‹ la place Vendôme et la Roquette; documents historiques sur le commencement et la fin de La communeChapitre 4 sur 10 · LA PLACE VENDOME DANS LA JOURNÉE DU MERCREDI 22 MARS · texte numérisé non relu

LA PLACE VENDOME DANS LA JOURNÉE DU MERCREDI 22 MARS

Le lendemain 22 mars, désormais une des dates les plus sinistres de l'histoire de Paris, j'étais de garde à l'église de la Madeleine, c'està-dire chargé, de six heures du matin à dix heures du soir, de recevoir les personnes qui réclameraient le ministère religieux ou charitable du prêtre, et de leur donner satisfaction dans la mesure du possible.

Comme la manifestation pacifique de la veille avait produit un excellent effet moral, j'avais appris de quelques-uns de mes a mis, connus par leur dévouement à la cause, si étrangement compromise, de la liberté et de Tordre, qu'on renouvellerait cette manifestation dans la journée. Le but qu'on se proposait et les moyens auxquels on avait recours étaient non-seulement d'une incontestable légalité, mais encore con-

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formes aux intérêts et à la dignité de tous les habitants de Paris. Aussi, loin de les dissimuler, on les discutait ouvertement, dans l'espoir qu'ils seraient compris et appréciés comme ils méritaient de l'être.

On désirait arriver, par la voie de la persuasion et de la conciliation, au respect de l'ordre et de la loi, méconnus par de hardis meneurs et une fraction égarée de la garde nationale. Au milieu des ruines accumulées par une guerre néfaste, on voulait affirmer que l'Assemblée des mandataires du pays, siégeant à Versailles, était le seul pouvoir chargé de veiller à nos destinées, qu'il fallait se rallier à elle et attendre d'elle seule la solution des inextricables difficultés du moment. Les habitants de la place Vendôme et des rues avoisinantes, froissés, non sans raison, de voir leur quartier envahi et occupé militairement par des gardes nationaux d'autres quartiers qui entravaient la circulation, effrayaient les familles et paralysaient toutes les transactions commerciales, se proposaient de revendiquer leur titre d'habitants du Ier arrondissement pour faire eux-mêmes la police de leur quartier. Ils ne violaient aucun droit, ils ne manquaient à aucune convenance en priant les citoyens des arrondissements de Montmartre et de Belleville, qui s'y étaient installés sans

motif, de leur abandonner ce soin. Non-seulement les habitants de la place Vendôme sont aussi Parisiens que les habitants de Belleville et de Montmartre, mais il est évident, pour ceux qui connaissent bien Paris, qu'il y a seulement trois années, les quatre cinquièmes des gardes nationaux qui occupaient la place Vendôme dans la journée du 21, et surtout du 22 mars, n'avaient pas encore vu Paris. Paris est beaucoup plus le théâtre que l'auteur des révolutions qui s'y accomplissent. Les révolutionnaires et les émeutiers appartiennent à tous les pays de France et d'Europe; seulement, dans les jours mauvais, on les voit accourir à Paris dans l'espoir de pécher en eau trouble.

J'ai étudié, sous le rapport politique et social, toutes les grandes villes d'Europe : pour des raisons qu'il serait trop long d'énumérer, aucune n'est comme Paris le rendez-vous universel des gens suspects et véreux, des malheureux qui ont eu des démêlés avec la justice de leur pays, des hommes déclassés qui se transforment en agents révolutionnaires — et ce sont les pires de tous. — Après le siège qu'il avait eu à subir, l'état d'agitation '•! de prostration où l'avaient réduit tant de luttes, de souffrances et de déceptions ne pouvait manquer d'y appeler l'élita des charlatans et des coquins de tous 1rs

bouges de l'Europe. Ajoutons, non à l'honneur de la classe populaire de Paris, la plus frivole et la plus crédule de l'Europe, qu'ils ont obtenu un succès au-dessus de leur attente, car ils sont devenus un moment nos maîtres. Grâce à cette invasion cosmopolite, grâce aussi au départ d'un trop grand nombre de vrais Parisiens qui avaient moins redouté le bombardement des Prussiens que l'émeute des agents de l'Internationale, Paris, le brillant foyer de la vie intellectuelle, élégante et artistique, Paris, le grand centre de la finance, de la science et de la politique, était devenu, selon la pittoresque comparaison du Times, une chaudière infernale dont s'effrayait l'Europe, et dans laquelle se mêlaient, se confondaient, bouillonnaient toutes les passions humaines.

Il était évident que la partie qui se jouait à Paris n'était ni une partie parisienne ni une partie française, mais une partie exclusivement sociale. C'était une volée d'oiseaux de proie, de bêtes sauvages et nomades accourue des quatre points cardinaux pour s'abattre sur la capitale de la France, que cinq mois de siège avaient énervée. Les agents de l'Internationale voulaient fonder la Commune, et, pour réaliser l'idée de la Commune, c'est-à-dire l'idée qui représente avant tout la patrie locale, la maison,

le foyer, le clocher, l'association et la tradition des intérêts domestiques, ils appelaient dans la capitale de la France tous leurs dignes amis de l'ancien et du nouveau continent, et forçaient les vrais habitants de Paris à se réfugier en province ou à l'étranger. C'était un cynisme révoltant et gTOs de désastres1.

