres de la Commission des monumens,
« Article trois. Les monumens, restes de la féodalité, de quelque nature qu'ils soient, existant encore dans les temples et autres lieux publics, et même à l'extérieur des maisons particulières, seront sans aucun délai, détruits à la diligence des communes.
« Article quatre. La Commission des monumens est chargée expressément de veiller à la conservation des objets qui peuvent intéresser essentiellement les arts, et d'en présenter la liste au corps Législatif, pour être statué ce qu'il appartiendra.
« Article cin^.La Commission des armes présentera incessamment un projet de décret, pour employer d'une manière utile à la défense de chaque commune de la France, la matière des monumens qui se trouvent dans leur enceinte.
« Mandons et ordonnons à tous les corps administratifs et tribunaux que les présentes ils fassent consigner dans leurs registres, lire, publier et afficher dans leurs départemens et ressorts respectifs, exécuter comme loi du royaume. En foi de quoi nous avons apposé à ces dites présentes le sceau de l'État. A Paris, le quatorzième jour du mois d'Août mil- sept-cent -quatre-vingt-douze, l'an quatrième de la liberté.
« En vertu du décret du 10 Août 1792, l'an quatrième de la liberté. Au nom de la nation, signé Danton '. »
Nous avons relaté plus haut, à propos de la grille, la pesée qui fut faite en vertu d'un procèsverbal du 17 Août 1792 : « des matières dont se compose l'effigie de Louis XIII. » Il semble bien, à la lecture de ce document, qu'à cette date du mois d'Août, le monument est complètement détruit. Or, nous trouvons dans un journal du temps, la Chronique de Paris, du 12 Septembre 1792, l'entrefilet suivant qui, selon nous, ne peut s'expliquer que par une faute d'impression ou par une confusion de personnage :
« La statue de Louis XIII qui n'avait pas encore été renversée, vient d'être abattue. »
Ne voulant rien négliger, nous n'avons pas cru devoir passer ce détail sous silence.
La Révolution, dit Jules Cousin, après la démolition de ce monument, remplaça le piédestal par un tiimiilus de verdure au milieu duquel on planta un arbre de la Liberté «entouré, à distance respectueuse, d'un cercle d'autres peupliers plus modestes » '^.
* Collection Générale des Loix, proclamations, instructions et autres actes du pouvoir exécutif. T. X. Août 1792, p. 283.
- Article de Jules Cousin, sur la Place Royale, dans le journal Le Nord, numéro du 9 janvier 1863.
Après, ce fut une fontaine. L'eau n'y manquait pas, en effet, et depuis les temps les plus lointains de l'histoire de la place Royale, elle y avait été amenée, à l'aide de canalisations spéciales. Nous avons parlé plus haut du regard que Pierre Guillain était chargé de surveiller dès 1595 et qui était alimenté par la Fontaine du Roy; nous avons parlé aussi du projet élaboré au temps de Louis XIV, tendant à creuser aux quatre coins de la place, « quatre bassins d'eau ».
D'autre part, en 1737, on bouleversa l'endroit de fond en comble par une grande tranchée venant du Sud au Nord. C'étaient les religieux minimes qui, ayant obtenu une concession d'eau à prendre à la fontaine des Jésuites ou de Birague, faisaient exécuter la canalisation. Un plan curieux de cette adduction est conservé aux Archives nationales, qui montre les différents regards établis : rue Saint- Antoine, au coin de la rue de l'Egout et au coin de la rue Royale. La canalisation suit cette dernière rue, passe sous le pavillon du Roi, arrive au coin Sud-Ouest de la statue de Louis XIII où il y a un regard, longe la statue et passe sous le pavillon de la Reine, pour entrer dans la Chaussée des Minimes et ensuite au Monastère '.
En 1811, l'ingénieur Girard, utilisant sans doute
1 Archives nationales. N3, Seine 433.
la fontaine établie sous la Révolution après la destruction de la statue de Louis XIII, et qui, au dire de A. de Montaiglon, était jaillissante et entourée déjà d'un bouquet d'arbres ', fit arriver les eaux du canal de l'Ourcq dans un grand bassin octogone au centre duquel s'échappait une gerbe. Le bassin était assez profond pour contenir une grande masse d'eau dont le volume avait été calculé de façon à pouvoir alimenter plusieurs pompes en cas d'incendie^.
