LA PRÉFECTURE DE POLICE ET MAZAS
Il n'est pas facile de décrire le singulier spectacle qu'offrait la préfecture de police. Cet établissement si calme, si discipliné, si triste, étail devenu plus bruyant et plus pittoresque qu'un champ de foire. A l'encontre de ce qui s'y passe «hue les temps ordinaires, c'étaient les malfaiteurs et les bandits qui arrêtaient et incarcéraient; c'étaient les hommes d'ordre et de devoir qui étaienl arrêtés et incarcérés.
L'entre ■ en était gardée par une cohue de gardes cationaux qui cessaient de boire et de fumer pour pire des malheureuses victimes des haines du comité de salut puhlic qu'on amenait en grand aombre. J'avais vu, à la Madeleine, le délégué qui avait procédé à mon arrestation donner au capitaine d'état-major chargé de me conduire eue pièce de cinq francs pour payer les frais de la voiture. Ce galant homme trouva
Sli LA PLACE VENDOME
plus convenable de se décharger de se soin sur son prisonnier, et de garder pour lui les cinq francs. Je payai cette contribution de guerre avec une joie secrète. Semblable au misanthrope de Molière, je me sentais presque heureux de voir les maîtres de Paris se démasquer en associant à toutes les violences toutes les vilenies. 11 m'était agréable de constater à mes dépens qu'un capitaine d'état-major de la Commune, l'ami de Ferré et de Raoul Rigault, l'homme de confiance du comité de salut public, l'un des grands dignitaires de la préfecture de police, commettait un vol avec un sans façon dont n'auraient pas été capables les larrons et les filous qui rodent, à une heure du matin, dans les quartiers les plus malfamés des barrières.
Après trois quarts d'heure d'attente, je fus introduit devant le citoyen Ferré, le membre de la Commune délégué à l'ex-préfecture de police, ce qui signifie, en langue vulgaire, préfet de police. Il paraissait avoir de vingt-six à trente ans. Ce n'était plus l'étudiant de dixième année et l'écrivain burlesque des petits journaux du quartier latin, qui laissait éclater sa joie les rares jours où les produits de sa plume lui permettaient d'aller faire une orgie dans les bals publics du carrefour de l'Observatoire. Il avait échangé
ses habits râpés contre une mise des plus élégantes, son feutre pointu contre une toque à paillettes d'or. Nonchalamment assis sur un superbe fauteuil, dans le luxueux cabinet où avaient travaillé les Delcssert, les Maupas et les Piétri, il donnait des ordres à ses subalternes avec une solennité et une suffisance de pacha. Je me trompe : les grands pachas que j'avais contemplés dans mon voyage d'Orient n'auraient été, à ses côtés, que de petits seigneurs; il réalisait avec une admirable précision l'idée fantastique que je me faisais des mandarins chinois de première classe.
Après lui avoir fait une révérence qu'il ne trouva pas sans doute proportionnée à sa dignité, je lui demandai, en termes très-convenables et même assez humbles, la faveur de comparaître le plus pronipternent possible devant le juge d'instruction. 11 m'interrompit d'un ton sec et hautain. « Taisez-vous, citoyen, vous êtes ici pour m'écouter et non pour me parler! »
Jamais je ne m'étais senti aussi froissé et humilié; il est vrai que je me trouvais devant l'insolence en personne. Je tirai aussitôl de ma poche un numéro du Journal officiel de la Commune que je gardais avec soin depuis trois jours ; i! ccntenail un réceni décret eu vertu duquel tout individu arrêté devait, dans les vingt-quatre
heures, comparaître devant le juge d'instruction ou être rendu à la liberté.
« Je voulais d'abord, monsieur, lui répondis-je avec fermeté, solliciter une faveur; maintenant, c'est un droit que je réclame. En vertu du décret de la Commune dont je vais vous donner lecture, je demande à comparaître dans les vingt-quatre heures devant un juge d'instruction. »
Ce mandarin outrecuidant haussa les épaules et laissa échapper un sourire qui me disait en termes fort clairs : « Voilà un niais, un imbécile qui croit encore aux décrets de la Commune! »
«Capitaine, conduisez ce citoyen en prison. »
Ce fut toute sa réponse. Le mercredi 24 mai, à sept heures et demie du soir, je remarquai, à travers les barreaux de ma cellule, mon mandarin, transformé en tigre avide de sang, traverser les cours de la Roquette et donner l'ordre de faire immédiatement fusiller Mgr l'archevêque de Paris, M. Bonjean, M. Deguerry et leurs trois compagnons1.