A deux heures et demie, quelques personnes, saisies de frayeur et d'indignation, entraient à la Madeleine pour m'annoncer une incroyable catas-

1 Malgré mon intention de faire une part très-restreinte aux appréciations morales et de beaucoup m'appuyer sur l'ordre pratique des faits, je déclare que la révolution du 18 mare n'a été que la lutte de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent. Les démagogues qui inscrivaient sur Leur drapeau liberté, égalité, fraternité, se sont montrés les plus intolérants et les plus odieux des despotes. Impossible de citer parmi les décrets de la Commune une seule réforme politique bonne ou mauvaise. Ce ne sonl que îles luis sociales ou plutôt antisociales. Le pillage, le vol, le meurtre, l'incendie, en un mot des atteintes continuelles portées soit aux liions de la nation, soit au\ biens îles particuliers, voilà quelle a été l'expression, l'expression seule du 18 mars. 1. a haine farouche, dit un publiciste, que les hommes de la Commune affectaient de nourrir pour les royalistes et les prêtres, s'attaohait moins à un parti politique OU à un parti religieux qu'à la propriété elle-même partout où elle se rencontrait et quelque forme qu'elle revêtit. Supprimer l'inégalité qui sépare le riche du pauvre, le patron de l'ouvrier, le propriétaire du prolétaire, partager entre tous ce qui était l'apanage de quelquesuns, dépouiller même entièrement ceux qui avaient trop possédé pour donner aux autres qui ne possédaient pas ou pas assez, telle fut la grande préoccupation <\>x> hommes 'lu 18 mai-.-, celle qui les a guidés pendant tout le temps de leur puissance. •

trophe. La manifestation pacifique qui se proposait, comme la veille, de parcourir les principales rues de la cité aux cris de Vive la République! vive F ordre! vive /' Assemblée nationale! était devenue la victime d'un horrible guet-apens. Après avoir traversé la rue de la Paix, un grand nombre d'honorables habitants de Paris, sans armes, n'ayant d'autre mobile que le patriotique désir d'assurer par les moyens les plus inofïensifs, et dans l'intérêt de tous les bons citoyens, le triomphe du droit, de la légalité et de la conciliation, avaient été accueillis à l'entrée de la place Vendôme par une fusillade meurtrière partie des rangs des gardes nationaux insurgés. Les appréciations variaient sur le chiffre des tués et des blessés, mais ce chiffre devait être considérable.

Au même instant, je voyais de la colonnade extérieure de la Madeleine les boutiques se fermer avec précipitation, les passants en désordre fuir dans la direction opposée à la place Vendôme. Tous les visages respiraient la colère et la consternation; quelques gardes nationaux du VIIIe arrondissement se réunissaient à la hâte autour de l'église pour veiller à la sécurité publique '.

1 Dans son numéro du samedi 25 mars, le Journal officiel de la Commune s'efforce de faire retomber sur les hommes

Je m'informe de l'état des blessés ; on me répond qu'on les transporte dans leurs domiciles, et que plusieurs appartiennent à la paroisse de la Madeleine, qui comprend dans sa circonscription la rue de la Paix et la place Vendôme. Gomme j'ignore l'adresse des victimes, et que je sais, par une expérience personnelle de dix ans, qu'on a dans la paroisse la chrétienne habitude d'appeler le prêtre auprès des mourants, j'attends avec émotion qu'on recoure à mon ministère.

d'ordre tout l'odieux du sang versé. La manifestation se composait « d'anciens familiers de l'empire. - Elle avait « entouré, désarmé et maltraité deux gardes nationaux détachés en sentinelles avancées. » Ils n'avaient dû leur salut qu'à une retraite précipitée dans la place Vendôme. La manifestation — toujours selon le véridique Journal officiel — s'était changée en « une véritable émeute. » On arrache les sabres aux ipatriotés, on tire des coups de revolver sur les officiers, on répond à dix sommations et à cinq minutes de roulement du tambour par des cris, des injures et de nouveaux coups. Les pa t ri ot es i ■ou servent une inaltérable patience en face de ces sanglantes provocations. A la fin cependant m ils tirent, .'.en l'air». Le Journal officiel fait ensuite une pompeuse énumération t\r< prétendus blessés et, tués de la garde nationale qui occupait la place Vendôme; il affirme que les victimes de la manifestation ont été frappées par la manifestation elle-même. Enfin il termine sou audacieux et mensonger rapport par ces doux observations :

« (l'est grâce au sang-froid el à la fermeté du général Bergeret, quia su contenir la juste indignation de- gardes nationaux, que de plus grands malheurs onl pu être évités.

