‹ La Plata; (volume 2)Chapitre 5 sur 16 · LA VICEROYAUTE DE LA PL ATA · texte numérisé non relu

LA VICEROYAUTE DE LA PL ATA

Gontinnation des démêlés entre les Espagnols et les Portugais, démêlés sanseesse avivés par le contre-coup des événements européens. Inanité de la convention de Tordcsillas. Influence de ces luttes sur les destinées des colonies du Sud. Elles sont la cause première de l'expulsion des Jésuites, laquelle est précipitée par le souffle des idées philosophiques, et elles finissent par amener la séparation du gouvernement de Buénos-Âyres de la vice-royauté du Pérou.

Les provinces de la Platasont érigées en une vice-royauté purticnlière. — Zevallos» premier vice -roi. Ses exploits. Son habile administration. Prospérité de Buénos-Ayres. Description d*une ville américaine.

S'il y a un pays au monde dont le dix-neuvième siècle puisse avec raison s'enorgueillir» c'est la belle, libre et grande Californie, déserte en 1847, peuplée, civilisée en 1853. Des villes bien bâties s'élèvent sur la baie de San-Ffancisco, aux bords du Sacramento, sur le Tualemé, au pied des monts Rocheux; des bateaux à vapeur sillonnent ces fleuves inutiles avant 1848, des arsenaux s'élèvent dans les ports où quelques baleiniers seulement allaient naguère renouveler leur provision d'eau.

Ce pays si riche, si fertile , où trois cent mille âmes trouvent aujourd'hui les éléments de tant de bien-être, avait été découvert par les Espagnols dès le seizième siècle ; mais il était resté ignoré, parce que personne n'avait disputé aux Espagnols la possession de leurs présidios de Monterey ou de San-Francisco. La cour de Madrid l'avait occupé et bientôt oublié.

Il est plus que probable que, dans les mêmes circonstances, la Plata eût eu le même sort que la belle baie de San-Francisco

OU les champs fertiles du Sacramento et du Tualemé. Une fois qu'on eût eu reconnu que la route par Panama conduisait plus facilement au Pérou que la route par l'Atlantique, on aurait laissé les colons se mettre au niveau des sauvages, pourvu que d'autres nations n'eussent pas eu la fantaisie de prendre pied sur les côtes de l'Atlantique, pourvu qu'on eût respecté la trèsjudicieuse bulle du pape Alexandre VI. La Plata serait restée ignorée sans les hostilités qui eurent lieu entre les Espagnols et les Portugais. Mais ces petits combats tinrent l'attention éveillée sur les colonies qui s'y étaient formées. Le contre-K^oup des discordes européennes se fit sentir jusqu'à cette extrémité du monde, et, dans les nouveaux traités que les rois signaient en Europe, pour les déchirer aussitôt qu'ils y trouvaient leur compte, il était toujours question de Buénos-Ayres, de la Colonia del Sacramento et des missions de l'Uruguay.

Les gouverneurs espagnols et portugais ne cessaient de se plaindre les uns des autres, et, toutes les fois que l'occasion s'en présentait, ils se faisaient la guerre. Et le résultat était presque toujours le même. En Amérique, les Espagnols, plus nombreux que les Portugais, obtenaient généralement l'avantage sur le champ de bataille; mais, en Europe, la cour de Lisbonne, plus adreite ou mieux instruite de ses intérêts que celle de Madrid, parvenait à neutraliser les conséquences de ces victoires, en obtenant du roi d'Espagne des concessions qui compensaient les défaites de ses sujets d'outre-mer.

