INVASION ET FERMETURE DE LA MADELEINE
Ouand on a suivi avec une attention sérieuse les différentes évolutions de la Commune, on est frappé de la différence qui existe entre ses débuts et sa fin. Ses débuts étaient plus grotesques qu'effrayants : les hommes politiques les plus préoccupés des écueils où elle menaçait de précipiter la France et la société ne prévoyaient pas d'abord les méfaits sans nom qui ont fait de sa (in une des plus horribles pages «le l'histoire humaine.
Il est facile d'en comprendre la raison, lue lui- maîtres de Paris, les charlatans et les coquins qui composaient la Commune espéraient devenir les maîtres de la France. Ils se voyaient déjà à la tête d'une révolution sociale à exploiter, et, grâce aux succès inattendus qui leur assuraient le pôle séduisant de rénovateurs, ils se prirent vil" au sérieux. De là celle avalanche de
décrets bizarres, fantastiques, incohérents, qui restaient à l'état de lettre morte et n'avaient d'autre résultat que d'amuser le Parisien insouciant et frivole.
Mais le jour où les généraux de la Commune, décidés à tenter un audacieux effort pour s'emparer de Versailles et donner la main à leurs nombreux agents des centres populeux de la province, furent foudroyés par l'armée qu'ils croyaient désorganisée ou gagnée à leur cause, tous leurs plans étaient bouleversés. Les tentatives d'insurrection échouaient dans les grandes villes. La Commune n'avait plus rien à attendre de l'intervention des départements; sa domination se trouvait restreinte à Paris; les jours de cette domination étaient même comptés. Alors aux projets de rénovation sociale succédèrent les projets de haine et de vengeance. Les singes de l'hôtel de ville devinrent des panthères. Les prophètes et les apôtres de la Commune perdaient leur sang-froid. L'immonde Félix Pyat s'épuisait en atroces invectives, et l'infernal Delescluze laissait pressentir qu'il ferait plutôt sauter Paris que l'abandonner à la France.
Pendant que les émissaires de la république radicale trompaient sciemment la France et l'Furope sur l'état de Paris, pendant qu'ils col-
portaient les frauduleux et impertinents sophismes que leur dictaient leur admiration pour la Commune et leur haine pour l'Assemblée nationale, quel langage tenaient les correspondants des journaux étrangers, qui n'avaient dans ces luttes intestines d'autres souci que l'exactitude et l'impartialité? Le correspondant du Times ne se contentait pas de comparer Paris à une chaudière infernale où bouillonnaient toutes les passions humaines; il dépeignait ainsi les forces armées de la Commune : « A côté de vieillards et de jeunes gens nourris de la phraséologie, pour eux toujours jeune, de la première révolution, tous les chenapans de Paris sont sous les armes. Jamais je n'ai vu, même à Londres, une collection de figures aussi sinistres. Tes hommes semblent toujours plus ou moins ivres. Ils n'ont peut-être pas cessé de e depuis le 18 mars. » Voilà le spectacle des rues et des places publiques ; celui des forts cl «les remparts ;iv;iit un caractère plus expressif encore : « L'homme n'y est plus qu'un animal féroce, flairant partout le sang. On ne s'y reconnaît plus et l'on ne connaît plus rien. »
Le service paroissial que je dirigeais à la Madeleine, après L'arrestation de M. Deguerry, avait d'abord présenté peu de difficultés. La Commune s'était bornée à me faire, en termes
décents, quelques réquisitions insignifiantes ; la qualification de « citoyen directeur de l'église de la Madeleine » , qu'elle me décernait avec le plus grand sérieux, m'égayait un moment au milieu de mes soucis et de mes douleurs.
