‹ la place Vendôme et la Roquette; documents historiques sur le commencement et la fin de La communeChapitre 8 sur 10 · QUATRE JOURS D'AGONIE · texte numérisé non relu

QUATRE JOURS D'AGONIE

L'n magnifique soleil éclairait la prison de .Mazas. Nous allions donc rentrer à Paris, dont mille lieues semblaient nous séparer, bien que nous lussions dans son enceinte; nous allions revoir ceux qui nous étaient chers, nous efforcer, dan- La mesure de no.s forces, de cicatriser les plaies morales et matérielles accumulées par le plus honteux e( le plus odieux des régimes qui ail jamais pesé sur un peuple civilisé! J'oubliais toutes mes fatigues, toutes mes tristesses, toutes mes angoisses pour renaître à L'espérance et à La vie. Je priais avec l'enthousiasme d'un exilé ijiii désespérai! de revoir sa patrie et qu'un événe nent inattendu va rendre tout d'un coup aux Biens.

\ ueuf heures imis quarts, La porte de ma cellule s'ouvre; an gardien que je ne connais-

sais pas me donne l'ordre de préparer mes paquets et de descendre. La délivrance était donc plus prompte que je ne l'avais espéré. Tous mes effets sont emballés en quelques minutes. Je tire tout l'argent de ma bourse et n'y laisse que la somme nécessaire pour prendre un fiacre et laisser au cocher un large pourboire. J'étais trop beureux pour ne pas songer à faire autour de moi des heureux. En descendant, je distribue tout l'argent que je possède. On me renferme dans un des compartiments du parloir de la prison; après quelques minutes, on me conduit devant le directeur, qui me demande sij'ai quelque observation à faire. «Aucune, lui dis-je. si ce n'est que j'ignore encore pourquoi on m'a mené ici. »

Sa figure et celle des agents qui l'entouraient me semblaient bien farouches; mais je savais que ces hommes avaient été placés à Mazas par l'insurrection, et qu'ils ne devaient pas être bien satisfaits de voir Paris rendu à la France et à lui-même. Au fond, je pardonnais à tous le mal qui m'avait été fait. Une chose pourtant m'étonnait. c'est que je ne voyais descendre ni Mgr Darboy, ni M. Deguerry, ni le 1\ Olivaint, ni aucun des prêtres transportés avec moi de la préfecture de police à Mazas. J'aperçois un gardien dont le visage m'était connu. Je lui de-

mande où je pourrai attendre le curé de la Madeleine. Il me répond les larmes aux yeux : « Il est parti hier soir avec Mgr l'archevêque et plusieurs autres messieurs. Que Dieu veille sur vous ! »

Je renonce à décrire l'impression que produisirent sur le plus heureux des hommes la mystérieuse réponse et le visage consterné de mon gardien. Je l'interroge; il disparait dans un couloir. Qu'élait-il arrivé à mes compagnons? (Jue pouvait-il m'arriver à moi-même?... Je cherche à m'expliquer ce mystère; mon esprit est frappé d'impuissance. Tout à coup un mot, un seul mot prononcé par je ne sais qui, je ne sais où. retentit à mon oreille comme un coup de foudre : La Roquette !.. . A. cette voix venue du dehors répond instantanément cette voix intérieure : La Roquette, la prison des condamnés à jiiorl !...

1! y avait dans cet effroyable coup de tonnerre, qui me précipitait dans un abîme mille fois plus horrible que relui dont je me croyais sorti, de quoi déconcerter une nature plus fortement trempée que la mienne. J'étais déconcerté, écrasé; et cependant, après les poignantes douleurs el les énervantes perplexités qui m'accablaient depuis deux mois J'avais du moins l'avantage d'être ii \<l sur mon sort ; ma conscience me

rendait le témoignage que j'étais victime de ma fidélité au devoir; mon courage se fortifiait à la vue des nombreux et illustres captifs qui avaient souffert plus que moi et dont je n'aurais qu'à suivre les exemples pour mourir en prêtre et en Français. Je m'écriai avec le roi prophète : « C'est en vous, Seigneur, que je place mon espérance; vous êtes mon Dieu; mon sort est dans vos mains ! » Une élévation du cœur vers Dieu avait suffi pour me donner la fermeté et la sérénité de la résignation chrétienne.

Lorsqu'on nous renferma dans les cages grillées situées au vestibule de Mazas, le gardien chargé de cette pénible opération me serra furtivement la main ; il m'apprit que l'archevêque de Paris, le curé de la Madeleine et la plupart des autres otages étaient partis pour la Roquette, et que c'est là qu'on allait nous conduire nous-mêmes. Son serrement de main et la consternation de son visage furent plus éloquents que toutes les réflexions qu'il aurait pu me communiquer. Par un bonheur tout providentielle retrouvais dans la cage voisine de la mienne M. l'abbé Amodru; nos impressions étaient les mêmes; grâce aux signes dont nous étions convenus à notre sortie de la préfecture de police, il nous fut possible de nous donner une absolution. Il faut se trouver en face de la mort pour comprendre le néant des

choses humaines; on n'éprouve plus aucune difficulté à prier, à se repentir, à pardonner aux hommes e-t à se confier tout entier à la miséricorde de Dieu.

Peu à peu les cages s'ouvraient et se refermaient avec un bruit lugubre ; je me trouvais au milieu des otages qui allaient être dirigés sur la Roquette. Je fus surpris d'en voir plusieurs qui se faisaient une illusion complète sur notre situation. Quelques-uns s'obstinaient à croire qu'on allait nous rendre à la liberté; d'autres ne semblaient nullement comprendre la portée de notre départ pour la Roquette. Le moiiH'iil n'était pas venu de les éclairer: je me promis cependant de leur ouvrir plus tard les yeux sur la triste réalité des choses. En face d'une mort que je jugeais certaine, je crus plus opportun et surtout plus chrétien de modifier mon attitude. Jusque-là j'avais opposé aux agents de la Commune une attitude énergique, il m'était quelquefois arrivé de leur parler avec indignation; mon parti l'ut vite pris de parler peu. de prier beaucoup, d'encourager ceux de mes compagnons qui pourraient eu avoir besoin, et de iii'ariner. à l'égard «le nus persécuteurs,

de patience et «le ma BSUéJ ude.

Le jeune et charitable pharmacien de la prison, qui était si heureux la veille de nous

lOi LA PLACE VENDOME

annoncer notre prochaine délivrance, s'était placé dans un coin du vestibule pour nous donner un dernier gage de sa douloureuse sympathie. Dans un moment où un seul sourire compatissant pouvait avoir le caractère d'une trahison et d'un crime, cette marque de sympathie était plus qu'une bonne action, c'était un acte de courage. Huit jours après, un jeune homme agenouillé auprès du corps de M. Deguerry, dans la chapelle basse de la Madeleine, m'arrêtait pour m'exprimer sa joie et sa douleur : c'était le pharmacien de Mazas.