Ainsi, par le traité du 15 janvier 1750, le roi d'Espagne don Fernando YI, de pacifiques dispositions, et marié à une princesse portugaise, abandonna les droits assurés à l'Espagne par la convention de Tordesillas, en vertu de laquelle, si on eût tenu rigoureusement la main à son exécution, les Portugais auraient pu être forcés d'évacuer tous les points qu'ils occupaient sur la côte du Brésil, et l'Espagne reconnut au Portugal la souveraineté de toutes les contrées où les Paulistas s'étaient établis, soit par violence, soit comme sujets du roi d'Espagne,

— Idl —

lorsque les deux couroones ayaient été réunies, de Philippe If à Philippe IV. Les frootières entre les colonies des deux peuples detaient être déterminées par le cours des eaux : les contrées arrosées par les affluents de TUruguay, de Tlbicuy et du Rio- Negro, restaient à TEspagne; les pays baignés par les eaux tributaires du Jacuy et de tous les ruisseaux qui vont aux grands lacs dos Patos et de Merim appartiendraient aux Portugais.

Par suite de cet arrangement, les Espagnols devaient abandonner toutes les missions que les Jésuites avaient formées sur la rive gauche de l'Uruguay au nord de l'Ibicuy; mais, en échange , les Portugais renonçaient à toutes leurs prétentions sur la Colonia et les terrains occupés par Lobo lors de sa première venue à l'embouchure de la Plata.

Les commissaires envoyés pour faire exécuter le traité ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il était inexécutable. Les cartes qui avaient servi en Europe à la démarcation de cette nouvelle frontière, lesquelles avaient été dressées par les Portugais tout exprès pour la circonstance, se trouvèrent complètement fausses ; et, d'un autre côté, les Indiens Guaranis soumis par les Jésuites, qui habitaient la rive gauche de l'Uruguay, alléguant qu'ils devaient leurs terres à Dieu et à leifirs aieux, déclarèrent qu'ils ne voulaient pas les céder aux Portugais.

Cette réponse et cette opposition des Indiens ne trompèrent personne : c'étaient les révérends pères qui leur soufQaient cette audace. Aussi la couronne d'Espagne ne leur pardonna-t-elle pas ce manque d'obéissance. Si dévots que fussent les monarques espagnols, ils savaient que tout ce qui résiste ou peut vouloir résister est une entrave à la marche régulière d'un bon gouvernement absolu. Tolérer l'existence d'une association qui semblait vouloir vivre pour soi et par soi leur eût semblé une faute.

C'étaient pourtant les intérêts de l'Espagne que les Jésuites

soutenaient en s'opposant à l'exécution d'une traité absurde et

tout à l'avantage des Portugais; mais la cour de Madrid voulait

if

avant tout une soumission complète, et c'est en grande partie à cette opposition, faite dans les meilleures intentions, qu'il faut attribuer la disgrâce des Jt^suites^ bien qu'ils n'aient été expulsés de leurs missions que quatorze ans plus tard.

Malgré les protestations des Indiens, protestations qu'il savait dictées par les révérends pères, le gouvernement espagnol voulut que le traité fût exécuté dans toute sa teneur, et le gouverneur de Buénos-Âyres , Ândonaguey, reçut Tordre de prêter main-forte aux commissaires pour dompter la résistance des Indiens et mettre les Portugais en possession des contrées qui leur étaient attribuées.

Les soldats d'Ândonaguey eurent facilement raison des plus turbulents des Guaranis et étoufTèrent sans peine toute velléité de résistance; mais, excités par leurs Pères, et craignant de se damner s'ils consentaient à changer de maîtres, les Indiens désertèrent en masse à l'approche des Portugais. Ceux-ci occupèrent les terrains; mais ce qu'ils avaient surtout espéré trouver, c'est-à-dire une population docile, habituée au travail, leur échappait.