Les journaux de l'époque nous renseignent à ce sujet en des termes tellement précis qu'il est plus simple de les reproduire que de les analyser :
« On achève les constructions d'un grand bassin octogone au milieu de la place des Vosges, et d'une galerie souterraine qui servira à y conduire bientôt les eaux que lui fournira la fontaine monumentale du boulevard Bondy . On fait à cette fontaine quelques réparations ; on a allongé de dix pouces le champignon en plomb par lequel sortent les eaux : elles jailliront de nouveau sous peu de jours ^. »
1 Notice sur l'ancienne statue équestre élevée à Louis XIII en 1639 au milieu de la Place Royale, par A. de Montaiglon, 1851.
2 Les Fontaines de Paris, nouvelle édition, par Moissy 1828, p. 137.
3 Le Moniteur du 4 novembre 1811.
Voici encore, du même organe, un nouvel article qui consacre le succès obtenu parle bassin et le jet d'eau, auprès du public du quartier :
« Depuis trois jours, on fait l'essai de la gerbe d'eau qui s'élèvera au centre du bassin octogone de la place des Vosges. Le bassin a 20 mètres de diamètre. La girande e&t composée de huit jets inclinés et d'un jet vertical au milieu ; l'eau qu'ils élancent arrive directement par un seul conduit de l'aqueduc de ceinture. Celte gerbe produit un effet très brillant. C'est, à la difterence près du feu à l'eau, un véritable bouquet ou girande d'un superbe feu d'artifice. Lorsque le jet central joue seul, il s'élève à la hauteur de 12 à 13 mètres ; mais il se réduit à 6 ou 7 mètres, lorsqu'il est accompagné des jets environnans. Une foule de curieux se succèdent sans interruption pour jouir de ce spectacle ^ . »
Quand le vaste château d'eau fut terminé, non sans avoir bouleversé et jeté la perturbation dans les pelouses et dans le sol, on pensa à remettre le tout en état et à rendre l'endroit aux promeneurs. Le 6 mars 1812 est adjugée :
« La réparation des quarrés du gazon de la Place des Vosges endommagé par l'effet des constructions des galeries et du bassin. »
^ Le Moniteur, du 14 novembre 1811.
Les quatre massifs formés par les deux chaussées qui se coupaient à angles droits au centre de celle place, furent labourés dans toute leur superficie. Une grille en fer, à hauteur d'appui, garnie do mailles pour empêcher les enfants de tomber dans l'eau, fut élablie autour du bassin. Entiu, on rétablit le nivellement, on installa des bancs de pierre et l'on remplaça les arbres morts. Ce petit bout de toilette se fit de 1811 à 1812 ^.
Quand le monument de M. Girard fut terminé, dit encore Jules Cousin, on planta autour une ceinture de maronniers, on y installa des bancs et même un cabinet de lecture à l'usage des rentiers et bourgeois du marais -.
Une curieuse planche en taille douce, dessinée par Courvoisier et gravée par Aveline, montre la Place Royale à ce moment précis où la fontaine est terminée et où les promenades sont rendues au public. Le bassin central y paraît attirer l'admiration des badauds par la haute gerbe qui s'élève dans les airs et par de plus petites qui retombent dans la vasque octogonale. Un rideau de grands arbres entoure ce bassin et forme comme une couronne de verdure. La place est coupée par quatre chemins en croix, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest,
^ Archives de la Seine. Carton voie publique, n" 1372. 2 Article de Jules Cousin sur la Place Royale dans le journal Le Nord. N" du 9 janvier 1863.
avec, comme point central, le bassin. Entre les chemins ce sont des pelouses de gazon plantées, par ci par là, de hauts peupliers. Autour de la grille, qui est encore celle de l'époque de Louis XIV, règne, ainsi que de nos jours, une bordure d'arbres régulièrement alignée. Ajoutons, et c'est le motif pour lequel nous avons parlé de cette planche, que les dessins de Courvoisier sur Paris, ont conservé la réputation d'être fort exacts.