« Le général américain Shéridan, qui d'une crois le la

rue de la Paix a suivi les événements, a attesté que des coups de feu ont été tirés par les hommes île la manifestation. »

A quatre heures, je n'avais encore vu venir personne, et je ne connaissais le nom et l'adresse d'aucun des blessés. A quatre heures et demie, j'apprends d'une manière vague que quelques morts et blessés sont restés à la place Vendôme, et qu'on y retient comme prisonniers des hommes qui faisaient partie de la manifestation pacifique, entre autres le père d'un jeune homme de la rue Tronchet, qui avait eu le crâne fracassé par une balle, et dont les insurgés refusent de livrer le corps. A ces détails on en ajoute d'autres d'un caractère tellement révoltant qu'il m'était impossible d'y croire. Je donne l'ordre aux gardiens de la Madeleine de fermer l'église, j'emporte sur moi les objets nécessaires à l'administration des sacrements, et je me dirige par les boulevards vers la place Vendôme, résolu, comme la nuit précédente, à ne reculer devant aucune tentative pour arriver jusqu'aux victimes qui pourraient avoir besoin des secours religieux. Le boulevard de la Madeleine, d'ordinaire si animé et si brillant, était presque désert. Les habitants s'informaient à voix basse et avec effroi des péripéties du drame sanglant qui venait de s'accomplir dans le voisinage. Seuls quelques soldats de la ligne, qui avaient pactisé, quatre jours auparavant, avec l'émeute, circula ienl avec un air insouciant et presque satisfait.

Si ces malheureux connaissaient l'effroyable événement qui à cette heure préoccupait tout Paris, il ne leur restait plus une lueur de sens moral ; déjà indignes de porter le nom de soldat, ils ne méritaient pas davantage de porter le nom d'homme.

A rentrée de la rue Neuve-des-Capucines, qui conduit du boulevard de là Madeleine à la place Vendôme, je suis arrêté par un groupe de passants qui de loin regardent avec un sentiment mêlé de curiosité et de terreur les patrouilles des émeutiers disséminées le Ion"- de la rue. «N'allez pas plus loin, monsieur l'abbé, me crient, en tremblant, quelques personnes plus charitables que braves; si vous allez au milieu de ces misérables, vous êtes perdu! Nous les avons vus décharger leurs fusils sur des hommes inoffensifs qui relevaient les blessés à l'entrée de la rue de la Paix. » Je ne répondis rien à ces paroles dictées par la peur plus que par la raison, et j'arrivai à la première patrouille qui stationnait en face du Crédit foncier. Toutes les maisons de la vue Neuve-des- Capucines étaient fermées; cette rue, une des plus animées du quartier, ressemblai! à un tombeau. Le chef de la patrouille, un jeune et gros gaillard dont le visage étail d'un rouge écarlate, s'avance vers moi, et, levant solennel-

lement son sabre pour affirmer son autorité. que je n'avais nulle intention de contester, il m'ordonne de m'arrêter. Je lui explique, avec un sentiment visible de tristesse, l'objet de ma mission : « Je vais, en qualité de prêtre de la paroisse de la Madeleine, voir les blessés qui doivent se trouver à la place Vendôme. » D'un mouvement de son sabre il me fait immédiatement signe de passer; ce fut toute sa réponse. Avait-il l'intelligence de la situation faite à Paris par ce sinistre commencement de guerre civile? J'en doute. Parader et faire l'important paraissait être son grand souci. Les autres gardes nationaux, l'œil attentif, la main appuyée sur leur arme chargée, ressemblaient à des sentinelles avancées en face de l'ennemi, moins la discipline et une tenue convenable.

La seconde patrouille, placée au milieu de la rue, me laissa passer sans objection. Elle était composée, comme la première, de gardes nationaux de tout âge, mais pas de toute condition : ils appartenaient à la classe la moins civilisée des faubourgs. Leur accoutrement n'avait rien d'uniforme et de soigné. Les uns paraissaient fort contents, c'étaient les plus jeunes ; les autres avaient une attitude moins bruyante, mais tous éprouvaient une joie instinctive de régner en maîtres dans le plus brillant quartier

de Paris et d'inspirer aux bourgeois une vive terreur.

Avant d'arriver à la patrouille, placée à l'extrémité opposée de la rue, je remarquai sur l'asphalte de nombreuses taches de sang-. C'était, en effet, à quelques pas de là qu'étaient tombées, un instant auparavant, les victimes de la fusillade. Je renonce à décrire les angoisses dont fut saisie mon âme à la vue de ce sang français versé par des bandits sans patrie et sans Dieu. Au milieu de mes cruels déchirements, je me rappelai le cri sublime de Mgr Affre : « Que mon sang soit le dernier versé! » J'adressai, de mon côté, à Dieu l'ardente prière que le sang de ces pacifiques et innocentes victimes fût le dernier répandu; mais il était à craindre que la crise révolutionnaire et sociale qui pesait sur Paris comme un horrible cauchemar ne se dénouât comme elle avait comme ii ce, par une abominable effusion de sang.