Sachant profiter de tout pour conserver leur établissemen t de la Colonia, les Portugais prétendirent que les terres sans leurs habitants leur étaient complètement inutiles, et s'en prirent aux Espagnols d'Amérique, qu'ils accusaient de ne point remplir les conditions du traité. Ils refusèrent, en conséquence, d'abandonner leur colonie. Ce refus amena une nouvelle convention, du 17 janvier 4761, par laquelle il fut dit que, vu les difficultés d'exécution, le traité du 15 janvier 1750 demeurait nul et non avenu, et que tout retournerait au stato quo ante. Mais les Portugais usèrent, dans cette circonstance, de leur tactique habituelle : ils n'abandonnèrent pas la Colonia et ils gardèrent les campagnes d'où les soldats du roi d'Espagne avaient, si inutilement au moins, chassé les Guaranis.

Les relations entre les créoles espagnols et les créoles por-

lugais» malgré les tentatives d'accommodement faites en Europe, restaient donc sur le même pied d'hostilité, quand un nouvel acte de la diplomatie européenne ralluma la guerre dans ces colonies lointaines.

Le pacte de famille signé le 15 août 1761, qui amena la rupture entre la France et TAngleterre, et, par contre-coup, entre l'Espagne et le Portugal, permit aux créoles de Buenos- Ayres de battre encore une fois les Portugais.

Aussitôt que la nouvelle de la guerre entre l'Espagne et le Portugal parvint à Buénos-Ayres , don Pedro de Zevallos , qui avait remplacé Andonaguey comme gouverneur, marcha sur la Colonia avec deux mille hommes de bonnes troupes, et l'assiégea. Les Portugais firent bonne contenance ; mais l'artillerie espagnole, admirablement dirigée par Zevallos , fit dès le début de tels dégâts dans les fortifications, que tous ceux qui purent s'embarquer se précipitèrent dans les bâtiments en rade et firent force de voiles pour gagner la côte du Brésil. Mais la tempête leur fut plus cruelle encore que les boulets espagnols ; les bâtiments qui ne sombrèrent pas furent jetés à la côte, et les fuyards échappés au naufrage furent faits prisonniers et envoyés par Zevallos dans l'intérieur du pays. Ils ne tardèrent pas à s'y confondre avec la population espagnole de Cordova, de San Luis, de Mendoza et de San Juan : c'est ce qui explique le grand nombre de familles ayant des noms portugais qui habitent encore cette partie du pays.

Loin d'imiter ses prédécesseurs, qui avaient, après la victoire, détruit l'établissement portugais, Zevallos répara avec soin les dégâts que son artillerie avait causés et mit une bonne garnison dans la petite place.

C'est à cette heureuse inspiration que les créoles durent le premier succès que les Buénos-Ayriens obtinrent sur les Anglais dans les eaux de la Plata.

Le 6 janvier 1 763, une expédition anglo-portugaise , composée d'un vaisseau et de deux frégates anglaises, de cinq transports

et de mille hommes de débarquement fournis par les Portugais» se présenta devant la petite ville récemment repeuplée par les Espagnols. Ceux-ci» fiers encore de leurs récents lauriers , ne se laissèrent pas intimider par cette armada» plus imposante dans ces parages que l'invincible armada de Philippe II pouvait Tétre pour l'Angleterre d'Elisabeth. Les feux de la place répon-dirent avec succès aux feux de la flotte. Le Lord Clive^ criblé de boulets par les habiles artilleurs de Zevallos , coula bientôt et presque tout son équipage périt» quelques hommes seulement ayant pu gagner les autres bâtiments ; les frégates , fort igaltraitées , battirent en retraite» et les Anglo-Portugais» après cette tentative» furent forcés de regagner les côtes du Brésil*

Animé par ce nouveau tripmphe » Zevallos ne voulut pas s'en tenir à la défense de la Piata. U marcha par terre sur Rio- Grande » qui fut abandonné à son, approche » et nul doute que les provinces du Sud n'eussent été toutes évacuées par les Portugais sans la paix qui fut* signée à Paris le 10 janvier i7(>S» à la, suite de laquelle les colons espa,gnols se virent» comme toujours» dans l'obUgation de rendre aux Portugais les pays d'où ils les avaient chassés.