Une énorme charrette, entourée de gardes nationaux en armes, nous attendait à la première cour. Je me rappelai aussitôt les charrettes qui, durant les jours de la Terreur, conduisaient «à la mort les victimes du comité de salut public. Nous allions, en outre, prendre la môme direction, celle de la barrière du Trône. Ces coïncidences ne pouvaient échapper à aucun de ceux qui connaissaient notre histoire révolutionnaire. Une quinzaine de prisonniers, parmi lesquels je remarquai M. Chevriaux, le proviseur du lycée de Vanves, qui portait bravement son ruban de la Légion d'honneur, le P. Bazin, M. Bacuès, directeur de Saint-Sulpice, un honnête ouvrier et quelques gardes nationaux coupables de n'avoir pas sacrifié à l'idole du jour,

montèrent sur la charrette. La plupart étaient ecclésiastiques.

On nous apprit que si nous n'étions point partis la veille au soir pour la Roquette, à la sui(e du premier convoi des otages, c'est qu'on avait manqué d'une troisième voiture de déménagement. Mgr Darboy, M. Deguerry, Mgr Surat et M. Honjean1 avaient beaucoup souffert à Mazas; les longues rigueurs du régime cellulaire avaient particulièrement ébranlé la santé de Mgr l'archevêque, od avait même été forcé, quelques heures avant son départ pour la Hoquette, de lui appliquer des vésicatoires; mais tous se montraient, par leur fermeté et leur patience, supérieurs à la mauvaise fortune.

A la vue de M. Perny et de M. Houillon,

1 On connail La dernière lettre écrite à son Gis par M. le président Bonjean : j'en détache le passage suivant qui en résume l'espril : a Mon cher enfant, ce que j'ai fait en restanl à mon poste, j'' le referais encore, quelque douloureuses qu'en aienl été les conséquences pour ma famille tanl aimée. C'esi que, voyez-vous, à faire son devoir il y a une satisfaction intérieure qui permet de supporter avec patience e.l même avec une certaine suavité les plus amères douleurs. C'est le mot du Sermon sur la montagne, dont je n'avais jamais si bien compris la sublime philosophie : Heureux ceux qui souf- ■ frenl persécution pour la justice!... C'est La même pensée exprimée par Sydney sous une autre forme, quand, s'etant pris àrire.en descendant L'escalier de La tour pour porter sa tète sur l'échafaud, il répondit à ses amis, étonnés de cet accès «le gaieté dans un pareil moment : Mes amis, il faut faire son » devoir, cl rester gai jusqu'à L'échafaud inclusivement.

missionnaires apostoliques en Chine, que la Commune avait stupidement arrêtés à leur passage à Paris, M. Deguerry disait à Mgr Darboy : « Voyez donc ces deux Orientaux qui viennent chercher le martyre à Paris! N'est-ce pas curieux? » Durant leur trajet, ils avaient eu à subir les menaces et les outrages d'une populace en délire. Des hommes en blouse, des enfants déguenillés, des femmes ou plutôt des furies voulaient arrêter et envahir les véhicules : « A bas les chouans et les calotins! N'allez pas plus loin ! nous voulons ici même les couper en morceaux! »

C'était révoltant, monstrueux, et cependant, quelque chose de plus hideux encore nous était réservé. Nous fûmes insultés, à notre tour, non par la multitude, mais par les gardes nationaux chargés de nous conduire. Je m'expliquais l'odieuse attitude d'une cohue surexcitée et égarée par tous les mauvais instincts, toutes les prédications démagogiques; mais se voir lâchement menacé et outragé par la force armée qui avait reçu la mission officielle de nous escorter au lieu de notre supplice, cela ne s'était jamais vu, cela n'était pas possible. Je n'avais point soupçonné dans la nature humaine un tel degré de cynisme; je me sentais encore plus humilié qu'indigné. « Ah! citoyens, nous disait l'un de

ces tigres armés d'un képi et d'un chassepot, vous comptiez sur l'arrivée des assassins de Versailles ! Eh bien, ce matin, à la porte d'Auteuil, nous les avons coupés avec nos mitrailleuses; vingt mille prisonniers sont dans nos mains; les chouans et leurs complices auront le sort qu'ils méritent. » Un ecclésiastique du faubourg- Saint-Antoine, que les épreuves avaient aigri, voulut prendre parti pour L'armée de Versailles. J'essayai de lui faire entendre que la réserve et le silence étaient le parti le plus sûr et surtout le plus digne.

Je demandai au garde national placé à ma droite quel était son quartier. Il me répondit qu'il appartenait au bataillon de Charonne. Il était donc de plus en plus manifeste que l'ancienne banlieue de Paris dominait et terrorisait Paris. Ce n'étaienl plus les quartiers Saint- Martin, Saint-Antoine, Saint- Marceau qui étaient les vrais maîtres de la grande cité; c'étaient les citoyens «le Belleville, Montmartre, la Villette, Ménilmontant, Charonne et Montrouge, c'est-àdire de ces localités qui, quelques années auparavant, ne taisaient point partie de Paris, avaient des municipalités et des intérêts matériels distincts de Paris, axaient opposé la plus vigoureuse résistance à leur annexion à Paris. Mais le chef du sei iiikI empire voulait se donner le faste

de régner dans une capitale de deux millions d'habitants : on avait donc violemment annexé à Paris les grands centres populaires de la banlieue. Il voulait éclipser Babylone et l'ancienne Rome ; il lui fallait, pour parcourir sa capitale, ouvrir d'innombrables boulevards bordés de somptueuses habitations ; il lui fallait, pour aller respirer l'air frais du bois de Boulogne, traverser d'immenses avenues et les peupler de tous les riches oisifs du monde : on avait donc appelé des quatre coins de l'horizon de nouvelles légions d'ouvriers qui se concentraient, comme une armée rangée en bataille, dans la zone annexée. Humble journaliste, j'avais signalé comme un gros danger social la tendance de l'empire à séparer Paris en deux parties, l'une peuplée par l'aristocratie et la bourgeoisie, l'autre par les ouvriers, les déclassés et les mécontents du monde entier. On récompensait mes chagrines prévisions sur ce funeste parquement et mes résistances à une administration malsaine par les remontrances officieuses, les visites domiciliaires, les saisies des papiers. La direction de l'empire avait, donc été fatale à la France, au point de vue politique, puisque la compression n'avait servi qu'à abâtardir les caractères et à organiser toutes les conspirations sociales; au point de vue religieux, puisque les

événements de Rome, triste résultat d'une diplomatie aventurière et hypocrite, jetaient la perturbation dans les consciences catholiques, et que le clergé, si respecté en 1848, était l'objet de préjugés et de haines dont on recueillait en ce moment le fruit amer; au point de vue militaire, puisque la France, naguère si puissante, était meurtrie, (''puisée, humiliée par l'étranger, je le déclare pour l'honneur politique des hommes éminents dont j'avais suivi l'opposition à l'empire : au moment où je me croyais à la veille de mourir dans un coin de prison et de rendre au juge suprême un compte sévère de ni"- actes, loin de regretter une attitude que quelques-uns de mes amis et supérieurs ecclésiastiques avaient blâmée et traitée de « passion politique », tout en France, tout à Paris, tout à Mazas el à la Hoquette me certifiait que je [l'avais point fait fausse route, que j'avais au contra ire servi la cause de la religion el de la patrie '.

1 Une des raisons que m'avail données li' délégué du comité de salut public pour motiver mon arrestation, c'esl que j'étais un ' infâme bonapartiste. Tel était, depuis plusieurs années, le perfide mol d'ordre de la démagogie contre le clergé.