Nous devons signaler aussi une petite gravure en couleur datant de cette époque : Sous une voûte de la place se voient le bassin et les jets d'eau entourés d'arbres. Au fond, un pavillon royal et deux demi-pavillon. La grille du xvii^ siècle est ouverte pour laisser voir la fontaine et permettre l'entrée à des personnages en costume de 1810. Comme texte : Je/s d'eau de la Place des Vosges.
Les rentiers et les bourgeois du Marais, dont parle plus haut Jules Cousin, sont la caractéristique de la place à cette époque et montrent sa décadence. La Caricature parisienne, qui se publiait à Paris, sous la Restauration, chez Martinet, rue du Coq, iv'^ 14 et 15, lui consacre une planche intitulée : Veillée de la Place Royale. Sous les arbres, à travers lesquels s'aperçoivent les arcades, un vieillard est assis sur un banc, semblant souffrir des maux cruels ; à côté, un valétudinaire coiffé d'un bonnet de coton et habillé d'une robe de
chambre, se promène au bras d'une garde-malade tandis que, non loin de là, un vieillard libidineux entoure de ses bras une jeune bonne d'enCanls. C'est, en somme, une alléiforie qui semble montrer que l'endroit, jadis si délicat, n'est plus fréquenté que par une vieillesse bourgeoise, maladive ou débauchée.
Voici encore une caricature de Bouchot, parue dans le Charivari du 18 octobre 1844, soulignée des mots : La Place Royale. De ridicules bourgeois s'y promènent avec leurs épouses non moins ridicules :
— Eh ! bien Radiguet, comment va la santé?
— Monsieur Ramachard, vous voyez un homme anéanti. J'ai encore perdu iiier seize sous au piquet I
Telle est la place pendant la première moitié du XIX* siècle et tels sont les personnages qui y remplacent les élégants cavaliers du xvii^ !
C'est la fontaine édifiée par M. Girard et dont il vient d'être question, qui fit place au monument de Cortot et de Dupaty. Elle fut démolie en septembre 1818.
La même source à laquelle nous avons déjà puisé, le Moniteur, ne manque pas de nous tenir au courant de cette disparition.
On lit, en elïet, dans le numéro du 26 août 1818 :
« On assure que le jet d'eau qui avait été fait au
milieu de la Plaôe Royale sera délriiit, afin d'y rétablir la statue de Louis XIII, renversée pendant la Révolution. Le jet d'eau sera, dit-on, amené sur les boulevards du Temple. »
En ce qui concerne la disparition de cette fontaine, voici un entrefilet inséré dans le Moniteur du 10 septembre de la même année, qui en fixe exactement la date :
« Le bassin de la Place Royale, qui doit faire place à la statue de Louis XIII, a disparu entièrement, et l'on croit qu'on va commencer les travaux relatifs à cet objet. »
Plus tard, le même journal indique encore, dans son numéro du 8 octobre, qu'en creusant des fosses pour établir la base du monument, on retrouva les assises de l'ancien et qu'on les utilisa. On édifia également une baraque pour permettre aux ouvriers d'y travailler pendant l'hiver.
C'est vers cette époque que la Place Royale reçut la visite du duc d'Angoulême et à l'occasion d'une inspection qu'il vint passer à la caserne de gendarmerie des Minimes. Les antiques pavillons delà vieille noblesse de France ne manquèrent pas, sans doute, de saluer son passage, par un pavoisement de drapeaux blancs à toutes leurs fenêtres i.
* Le Moniteur, n» du 3 septembre 1818.
Les quatre fontaines qui existent aujourd'hui ont été érigées par ordre de M. le comte de Chabrol, préfet de la Seine.
Elles furent dessinées par l'architecte Ménager et se composent de deux vasques ornées de gaudrons et de têtes de lions ' .