C'est que la vie politique de ces colonies était en quelque sorte en dehors d'elles-mêmes. Tous les actes des rois d'Espagne » actes de guerre ou actes de paix » y avaient leur coatre* coup » si étrangères qu'elles y fussent. Les idées mêmes qui prenaient cours en Europe» et dès avant qu'elles eussent traversé l'Océan» exerçaient sur leurs destinées une influence quelquefois décisive et produisaient sur les bords de la Plata des changements radicaux. C'est ce qui arriva notamment en 1 760» lors de l'expulsion des Jésuites.

L'esprit philosophique du dix-huitième siècle était monté jusque sur les n^archeis du trône en Portugal avec le marquis de Pombal » en Espagne avec le comte d'Aranda. Ces deux ministres étaient l'un et l'autre des encyclopédistes à la française» c'est presqjue dire » pour l'époque » des socialistes. Or» qui dit

encydopëdiste dit ennemi de la prépondérance cléricale, ennemi par conséquent des Jésuites, qui en étaient la plus forte colonne. Aranda et Pombal professaient les mêmes sentiments pour la célèbre Compagnie . si puissante alors par son pouvoir, par sa discipline et par les immenses richesses qu'elle possédait en Europe et en Asie aussi bien qu'en Amérique, où nous venons de voir quelle était l'importance de ses domaines. Ils s'entendirent pour l'anéantir d'un seul coup. Ils donnèrent pour prétexte de cet acte violent, qui devait répugner aux sentiments catholiques de leurs souverains , l'esprit de résistance que les Jésuites avaient toujours apposé aux ordres de l'Espagne, notamment quand il s'était agi de remettre aux Portugais los missions de la rive gauche de l'Uruguay. Ils prirent encore argument de leurs richesses , sachant que lés rois aiment assez à rentrer dans les biens qu'ils ont donnés, surtout quand le travail en a considérablement accru la valeur.

Mais, pour frapper ce grand coup, il fallait avoir partout des agents qui fussent en parfaite communauté d'idées avec les chefs du complot ; il fallait qu'un secret impénétrable en enveloppât les préparatifs, car, si les Jésuites avaient pu soupçonner ce qui se tramait contre eux , nul doute qu'ils ne fussent parvenus à circonvenir le monarque et qu*ils n'eussent étouffé dans leur germe les projets des ministres.

Les immenses domaines que les pères possédaient dans l'Uruguay étaient de ceux dont il importait le plus de s'emparer, et l'opération demandait de la vigueur. Il était donc essentiel d'avoir à Buénos-Ayres un homme sur lequel on pût compter. Zevallos était un excellent artilleur, mais un encyclopédiste très-tiède. Le comte d'Aranda ne crut pas pouvoir, dans ces circonstances, placer en lui sa confiance; il le fit donc rappeler et le remplaça par un homme imbu des principes philosophiques, le lieutenant général don Pedro Bucarelli , qui entra en foncions le 15 août 1766.

Onze mois s'écoulèrent sans que les Jésuites eussent le

moindre soupçon des instructions qu'avait apportées le nouveau gouverneur. Les ministres espagnols avaient voulu que les ordres cachetés envoyés pour le même objet dans toutes les dépendances de la couronne de Castille fussent ouverts le même jour. L'exécution avait été fixée aux premiers jours de juillet 4767. Dans la nuit du 3 au 3» quarante- quatre Jésuites qui résidaient à Buenos- Ayres furent arrêtés et mis au secret dans un de leurs couvents, et dès le lendemain Bucarelli marcha sur les missions 9 où il s'empara , sans rencontrer la moindre résistance, de soixante-dix-huit autres révérends. Une semblable razzia eut lieu au même moment dans les autres provinces, et au mois de septembre deux cent soixante et onze Jésuistes furent embarqués pour Cadix.