Le i septembre, je me trouvais, à deux heures, près du ponl de la Concorde avec un de mes confrères les plus distingués .'i les moins favorables au régime impérial, M. l'abbé Hurel. Nous suivions avec émotion les péripéties d'une révolution

Arrivés à la Roquette, comme nous n'avions point d'échelle pour descendre de notre charrette, les gardes nationaux qui ne nous avaient point insultés aidaient les laïques à descendre; mais lorsque c'était le tour d'un prêtre, ils lui refusaient ce service. On nous renferma pendant plus d'une heure et demie dans une salle étroite où nous pouvions à peine tenir. Il y avait près de cinq heures que nous avions quitté nos cellules de Mazas. Quelques prêtres âgés — qu'on nous pardonne ce détail vulgaire, mais caractéristique, sur les souffrances de tout genre qui nous poursuivaient — demandèrent à être conduits dans un lieu retiré. Après les avoir longtemps fait attendre, on plaça au milieu de la salle un repoussant baquet. Pendant tout notre séjour à la Roquette, cent militaires, dix ecclésiastiques et quelques gardes nationaux ne connurent, en fait d'endroit que dans la langue anglaise et allemande on appelle, par un pudique

qu'on a crue tout A fait spontanée, et qui avait été prévue et combinée dans ses moindres détails par les agents de la république radicale avec une étonnante habileté. Tout à coup i:,! des officiers de la garde nationale de Bellevilie quitte tes rangs el nous crie avec une exaspération d'énergumène : « A la Seine les souteneurs de Bonaparte! » Peu s'en fallut que son projel ne fui suivi d'une exécution sommaire.

Il esl évidenl que, pour ameuter la populace de Paris contre le clergé, on avail fini par la convaincre qu'il y avait une étroite solidarité entre l'Eglise et l'empire.

euphémisme, « lieu fermé, lieu retiré » , qu'un instrument du même genre, placé au milieu d'une salle infecte du troisième étage. Les gardiens choisis par la Commune ne négligeaient aucune occasion de persécuter et d'humilier leurs victimes.

Le temps passé dans ce vestibule ne fut point perdu. On apprit à bien se connaître et à bien s'encourager. A l'école du malheur, les hommes deviennent facilement communicatifs et ne tiennent plus compte de la différence d'âge et de condition sociale. Ceux qui ne croyaient pas ù un imminent danger furenl désabusés. Ajoutons, poui' montre:1 combien l'espérance est profondément gravée dans le cœur de l'homme, que les plus pessimistes subissaienl facilement l'influence des optimistes^ l'ers. mue ne man- ([uail de fermeté e1 de patience.

A la fin, la porte du vestibule s'ouvrit, et un citoyen aux pantalons rouges, à la ceinture rouge, h la cravate rouge, fit l'appel des prisonniers. C'était le citoyen François, directeur de la Roquette. Ceux qui connaissent l'histoire de Paris savent qu'à la fin de l'empire le poste des sapeurs-pompiers de la Villette avait été pris d'assaul par une poignée de révolutionnaires qui tuèrent quelques sapeurs-pompiers. Les coryphées «le l'insurrection n'étaient autres que

le général Eudes, membre de la Commune, et le citoyen François, gardien de la Roquette. Le citoyen directeur de Mazas avait encore plus de titres à la confiance de la Commune. On voit que les otages étaient bien gardés.

La grande Roquette, ainsi appelée par opposition à la petite Roquette, située en face et où l'on renferme les jeunes détenus, est la prison des condamnés à mort et aux travaux forcés. Elle se divise en deux parties distinctes : le bâtiment de l'est et le bâtiment de l'ouest. Séparés par une grande cour intérieure, ils sont unis, du côté de la rue, par un troisième corps de bâtiment au bas duquel se trouve le greffe, et du coté opposé, par une assez vaste chapelle qui était naturellement fermée et dépouillée de tous les emblèmes extérieurs qu'on avait pu abattre.

Une partie des prisonniers fut renfermée dans le premier étage du bâtiment de l'ouest, déjà occupé par les otages arrivés la veille. Le second et le troisième étage étaient occupés par les condamnés de la cour d'assises de la Seine.

L'autre partie — j'étais du nombre — fut renfermée au troisième étage du bâtiment de l'est. Le premier étage était occupé par une quarantaine de gardes de Paris, prisonniers de la Commune; le second étage, par un nombre mi peu plus grand de sergents de ville qui se trouvaient

à Montmartre dans l'affaire du 18 mars. Par suite de la défection d'une partie de la ligne, ils tombèrent au pouvoir des insurgés. Dans cet étage se trouvaient en outre une douzaine d'artilleurs également faits prisonniers. Le troisième étage, où je fus conduit avec sept ecclésiastiques et trois laïques, était déjà occupé par une centaine de soldats, dont les uns, de passage à Paris au moment de la proclamation de la Commune, avaient refusé de servir ce régime, et dont les autres avaient été faits prisonniers dans les engagements entre les insurgés et l'armée régulière. La nuit suivante, trois vicaires de Belleville et de Saint-Ambroise y furent renfermés avec DOUS.

Les cellules de la Roque! le sont d'une rare simplicité. Elles ont un mètre et quelques centimètres de largeur, environ deux mètres e! demi de longueur. Pas de chaise , pas de table; tout le mobilier se réduit à un lit de fer. La propreté est la qualité qu'on y remarque le moins. Od sentait qu'il était passé par là quelques générations de criminels qui n'avaient

rien fait potiP rendre le séjour de leurs cellules

agréable. Ce n'étail pas tout. La première nuit, je m'aperçus qu'il fallait compter sur la cohabitation de deux espèces d'insectes dont je

n'ose prononcer les noms. Lorsque, dans les

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pays chauds de l'Orient et les villes du sud de l'Espagne, je me sentais aux prises avec ces ennemis nocturnes, j'avais du moins la consolation d'allumer ma bougie, de me plaindre le lendemain à l'hôtesse, de changer d'appartement ou d'hôtellerie. À la Roquette, rien de tout cela n'était possible. ?sTe pouvant m'asseoir sur une chaise, je me bornais, la nuit comme le jour, à. m'asseoir sur mon lit.

Il faut pourtant signaler à la Roquette un avantage dont on est privé à Mazas : le système cellulaire n'y est point en vigueur; les détenus peuvent, à certains moments de la journée, se voir dans une des cours ou dans les couloirs de l'étage qu'ils occupent. Chaque fenêtre éclaire deux cellules séparées seulement par une forte cloison; mais entre la cloison et les barreaux de la fenêtre commune aux deux cellules, on a laissé un espace vide à travers lequel on peut parler et même faire passer un livre. Je pouvais ainsi échanger quelques pieupensées et quelques fortifiantes résolutions avec mon voisin M. l'abbé Amodru. Pendant le jour, nous parlions de Dieu, de la mort, de l'éternité, des services à rendre à nos compagnons; pendant la nuit, nous contemplions ;i\ • i irreur les lugubres incendies qui semblaient dévorer tout Paris.