C'est avec le citoyen Allix, une des physionomies les plus bizarres de la Commune, que j'entretenais une correspondance officielle. Depuis qu'il avait été investi de la direction du VIIIe arrondissement, il avait singulièrement baissé son diapason révolutionnaire. 11 avait suffi à ce démagogue intempérant de passer du quartier général de la Commune dans un arrondissement conservateur, pour subir l'influence politique et morale de ses administrés. 11 y avait dans cette individualité pittoresque et mobile un tel mélange de légèreté et de bonté, que trois semaines de plus passées à la mairie du VIIIe arrondissement en auraient fait le citoyen le plus .bienveillant et le plus réactionnaire du faubourg Saint-Honoré. Chargé de remplacer l'enseignement des congrégations religieuses par l'enseignement laïque, il était devenu le plus zélé protecteur des écoles des sœurs de Saint-Vincent de Paul. Me trouvant un jour à l'école de la rue de la Ville-l'Éveque, je demandais à la sœur directrice des classes quel était cet inspecteur d'ancien régime qui venait de visiter la
maison avec un air si obligeant et si paternel : «C'est M. Allix, notre nouveau maire », me répondit-elle avec un sourire de satisfaction. Chargé de surveiller et de persécuter le clergé de son arrondissement, il lui témoignait une sympathie qui se montrait de jour en jour plus attentive et dévouée.
Je savais qu'en lui tenant un langage énergique, on le faisait immédiatement changer d'avis.
Aussi, lorsque l'ordre fut donné aux églises du VIIIe arrondissement d'arborer le drapeau rouge, je lui écrivis une lettre dont je cite le passage le plus saillant, pour montrer qu'en effet le meilleur moyen de réussir avec ce membre de la Commune, c'était l'énergie et la hardiesse :
« Aucun gouvernement, pas même celui de 1848, n'a fait placer le drapeau sur les églises. Aucun emblème politique n'est à la hauteur du Dieu qu'on y prie et n'ajoute rien aux grâces qu'on y reçoit, .le ne connais et n'admets d'ailleurs d'autre drapeau que celui de la France.
« Si la Commune, sans m'en prévenir, avait arboré le drapeau rouge sur le fronton de la Madeleine, je n'aurais pu Bonger h opposer la force ;i la force; je m" serais borné à protester contre un empiétement aussi puéril qu'odieux.
« Mais en me prescrivant de me procurer le drapeau et de le faire placer sur notre église, elle m'ordonne une chose impossible, et aucune puissance au monde ne me fera commettre un acte qui me semblerait peu digne de moi et du ministère que j'exerce.
« J'espère que ma manière d'agir vous paraîtra conforme à tous les principes de liberté religieuse, et qu'au besoin vous prendrez des mesures pour que cette liberté soit plus respectée dans le VIIIe arrondissement qu'elle ne l'est en ce moment dans la plupart des quartiers de Paris. »
Ma lettre resta sans réponse, mais le drapeau roug'e ne flotta point sur l'église de la Madeleine.
Lorsque j'appris l'arrestation du citoyen Allix, accusé par ses collègues de la Commune tantôt de folie, tantôt d'infidélité à sa mission, j'en éprouvai les plus vifs reg-rets, car elle me plaçait dans une situation des plus critiques. Plus j'avais été laissé libre par le citoyen Allix, plus j'allais me trouver compromis aux yeux de ses farouches successeurs.
Je suivis une voie moins officielle pour préserver la Madeleine des clubs qui envahissaient les églises. Rien de plus hideux, de plus intolérable que ces réunions tumultueuses où l'on semblait profiter du voisinage des autels pour
proférer les plus impurs blasphèmes. J'ai plus d'une fois constaté que les motions les plus immorales et antisociales étaient généralement faites par les « citoyennes ». Fort de l'avis de Mgr Buquet, mon supérieur hiérarchique, et de mon zélé confrère M. l'abbé de Bretagne. qui approuvaient et appuyaient ma résistance au drapeau rouge et aux clubs, secondé par les employés de la Madeleine qui montraient une fermeté et une intelligence au-dessus de leur condition, je demandais invariablement aux patriotes qui voulaient transformer notre église en club :
« Êtes-vons un des citoyens du VIIIe arrondissement? »
Lorsqu'ils me répondaient négativement — et c'était le cas général, car ce quartier était le plus opposé aux hommes et aux idées de là Commune, — j'engageais ces éloquents patriotes à s'adresser à leurs mairies.