Il n'y avait aucune différence entre cette patrouille et les précédentes, si ce n'est qu'elle exerçait autour d'elle une surveillance plus active. Le chef des gardes nationaux qui la formaient, et auxquels ma présence causait une certaine surprise, m'ayant demandé où j'allais et ce que je prétendais faire, chargea deux de ses hommes de me conduire au poste qui gar-

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dait l'entrée de la place Vendôme. Pendant le siège de Paris, j'avais un jour parcouru les formidables travaux de défense du Point-du-Jour à Auteuil. La consigne y était autrement douce et facile qu'aux approches de la place Vendôme, dont les insurgés tenaient évidemment à faire leur quartier général et où ils continuaient à se retrancher. Les gardes nationaux qui en défendaient l'approche étaient moins bruyants, mais plus nombreux et plus décidés que la veille. On me laissa passer sans difficulté ; plusieurs avaient dû comprendre que là où l'on trouve des morts et des mourants, la présence d'un ministre de Jésus-Christ a naturellement sa raison d'être. Un factionnaire reçut l'ordre de m'accompagner jusqu'au ministère de la justice, où j'avais d'abord demandé à me rendre. 11 n'avait ni l'intelligence ni l'urbanité du garde national qui m'avait escorté la veille. C'était moins un homme qu'une machine animée. Pas un mot, pas un geste, pas un pli de visage ! Après m'être d'abord demandé ce qu'il pensait, je finis par me demander s'il pensait. Je dois lui rendre cette justice que, au point de vue matériel, sa consigne fut exécutée avec une irréprochable exactitude.

En pénétrant dans l'intérieur de la place Vendôme, j'éprouvai un indéfinissable saisissement

provoqué par un double contraste dont je garderai le souvenir jusqu'au dernier jour de ma vie.

Cette place, dont Louis XIV avait orné Paris, portait d'abord le nom de place des Conquêtes, pour rappeler les brillantes victoires qui avaient donné à la France les belles provinces dont nous venions de perdre une grande partie à la suite des plus lamentables revers. Les somptueux édili ■(•< ('«levés sur les dessins de Mansard, qui en forment l'imposant contour, en font, au point de vue architectural, la première place d'Europe. Destiné par Louis XIV à réunir la bibliothèque et l'imprimerie royales, les Académies, la Monnaie et l'hôtel des ambassadeurs étrangers, habitée aujourd'hui par d'opulentes familles, de riches voyageurs et une partie du monde officiel, située entre le jardin des Tuileries et les boulevards des Capucines et des Italiens, percée à ses deux extrémités par les rues de Castiglione et de la Paix, qui y versent des flots de riches négociants el d'élégants promeneurs, elle était devenue, le 11 mars, le théâtre de l'émeute et de la guerre civile; elle était couverte de sang et occupée par une cohue armée où dominaient les figTires les plus sinistres (\<'> plus mauvais quartiers de Paris.

Les gardes nationaux de Hercy, quej'y avais

vus la veille, étaient un type de civilisation et de distinction, comparés aux gardes nationaux que j'y trouvais le lendemain. Quelques-uns étaient plutôt des enfants que des hommes : ils ne paraissaient pas avoir plus de seize ou de dix-sept ans; aussi fiers que surpris d'avoir un fusil à la main, ils ne cherchaient qu'une occasion ou un prétexte d'en faire usage. Ceux qui ont vu de près les révolutions de Paris savent que les enfants armés sont capables des plus atroces méfaits. Sortis des plus bas-fonds de la société, dénués de tout sens moral, ils ne se soucient guère de la cause qu'ils ont à défendre ou de l'ennemi qu'ils ont à attaquer; leur grande ambition est d'affirmer leur audace et de faire du bruit avec leur fusil. Comme je ne relate que les faits dont j'ai été moi-même le témoin, je passe sous silence la part infernale que quelques spectateurs attribuaient à un enfant dans la fusillade qui venait de frapper un trop grand nombre de pacifiques et honorables citoyens. Plusieurs insurgés étaient dans un état de surexcitation provenant beaucoup moins de leurs idées politiques ou sociales que d'une trop copieuse absorption de vin et de liqueurs: c'est, aux jours d'orages révolutionnaires, une autre catégorie d'insurgés capables de tout, puisqu'ils n'ont conscience de rien. Leur accoutrement

était, en général, fort peu soigné et uniforme; les uns n'avaient qu'une partie de l'habit de garde national ; d'autres portaient un képi et une blouse; un grand nombre de képis n'étaient point numérotés. Çà et là on voyait des ceintures rouges; on pouvait remarquer également dans cette multitude hideuse des hommes de cinquante et soixante ans, dont le visage farouche et flétri devait provoquer les plus fâcheux soupçons sur leurs mauvais instincts et leurs antécédents judiciaires. 11 était facile de reconnaît n* beaucoup d'étrangers, particulièrement des Italiens et des Polonais. Quel contraste entre de tels insurgés, comme on en voyait à peine, en juin 1848, dans les plus tristes quartiers de Paris, et l'imposante splendeur architecturale d'une des plus belles places du monde! Rien ne peut définir l'impression que me causait ce mélange sans nom de poétique beauté et d'immonde laideur.