L'exécution de cette grande mesure avait donc réussi au gré du comte d'Âranda : les Jésuites étaient mortellement frappés ; mais la suite ne répondit pas à ce qu'on aurait pu attendre de leur dépossession. Bucarelli les avait remplacés dans les missions par des moines franciscains , qui se montrèrent tout à fait inhabiles à gérer de si grands biens. Pour les aider, on adjoignit aux curés nouvellement installés des administrateurs laïques. Les choses allèrent plus mal encore. Ces troupeaux humains s'égrenèrent, si l'on pouvait ainsi dire, comme les grains d'un chapelet dont le fil vient d'être rompu. Bucarelli, en ayant référé à Madrid , reçut l'ordre de vendre les domaines échus à la couronne par suite de l'expulsion des Jésuites; mais on n'en put vendre qu'une faible partie , et fort mal , et tout le fruit qu'on retira de ce coup d'État fut de faire disparaître de l'Amérique un puissant élément de stabilité pour les institutions monarchiques.

Les Jésuites expulsés , Bucarelli n'avait plus rien à faire k Buénos-Âyres ; il reprit donc le chemin de l'Espagne^ laissant au général Vertix, avec le gouvernement, les ennuis des démêlés , toujours aussi vivaces , entre les Espagnols et les Portugais.

La paix de Paris» en effet, n'avait rien décidé quant aux limites entre les possessions des deux peuples rivaux, et le traité de Tordesillas était demeuré implicitement la règle à cet égard. Mais les Espagnols avaient une telle étendue à coloniser, qu'ils ne songèrent pas à demander l'abandon par les Portugais des côtes qu'ils possédaient indûment en dehors de la ligne de démarcation tracée par ce traité.

Les Portugais , de leur côté , solidement établis dès lors à Bahia et à Rio-Janeiro , étaient loin de songer qu'ils dussent jamais rendre ces colonies déjà si florissantes , et faisant partie du Portugal tout aussi bien que Setubal ou Coimbre. Les territoires du Sud conquis par les déportés pour la couronne de Portugal étaient les seuls que les Espagnols semblassent disputer. La cour de Lisbonne savait bien qu'elle n'avait pour les posséder aucun titre légal , mais elle comptait sur le temps pour légitimer son occupation. Ses diplomates avaient adopté un excellent système pour annihiler les victoires des colons espagnols : ils traitaient toujours, sans jamais arriver à une solution ; et ce système réussit si bien , que la paix continua sans trouble jusqu'en 1767.

Mais pendant que les Portugais d'Europe traitaient , les Portugais d'Amérique voulaient toujours reprendre ce qu'ils considéraient comme la limite naturelle du Brésil au sud, c'est-à-dire le littoral de la Plata. Dans ce but , ils tâchèrent de surprendre les Espagnols en les attaquant à Rio -Grande, occupé par eux depuis la victoire de Zevallos en 1 763 , mais ils furent vigoureusement repoussés. La cour de Lisbonne crut donner une large satisfaction à l'Espagne en déposant le gouverneur de Rio-Janeiro , qui avait consenti à l'expédition.

Les Espagnols s'en contentèrent , et les sujets des deux couronnes vécurent en paix jusqu'en 1774, époque où les Brésiliens firent une nouvelle tentative, tout aussi infructueuse, après laquelle se répétèrent les mêmes plaintes de la part de l'Espagne, les mêmes protestations de la part du Portugal. Mais au fond la

cour de Lisbonne était si loin de blâmer ces agressions « que, pendant que ses ministres donnaient à Madrid l'assurance de ses intentions pacifiques, le général allemand Bohm, au service du Portugal, recevait ordre de préparer à Rio une expédition assez forte pour reprendre les territoires que Zevallos avait enlevés aux Paulistas. Et en effet, en m&rsi776, Bohm pénétara dans le Rio-Grande et reprit le pays qui forme aujourd'hui la Banda orientale.