Une fois seulement ils me donnèrent une réponse affirmative. Mais sur mon observation que si le club ne réunissait pas plus d'un millier d'habitants, ces assemblées paraîtraient mesquines el même ridicules dans un local aussi vaste que la Madeleine, ils se retirèrent, très-touchés de mon obligeant intérêt1.
Décidé à protester publiquement contre le drapeau rouge
Les succès de l'armée de Versailles , tout en réjouissant le cœur des honnêtes g-ens restés à Paris, devenaient pour eux une source de dangers et de menaces. La Commune concentrait ou plutôt abdiquait ses pouvoirs civils et militaires dans les mains du comité de salut public et du comité central. Le samedi 13 mai, appelé à donner les derniers secours de la religion à la fille d'un concierge de la rue de la Victoire, je trouvais le IXe arrondissement cerné par les insurgés qui opéraient de nombreuses arrestations. Je dus à un des journaux les plus avancés de la Commune, que je faisais semblant de lire très-attentivement, de traverser sans encombre leurs rangs inquisiteurs.
Le 18, jour de l'Ascension, on fermait l'é-
et les clubs, dans le cas qu'un persistât à los imposer à la Madeleine, je me rendis le 10 mai aux bureaux de l'Univers pour demander s'il consentirait à publier ma protestation. V Univers était alors le seul journal religieux qui parût à Paris ; il attaquait ebaque jour la Commune avec une énergie et une verve qui taisaient du bien aux honnêtes gens. L'employé qui me reçut promit d'insérer, quels qu'en fussent les tenues, celte protestation dont il encouragea l'idée au nom de la rédaction du journal présente à Paris. Malheureusement on lisait, ileux jours après, dans le Journal officiel de la Commune :
« Le membre de la Commune délégué à la sûreté générale arrête :
« Le Moniteur universel, l'Observateur, l'Univers, le Spectateur, C Etoile et l'Anonyme sont supprimés.
n F. COURNET. il
glise Saint-Augustin et l'on incarcérait un des vicaires et l'organiste. Pendant la journée, tous les offices étaient célébrés à la Madeleine, devant une assistance très-compacte et très-recueillie; mais je conservais si peu d'illusions sur le sort qui m'attendait, que je priai un excellent paroissien, M. ftois de Loury, de me mettre en rapport, après l'office des vêpres, avec M. Jacquemin, un des médecins de la prison de Mazas. Tout me disait que j'allais avoir bientôt besoin de ses bons services. Je connaissais déjà M. de Beauvais, le second médecin de Mazas, dont je devais apprécier plus tard le courageux dévouement et qui avait eu la délicate pensée de me donner des nouvelles de M. le curé de la Madeleine et de Mgr l'archevêque de Paris. Après mon entrevue avec le docteur Jacquemin, j'éprouvai les plus giain'.s embarras pour rentrer dans mon domicile; la rue de la Ville-l'Évèque était envahie par une bande armée de gardes nationaux; la maison des sœurs de Charité-, située en face du presbytère, était gardée par deux sentinelles. Les sœurs en avaient été expulsées; on avait confié l'école des jeunes filles à quelques
citoyennes qui, d'après 1rs mauvaises langues du quartier, avaient été remplacées à la prison de Saint-Lazare par les sœurs de Picpus, accu-
sées d'une série de crimes plus fantastiques les uns que les autres.