Un autre contraste non moins lugubre devait me navrer encore l'âme. Du coté de la rue de la Paix, la place Vendôme était couverte de tach.es de sang; de temps en temps on y voyail circuler des blessés et des tués, et sur ces taches de sang humain, à coté de ces malheureuses victimes de la guerre civile, un très-grand nombre d'insurgés, peut-être ceux qui, sans

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provocation, sans motif, avaient déchargé leurs armes, riaient, mangeaient, buvaient, s'amusaient comme s'ils fêtaient le plus heureux événement de leur existence.

En me rendant au ministère de la justice, je dus traverser plusieurs groupes qui présentaient une physionomie très-différente. En général, les insurgés étaient fort étonnés de voir au milieu d'eux un costume ecclésiastique. J'avoue que, si je n'avais pas eu une mission de dévouement sacerdotal à remplir, malgré mon désir naturel de beaucoup observer, je ne leur aurais point ménagé cette surprise. Quelques-uns, en petit nombre d'ailleurs, m'accueillaient avec de grossières injures et d'affreux ricanements. A quelques mètres du ministère de la justice, un garde national, qui parlait et gesticulait avec une rare vivacité, interrompit sa conversation pour m'adresser, en me menaçant du poing, cette singulière apostrophe : « Quand seronsnous délivrés de cette crapule-là? » Je ne rapporte point les autres aménités de ce genre dont je fus l'objet; celle-ci est déjà de trop. Leurs auteurs n'avaient sans doute appris à connaître et à juger le clergé que clans les violentes diatribes des citoyens Blanqui et Félix Pyat.

D'autres, au contraire, me saluaient avec un respect et une bonne grâce auxquels je m'em-

pressais de répondre simplement et poliment. C'étaient d'honnôles ouvriers qui devaient avoir eu des rapports avec le clergé de leurs paroisses, et dont les enfants recevaient dans les catéchismes ou les écoles des congrégations religieuses une instruction et une éducation qu'ils savaient apprécier. Tout était contraste dans cet étrange milieu. Afin de n'oublier aucun détail caractéristique, j'entendis quelques réflexions qui dénotaient, de la part de leurs auteurs, de sérieux regrets de la sanglante catastrophe qui frappait Paris d'épouvante.

Si, parmi les bataillons insurgés qu'on avait choisis pour faire feu sur d'inoffensifs habitants de Paris, se trouvaient des hommes qui déploraient les horreurs de la guerre civile, combien ne devait-il pas s'en trouver dans les autres bataillons! Si l'on pouvait séparer les menés des meneurs, les trompés des trompeurs, que la première catégorie serait considérable et la -cconde restreinte! Un des plus sérieux reproches qu'on puisse faire à. l'ouvrier de Paris, c'est une incroyable facilité à accepter tous les rêves creux que lui débitent les charlatans et les coquins, el à mettre au service de leur folle ambition el de leurs coupables projetB sa tranquillité, B8 fortune, son honneur, sa vie.

Mod guide, ou plutôt mon gardien, se mon-

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trait insensible aux injures comme aux saluts que je recueillais sur mon passage. L'arme au bras, toujours impassible et solennel, c'est à peine si de loin en loin il jetait de mon côté un regard inquisiteur pour affirmer son autorité et ma dépendance.

J'exposai au chef de poste qui gardait le ministère de la justice l'objet de ma mission. C'était un officier fort jeune et assez bien élevé; il m'écouta avec attention et me dit, après m'avoir salué deux fois avec une politesse pleine de déférence, que j'étais libre de faire tout ce que je désirais.

Au ministère de la justice je retrouvai mon malade de la veille, épuisé par des émotions qui allaient précipiter sa fin. Il pouvait assister de son lit de douleur aux horribles scènes qui se passaient sur la place. Dans un coin de l'appartement, sa sœur, douée de vertus éminemment chrétiennes, et une dame âgée que je ne connaissais point, et qui probablement était leur mère, versaient des larmes de deuil en face de tant d'infortunes publiques et privées. J'avais promis la veille au malade de ne venir le revoir que dans trois ou quatre jours; mais, comme je ne pouvais pénétrer dans la place Vendôme qu'en désignant l'endroitprécis où je voulais me rendre, eteomme je

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ne pouvais mieux savoir que par sa famille dans quelle ambulance on avait transporté les victimes de la fusillade, je lui expliquai rapidement le motif de ma visite anticipée et lui donnai quelques encouragements religieux qui devaient être les derniers. J'appris que les morts et les blessés recueillis sur la place avaient été transportés dans une des maisons voisines, occupée par l'administration et l'ambulance du Crédit mobilier. Je m'y rendis en toute hâte.