1 Voici en quels termes le Droit annonce l'arrestation de Ferré, opérée seulement dans la seconde quinzaine de juillel :
<< L'ami, le séide de Raoul Rigault, l'homme qui a Bail exécuter le massacre des otages, qui a présidé à l'assassinat de l'archevêque de Paris, du président Bonjean et d'autres
La situation se révélait sous des horizons sombres que je n'avais point prévus. Je constatais que j'étais arrêté comme otage de la dernière heure, à la merci d'une bande de coquins que rapproche de l'armée de Versailles exaspérait jusqu'au délire. Je ne perdis point courage, je cherchai à l'aire contre mauvaise fortune bon cœur. Convaincu par l'exemple du capitaine d'état-major qui m'avait volé cinq francs, qu'il
ies à jamais regrettables de L'insurrection, Théophile Ferré, es1 entre les mains de la justice.
- Ferré esl un ancien clerc d'agenl d'affaires. 11 y a trois ans, lors de la manifestation Baudin, au milieu du recueilleni el de la douleur muette des assistants, on Pentendil
à coup pousser ces cris :
Vive la république! la Convention aux Tuileries ! la Raio son à Notre-1 lame '
Au domicile de Ferré on a saisi un grand nombre <U' papiers relatifs aux douloureux événements qui se sonl accomplis en dernier lieu, el notamment l'autographe signé du fameux incendiaire, ainsi conçu :
Faites flamber le ministère des finances el rejoigneznous. >•
Le Moniteur universel ajoul \ ces détails sur le délégué à la été générale :
La figure de Ferré ressemble à un oiseau de proie, et il en a tous les instincts.
'erré eta.il sans convictions politiques sérieuses; il avail tenue être à la préfecture de police pour satisfaire ses insr tincts sanguinaires; là il étail dans son élément.
La I i probablemenl l'une des |>lu> inté-
ressantes, el l'instruction commencée promet des révélations qui démontreronl qu'entre tous les membres de la Commune ii a été le plus féroci
restait un moyen d'adoucir mon sort, je plaçai désormais toute ma confiance dans l'infinie miséricorde de Dieu , sans oublier une abondante distribution de pièces de cent sous. J'en glissai aussitôt deux dans les mains de mon geôlier, qui m'accabla de saluts et voulut me donner à sa façon un témoignage exceptionnel de reconnaissance en me renfermant dans la cellule qu'avait occupée M. Deguerry. Je l'informai que, manquant de tout, je devais absolument écrire le soir môme à mes amis; je le priai en outre de ne pas faire passer ma lettre par le greffe. Comme il m'objectait que la chose était impossible, je lui répondis que je manquais d'argent, et que si on ne m'en envoyait pas à l'instant môme, je ne pourrais plus, selon mon habitude, reconnaître les bons services des « honnêtes gens » à qui j'avais affaire. Devant cette observation, ce qui était impossible fut fait à l'instant.
J'écrivis au presbytère de la Madeleine une lettre où je réclamais de l'argent et quelques effets; puis, chose pour moi très-importante et que je voulais soustraire à l'attention du greffe, j'ajoutais qu'on ne parlât à personne de mon arrestation, qu'on ne m'écrivît pas une seule ligne, qu'on ne tentât surtout aucune démarche en ma laveur. Passer inaperçu et confondu dans
la foule des prisonniers était ma seule chance de salut. Je me montrai jusqu'à la fin fidèle à ce programme.