Ce que l'on sait moins et ce dont ne parle pas V Inventaire des œuvres d'art de la Ville, c'est que leur édification se rattache au projet de décoration de la place par le second monument érigé à Louis XIII. Le Moniteur du 28 août 1818 nous apprend, en efï'et, que « le sculpteur Dupaty a l'intention de demander, pour l'utilité et l'avantage des habitants de cet endroit, que quatre bassins circulaires, avec jets d'eau, soient construits au milieu des carrés des gazons de la place, en remplacement de la girande dont le replacement n'est point encore définitivement arrêté. »
L'édification des quatre fontaines souhaitée par J l'artiste, sans doute pour encadrer sa statue et faire un peu de remplissage autour d'elle, alla plus vite que le monument équestre qu'il était chargé de sculpter. L'inauguration eut lieu en 1824, ainsi que le constate le placard ci-après, trouvé dans les cartons du Musée Carnavalet, et qui doit être le
* Inventaire des œuvres d'art de la Ville de Paris, t. I, p. 106.
fac-similé de Tinscriptioa de cuivre placée dans la « première pierre » :
Le troisième jour du mois de mai L'an de grâce 1824 et le vingt-neuvième du règne
DE S. M. Louis XVm.
M. le comte Chabrol de Volvic, préfet du département de la Seine, assisté de M. Dela-
VAU, PRÉFET de POLICE, ET DE M BeLLART, PRÉ- SIDENT DU CONSEIL MUNICIPAL DE LA VILLE DE PARIS, EN PRÉSENCE DU CORPS MUNICIPAL, A POSÉ LA PREMIÈRE PIERRE DE QUATRE FONTAINES DE LA
PLACE Royale, érigées pour l'embellissement
DE CETTE place ET POUR LA DISTRIBUTION DES EAUX DE l'OuRCQ DANS CE QUARTIER. M. MÉNA- GER, ARCHITECTE.
Jules Cousin assure que ce fut le comte Chabrol de Volvic qui, de ses propres deniers, donna à la Ville de Paris les quatre fontaines dont il s'agit. Elles sont, selon lui, en banc de Volvic inaltérable, les vasques, ainsi que les supports ou piédouches étant d'un seul morceau. Œuvre d'un simple ouvrier du Puy-de-Dôme, elles auraient été composées et exécutées à Volvic même '.
On pense bien qu'étant données sa situation ex-
' Article de Jules Cousin sur la place Roj^ale, dans le journal Le Nord, n» du 9 janvier 1863.
ceptionnelle et la majesté de son décor, la place Royale lut souvent recherchée pour l'édification des monuments les plus divers et, disons-le, les moins appropriés à son architecture. Le Musée Carnavalet possède un dessin de l'époque révolutionnaire intitulé : Projet de monument pour la place Royale. Il s'agit d'une colonne trajane reposant sur un socle décoré de faisceaux de licteurs et de génies ailés portant des couronnes. La colonne est surmontée d'un vase de forme antique, ayant un faux air d'urne funéraire.
Nous trouvons encore, dans le même Musée, un projet intitulé : Monument consacré à iHimen, allégorie de r Indivisibilité, demandée par le Gouvernement, lan¥, et proposée par Détournelle et Caraffe. Allais, se.
Ce projet modifiait l'aspect de la place Royale dans l'intérieur des grilles. Elle devenait circulaire par quatre quarts de cercles tracés dans les quatre coins du carré. Ces parties devaient être garnies de fleurs et de verdures. Au milieu du cercle, un piédestal carré sur lequel deux époux, drapés à l'antique, se tenaient enlacés, portant sur les épaules un joug enguirlandé de fleurs. Aux quatre coins du piédestal, quatre lampadaires conçus selon le style du jour. Dans le socle, l'Amour et Cupidon ; autour de la frise, diverses scènes de l'hyménée.
Voici encore un projet dont l'auteur n'est autre que Napoléon P'. Il a pour but de commémorer la bataille d'Eylau et le général d'Hautpoul, l'un de ses glorieux combattants :
Saint-Cloud, 3 août 1807.