J'achetai, comme la. veille, un des journaux les plus avancés de la Commune, et, armé de ce sauf-conduit d'une espèce nouvelle, je fis plusieurs détours pour pénétrer dans la rue de la Ville-l'Évéque par le côté le moins encombré de gardes nationaux. Autrefois, en présence d'un, voleur et d'un assassin, on aurait invoqué avec empressement la protection d'un garde national; depuis le règne de la Commune, les gens honnêtes redoutaient ou fuyaient comme les~piré*s des malfaiteurs ceux qu'ils rencontraient sur leur passage. Aussi la nouvelle organisation militaire que nous réservent les législateurs du pays fera subir, sans doute, à notre milice citoyenne une transformation radicale, car il serait difficile de la relever du discrédit moral où elle est tombée.
Quelques instants après, un prêtre polonais, qui se dévouait au service des ambulances avec un zèle infatigable, me prévenait que l'ordre était signé de fermer les églises et d'arrêter fis prêtres encore présents à Paris. La part considérable qui avait été faite à la Pologne dans l'état-major des armées de la Commune me portait à croire que ce charitable avis ne manquait pas de fondement. J'allai trouver M. de Brc-
tagne, dont le dévouement était à la hauteur de toutes les difficultés, et pris avec lui les dispositions nécessaires pour préserver la sainte eucharistie d'une profanation. Déjà, dans quelques églises, les insurgés avaient jeté au vent ou emporté dans leurs gibernes les saintes espèces. A cette même heure, l'église Saint-Philippe du Roule était envahie par les insurgés, et, à défaut de prêtres, on arrêtait les deux employés qui gardaient l'égliseu La Madeleine était la seule église du VIIIe arrondissement qui fût encore ouverte.
Bien qu'on eût, depuis l'arrestation de M. Deguerry, mis en lieu sûr une partie des objets précieux de l'église, j'employai les premières heures de la journée du vendredi !'.) à confier ceux qui restaient à quelques ouvrières. Je ne laissai ;i l'église que les objets de peu de valeur et plusieurs centaines de francs; les agents de la Commune tenaient, en effet, singulièrement à l'argent; dans les expédiions qui ne heur rapportaient point quelques billets de banque ou quelques rouleaux de pièces d'or, les lieux envahis et les personnes arrêtées avaient tout à Bouffrir de ce mécompte financier.
A trois heures el demie, la porte de la sacristie s'ouvrait avec fracas : un jeune homme
d'une taille élevée, vèiu à la Robespierre, enve-
loppé d'une écharpe rouge qui lui couvrait Ja moitié du corps, s'avançait à la tête d'un peloton de fédérés armés de revolvers, et s'écriait d'une voix tonnante : « Par arrêté du comité du salut public, l'église de la Madeleine est fermée. » C'était, avec le célèbre citoyen Le Moussu, le chargé des délégations judiciaires de la préfecture de police.
Je distribuais, en ce moment, des secours aux malheureux que le régime de la Commune avait privés de travail et de pain ; je portais mon costume ecclésiastique et mon habit de chœur. L'émoi fut grand dans la sacristie; quelquesunes des personnes qui m'attendaient pour se confesser prirent la fuite; une seule, la femme d'un ancien préfet de l'empire, resta bravement pour se rendre compte de ce bizarre spectacle.
Je m'approche du délégué judiciaire et lui demande communication de l'arrêté officiel pour en constater la régularité. Pendant que je le lisais, je voyais dans ses mains deux autres arrêtés du comité de salut public, prescrivant l'un mon arrestation, l'autre la suppression de quelques feuilles qui n'avaient pas encore fait leur complète soumission à la Commune. Je crus reconnaître au bas de ces trois mandats la signature de Ranvier, inaire de Iielleville, un des membres les plus influents de la Commune
et du comité de salut public. Ancien commerçant de vins en faillite, frappé de plusieurs condamnations judiciaires, il avait, comme tous les déclassés, juré une haine implacable à la société. Il s'était acquis une grande popularité en prêchant dans les clubs, après le 4 septembre, la guerre sociale, comme il y avait prêché, dans les derniers mois de l'empire, la revendication de la liberté absolue. C'était en vertu de cette liberté absolue qu'il venait de signer trois mandats qui portaient une brulalc atteinte, le premier à la liberté religieuse, le second à la liberté civile, le troisième à la liberté politique.