JN'ayant rien pris depuis dix heures du matin. je demandai un peu de nourriture. On me répondit qu'il était trop tard, que le dîner avait é!é servi à cinq heures, et que les règlements ne permettaient plus de rien apporter. Le même accident se renouvela plusieurs fois. Grâce à d'autres obstacles, je ne fus pas plus heureux pour mon sommeil que pour ma nourriture. Je constate donc, pour l'édification des observateurs qui veulent se faire une idée du régime de la Commune, qu'au bout de dix jours de captivité, je rentrais au presbytère de la Madeleine ;i niés avoir dîné deux fois et dormi deux heures et demie. Il est vrai que mes amis ne me dissimulèrent point que j'avais vieilli de dix ans. Mais, connaissant le ressort tout français de mon tempérament, je les consolai en leur assurant que dix jours de liberté suffiraient pour me rajeunir de dix années, et j'ai tenu parole.
Pendant la nuit, on amena sans cesse des prisonniers. Parmi eux se trouvaient quelques gardes nationaux de la Commune que leurs excès d'indiscipline et d'ivresse me donnaient pour compagnons de captivité. Ils faisaient un bruil «l'enfer. Les uns criaient à tue-tôte : Vive
la république ! vive la Commune ! Les autres se croyaient dans un club, prenaient tous ensemble la parole, et de leurs voix discordantes prêchaient l'abolition du capital, la mort des prêtres, l'émancipation de la femme, et les autres bienfaits de la révolution sociale.
Dans une des cellules voisines de la mienne, on avait enfermé, entre minuit et une heure, un officier des insurgés auquel de trop copieuses libations avaient donné une éloquence de Démosthène et une force d'Hercule. Ce patriote se croyait en face des Prussiens, et ilen faisait un épouvantable carnage. « A ton tour, maintenant, sacripant de Bismarck! À toi, maintenant, scélérat de Guillaume ! Vous allez voir ce que c'est qu'un patriote et un républicain ! » Puis il se jetait sur la porte de sa cellule, qu'il frappait des pieds et des mains. Cette scène se continua jusqu'au lever du jour. L'héroïque vengeur de l'honneur français me fit oublier un moment la rare insolence de Ferré, et plus d'une fois j'accompagnai d'un éclat de rire sa mâle éloquence et ses glorieux faits d'armes. Je me savais gré
Loi-même de conserver, au milieu des extra- ' vagances et des crimes de la Commune, un fcrèscuisant souvenir des écrasants et humiliants procédés de la Prusse.
Le samedi matin, j'écrivis à M. Moiré, juge
ET LA ROQUETTE. 9i
d'instruction, une lettre motivée pour demander à être entendu dan^ la journée. A trois heures et demie, je reçus la réponse : c'était l'ordre de partir pour Mazas. Aucune illusion n'était plus possible. Les amis de la procédure devaient s'attendre à être fusillés sans formes; le respect d forme eûl été sans doute une maigre consolation en tombant sous les balles des assassins; t bon d'observer que ce mode judiciaire esl inconnu chez les cannibales eux-mêmes.
Dans ce convoi de prisonniers se trouvaient, entre autres ecclésiastiques, M. l'abbé Laurent Amodru, vicaire de Notre-Dame des Victoires, et M. l'abbé de Marsy, vicaire de Saint- Vincent de Paul. L'un et l'autre vinrent à moi et me témoignèrent une sympathie qui adoucissait déjà la sombre perspective de Mazas. .Al. de Marsy étail plein d'entrain, ei son cordial dévouement nous faisait encore plus de bien sous ! rapport mural que matériel. Je ne devais plus séparer de cœur de M. l'abbé- Amodru; il redevenait mon voisin à la Roquette, et ses fortifiants exemples, plus encore que les prévins religieux qu'il me rendit dans i et infernal séjour, contribuèrent à me maintenir à i hauteur dis plus sinistres épreuves. le veux lui donner un témoignage public de nia profonde gratitu
Emportés dans une de ces voiture cellulaires dont la vue seule inspire le dégoût et l'horreur, nous arrivions à Mazas à cinq heures et demie. On nous tint enfermés près de deux heures dans une espèce de cage grillée qui me faisait envier celle où l'on enferme, au jardin des plantes, les bêtes féroces. Quoique séparés les uns des autres, nous pouvions cependant échanger quelques paroles. « C'est une indignité, s'écriait un jeune garde national qui avait refusé de servir la Commune, de nous enfermer ainsi comme des voleurs ! — Rassurez-vous, lui répondit un vieillard d'une voix fine et sympathique; par le temps qui court, ce sont les honnêtes gens qu'on met dedans et les voleurs qu'on met dehors1. »