Le soir mémo de notre arrivée, une batterie de onze grosses pièces de marine, établie au Père-Lachaise, commença à lancer des obus et des bombes ;i pétrole sur les différents quartiers de la ville. Homme elle n'était placé;' qu'à quelques mètres de noire prison, elle ébranlait nos cellules, déchirait nos oreilles par l'effroyable détonation des pièces, le sifflement strident des projectiles qui passaient au-dessus de nos têtes. Cette batterie ne cessa de vomir la mitraille cl l'incendie jusqu'au samedi 21 mai à trois heures et demie, moment où l'armée régulière s'empara du cimetière. Quelques jours avant mon arrestation, le citoyen Delescluze déclarait, dans une proclamai ion peu remarquée, que les misérables avocats du gouvernement du 4 septembre, prêts eu paroi,'.- à se défendre contre les Prussiens derrière les forts, les remparts, les barricades, leur avaient tout livré; mais que les hommes de la Commune sauraient se montrer fidèles à leur plan de défense contre les royalistes : « Après les remparts, les barricades; après les barricades, !>•> maisons; après le- maisons, le l'eu cl la mine. » Ce grand criminel devait tenir parole.

On nous permil encore, le mercredi malin, de communiquer ensemble. Seulement le directeur avail donné de ordres Bévères pour qu'il

n'y eût aucun rapport possible entre les soldats et nous. Lorsqu'on ne faisait point descendre les soldats dans une des cours de la prison, nous restions enfermés dans nos cellules.

J'avais remarqué dans une des fenêtres du premier étage des bâtiments de l'ouest M. l'abbé Bayle, un des vicaires généraux de Mgr Darboy. 11 ne tarda pas à me reconnaître et m'apprit, par quelques signes intelligents, que les otages auraient à midi une récréation commune dans une des cours de la prison, et que M. Deguerry serait très-heureux de me voir et de me demander des nouvelles de la paroisse de la Madeleine.

A midi, nos gardiens nous donnèrent l'ordre de descendre. Je ressentis une douce émotion à la pensée que j'allais retrouver mon archevêque, mon curé, mes vicaires généraux, quelques-uns des amis que je comptais dans le clergé et les ordres religieux de Paris. Je me plaçai en face de la porte par où ils devaient sortir du bâtiment de l'ouest. Mgr l'archevêque parut le premier. Il était à peine reconnaissable; les privations et les souffrances avaient exercé d'affreux ravages sur cette nature frêle et délicate. 11 fut immédiatement entouré des prêtres qui occupaient avec moi les bâtiments de l'est; les laïques ne furent pas les moins empressés

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à lui exprimer leurs respectueuses sympathies. Pendant qu'il m'adressait une amicale parole et que je lui baisais la main. M. Deguerry entrait dans la cour.

J'étais depuis dix ans un de ses vicaires a la Madeleine. Lui connaissant un grand besoin d'activité et une certaine irapressionnabihle de caractère, je m'attendais, après deux mois de ptivité dans une prison cellulaire, à le trouver affaibli, découragé et malade. 11 n'en était heureusement rien; son visage était colore et vigoureux, sa conversation pleine d'entrain et dc° gaieté. Malgré ses soixante-quatorze ans . il se tenait aussi droit que jamais. 11 avait eu, tomme Mgr l'archevêque, beaucoup à souffrir; mais les privations et les épreuves n'avaient pu entamer cette puissante constitution.

Si j'excepte un quart d'heure que je consacrai

à voir Mgr Surat, le P. Olivaint, M. Bayle,

M Petit, secrétaire général de l'arcbevêche,

M Moléon, curé de Saint-Sé vérin, et quelques

autres confrères, je passai tout le temps de la

récréation avec M. Deguerry. 11 me demanda

des nouvelles de son clergé et de sa paroisse.

I fermeture de la Madeleine lui causa un vit

chagrin; mais la nouvelle qu'on n'avait rien

brisé, rien dégradé, lui rendit sa bonne humeur.

U me parla peu des procédés humiliants de

Raoul Rigault, des ennuis et des souffrances de son long" séjour dans sa cellule de Mazas. Nonseulement il n'avait conservé aucune amertume dans le cœur, mais il voulait « consacrer les quelques années- qui lui restaient encore à vivre à faire le plus de bien possible à ceux qui persécutaient la religion et le clergé, à élever le ministère de la charité et de la parole à la hauteur des besoins exceptionnels de Paris, à montrer qu'en dehors de Jésus-Christ et de sa sainte doctrine, il n'y a pour les peuples, comme pour les individus, qu'illusions, déceptions, ruines matérielles et morales. »

Je cite ces paroles pour constater que M. Deguerry ne paraissait plus avoir de crainte grave sur sa situation. Ils savaient, Mgr l'archevêque et lui, qu'on avait agité dans les conseils de la Commune la mort des otages; mais ils croyaient que ces menaces ne recevraient point d'exécution. Sur quels motifs s'appuyait cette espérance? Leur avait-on fait une promesse certaine? Ignoraient-ils les orgies révolutionnaires de Paris et les haines bestiales de ses tyrans? Pensaientils que, n'ayant rien à se reprocher, l'idée ne pouvait venir à aucun être humain de les faire mettre à mort? Je cherchais vainement à m'expliquer cette confiance, lorsque Mgr Darboy vinl se ioindre à nous.

Si sa santé était compromise, son corps affaissé, i! avait conservé sa merveilleuse lucidité et sagacité d'esprit. 11 n'y avait pas seulement de l'élévation et de la fermeté dans ses jugements sur les événements et les hommes du jour, niais encore une finesse voisine de la causticité. Le sentiment de sa dignité ecclésiastique et de sa valeur intellectuelle lui suggérait des observations pleines de verve et d'actualité sur les incroyables humiliations qu'avaient voulu lui infliger Raoul Rigault et d'autres héros de club ou d'estaminet, qui croyaient grandir à leurs yeux el conquérir des droits à l'admiration de la postérité par leurs inepties et leurs impertinences. Il déplorait amèrement l'affaiblissement des idées de respect et d'autorité. (I que. sans un sérieux retour à ces idées, Paris et La France ne se relèveraient point de leurs malheurs.

A l'appui de ces observations. .Mgr Darboy nous r;ipp: la la conclusion d'une de ses dernières lettres pastorales, où il prédisail [ue si la société persistait à méconnaître les lois providentielles de l'Évangile et à se soustraire aux principes de l'ordre religieux et moral, elle B'exposail à de terribles ébranlements.

.le lui rappelai, de mon côté, qu'un journal démocratique n'avait pas craint de blâmer ce

langage comme empreint 'd'exagération, tant on voulait placer Paris en dehors de toute croyance et pratique religieuse. Mgr Darboy connaissait l'article en question, et parut content de l'entendre citer.

Mgr l'archevêque savait que j'avais été seulement arrêté la semaine précédente; il n'ignorait pas qu'à raison de mes anciennes fonctions j'avais quelques rapports avec le monde politique. Après m 'avoir interrogé sur la situation religieuse et paroissiale de Paris, après s'être informé de l'état de Mgr Buquet, qui, malgré son grand âge et sa notoriété, était vaillamment resté à Paris, rendant des services d'un caractère tout providentiel à l'administration diocésaine, dont il était le seul membre libre depuis l'arrestation et l'incarcération de M. Jourdan à la Conciergerie, de M. Icard à la prison de la Santé, Mgr Darboy ajouta d'un ton qui excluait toute préoccupation personnelle :

« Que pense-t-on de la situation et du sort des otages dans le inonde politique de Paris?

