‹ la place Vendôme et la Roquette; documents historiques sur le commencement et la fin de La communeChapitre 2 sur 10 · LA PLACE VENDOME DANS LA NUIT D'J MARDI 21 MARS · texte numérisé non relu

LA PLACE VENDOME DANS LA NUIT D'J MARDI 21 MARS

J'avais passé une grande partie de la journée du mardi 21 mars à m'entretenir avec quelques amis politiques de l'intolérable situation faite à Paris par l'émeute triomphante du samedi 18. Tous nous déplorions et flétrissions cet inqualifiable attentat à la souveraineté nationale, qui suspendait tout d'un coup sur nos tètes les dangers de l'occupation prussienne, les horreurs de la guerre civile, peut-être l'un et l'autre de ces deux fléaux. Notre indignation était profonde. L'un reprochait au gouvernement d'avoir trop facilement abandonné Paris, à l'insurrection; l'autre soutenait qu'en se transportant à Versailles, auprès de l'Assemblée nationale, et en taisant le vide auteur de Paris, il avait sauvé la France. Un antre s'emportait avec amertume tantôt contre la coupable Indifférence de la garde nationale qui avait laissé tout l'aire, tante!

contre l'audace et la scélératesse des auteurs de l'émeute qui, sans aucun prétexte, entraînaient la France, toute saignante des blessures de la guerre, dans un abîme sans fond. Tous nous pensions qu'il y avait encore quelque chose audessous de tout cela : c'était la honteuse défection d'une partie de la troupe de ligne qui avait rendu possibles de si cruels malheurs. Si l'armée venait à s'effondrer en face de l'insurrection, ce serait définitivement la fin de la France, Galliœ finis !

Il nous était plus facile de gémir sur la gravité du mal que de signaler les moyens pratiques d'y porter remède. Sur ce dernier point les avis étaient très-partages. Fallait-il recourir à la force matérielle ou à l'esprit de persuasion et de conciliation? L'emploi de la force matérielle pouvait surexciter encore davantage les esprits égarés et couvrir Paris de sang et de ruines. Le succès des moyens moraux n'était guère possible avec des insurgés qui débutaient par l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas, et prêchaient cyniquement la révolution sociale1.

• Li> Journal officiel do la Commune, loin d'infliger un blâme à cel assassinat, s'appliquait à le justifier. « Ces deux hommes ont subi la loi do guerre, qui n'admet ni l'assassinat des femmes ni l'espionnage. » — Numéro du mardi 21 mars.

A trois heures, un des notables habitants de la place Vendôme, qui s'était déjà signalé par son courage dans l'insurrection de juin 1848 et avait été un des premiers blessés, venait m'annoncer l'intention formelle des gardes nationaux de son bataillon de reprendre la place aux insurgés descendus des faubourgs. Il pensait qu'avec une attitude énergique ils arriveraient à leur but sans avoir à décharger leurs fusils. Je constate que les hommes d'ordre voulaient à tout prix éviter l'effusion du sang.

Quelques instants après, un de mes amis, qui porte un des grands noms politiques de la France et est destiné à lui rendre, à l'exemple des siens, d'utiles services, parce qu'il est à la fois très-intelligént et très-désintéressé, très-libéral et très-religieux, m'annonçait que la garde nationale de son arrondissement était animée des meilleures intentions, qu'elle comprenait l'urgente nécessité de maintenir l'ordre au milieu de l'inextricable chaos où nous étions précipités.

11 était lui-même un fortifiant exemple de la résolution et des sacrifices que sait inspirer un patriotisme éclairé et généreux. Officier démissionnaire an moment de son mariage, il avait organisé, au commencement de la guerre, la garde nationale de la localité où se trouvait sa campagne. Plus tard, lorsque l'armée du général

Chanzy fit son évolution de la Loire vers la Sarthe, il rentra dans les cadres militaires et prit une part active, en qualité de capitaine d'état-major, aux opérations et aux luttes de l'armée de l'Ouest.