1 II convient de savoir que les hommes n'étaient pas seuls exposés aux tracasseries et aux arrestations.
Une des dames les plus distinguées et les plus charitables de la haute société parisienne, M",e la comtesse de Barrai, sans autre appui que ses vertus et son jeune enfant, avait vu son domicile envahi par une cohue de sicaires qui voulaient absolument qu'elle leur livrât « les citoyens de l'ex-famille d'Orléans cachés chez elle. » Sa rare énergie les empêcha de réaliser leurs menaces de dévastation et d'incarcération, mais non d'établir autour de sa maison une garde sévère qui jeta l'effroi dans le boulevard Haussmann. Ce n'est que grâce à un adroit stratagème d'un des employés de la légation du Brésil qu'elle put échapper à la surveillance de ces bandits et
chercher, avec. SOI! enfant, un refuge à Versailles.
L'arrêté suivant du comité de salut public, en date du 24 floréal an 79, donne d'ailleurs une idée de la liberté et de
Épuisé de fatigue, je ne pouvais, dans cette maudite cage, ni m'asseoir, ni me coucher, ni lire. Je comprends ces rigoureuses précautions pour les disciples de Cartouche, Troppmann et Dumolard. Est-ce qu'il y aurait eu un bien grand danger social à nous renfermer dans une salle où nous aurions eu un banc? J'appris plus tard que Mgr l'archevêque de Paris avait ou la même cérémonie préliminaire à subir et qu'elle l'avait presque réduit à l'agonie.
Lorsque mon tour de donner mon signalement au greffe fut arrivé, j'étais fort aigri et
I;i tranquillité qu'assurail la Commune aux pauvres habitants
île Paris :
'< Tnut citoyen devra être muni d'une carte d'identité contenant ses nom, prénoms, profession, age«et domicile...
Toul citoyen trouvé non porteur de s;i carte sera arrêté...
L'exhibition de la carte d'identité pourra être requise par toul garde national. »
En mêm ips, comme si Paris était devenu le paradis
de [a paix et de la sécurité, la Commune faisait insérer dans le Journal officiel le fait suivant à la date du 12 mai :
Décidément l'Espagne est bien digne de sa réputation. Les choses eu sont venues à une telle extrémité que, désormais, il Faudra marcher dans les rues, bourgs el villages, avec une mitrailleuse chargée dans la poche pour se protéger contre la multitude d'assassins qui, à toute heure menacenl la \ ie des i itoyens. »
I.a Commune avait certainement oublié, ce jour-là, la comparaison biblique de la poutre et de la paille.
9Zi LA PLACE VENDOME
nullement disposé à dissimuler mon mécontentement. Je commençais d'ailleurs à observer qu'avec la plupart des émissaires de la Commune la douceur et la patience ne servaient qu'à aggraver notre mal, tandis qu'une vigoureuse protestation placée à temps nous obtenait quelques adoucissements. Le greffier, chargé de prendre un long et minutieux signalement, me demanda mon nom : « L'abbé Lamazou, vicaire de la Madeleine. » Je dérogeai à ma réserve en articulant bien haut ce titre qui édifiait les uns, irritait les autres, et prouvait à tous que par ma profession je n'appartenais pas nécessairement à la famille des inculpés de vol qualifié, de brigandage ou d'assassinat, pour laquelle on avait créé l'a prison de Mazas. Entré dans l'intérieur de l'établissement, on m'indique une porte. Je croyais que c'était ma cellule. Pas du tout; c'était une salle de bains. Comme Les vagabonds et les inculpés d'autres délits ne sont pas toujours un modale de propreté et d'hygiène, je comprends qu'à leur entrée dans la prison on leur fasse prendre un bain. Je comprends même que lorsqu'on a mis la main sur un dangereux malfaiteur, on recoure «à ce moyen facile de constater s'il ne cache pas dans ses habits une arme ou un papier compromettant. Lorsque le gardien ir.'or-
donna de me déshabiller pour prendre un bain, je demeurai un moment interdit. La vue d'une baignoire malpropre et d'un torchon fumant qui venait d'essuyer peut-être le corps d'un immonde rôdeur de barrières me rendit toute mon énergie.