A M. de Champagmj.
Monsieur Champagny, mon Minisire de l'Intérieur, je désire que la statue du général d'Hautpoul soit placée sur la place des Vosges.
Napoléon '.
Il s'agissait de Jean-Joseph-Ange d'Hautpoul- Salette, né au château de Salette, Languedoc, en 1754, qui fut tué à la bataille d'Eylau, le 8 février 1807. L'Empereur avait fait ramener son corps à Paris et, par un décret daté du camp d'Osterode, du 6 mars 1807, ordonné qu'une statue équestre du général, dans son costume de cuirassier, serait fondue avec les vingt-quatre canons pris sur le champ de bataille.
En 1815, et avant que fût signé le décret de 1816 concernant la réédificationde la statue de Louis XIII, un M. Leclerc, architecte, proposa également aux Membres du Corps législatif, d'ériger au milieu
1 Correspondance de Napoléon !<"', publiée par ordre de l'Empereur Napoléon III, 1864, t. XV, p. 586.
— IGO —
de la place un monument national aux victimes royales des fureurs de la Révolution^.
Nous trouvons encore dans les cartons du Musée Carnavalet, un Projet de fontaine arabe pour la place des Vosges.
Planche dessinée par Hébert, gravée par Piringer.
Huit ou dix lions crachent de leau dans un bassin et soutiennent, de leur échine, une vasque à pans au milieu de laquelle se dresse une fontaine formée de deux cascades. Toutes les parties maçonnées de ce monument sont décorées de frises et de motifs rappelant le style maure.
Aucune indication ne permettrait de supposer la date de ce projet ni le but de son exécution, si Jules Cousin ne venait encore une fois à notre aide. Il nous apprend, en effet, que M. le Comte A. de La Borde, chef du service des Ponts et Chaussées du département, proposa, en 1816, d'élever, au milieu du grand bassin de la place, une fontaine mauresque en marbre gris, copiée sur celle de la cour des Lions, à Grenade; il ajoute que le dessin en fut publié mais que le projet ne s'exécuta pas en raison de l'érectiondela statue de Louis XIH que la Restauration tenait à rétablir à son ancien emplacement'^.
' Bibliographie de V Histoire de Paris pendant la Révolution, par M. Maurice Tourneux, t. III, p. 66.
* Article de Jules Cousin sur la Place Ro3'ale, dans le journal Le Nord, n" du 9 janvier 1863.
LA PLACE ROYALE A LA FIN DU REGNE DE LOUIS XIV D'APRÈS Sergent et Goyot
Sans aucun doute, le dessin dont nous venons de parler n'est autre que le projet de M. le Comte de La Borde.
En 1904, VAmi des Monuments et des Arts, dirigé par M. Charles Normand, préconisa, sous la signature de l'un de ses correspondants, l'érection, en face du pavillon natal de M™^ de Sévigné, de la statue de la célèbre épisloilière qui décorait jadis, selon son dire, la cour de l'Hôtel Carnavalet i.
Le dernier projet en date — décembre 1904 — est de M. Paul Meurice, qui l'enfanta en l'honneur de Victor Hugo. Il s'agissait d'ériger, dans la place Roj'ale, les statues des plus illustres écrivains de notre époque, contemporains du grand poète. Déjà étaient désignés pour y prendre place : A. Dumas, Vigny, Balzac, Lamartine, Chateaubriand, Michelet, V. Hugo, G. Sand, Musset, Flaubert, Gérard de Nerval, Lamennais, Mérimée, Théophile Gautier, Stendhal et Eugène Sue.
L'exécution de cette idée, pleine de grandeur, pourtant, en ce sens qu'elle était la glorification enthousiaste de la littérature française du xix* siècle, eût été désastreuse pour la place des Vosges dont elle ruinait l'aspect historique par la note moderne des personnages représentés, et aussi par
' L'Ami des Monuments et des Arts, année 1904, p. 364.
leur affluence. Ce rêve, fugitif et généreux, ne connut pas de lendemain '.