« Êtcs-vous le citoyen directeur de l'église de la Madeleine? » ajoute le délégué assez aigri de l'inspection de son mandat, qui lui semblait légèrement impertinente.
Je lui aurais volontiers répondu comme Sgana-
relle : «Oui et non, selon ce que vous lui voulez. »
Malheureusement nous ne vivions plus dans le
' Paris de Molière, mais dans celui de la bêtise et
du crime.
« Vous savez bien que M. le curé de la Madeleine a été arrêté il y a six semaines; c'est moi qui le remplace en ce moment. •>
Je n'avais pas achevé ces paroles qu'il prenait son second mandat et s'écriait d'une voix plus tonnante encore : « Par arrêté du comité'
de salut public, le citoyen directeur de l'église de la Madeleine est arrêté. »
Les sicaires qui l'escortaient et qui appartenaient au bataillon des Vengeurs de Fleurons se précipitèrent sur moi, tenant leurs revolvers tantôt sous ma gorge, tantôt contre ma poitrine, et me jetant à la face une série de qualifications dont les plus décentes étaient celles de « bandit, canaille, crapule, assassin! » L'un d'eux, dont l'ivresse seule peut expliquer la stupide férocité, criait en essayant de bien ajuster son arme : « C'est toi, ignoble canaille, qui fais assassiner par les chouans de Versailles les patriotes de Paris; les prêtres sont les bourreaux du peuple, il faut tous les fusiller! »
J'avais d'abord accueilli ces misérables avec un sentiment de résignation et de politesse. Leurs lâches invectives me firent monter la rougeur au front et me déterminèrent à leur tenir tête.
h Je ne suis pas habitué à entendre un pareil langage, dis-je à leur chef; si on continue à me traiter de la sorte, je m'assieds sans plus mot dire, et la force seule m'arrachera de ce sanctuaire. »
Il fit signe à ses séides de modérer leur indignation civique, mais sans rien obtenir. Mon projet était de les conduire sur le terrain de la
discussion, de chercher à les désarmer et à préserver l'église du danger de la dévastation en les réduisant à l'impuissance do justifier leurs actes et leurs outrages.
Pendant deux heures — deux heures plus longues que deux siècles — il me fallut, au prix des plus graves périls, défendre ma dignité d'homme et de prêtre contre ces émissaires aussi ridicules qu'odieux. Je rapporte les incidents les plus saillants de cet échange d'observations.
J'avais d'abord demandé pourquoi on m'arrêtait. A cette question, le délégué du comité de salut public avait répondu par un torrent d'accusations contre le « misérable quartier de la Madeleine, le plus hostile de Paris au régime de la Commune. » En cela, il n'avait pas tout à l'ait tort, car, dans les dernières élections, la paroisse de la Madeleine, qui comprend une population de quarante mille habitants, n'avait pas donné plus de cent voix aux candidats de la Commune. Dans le VIII* arrondissement, <>è se trouve l'église, but près de dix-neuf mille électeurs inscrits, le membre de la Commune avait été nommé par cinq cents voix. « 11 faut donc. ajoutait-il, vous faire expier vos conspirations en Buveur des assassins de Versailles. » Ici le délégué n'était plus dans le vrai, car je présidais
chaque jour aux convois des insurgés qui se faisaient à la Madeleine, et j'accueillais avec le môme dévouement tous ceux qui recouraient à mon ministère sacerdotal. Mais il devenait évident pour moi que j'étais arrêté parce que j'étais « le citoyen directeur de l'église de la Madeleine » , et qu'on voulait me faire expier la sympathie et le concours que les paroissiens de la Madeleine avaient l'impardonnable tort de refuser à la Commune. Pour gagner du temps et calmer ainsi leurs fureurs, je les entraînai sur le terrain politique. Mes observations déconcertaient visiblement mes interlocuteurs. Les épithètes de « canaille, crapule, assassin, » devenaient de plus en plus rares, et les revolvers, d'abord si agiles et si impertinents, rentraient peu à peu dans leurs étuis.