Le ministère de la justice était aussi silencieux et aussi désert que la nuit précédente. Quatre factionnaires étaient postés aux aboutissants de la cour et du jardin; un cinquième, placé à la porte de l'hôtel du ministère, avait l'air de garder très-consciencieusement une Excellence absente.

En sortant, je cherchai d'un œil discret mon solennel gardien pour me constituer de nouveau son prisonnier. L'officier qui m'avait reçu quelques instants auparavant m'apprit qu'il l'avait renvoyé à son poste; du moment que j'avais obtenu l'autorisation d'entrer dans la place, j'y pouvais circuler librement .

A mon arrivée au Crédit mobilier, je rencontrai deux tués qu'on transportai! dans leurs familles. On m'assura que l'un était M. Molinet, un des plus religieux et des plus édifiants jeunes

gens de la Madeleine. Il avait été frappé à côté de son père, que, malgré son inexprimable douleur, on avait séparé du corps de son fils unique et conduit comme prisonnier à l'état-major de la place. Après avoir adressé à Dieu une fervente prière en faveur de ces deux infortunées victimes, je demandai dans quelle salle on avait placé les blessés.

On comprend la consternation et la terreur qui régnait parmi les habitants de la place Vendôme. Elles s'expliquent assez par les étranges événements qui se déroulaient sous leurs regards et les périls de tout genre dont ils se voyaient à chaque instant menacés. La stupeur était peinte sur la figure des concierges du Crédit mobilier. C'est à peine si ces bonnes gens consentirent à laisser entr'ouvrir la porte de leur loge et à balbutier quelques réponses vagues qui ne répondaient à rien. A la fin ils me donnèrent, pour^me conduire dans la salle où l'on avait déposé les blessés, un charmant enfant de huit à dix ans; il examinait avec plus de curiosité que de frayeur les étranges physionomies des citoyens de Montmartre et de Belleville qui occupaient le vestibule.

Les blessés qu'on avait reçus à l'ambulance riaient au nombre de six. Ils étaient restés sur les civières où on les avait recueillis. Deux

infirmiers, qui portaient la croix rouge de la Société internationale, s'occupaient d'eux avec sollicitude; une cantinière, aux allures dégagées, témoignait de son côté un égal empressement à les secourir. Les insurgés qui affluaient dans la salle avaient une tenue décente; ils parlaient à voix basse, et, à défaut de soins qu'ils n'étaient guère aptes à donner, la plupart manifestaient une sympathie mêlée de curiosité. D'ailleurs, aucune émotion ne se révélait sur leur figure. Ma présence ne les étonna point; ils s'éloignaient discrètement lorsque je m'approchais des blessés. Aucun ne me parut mortellement frappé. Cependant, sur sa demande, j'administrai à l'un d'eux les secours religieux; je me bornai à donner aux autres mes meilleurs encouragements, dont ils me remercièrent avec effusion. Ils appartenaient tous à la bourgeoisie. Le dernier arrivé •'•fait un habitant de la rue Ifteyerbeer qui ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Jl me raconta qu'il devait partir le soir même pour aller rejoindre en province sa femme et ses enfants; qu'il avait voulu auparavant faire acte de bon citoyen en s'associant à la manifestation. 11 avait été frappé de trois balles; mais aucune des trois blessures ne mettait sa vie en danger.

A l'entrée de la salle, on avait étendu sur le

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parquet un jeune homme saisi d'affreuses convulsions. Il était habillé moitié en soldat de la ligne, moitié en garde national. C'est, sans nul doute, un des trop nombreux soldats qui avaient pactisé avec les insurgés et s'étaient laissé entraîner au service de leur triste cause. La fusillade partie des rangs de ses nouveaux collègues, et les nombreuses victimes qu'elle venait de frapper, avaient dû lui donner un violent accès de remords, il n'avait reçu aucune blessure, il avait été seulement attaqué d'un mal subit de nerfs qui l'avait mis dans un état pénible à voir. 11 ne semblait rien entendre; il était en proie à des crispations et à des contorsions d'un caractère vraiment effrayant. Je m'approchai de lui, essayai de lui adresser quelques bonnes paroles pour le calmer, et le recommandai à haute voix à toute la sollicitude des deux infirmiers de la Société internationale. Les gardes nationaux qui l'entouraient parurent touchés de me voir témoigner à un des leurs un intérêt égal à celui que je venais de témoigner aux bourgeois victimes de leur dévouement à la cause de la légalité et de l'ordre.