La Restauration devait aussi avoir son projet, que Louis XVIII ne manqua pas de faire aboutir en signant, au château des Tuileries, le 14 février 1816, l'ordonnance suivante :
« Art. 3. — Les statues équestres de Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, dont le rétablissement a été prescrit par notre ordonnance du même jour 19 janvier, seront érigées : la première sur la place Royale, la seconde sur la place des Victoires, la troisième sur la place Louis XV.
« Art. 4. — Ces statues seront en marbre ^w.
Un atelier spécial fut construit sur la place pour les sculpteurs Cortot et Dupaty. Le bloc de marbre dans lequel devait être taillée l'image arriva par eau, dans le port au blé, et fut amené à cet atelier par la rue Saint-Paul; il pesait 110 milliers 3.
Dupaty mourut en 1825, laissant à Cortot le soin d'achever l'œuvre commencée. Le 4 novembre 1829,
< Voir un article de M. Georges Montorgueil, exposant ce projet, dans le journal l'Eclair du 7 décembre 1904. Voir aussi, contre ce projet, un article de l'auteur de ce livre, dans la Cité, organe de la Société historique du IV*' arrondissement, n» 11 de 1904.
2 Le Monilcur. N" du 17 février 1816.
'^ Le Moniteur du 1*' décembre 1824, p. 1556.
l'architecte Ménager faisait procéder à la pose du Louis XIII sur son piédestal^
Une plaquette de l'époque nous apprend fort sérieusement que le monarque, costumé en empereur romain, est représenté au moment où il commande le siège de Dunkerque, que sa pose est noble et majestueuse et qu'il monte un cheval arabe 2 !
Le Corps municipal l'inaugura le 4 novembre 1829, sous la présidence de M. de Chabrol, préfet de la Seine, au milieu de détachements des différentes troupes en garnison à Paris et pendant qu'une salve de 21 coups de canon était tirée sur le bassin de l'Arsenal.
Dix-neuf ans plus tard, en février 1848, le peuple voulut renverser encore tous les monuments de Paris qui rappelaient un souvenir monarchique. La statue de Louis XIII, à la place Royale, fut particulièrement menacée. Mais la population de 1848 était moins tenace — et surtout moins en colère — que celle de 1792. On lui fit entendre raison, et les statues restèrent sur leurs socles. Seulement, quelques souverains de marbre ou de bronze, dont fort probablement Louis le Juste, eurent leur auguste
1 Article sur la place des Vosges, par Jules Cousin, dans le journal Le Nord, n» du 9 janvier 1863.
• Description de la statue de Louis XIII élevée sur la place Royale et précis historique sur la vie de ce monarque. Paris
chef coiffé du bonnet rouge, ce qui n'était pas autrement grave et ce qui ne détruisait rien '. La manifestation, en cette circonstance, disait bien tout ce qu'elle voulait dire et le vandalisme n'avait pas voix au chapitre. L'exemple est à retenir, le cas échéant.
Pendant la commune de 1871, autre menace de démolition. Il fut question, en effet, en même temps que devait tomber la colonne Vendôme et que devait disparaître la Chapelle Expiatoire, de détruire également les statues des rois :
« On parlait aussi vaguement de faire tomber les statueséquestresde Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, qui existent à Paris - ... »
Il n'en fut rien, pourtant, de cette idée en l'air, si toutefois elle fut émise ; et le Béarnais, son fils et son petit-fils purent, à la faveur de cette grâce, contempler du haut de leur monture le spectacle grandiose de leur capitale en feu.
Le dernier fait que nous avons relevé, concernant ce monument, date de 1885. Une délibération du Conseil municipal, prise le 15 juin, prescrivit le placement, sur les statues de Paris, de notes claires et détaillées indiquant le sujet traité par l'artiste.
* Le Journal illiislré de la Révolution de Î8U8, in-f', p. 23. - Hisloire de la Réoolnlion du 18 mars, par Paul Laiijalley et Paul Cornez, 1871, p. 402.
En vertu de cette décision, l'inscription suivante fut apposée sur le socle :
Louis XIII 1610-1643