Un autre incident, qui pouvait me perdre, servit à les déconcerter encore davantage. Pendant la dernière moitié du règne de la Commune, l'affaire des cadavres trouvés à Saint- Laurent, à Notre-Dame des Victoires, à Notre- Dame de Lorette, avait eu un funeste retentissement. Foulant aux pieds les rapports des médecins et l'évidence elle-même, les feuilles de la révolution, le Journal officiel, Les clubs, criaient au scandale. Les crimes les plus abominables étaient imputés au clergé; chaque jour,
à l'aide de récits extravagants, de gravures immondes, on poursuivait une diabolique croisade contre le clergé. On avait beau opposer à ces extravagances des raisons péremptoires, les raisons devenaient de nouveaux sujets d'incriminations et d'invectives qui me donnaient beaucoup à réfléchir1.
1 Le Journal officiel du 2 prairial an 79 (21 mai 1871) contient un deuxième rapport sur la recherche des crimes commis à F 'église Saint- Laurent. La Commune en avait confié la rédaction au citoyen Leroudier. Ce volumineux; rapport est écril en termes si furibonds et si obscènes, qu'un se demande comment il s'est trouvé un imprimeur capable de le livrer à ta publicité. J'en reproduis un des rares passages qui puissent encore se lire. Après avoir accusé le clergé de mus les forfaits, lu citoyen Leroudier le livre à la justice du peuple :
« Le crime impuni est là!... visible!... palpable! écrasant!... Faites-vous justiciers! soyez nos vengeurs!...
.< Elle vient enfin, la justice, majestueuse, inexorable ; -elle arrive! Car rien ne l'arrête, ni le temps, ni l'espace! Elle porte eu ses mains la balance et le glaive étincelant. Ah! misérables . vous pensiez être à l'abri de toute revendication !
Mai- c'esl eu vain que vous aviez rempli la Crypte >\r> os de nu- aïeux; des mains hardies. t\<^ mains vengeresses les ont soulevés et mis à nu la tombe accusatrice (sic). L'heure terrible sonne enfin pour vous! L'avenir confesse le passé! Les pages de votre histoire s'imprimeroni avec du sang et seront lue- .i la lueur sinistre de nos bûchers. »
On .-ait aujourd'hui que la Commune axait d'abord confié l'enquête sur les cadavres de Saint-Laurent à des médecins consciencieux, et que leur.- rapports démontraient jusqu'à l'évidence la mauvaise foi et l'ineptie des accusateurs du clergé. Mai- la Commt avec la loyauté qui la caractérise, les remplaçait dans les colonne- de ses journaux par la rhétorique boiteuse et le. prosopopées échevelées du citoyen Leroudier. le lendemain et le surlendemain île cette proclama-
Les caveaux de la Madeleine étaient, à cette époque, encombrés de cadavres. Pendant le siège de Paris par les Prussiens, on y avait déposé les corps de plusieurs généraux et étrangers de distinction, en attendant qu'on pût les transporter dans leurs lointains caveaux de famille.
Je cherchais depuis quelques jours une raison qui expliquât la présence de ces cadavres de manière à fermer la bouche à ces fous furieux. Je n'en avais trouvé aucune. Le moment de répondre était arrivé.
« C'est dans cette misérable paroisse de la Madeleine, s'écriait le délégué de la Commune avec un sourire de mépris et de haine, que nous allons découvrir des infamies sur le compte des prêtres. Je parie, disait-il en se tournant vers ses agents, que nous allons y voir encore plus d'horreurs qu'à Saint-Laurent et Notre-Dame des Victoires. Citoyens, descendons aux caveaux ! »
Le rayon lumineux que je cherchais inutilement depuis trois semaines avait tout à coup brillé à mon esprit. J'avais trouvé la raison appropriée à la circonstance. Quoique aux mains des sicaires du comilé de salut public, je bénissais Dieu de sa protection.
lion officielle que les prêtres enfermés à Mazas étaienl conduits ;'i la Roquel te.