— (jrâce à la confiance qu'inspire la Commune aux honnêtes gens, monseigneur, ils prennent chaque jour la fuite avec un empressement irrésistible. Au moment où le comité de salut public est venu me prouver que j'avais tort de ne pas marcher sur leurs traces, je ne

connaissais à Paris que quatre personnes avec lesquelles je ne pouvais même plus causer des événements du jour : M. Le Tellier, secrétaire général du Crédit foncier; M. Gareau, ancien député de Seine-et-Marne; M. le comte de Laugier, ancien officier; M. Goffin, président du conseil de fabrique de Saint-Eustaehe, un moment incarcéré, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, parce qu'on avait trouvé chez lui des bons de pain et de viande qu'il avait l'audace de distribuer aux pauvres du quartier des Halles. Si vous voulez donc connaître les impressions du monde politique et diplomatique présent à Paris, c'est a, peu près aux miennes qu'il faut recourir, et je me demande si ce modeste régal sera bien digne de l'appétit de monseigneur.

— Je m'aperçois, dit en souriant Mgr Darboy, que la Commune n'a pas encore eu Je temps de vous troubler l'esprit : aussi j'attends avec confiance la réponse à mes questions.

— Le monde intelligent et honnête, monseigneur, réprouve votre arrestation et celle des autres otages. Il n'y avait que les Prussiens et

la Commune Capables de ressusciter cette barbure coutume. On m'a assuré que quelques représentants «les puissances étrangères ont fait des démarches pour éloigner de vous tout danger, et que le gouvernement de Versailles, dansl'im-

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possibilité d'intervenir directement, se fait un devoir d'encourager ces démarches1.

— J'en ai eu connaissance dans la prison de Mazas,. ajouta Mgr l'archevêque; c'est sans doute sous cette pression diplomatique que Protot m'a certifié que, si la Commune avait pris des otages, c'était pour obéir aux brutales exigences des bas-fonds de la démagogie; et que si, par impossible, elles rendaient une exécution nécessaire, son intention était de s'opposer à celle des membres du clergé. Au demeurant, j'ai une confiance entière dans la bonté de Dieu et le témoignage de ma conscience. »

1 Dans son numéro du 9 avril, le Journal officiel de la Commune s'exprimait ainsi au sujet des otages :

« Les journaux hostiles à la Commune s'élèvent avec une feinte indignation et une violence inouïe contre le décret préservateur sur les otages. Mais ils ne disent non de la loi de M. Dufaure, le grand justicier de Versailles, loi qui enlève toute garantie aux gardes nationaux qu'il traduit devant ses jugeurs militaires, malgré leur qualité de belligérants...

« Ainsi, dans les quarante-huit heures, les accusés pourront être, sans défense possible, condamnés et exécutés.

« L'Assemblée vote d'urgence, empressée de justifier cette maxime de tigre sortie en pleine discussion de la bouche de Al. Picard : i Nous userons contre eux de tous les moyen,s a

RE DISPOSITION! » L'Assemblée a applaudi!!!

" Les défenseurs de la Commune sauront qu'ils ne doivent en aucun cas se rendre à ces égorgeurs altérés de sang.

El personni pourra plus blâmer la Commune, qui ne

prend des otages que pour mettre lin à ces indignés massacres, a

ET L.\ ROQUETTE. l23

\u moment où Mgr Darboy achevait ces paroles, il était près de deux heures et demie, et le gardien qui nous surveillait nous donna le signal de rentrer dans nos cellules. Cette assurance m'étonnait; elle aurait diminué mes appréhensions, si, depuis notre translation a la Roqnette, je n'avais pris le ferme propos de ne pas ouvrir mon cœur aux illusions. Aussi j écrivais plus tard, en rendant cqmpte de ce suprême entreti. d à un illustre ami de mon cure et de m0D vêqae : « Pendant qu'ils semblaient

a'avoir aucune crainte, je n'avais aucune espérance. » . .

C'était le mercredi 24 mai. Quelques instants apres __ il était environ sept heures, — je remarquai, à travers les barreaux de ma cellule,

un mouvement étrange dans la grande cour intérieure. Il y avait une notable difféi Are

Mazas et la Hoquette. A Mazas, le règlement disciplinaire de la prison était assez adelement observe. A la Roquette, pas d'ordre, pas de discipline; la prison, placée entre le faubourg Saint-Antoine, Ménilmontant el Charonne, était r, ia merci de toutes les bries fauves de ces quartiers; elles y bondissaient et rugissaient en |(lU,,. Hberté. Des hommes à figure sinistre se rendaient du greffe au bâtiment de l'ouest, ou trouvaient les otages de la première heure,

les uns armés de revolvers, les autres portant à la main des papiers mystérieux. Le directeur de la prison, avec sa ceinture et ses pantalons rouges, donnait ou plutôt recevait des ordres d'un air qu'on pouvait, suivant les idées qu'on avait de sa moralité, croire embarrassé ou satisfait. Les mauvais gardiens de la prison ne dissimulaient point leur joie; les bons gardiens disparaissaient consternés. Un citoyen aux allures impérieuses, à la face égarée, devant lequel les uns s'inclinaient, les autres tremblaient, se dirigea, comme un homme atteint de folie ou d'ivresse, du côté du bâtiment de l'ouest. Je n'avais pas alors assez de- présence d'esprit pour le reconnaître; mais je me suis convaincu plus tard que c'était Ferré ; d'autres, avec moins de vraisemblance, affirment que c'était Raoul Rigault; ces deux émules de Robespierre figuraient également bien au poste de l'infamie.

Dans le premier étage du bâtiment de l'ouest, situé en face du nôtre et où l'on avait incarcéré les principaux otages, la plupart des fenêtres se vidaient et se fermaient; quelques-unes restaient ouvertes, mais elles laissaient entrevoir dans les cellules un vide lugubre. En môme temps, au second et troisième étage, occupés par les condamnés des assises, les fenêtres étaient au contraire envahies par les détenus qui cher-

chaient, avec une curiosité émue, à comprendre le caractère du spectacle insolite qui frappait nos regards.

Mon émotion devenait de plus en plus poignante. Lorsque je vis un officier des insurgés entr'ouvrir la porte qui conduisait de la cour au greffe et dire d'une voix solennelle : « Les hommes de guerre sont-ils prêts? » sans être bien initié au langage militaire, je compris qu'on allait nous fusiller en totalité ou en partie. Je me mis à genoux afin de demandera Dieu force et courage pour tous. A huit heures et quelques minutes, un crépitement horrible foudroyait mes oreilles. Six décharges presque simultanées de fusils, suivies de quelques coups isolés, retentissaient dans une des cours de la prison. In silence glacial succédait à ce bruit et me révélait qu'à quelques pas de moi venait de se consommer un de ces crimes monstrueux qui font époque dans l'histoire de l'humanité.

Des prières des agonisants je passai aux prières des morts. Jamais je n'avais aussi bien sondé toutes les profondeurs de la miséricorde de Dieu. Je ne le conjurais pins, je le sommais de donner un dédommagement digne de lui aux victimes d'un si exécrable et lâche attentat. Je

n'aurais pu survivre à cet excès d'iniquité des hommes, si je ne m'étais senti soutenu par le

sentiment de l'immortelle' bonté et justice de Dieu.

Lorsque je me relevai, le bruit plaintif des clairons et des tambours et le roulement funèbre d'une charrette qui se dirigeait du côté de Charonne semblaient mettre tin à ce drame.