Le jour même où il rentrait dans la vie civile, il prenait le chemin de 1er pour passer quelques jours à Paris, où l'attendaient plusieurs membres de sa famille. Il y arrivait la veille du 18 mars. Au lieu de reprendre, comme tant d'autres Parisiens, le chemin de la campagne, il se faisait inscrire le lendemain même à sa mairie comme simple garde national, résolu à ne reculer devant aucune fatigue, aucun danger, pour servir la cause de l'ordre de Paris comme il venait de servir la cause de l'honneur national en province. Il ne faut pas désespérer de l'avenir d'un pays où l'on trouve toujours en grand nombre de pareils caractères et de pareils dévouements. Il ne songea à repartir pour la province que le lendemain du jour où quelques maires et députés de Paris, servant à leur insu, sans doute, les intérêts de la démagogie beaucoup plus que ne l'espérait la démagogie ellemême, s'imaginèrent faire une œuvre de conciliai i on en accédant à tous ses vœux, en invitant les électeurs parisiens à des élections illégales, en disloquant les bataillons de la garde nationale

notoirement dévoués à l'ordre, et en brisant ainsi le seul soutien matériel et moral qui restât encore au vrai Paris. Ces maires et députés. dont aucune parole humaine ne pourrait traduire la légèreté et l'imprévoyance, disaient avoir tout sauvé, et ils avaient tout perdu. Ils montaient au Capitole comme des triomphateurs, et ils nous avaient conduits à la roche Tarpéienne. Us prétendaient éviter l'effusion du sang-, et ils avaient choisi le plus sûr moyen d'en faire verser des flots, rs'ous étions d'avis, mon ami et moi, qu'après la hideuse attitude des bataillons de la ligne qui avaient pactisé avec l'émeute, rien ne pouvait être aussi désastreux que l'inexplicable compromis dont ces maires et députés avaient pris l'initiative, il n'y avait pas de jour où je ne leur appliquasse le dilemme que j'avais autrefois appliqué au gouvernement de l'empereur dans le guet-npens de Castelfidardo : « Ou dupe ou complice1, n

1 Voici ce que, d'après Paris-Journal, de Versailles, numéro du 18 mai. li- citoyen Raoul Rigaull écrivait, de la préfecturede police, au citoyen Floquet, un des néfastes instigateurs de ce prétendu compromis :

Mon cher Floquet,

■ Vous êtes donc décidé à partir avec Villeneuve el le préfel Lechevalier pour Bordeaux. Nous sommes trop eu communauté d'idées pour que vous m- compreniez pas l'importance </<• votre mùsiun. \j\ Liuue m: l'union républicaine, en plaidant >•,

A cinq heures, un ancien député qui avait été brutalement éliminé du corps législatif dans les beaux jours de la candidature officielle, parce qu'il n'avait point voulu répudier les idées de liberté et de contrôle, me communiquait d'intéressants détails sur la manifestation pacifique qui venait d'obtenir un succès inespéré. Un grand nombre de citoyens de tout âge et de toute condition avaient parcouru les principaux quartiers, sans armes et au cri de Vive ïordre! vive la France! vive F Assemblée nationale! Ils avaient reçu partout un accueil sympathique. Le bataillon qui gardait la Bourse leur avait présenté les armes. Les bataillons des fau-

cause, plaide la notée. Quant à vos 9,500 francs, je chercherai à vous les faire tenir; mais les traites sont difficiles à réaliser. »

Un républicain éprouvé, M. Degouve-Denuncques, maire adjoint du Xe arrondissement, dont personne ne peut révoquer en doute les convictions fermes et loyales, avait refusé de signer « l'acte de soumission des maires et adjoints aux volontés du comité central. » Le 19 juin il faisait, dans le Journal de Paris, cette importante déclaration :

« Je crois que si nous avions su persévérer dans notre résistance, nous aurions eu raison du comité central. Les rangs des gardes nationaux qui s'étaient groupés autour de nous se renforçaient, et notre garde municipale présentait déjà une force tellement imposante que jamais on n'a essayé de l'attaquer. Le jeudi 30 mars, l'année du comité, déjà sur les dénis le 25, eût été plus qu'affaiblie; le compromis, signé Le samedi 25 à midi, rendit courage aux misérables qui comptaient sur elle et qui, plus tard, l'associèrent à tant d'abominations, a

bourgs qui s'étaient emparés de la place Yendôme avaient inutilement essayé de leur barrer le passage, et l'individu qui, du balcon de l'étatmajor, voulait leur adresser la parole pour justifier le mouvement insurrectionnel, avait été aussitôt interrompu par des acclamations enthousiastes en faveur de l'ordre et de l'Assemblée nationale.