« J'ai deux observations à vous faire, lui répondis—je. La première, c'est que vous trouverez dans les caveaux de la Madeleine un bien plus grand nombre de cadavres que dans les autres églises... »
Il me semble encore voir le délégué poussant, à ces mots, un tel ricanement d'infernale satisfaction qu'il faillit tomber à la renverse. « Je vous l'avais bien dit, citoyens, qu'il y avait dans cette église plus d'infamies qu'ailleurs! »
« La seconde observation, monsieur, vous concerne personnellement, el un sentiment de charité me fait un devoir de la signaler à toute votre attention. Je vous préviens que plusieurs de ces cadavres appartiennent à d'illustres familles d'Espagne, d'Italie, d'Angleterre, d'Amérique, el que si on avait le malheur d'y toucher, c'esl à ces puissances étrangères, et non plus à moi, que la Commune aurait affaire. »
A la place de mon interlocuteur, j'aurais essayé «le dissimuler mon embarras en révoquant en doute celle assertion, en demandanl au moins <à m'assurer de la réalité du l'ait. Quanl à lui, il n'éprouva pas la moindre gêne : il étendit sa main d'un air triomphant, et comme si c'étail moi qui me proposais de violer les tombes, il s'écria <le sa \ni\ la plus vibrante : " Oui, oni. la Commune saura pro-
téger ces corps-là, elle saura les protéger! » Après cet incroyable prodige de niaiserie et d'incohérence, on peut tirer l'échelle. Je demande seulement pardon de mentionner une des réflexions morales que m'avait faites au début de cette scène un des émissaires de la Commune. J'avais, à l'occasion de mon ministère sacerdotal, prononcé le nom de Dieu. « Taisez-vous, me dit-il en agitant son revolver. Si Dieu existait et qu'il descendît ici, c'est d'abord lui que je fusillerais! »
11 était cinq heures et demie. La situation n'était plus aussi tendue. Ces hommes naguère si farouches me traitaient avec prévenance; le plus brutal avait presque honte de m 'avoir outragé. Je pouvais recommander aux gardes nationaux préposés à la garde de la Madeleine de n'y laisser rien prendre ou dégrader. Je demandai encore que les fidèles employés de l'église pussent librement rentrer chez eux. Le délégué chargé de m'arréter ne pouvait plus s'étourdir; il était devenu presque affable. Je ne prononcerai pas son nom ; il a assez déshonoré par ses méfaits la respectable famille qui lui avait donné le jour. Une semaine après, par une coïncidence qui mérite d'être notée, il dirigeait, de l'église de la Madeleine, le combat livré sur h; boulevard Maleshcrbes. Trompé
sur la durée de la résistance, il se voyait cerné, avec deux de ses agents, par les troupes de Versailles, cherchait un abri dans les caves de l'église et y recevait d'un officier de la ligne un coup de revolver qui lui fracassait le crâne. Cet enfant prodigue s'était endurci dans le mal; incapable d'un sentiment de repentir, il s'était rendu indigne du pardon et de la miséricorde. A six heures un quart, j'arrivai à la préfecture de police, accompagné par un capitaine d'état-major de la Commune. J'étais encore peu préoccupé de ma situation ; mais lorsqu'on m'annonça que j'allais immédiatement comparaître devant le préfet de police, le citoyen Ferré, qui m'avait été signalé par les hommes les plus clairvoyants comme le Robespierre de la situation, je compris que mon cas ('tait des plus graves, et qu'ayant peu de chose à espérer dr> hommes, il fallait me mettre sans délai sous la garde de Dieu.