« Je ne prendrai pas de bain.
— Le règlement l'exige; il faut se soumettre au règle ment.
— Je vous déclare une fois pour toutes que, dût-on me fusiller, je ne prendrai pas de bain.
— Eh bien, à votre place, j'en ferais autant, me répondit le gardien du ton le plus amical. Je suis navré de tout ce qui se passe ici depuis quelque temps. Seulement, comme le directeur d;' la pri I an partisan acharné de la Commune, el que, s'il connais lait votre résistai]
il pourrail vous soumcitre à des rigueurs extrêmes, je vais fermer la porte pendant quelques minutes, et vous serez censé avoir bain, n
.le lui adressai un affectueux remercîment. Quelques gardiens de l'ancienne administration étaient restés à Mazas Bl à la Roquette; ils ne qous lémoign,èren1 pas seulement d'affectueux égards, ils notre rendirent encore les plus précieux service . De toutes les marques de Bympathie que j'ai reçues après ma délivrance,
aucune ne m'a été plus au cœur que les lettres et les visites de mes anciens gardiens de Mazas et de la Roquette. Au nombre de ceux qui sont venus me voir se trouvait le gardien de la salle des bains de Mazas. Il y avait donc au milieu des bandits de la Commune, qui déshonoraient l'espèce humaine, des hommes du peuple qui lui faisaient honneur par leur conscience, leur courage et leur dignité morale.
Bien que la journée touchât à sa fin, je n'étais pas au bout de mes tribulations. La cellule où l'on m'enferma me parut des plus suspectes. Elle était horriblement froide, et comme j'avais été arrêté avec un commencement de bronchite, elle pouvait entraîner une fluxion de poitrine. Elle était située au rez-de-chaussée, en lace de l'entrée du corps intérieur de la prison. Je savais que la populace pouvait envahir Mazas et y donner une seconde édition des journées de septembre. Je me trouvais alors un des premiers exposés. Enfin, et ceci était décisif, j'étais tombé dans les mains d'un gardien de la Commune qui, me voyant exténué, sans nourriture depuis le matin, n'eut d'autre preuve de sollicitude à me donner que de fouiller mes habits, mes livres et jusqu'à mon porte-monnaie.
Je demandai le lendemain matin à voir un des médecins de la maison. C'était le jour de ser-
vice de M. le docteur de Beauvais que j'avais déjà vu à la Madeleine et dont le dévouement pour les otages était au-dessus de tout éloge. Comme il était surveillé par les agents de la Commune, je fis semblant de ne pas le connaître. Je lui exposai les intolérables traitements dont j'avais été l'objet, le mauvais état de ma santé, l'impossibilité physique de rester dans ma cellule. J'ajoutai que je voulais simplement l'informer de ma situation, mais nullement réclamer une faveur.
11 me répondit qu'à raison de mon état de santé j'avais droit à un changement de cellule; il m'en fit donner une au premier étage.
La vivacité de mon langage avait tellement ému l'infirmier et le pharmacien de la prison qu'ils s'empressèrent de venir me témoigner leur sympathie. .Mon nouveau gardien était parfait. Malgré la sévérité du régime cellulaire, je pus, grâce à lui, avoir des nouvelles de M. Deguerry, de Mgr Darboy, de Mgr Sural et de .M. Bayle, vicaire général de Paris, placé dans mou voisinage. Jusqu'ici je n'ai pu donner une idée de leurs épreuves et de celles des autres otages de la Commune qu'en parlant des miennes. Seulement, la plupart étaient incarcérés depuis sept semaines, et je ne L'étais que depuis quatre jours.
La journée du dimanche fut relativement bonne. Le lundi matin, je devinai, au son général du tocsin, que les troupes de Versailles avaient dû entrer à Paris. Le pharmacien et mes gardiens confirmèrent cette nouvelle. « Courage, me disaient-ils, peut-être dans quelques heures, demain au plus tard, vous serez libres. »
J'adressai à Dieu une prière de fervente gratitude et saluai les premières lueurs du mardi comme de l'heureux jour de ma délivrance et de la délivrance de tous mes compagnons de captivité.