La nuit du mercredi au jeudi fut pour moi une véritable nuit d'enfer. A chaque instant les portes intérieures et extérieures de la prison s'ouvraient pour y conduire ou en retirer des victimes. Une cour martiale ou plutôt des bandits déguisés en juges siégeaient au greffe. Les malheureux qu'on soupçonnait de complicité avec « les chouans de Versailles », ou qui refusaient de se faire tuer pour la Commune sous les ordres des repris de justice, étaient impitoyablement sacrifiés. Au son des tambours et des clairons se mêlait le bruit des voitures qui conduisaient à la Roquette les suspects et au Père-Lachaise les fusillés et les bombes à pétrole. En même temps, la batterie du cimetière ne cessait de foudroyer Paris, et les flammes qui dévoraient les monuments projetaient jusque dans nos cellules leurs sombres lueurs. Je prie le lecteur de prendre un moment ma place; il comprendra qu'aucune réflexion ne peut ôtre à la hauteur d'un si atterrant spectacle.

Placé dans îe bâtiment de l'est, qui n'avait aucune communication -directe avec le bâtiment de l'ouest, j'ig-norais encore le jeudi matin le nom des victimes de la veille.

Deux fidèles gardiens vinrent de nonne heure m'annoncep la nouvelle et me donner à peu près les. mêmes détails sur ce drame lugubre. D'après eux, les émissaires de la Commune avaient seuls été témoins de l'exécution; il était doncdifficile d'avoir des renseignements précis el surtout complets. L'un de ces gardiens, qui s'était rapproché le plus possible de l'endroit de l'exécution, avait reçu l'ordre d'aider les bourreaux à placer les cadavres sur la charrette qui devait les jeter dans un coin de ti rre de Charonne. à l'extrémité du Père-I ses indications, contrôlées par les récits des autres gardiens ei prisonniers qui se trouvaient dans le bâtiment de l'ouest, que je dois les détails suivants.

("h émissaire de la préfecture de polio présenta avec quelques insurgés en armes au premier étage du bâtiment de l'ouest, en proférant d'infernales menaces : ■ Les royalistes assassinent les républicains; c'esl horrible I il faut que cela Unisse !» Puis, prenant une liste marquée au crayon rouge, il cria à haute voix : -< Citoyen Darboy ! citoyen Deguei r ! cil

Bonjean! citoyen du Coudrai! citoyen Clore! citoyen Allard ! » C'étaient les six victimes vouées à la fureur d'une démagogie en délire. Tout le monde connaît les trois premières; le P. du Coudrai, de la compagnie de Jésus, était le supérieur de l'établissement d'instruction de l'ancienne rue des Postes, et consacrait son dévouement à donner au pays de bons chrétiens et de bons Français1; le P. Clerc,

1 Une lettre du P. du Coudrai, écrite de Mazas, révèle avec une admirable simplicité la manière dont il employait son temps en prison.

« Voici mon petit règlement de chaque jour : Cinq heures, lever, puis balayage, nettoyage... Six heures, oraison que je prolonge d'ordinaire jusqu'à sept heures et demie ou huit heures. Huit heures, matines et laudes, prime et tierce. Huit heures trois-quarts, un chapelet. Neuf heures, déjeuner, matines et laudes de l'office de la sainte Vierge. Dix heures, pendant une demi-heure, j'assiste en esprit et en union à la sainte messe qui se célèbre à cette heure, et je fais un quart d'heure d'action de grâces. Onze heures trois quarts, examen. Midi, deuxième chapelet que je récite toujours pour notre chère communauté. Vers deux heures, je lis ou je travaille eu prenant des notes jusqu'à quatre heures. Ajoutez qu'entre neuf et quatre heures, d'une manière très-variable, vient s'intercaler une heure où l'on nous conduit au promenoir, espace grand comme la moitié de notre salle de réeréation, où l'on se meut seul entre deux murs. Quatre heures, j'achève les petites heures, je récite vêpres et cornplies du grand office et de l'office de la sainte Vierge. Cinq heures, je dîne et fais mon petit ménage. Six heures, lecture spirituelle et un peu d'exercice dans ma cellule longue de cinq à six mètres el large de deux. Sept heures et demie, préparation de l'oraison. Sept heures trois quarté, examen.

Iluii heures, troisième chapelet qui complète le rosaire.

également jésuite et ancien officier de marine, était un des directeurs du même établissement; M. l'abbé Allard, ancien missionnaire apostolique, venait de se dévouer au service des ambulances, il portait encore le brassard et la croix de la société internationale de Genève.

Chacun répondit d'une voix ferme et résignée : « Présent. » J'appris le lendemain même de la bouche de Mgr Surat, premier vicaire général de Paris, que les pères jésuites avaient reçu l'avant-veille quelques hosties consacrées; les PP. du Coudrai et Clerc avaient pu se donner, dans ce moment suprême, la sainte communion ; ils lui avaient fait passer, au moment de l'arrivée des assassins, deux saintes hosties; il en avait offert une à M. Deguerry, qui marcha ainsi à la mort avec la force chrétienne et les espérances immortelles que donne le pain de vie.

Au moment de descendre, Mgr Darboy et M. Bon jean, qui déployèrent jusqu'à la fin une invincible fermeté, se donnèrent le bras. Tous furent abreuvés de grossières injures jusqu'au lieu île leur supplice; on avait choisi un réduit obscur du chemin de ronde qui sépare les

Il I heures un quart, litanies. Huit heures et demie, je dresse mon hamac el je rais mon Lit. Huit heures trois quarts cher. \ oilà la journée

bâtiments de la prison du rempart extérieur. Les victimes purent s'adresser de salutaires encouragements et se donner une dernière absolution et bénédiction. On attribue à MgrDarboy quelques paroles que lui aurait dictées son cœur d'archevêque; non -seulement je n'ai pas pu constater l'authenticité de ces paroles, il m:a môme été impossible de m'assurer s'il avait parlé. Il est très -probable qu'en face de la mort les victimes se tinrent dans un religieux recueillement, ne répondant que par le silence et le pardon aux insultes de leurs bourreaux. Ce qui est hors de doute, c'est que toutes montrèrent un calme et une dignité inaltérables1.

1 Voici en quels termes émus un des otages laïques, qui occupe une position élevée dans l'université de Paris, racontait, dans le Journal des Débats du 31 mai, un des épisodes de ces sanglantes journées :

« Je ne puis finir sans rendre hommage à l'admirable conduite îles membres du clergé, qui formaient La très-grande majorité des condamnés, et dont le courage, d'une simplicité héroïque, m'a rappelé celui des martyrs. Un trait qui me paraît sublime se détache pour moi au milieu de beaucoup d'autres, ci je regarde comme un devoir sacré de le signaler à l'admiration de tous les hommes de cœur.