Le comité central siégeant à l'hôtel de ville avait si bien compris la portée de cette manifestation, qu'il se hâtait de prendre d'énergiques mesures pour rester maître de la place Vendôme et ne pas en permettre l'accès à de nouvelles manifestations des amis de l'ordre. Il y avait envoyé de nombreux bataillons. La circulation y était interdite, ainsi que dans les rues avoisinantes; les abords en étaient sévèrement gardés : quatre pièces de canon, servies par des artilleurs prêts à faire feu, étaient braquées sur la rue de la Paix et la rue Castiglione.

A neuf heures, la femme d'un des employés du ministère de la justice venait me conjurer de portera son frère les derniers secours de la religion. J'avais vu le malade quelques jours auparavant, et sa fin m'avait semblé prochaîne. Elle avait eu la plus grande peine à sortir du ministère et de la place Vendôme; elle craignait qu'il ne me fùl pas possible d'y pénétrer. Cependant, ne

voulant pas laisser mourir son frère sans les sacrements de l'Église, elle avait pu, à force de prières et de larmes, arriver jusqu'au prêtre, et elle voulait de nouveau tout oser pour me faire arriver jusqu'au malade. Je lui donnai l'assurance que j'allais unir tous mes efforts aux siens, et, sans me dissimuler combien le costumé ecclésiastique était, depuis la chute de l'empire, désagréable aux révolutionnaires parisiens, j'ajoutai que nous réussirions. Je partis à l'instant même avec un des employés de l'église.

La place et le boulevard de la Madeleine étaient calmes et presque déserts ; la rue Xcuvedes-Capucines était plus animée. Arrivé à l'entrée de la place Vendôme, je me trouvai en face de gardes nationaux qui ressemblaient peu à ceux du quartier. Ils étaient très-nombreux; leur langage était, au fond, plus bruyant que menaçant : les mots de « citoyen » et de « république » sortaient à chaque instant de leur bouche; ils ne permettaient à personne de s'arrêter, et se montraient durs et intraitables à l'égard des passants qui voulaient contempler un spectacle si nouveau pour ce pacifique et opulent quartier.

Je n'étais pas encore arrivé à l'angle de la rue Ncuve-des-Capucines et de la place Vendôme, qu'un avant-poste de gardes nationaux,

larme au bras, me criait d'un ton presque orossier : « Citoven, on ne s'arrête pas! » C estait juste le lieu et le moment de m'arrêter pour accomplir ma pieuse mission. J'expose en termes sommaires, mais très-polis, le motif qui m'amène à la place Vendôme : il s agit de donner à un mourant les derniers secours de la religion, et, afin de ne laisser aucun doute sur la vérité de mon langage, je montre a mes cotés une dame en pleurs et un employé de la Madeleine. « Impossible, citoyen, m objecte-tou de tous cotés, la consigne s'y oppose. » Je demande à m'entendre avec un des chefs, car je voyais bien que j'aurais à parlementer dans toute l'acception du terme; mais, en face d un devoir -rave et urgent, .jetais résolu à épuiser tous les moyens. Un sergent se présente avec cet air important et légèrement ridicule que donne aux gens vulgaires la conviction que la chose publique ne pourrait point marcher sans eux. Je lui expose mon désir. « Vous ne passerez point. » J'insiste avec douceur. « La consigne le "défend, et aujourd'hui elle est tressévère. » Je demande la raison de cette sévérité exceptionnelle. «C'est que, voyez-vous, wteyen,

les bourgeois «lu quartier ont fait aujourd hui du tapage, et il ne faut pas que ça recommence. »

Cette réflexion , une des plus caractéristiques que j'aie entendues de ma vie, fut. faite avec un sérieux qui m'aurait fait perdre le mien dans une autre circonstance moins douloureuse pour mon cœur de prêtre et de Français.