Avant de quitter la place Vendôme, je voulus m'assurer si on n'avait point déposé quelque victime de la guerre civile dans l'ambulance de M. Constant Sav. C'était une des six ambulances

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que je m'étais chargé de visiter pendant le siège, pour y administrer les secours religieux et remonter le moral des soldats frappés par la maladie ou le fer ennemi. Cette ambulance était tenue avec un soin parfait; plus d'une fois, en assistant aux repas des blessés, j'enviai, pendant les interminables mois de décembre et de janvier, la nourriture saine et abondante qu'on leur servait. (In les traitait comme de véritables membres de la famille; ils étaient même les enfants gâtés de la maison. Ils recevaient tous les jours la visite d'un des plus célèbres médecins de Paris, qui leur prodiguait ses soins les plus intelligents, et celle, non moins affectueuse, du ministre de Jésus-Christ qui leur parlait de Dieu, de leur âme, de leur mère absente, de leur avenir temporel et éternel. Il ne pouvait en être autrement dans une famille dont le grand établissement industriel et l'inépuisable charité sont la providence de la classe ouvrière de Paris. J'ai eu la consolation de constater que tous les militaires qui étaient entrés dans cette ambulance en sont sortis meilleurs chrétiens et meilleurs Français.

Au demeurant, pendant toute la durée du siège, la sollicitude des habitants de Paris pour les militaires blessés ou malades a été simplement admirable, et les éloges que la justice me

fait un devoir de décerner à l'ambulance de M. Constant Say, je les dois également aux autres ambulances que j'étais chargé de visiter : l'ambulance de M. Frottin, ancien maire du Ier arrondissement, rue Saint-Monoré ; l'ambulance de M. Jourdain, membre de l'Institut, rue de Luxembourg; l'ambulance de M. le docteur Moissenet, médecin de l'Hôtel-Dieu, rue Richepanse; l'ambulance de Mme Dognin, au Point -du -Jour, à Auteuil ; enfin l'ambulance vaillamment fondée et dirigée à Grenelle par quelques ouvrières à la foi ardente, au dévouement qui opère des miracles, et transportée, depuis le bombardement de Grenelle, dans le magnifique hôtel de M. le comte Mercy d'Argenteau, rue de Suresnes.

Je savais d'ailleurs qu'il restait quelques blessés à l'ambulance de M. Say. La brutale invasion de !a place Vendôme ne m'avait point permis d'aller les voir la veille et l'avant-veille. Pour y arriver, il me fallait traverser la place dans sa plus grande largeur. Elle ressemblait moins à une ptace qu'à un champ de bataille. Ici on rencontrait des faisceaux d'armes, là des caissons remplis d'approvisionnements , plus loin des délégués du comité central de l'hôtel de ville qui transmettaient des ordres avec un empressement fiévreux, partout des insurgés

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qui venaient de faire feu, çt auxquels il n'en coûterait nullement de frapper de nouveaux

coups.

Je n'avais plus de surveillant en armes pour m'accompagner. Dans ce trajet qui, je l'avoue bien naïvement, m'aurait paru beaucoup moins long- dans des temps ordinaires, je fus encore l'objet des injures et des sarcasmes très-peu attiques de quelques-uns, du respect et de la sympathie de quelques autres, de l'étonnement ou de l'indifférence de la plupart. Jamais je n'avais nu un aussi grand nombre d'individus occupés à manger et à boire. L'appétit ne capitulait qu'après le complet épuisement des moyens de le satisfaire. Il est vrai que pour les ouvriors démoralisés qui affluent à Paris, le mot émeute signifie époque où l'on mange bien, où l'on boil mieux encore, et où l'on ne travaille pas

du tout.

Contre la grille qui entoure la colonne étaient nonchalamment accroupis plusieurs gardes nationaux auxquels une cantinière servait des liqueurs. Le plus âgé n'avait certainement pas dix-lmil ans. A mon approche, l'un, qui avait été sans doute entant de chœur dans quelque église, lit instinctivement une respectueuse inclination de tél.-. Un second, qui avait des prétentions ;> ta 1'"'" plaisanterie, me montra, arec

ZlS LA PLAGE VENDOME

un sourire plus stupide que méchant, la pointe de son sabre. Un troisième — ceci devenait plus sérieux — chargea ou fit semblant de charger son gros fusil à tabatière, qu'il tenait dirigé contre moi. En même temps, la cantinière l'excitait par d'atroces paroles qu'aucune oreille délicate ne me pardonnerait de rapporter. J'avais eu, depuis sept mois, tant d'occasions de recommander mon âme à Dieu, que je jugeai opportun de le faire une fois de plus. Cependant, pour ne pas trop prendre les choses au tragique, je me rappelai la plaisante réponse que m'avait faite un saint homme du quartier Saint-Sulpice, forcé, après les trois premiers jours du bombardement de la rive gauche par les Prussiens, de venir chercher un refuge dans le quartier de la Madeleine. Comme je le félicitais de sa prudente détermination : « En vérité, me dit-il, je ne pouvais pas raisonnablement passer toutes mes nuits à recommander mon àme à Dieu ! »

J'arrivai à mon ambulance sans autre mal qu'une passagère émotion.

On n'y avait transporté aucune des victimes de la fusillade. Je trouvai mes chers blessés en excellente voie de guérison, mais très-tristes de ce qu'ils voyaient autour d'eux, très-humiliés surtout de l'inqualifiable défection d'une partie

de la troupe dans la déplorable journée du samedi 18.