« Le père &uerrin, des Missions étrangères, occupait la cellule 22, qui communiquait avec la cellule 21, où se trouvait un des otages laïques, marié et père de famille. Après lui avoir prodigué toutes les consolations et tous les encouragements de la charité la plus affectueuse, le père Guerrin, dans la nuit qui suivil l'assassinat de l'archevêque et des cinq autres victimes, lit observer à son compagnon que l'appel

Les bourreaux ne devaient pas être nombreux, ou bien l'ivresse et la fureur devaient avoir nui à la justesse de leur tir. Quelques-

mdamnés s'était Fait et se ferait probablement encore îontrôler leur identité; que, par suite, une substitution de personnes sérail cbose facile, et que. si l'on procédait par fournées, les derniers survivants auraient quelques chances de recevoir en temps utile Le secours des libérateurs qu'il était encore permis d'espérer. Le hasard avait fait que le père Guerrin se trouvait vêtu d'habits bourgeois au moment de son arrestation; il avait laissé pousser en prison sa barbe moustaches, et son extérieur n'avait en ce moment rien qui put révéler un membre du clergé. Se fondant sur - heureusement réunies , dit-il avec uni' "it'' simplicité, le père Guerrin proposa à son voisin de répondre pour lui et de prendre sa place, si, lors du premier appel, h- nom de ce père île famille était prononcé le premier. - Vous êtes marié, lui dit-il, vous avez une femme, un entant, auxquels vous devez vous conserver, s'il est possible; ce sont des liens aussi par trop douloureux à briser, et votre

sacrifi «1 bien autrement pénible que le notre. Pour moi,

prêtre, missionnaire, le martyre que j'ai été chercher en Chine sans le trouver, eh bien,je le trouverai ici : peu importe que ce -oit aujourd'hui plutôt que demain, surtout si je puis le rendre utile et le faire contribuer à vous sauver la vie. » On ne pouvait proposer plus simplement, comme une chose naturelle, allant pour ainsi dire de soi et sans contestation possible, un acte d'héroïque abnégation ; e1 ce ne fut grand'peine, après un long débat, sur des instances réi- ■ •t avec la menace île se refuser absolument a profiter de cette substitution, que le compagnon du père Guerrin put obtenir de lui la promesse île renoncer à son généreux projet. Quels commentaires ajouter ù mi pareil fait ? El pour 1 honneur de l'humanité, pour l'honneur de la religion qui inspire de tels dévouements, n'était-il pas Légitime de faire violence a la modestie chrétienne de celui qui se plaindra ivoir été nommé dans ce récil

unes dos victimes, en effet, ne furent atteintes que par deux projectiles. Lorsque les corps furent retrouvés, je fis examiner celui de M. Degucrry par trois médecins des plus compétents, les docteurs de Beauvais, Moissenet et Raynaud. Une balle ronde avait pénétré à côté de l'œil droit dans le crâne, et s'était enchâssée dans les fragments osseux ; on la conserve dans l'église de la Madeleine. L'autre balle avait traversé le poumon. D'après les conclusions des médecins, la mort avait été instantanée. Au moment d'être frappé, M. Deguerry, dans un mouvement qui' convenait à sa nature militaire, avait ouvert sa soutane et présenté son cœur aux balles de ses bourreaux; celle qui avait atteint le poumon avait seulement traversé la partie postérieure de la soutane.

Les gardiens m'avaient appris qu'avant de jeter les corps sur la charrette, on les avait percés de coups de baïonnette et dépouillés d'une partie de leurs vêtements qui furent brûlés à l'endroit même de l'exécution. Deux fois j'ai pu constater l'exactitude de ce détail. J'ai également constaté qu'en remontant aux chambres des six fusillés on avait volé leur argent et jeté au feu leurs papiers et leurs livres. Quelques semaines après, on voyait encore dans une des armoires du vestibule de

la Roquette un bréviaire à moitié brûlé. C'est ainsi que la Commune respectait les dernières volontés et dispositions testamentaires de ses victimes.

Les fusillés du mercredi et des jours suivants, tous les prisonniers auxquels le comité de salut public réservait le même sort, étaient victimes de leur dévouement à deux nobles et grandes causes : ils souffraient persécution en haine de la religion, dont les sectaires de la Commune avaient inscrit l'abolition dans leur sacrilège programme; en haine de la patrie, représentée par l'armée de France et l'Assemblée nationale de Versailles défendant contre les barbares l'ordre, la liberté, la foi, l'honneur, la civilisation.

Après le massacre du mercredi, il n'était plus permis aux otages de se faire illusion sur leur sort. Nous n'étions qu'au début du drame sanglant : tout me démontrait qu'il aurait sa continuation et qu'il ne finirait qu'avec le dernier des otages. Alors commença pour nous une longue agonie de quatre jours dont aucune parole humaine ne peut décrire les sombres péripéties. Je me bornerai à énumérer sans commentaires les incidents les plus remarquables.

Le jeudi à midi, on nous permel une récréation commune dans la même cour que la veille.

Les visages sont plu-- tristes, mais les cœurs sont

aussi fermes. Les laïques témoignent aux ecclésiastiques une cordiale sympathie et montrent la même sérénité. On sent que tous placent en Dieu seul leur confiance, et que cette confiance n'est pas un vain mot. Je m'entretiens vingt minutes avec le P. Olivaint; frappé dans ses plus chères affections, il conserve toujours sur ses lèvres un gracieux sourire; je renonce à dépeindre sa figure et à reproduire sa conversation. Son "visage avait quelque chose de vraiment idéal, et sa parole était celle d'un ange1. Sur la proposition de Mgr Surat, de M. Bayle et du P. Olivaint, les prêtres font vœu, si Dieu daigne les arracher à la mort, de célébrer pendant trois ans, le premier samedi 'de chaque mois, une messe d'action de grâces en l'honneur de la sainte Vierge. Je remarque parmi les laïques une figure qui ne m'est pas inconnue. Je demande son nom. C'était un des plus intel-

1 Le père Olivaint, écrivait, le 12 mai, à un de ses amis : « Aujourd'hui, un mois que je suis à Mazas! Ah! certes je n'avais pas prévu que j'y viendrais jamais. Aprèstout, quand on y vit avec Dion, on peut se trouver bien même à Mazas. « Jo no suis pas en peine de m'occuper. Trente-huitième jour de ma retraité, -l'aurai donc aussi mes quarante jours au désert, et mieux que cela. Mais le jeûne manque, el vous ne pouvez pas vous flatter d'avoir imité lés anges, vous qui venez si vite me secourir. Que Nôtre-Seigneur ne vous laisse fias non plus languir, et qu'il vous donne bien vite au dedans la force el la vie! Courage el confiance, toujours el

quand même... ma vieille devise, toujours nouvelle, a

ligents et des plus courageux commissaires de police. C'est lui que le g-ouvernement avait chargé, au mois de janvier 1864, d'opérer chez moi une visite domiciliaire et la saisie de mes papiers, afin de me faire expier mon dévouement aux candidatures indépendantes et mon opposition à des actes malheureux qui, après avoir entraîné l'empire à sa perte, menaçaient en ce moment d'ensevelir Paris dans un abîme de sang i 1 de ruines. Par une étrange bizarrerie du sort, nos luttes en sens inverse nous avaient conduits à une destinée commune sur laquelle nous ne comptions guère ni l'un ni l'autre. Si je n'avais pas craint de rév dans son esprit un délicat souvenir, je lui aurais certifié qu'il pouvait absolument compter sur mon oubli et mon dévouement. Vers la lin de [a récréation, un des obus lancés par la batl du Père-Lachaise l'ait voler en éclats une des pierres du mur contre lequel nous nous promenons. En temps ordinaire, nous aurions tremblé et pris la tuile : cet incident n'attire même [tas notre attention, lui qous séparant, nous nous disons : « Au revoir, ici-bas ou là-haut] o Nous il- savions lequel des deux.

han- la soirée, nous remar I • nouveaux

ÙttCI ttdies dans Pari-: on QOUS apprend que les

insurgés mettenl le feu à tons I 3 monuments

des quartiers d'où les repousse l'armée de Versailles. Les incendies me navrent et m'exaspèrent; oubliant les dangers qui me menacent, j'éclate en plaintes amères devant mes compagnons qui ne peuvent réussir à me calmer. Je dois aux héros du pétrole, du picrate et de la glycérine les seuls mouvements d'irritation et de défaillance que j'ai ressentis pendant ma captivité.