Convaincu qu'il n'y avait rien à faire avec ce sergent, qui était plus suffisant que méchant, je demandai à parler au capitaine. Il vint à moi avec un air sec et hautain que la douceur de mon langage et sans doute aussi le triste motif qui m'appelait à la place Vendôme ne tardèrent pas à modifier. Après avoir opposé un premier refus et entendu mes nouvelles instances, il m'autorisa à pénétrer dans la place Vendôme, mais à la condition que je n'en sortirais plus de la nuit : c'était tout ce que lui permettait sa consigne. Outré d'entendre parler sans cesse d'une consigne qui, d'après le pittoresque aveu du sergent, avait pour unique raison d'être le mécontentement causé par «le tapage qu'avaient fait, dans la journée, les bourgeois du quartier » , je répondis que cette condition était ' inacceptable, que je regrettais de ne pouvoir comprendre un refus qui atteignait un mourant et sa famille en larmes, que je laisserais l'opinion juge de ce fait, puisqu'il ne me restait plus d'autre autorité à invoquer.

Ces paroles, prononcées avec une émotion mal

contenue, changèrent les dispositions du capitaine, qui cherchait inutilement de bonnes raisons à m'opposer. D'ailleurs il paraissait trèspréoccupé du commandement qu'il exerçait : on venait à chaque instant lui demander des ordres, et on voyait, à son air embarrassé, qu'il avait plus l'habitude d'en recevoir que d'en donner. Il recommanda à un garde national de m'accompagner au ministère de la justice, de ne pas me perdre un instant de vue, et de me ramener à l'entrée de la rue Neuve-des- Capucines. Malgré mon pacifique costume, on me traitait comme un de ces bourgeois suspects du quartier auxquels on ne pardonnait pas « d'avoir fait du tapage dans la journée » . Les insurgés se fortifiaient dans la place Vendôme pour empêcher désormais les manifestations des honnêtes gens de s'y produire. Us paraissaient bien résolus à n'en permettre l'entrée qu'avec une extrême circonspection et seulement aux personnes qui s'y trouvaient domiciliées.

J'avançai, accompagné de mon garde national en armes. La place étail médiocrement éclairée. A peine mous trouvions-nous à quelques pas du groupe de gardes nationaux qui en barricadaient les abords, qu'il m'adressa ces paroles d'un ton un peu confus, mais très-respectueux : « Que tout ceci est triste, monsieur l'abbé, et qu'on a

tort de ne pas s'entendre afin que chacun puisse rester chez soi et vaquer tranquillement à ses affaires ! » J'avais évidemment à mes côtés un de ces trop nombreux ouvriers de Paris qui aiment l'ordre et la paix, mais qui n'osent ou ne savent pas résister aux hardis meneurs qui les arrachent au travail pour les jeter dans les aventures. La crainte de ne pas parler avec assez de calme et de réserve d'une situation qui m'affligeait et m'exaspérait me détermina d'abord à me montrer peu expansif; je me bornai à lui répondre que je partageais ses sentiments, et que Irèsprobablement la raison finirait par avoir raison. A chaque instant je rencontrais des groupes armés. Autant que pouvait me le permettre un rapide coup d'œil jeté à travers la place, les uns causaient avec vivacité des événements du jour; les autres, comme des mercenaires sans dignité et sans conscience, ne paraissaient avoir d'autre souci que de fumer et de boire1. Les insurgés que je trouvais sur mon passage ne dissi-

1 Le Times décrivait ainsi la direction imprimée par la Commune aux ouvriers de Paris :

« Recevoir trente sous par jour, vivre dans une inaction inaccoutumée, stationner dans Les cabarets, flâner la pipe à la bouche, telle a été pendant plusieurs mois l'occupation d'une grande partie de la population de Paris...

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