Ma mission sacerdotale était terminée. En traversant une dernière fois la place Vendôme pour revenir à mon point de départ, je ne fus le témoin ou l'objet d'aucun incident qui mérite d'être signalé. Le cordon épais d'insurgés qui gardait l'entrée de la place du coté de la rue de la Paix se rompit pour m'ouvrir un passage; la patrouille, qui se rappelait m'avoir donné la permission d'entrer, ne m'adressa aucune question avant» de me permettre de sortir. En rentrant dans la rue Neuve-des-Capucines, je rencontrai un individu qui couvrait de sable une véritable mare de sang. Rien n'avait été changé dans la disposition des patrouilles; la rue ressemblait toujours à un tombeau. Presque en face du Crédit foncier, un boutiquier, d'une mise très-convenable, entr'ouvrait timidement une des portes de son magasin, et demandait à la dernière patrouille du côté du boulevard, dont j'étais encore éloigné d'une cinquantaine de mètres, la permission de passer. Il paraissait si déconcerté, sa figure était empreinte d'une telle pâleur, que la patrouille, très-fière de l'effroi qu'elle inspirait, ne manqua point une si belle occasion de s'amuser;; ses dépens. On l'interrogea avec, une solennité affectée dont

j'aurais volontiers ri dans des temps moins tragiques, on lui adressa une longue et sévère admonestation, et lorsque, plus mort que vif, il tourna le dos aux insurgés pour gagner le boulevard, le plus jeune de la bande, qui venait de faire succéder à son austère gravité de juge d'instruction ou de président d'assises une malicieuse hilarité de gamin, prit son fusil, et, le dirigeant contre le boutiquier, qui, heureusement, ne se doutait pas de cet étrange salut militaire, eut l'air de se dire : « Si tous les autres bourgeois ressemblent à celui-ci, Paris est décidément à nous. »

Autant j'avais été effrayé, à la place Vendôme, de la désinvolture, de l'audace, de la jactance des ouvriers des faubourgs, des repris de justice et des révolutionnaires cosmopolites qui s'en étaient emparés, autant je fus attristé de l'attitude morne et déconcertée de la plupart des habitants du quartier. C'était plus de la stupeur que de l'indignation. On osait à peine paraître à la porte des maisons, on se parlait à voix basse dans la crainte de se compromettre. Cette regrettable attitude des amis de l'ordre offrait un nouvel aliment à l'énergie et à l'audace des ennemis de la société. Je comprenais pour la première fois comment, en 1793, une poignée de factieux avait réussi à terroriser et à

décimer le parti des honnêtes gens qui, était dix fois plus nombreux. Le jour seulement où les hommes d'ordre diront au parti du désordre, avec la même énergie et la même ténacité que Dieu aux flots de l'Océan : « Tu n'iras pas jusque-là! » Paris n'aura plus rien à craindre des révolutions et de l'anarchie, la France n'oscillera plus entre les excès également funestes du despotisme et de la licence.

Si ce naïf et impartial récit, destiné à jeter un peu de lumière sur un des plus douloureux et des plus exécrables épisodes de la révolution du 18 mars, avait également pour effet, d'abord, d'appeler d'une manière plus efficace l'attention des hommes d'ordre et de conservation, à quelque nation et à quelque parti honnête qu'ils appartiennent, sur les ténébreux agissements de ces sociétés internationales de démagogues qui. sous le masque d'associations ouvrières, d'intérêts économiques et de protection mutuelle, visent «à la négation de Dieu, de la famille et de la patrie, à ranéantissemenl du capital, de l'épargne, de la hiérarchie domestique et politique, en un mot, de tous les principes sur lesquels repose la société; ensuite, de bien convaincre les honnêtes gens de Paris et de toutes les grandes villes de France, que le parti du désordre el «le l'anarchie, quoique se recrutant

aujourd'hui dans tous les bas-fonds sociaux de l'Europe, n'est souvent fort que de leur inaction et de leur égoïsme; qu'il n'a de puissance qu'autant que leur en donne leur manque de discipline et d'énergie; qu'il leur suffit de se compter, de s'organiser, de s'affirmer, pour le réduire à l'impuissance et au néant, j'aurais réalisé un de mes vœux les plus chers et travaillé dans ma sphère d'action à la consolidation de l'édifice social et de l'ordre public, si profondément ébranlés.

Il était près de six heures quand je rentrais chez moi. *

J'avais passé un peu plus de trois quarts d'heure au milieu des insurgés et des blessés de la place Vendôme. Dieu seul pourrait dire avec quelle émotion et quelle instance je lui demandai qu'une pareille épreuve ne fût plus réservée à mon cœur de prêtre et de Français.

Ici s'arrête mon premier récit, rédigé à la fin de mars. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce vœu ne devait pas être exaucé. La Commune s'était établie sur le sang- et la terreur; elle devait finir dans une infernale débauche de folies et de crimes.

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