Le matin, on avait fusillé dans la cour de la Roquette M. Jecker, le célèbre banquier du Mexique. Le soir, on fusillait contre le mur extérieur un garde national réfractaire. Je comprenais cette dernière exécution; mais celle de M. Jecker m'aurait semblé un atroce logogriphe, si nous avions vécu sur la terre et non en plein enfer. A huit heures, un gardien nous fait signe, à M. l'abbé Amodru et à moi, de descendre pour être fusillés. Finitum est! « Tout est fini ! » me dit mon bienfaisant voisin. Nous nous mettons h genoux et, à travers la fenêtre commune à nos deux cellules, nous nous donnons une absolution. Les détenus qui ont compris l'ordre du gardien nous regardent de leurs cellules avec curiosité. Les plus cyniques rient des prières que nous faisons au moment de comparaître devant Dieu. Je prends mes vêtements de prêtre; j'écris à mes parents, amis et confrères quelques

lignes d'adieu; je récite dans mon bréviaire les prières des agonisants. Après une demi-heure, j'apprends qu'on s'est trompé et que, au lieu de nous emmener, M. Amodru et moi, devant les bourreaux de la Commune, on devait traduire deux prisonniers laïques devant la cour martiale, ce qui devait, si j'excepte un semblant de jugement, aboutir pour eux au même résultat. J'ai appris plus tard, par un sous-officier et quelques sergents de ville, que les agents de la Commune leur avaient plus d'une fois annoncé qu'on allait les fusiller, ajoutant, quelques instants après, avec un sourire malicieux, qu'ils ne perdraient rien à attendre, et que la cérémonie était simplement différée au lendemain.

Je passe une partie de la nuit à regarder les incendies. Du coté de Bercy, toul l'horizon esi en l'eu. La batterie du Pèrc-Lachaise, encouragée par les progrès des flammes, redouble de violence. Le bniil du canon et de la fusillade retentit en même temps du coté de Montmartre et de l'hôtel de ville. Je me demande si je suis éveillé ou sous l'influence d'un horrible cauchemar; un complet épuisemenl tic forces physiques ne nie permet pas de bien résoudre ce problème, .le mentionne ces sensations étranges

[tarée qu'elles sont partagées par mes compagnons de captivité.

Le vendredi matin, mon voisin et moi nous recevons de bonne heure la visite d'un des employés subalternes de la maison. Il nous avait d'abord inspiré quelque confiance, et chaque jour, grâce à une avance d'argent qui m'avait été faite, nous lui donnions de deux à trois francs, autant pour faire une bonne action que pour nous montrer reconnaissants de ses services qui restaient toujours à l'état de projet. Nous n'avions pas besoin d'une rare sagacité pour découvrir qu'il n'était, au fond, qu'un espion et un complice de la Commune. La manière équivoque dont il prétendait nous consoler en nous décrivant les progrès de l'armée de Versailles témoignait qu'il avait la plus haute idée de notre simplicité et de notre candeur. Nous voyant plus tristes et plus réservés depuis la catastrophe du mercredi, il nous disait, avec ce ton à la fois goguenard et poli dont le voyou parisien possède le secret : « Est-ce que par hasard vous ajouteriez foi aux fables qu'on fait circuler sur la mort de l'archevêque de Paris et du curé de la Madeleine? C'est tout simplement absurde; quelques gardes nation aux qui avaient trop bu se sont amusés à décharger leurs fusils contre les murs de la prison; je vous garantis qu'on n'a fusillé personne. » Puis, sachant que nous devions dans quelques heures

subir le même sort, il s'empressait de proposer aux ecclésiastiques de notre étage une loterie qui devait, dans ses délicats calculs, lui apporter quelques bénéfices sans le dépouiller de l'objet d'art qu'il était fier d'avoir fabriqué.

Il me fallait, depuis huit jours, dévorer des humiliations qui me révélaient sous un jour tout nouveau la pauvre nature humaine. La cynique proposition de ce malhonnête employé fut repoussée avec dignité; mais il fut convenu que nous lui continuerions notre gratification quotidienne en reconnaissance des services qu'il nous promettait toujours et qu'il ne nous rendait jamais.

En descendant de notre étage, il se transporl;iii fidèlement au greffe pour rendre compte de ce qu'il avait cru voir ou entendre. Nous n'avions pas seulement à lutter contre la férocité, mais encore contre la duplicité- et la fourberie.

Il était bien arrêté dans les plans de la Commune qu'aucun des otages ne devail échapper à la mort. Le dimanche suivant, le premier objet qui frappa mes regards an greffe delà Roquette fui la liste où l'on avait inscrit leurs noms. On avait marqué d'un Irait rouge horizontal les noms de cetn qu'on devait fusiller; lorsque l'exécution étail accomplie, on ajoutait un trait vertical qui formait une croix. Tous les noms

IZlO LA PLACE VENDOME

étaient précédés d'un trait horizontal. Si mes souvenirs ne me trompent, on avait suivi pour les exécutions l'ordre d'inscription dans la liste.

Vers deux heures, trois obus lancés par la batterie du Père-Lachaise traversent le toit de la prison à quelques mètres au-dessus de nos têtes et couvrent la cour des tuiles du toit et des pierres des cheminées. Quelques prisonniers protestent contre les malheurs dont les menace l'explosion des projectiles dans des cellules fermées et se font ouvrir les portes. Les autres ne semblent pas même avoir remarqué ce foudroyant incident; absorbés par la prière, ils sont plus préoccupés des choses de l'éternité que des choses du temps.

Les obus qui s'abattaient sur notre prison étaient un indice des rapides progrès des troupes françaises; mais ces progrès nous plaçaient dans la plus perplexe et la plus intolérable des situations. Nous ne pouvions attendre notre salut que de l'armée de Versailles ; nous devions donc, en envisageant les intérêts généraux de la civilisation et nos propres intérêts, désirer ardemment son triomphe. Mais il était non moins évident que plus l'armée se rapprochait de nous, plus notre fin devenait imminente. Ainsi, la perspective qui était notre seule espérance de salut, devenait en même temps l'annonce inévi-

table de notre ruine. Rien ne manquait à notre agonie. Si les immenses consolations de la religion ne nous avaient maintenus dans des hauteurs supérieures à notre infortune, nous aurions été condamnés aux horreurs d'un enfer anticipé. C'est dans ces cruelles heures que l'on comprend la parole de l'Homme-Dieu, qui avait, au jardin de Gethsémani et sur le gibet du Golgotha, <'pnisé jusqu'à la lie le calice de toutes les humiliations, de toutes les douleurs, de toutes les angoisses afin de les sanctifier : « Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?)) mais à la condition de ne pas la séparer de cette autre parole qui exclut toute défaillance et présage de surprenants retours : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains! »

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