11 fallait un grand coup comme celui-là pour faire sortir la cour de Madrid de son apathie. Elle sentit enfin la nécessité d'opposer une barrière plus solide aux envahissements d'un voisin aussi entreprenant , et elle sedécida à faire des provinces de la Plata un gouvernement particulier.

Jusqu'en 4776, les pays découverts par Gabotto et colonisés par Irala étaient restés dans la dépendance de la vice-royauté du Pérou. On peut dire, sans exagération, que les monarques •espagnols, comme certains nobles d^autrefois, ne connaissaient pas les domaines qu'ils recevaient en héritage. Sans cette ques^ tion des limites et la querelle qu'elle souleva , ils n'auraient jamais soupçonné que la partie sud de leur vice-royauté du Pérou était à elle seule plus étendue que l'empire de Philippe II en Europe , lorsque la monarchie espagnole était au zénith de sa puissance.

Les provinces de la Plata n'occupaient pas en effet moins du quart de l'Amérique méridionale, et l'on connaît la fertilité, les ridiesses naturelles de ce pays, arrosé par le plus admirable réseau de fleuves , l'un des plus beaux de la terre enfin. Six des sept climats dans lesquels Humboldt divise le monde s'y trouvent contenus, depuis les pays qui produisent la cannelle et les épices, jusifu'aux froides régions où les céréales ne peuvent plus vivre. Une embarcaiton partant du haut Paraguay ou des plaines qu'arrose le Vermejo peut descendre jusqu'à Buenos -Ayres, recueillant sur sa rotfte les •plus riches productions de la terre : café , quinquina, coton ,

garance, indigo, saere, tàlMe, argent, cuivre, bois de construction , bois propres à Tébénisterie, depuis Tébène jusqu'au mbapay, blanc et dur conme^ marbre de'Cararre, toutes choses qui se trouvent dans les clhnats chauds ; puis, dans la partie tempérée , les vins , les céréales de toute espèce , les chanvres et tous les produits que peuvent fournir à Tindustrie les troupeaux des Pampas.

Un pareil pays valait certes bien Thonneur que lui fit Charles III de l'ériger en vice-royauté ; mais ce ne fut pas pour le pays lui-même et pour en hâter la prospérité qu'il se décida à ce parti ; ce fut uniquement pour mieux faire sentir sa puissance à ses voisins et les châtier de leur mauvaise foi.

Zevallos, qui avait fait preuve d'autant d'habileté que de bravoure, fut le premier vice-roi de la Plata.

Jamais vice-royauté n*a commencé avec plus d'éclat. Don Pedro Zevallos, élevé au grade de lieutenant général , reçut, en même temps que son titre de vice-roi , le commandement d'un corps d*armée de neuf mille hommes d'élite qui partirent de Cadix, le 3 novembre 1776, sur cent seize bâtiments. Cette flotte se dirigea sur l'île de Sainte-Catherine , qui semble avoir été la limite la plus septentrionale que les Espagnols aient ambitionnée pour la nouvelle vice-royauté.

Quoique fort bien préparés pour la guerre , les Portugais de l'Ile n'osèrent résister; Zevallos s'en empara sans brûler une amorce ; mais , voulant réserver toutes ses forcés pour combattre les Portugais de terre ferme , il en détruisit les fortifications, après avoir embarqué les cent quatre-vingt-quinse canons dont elles étaient armées , et reprit le large.

De Sainte-Catherine il se dirigea sur Rio-Grande, où il devait être rejoint par le dernier gouvemeor de Buénos-Ayres, le général Vertix; mais, les gros temps ayant dispersé sa flotte entre Sainte-Catherine et RicHGmnde, il fit signe aux bâtiments de regagner comme ils pourraient la Flota et de s'abriter à Monté-

vidéo. L'ordre put être heureusement exécuté, et tous les transports se trouvèrent au rendez-vous le 24 avril 1777.

Aussitôt au port , Zevallos débarqua ses troupes , à la tète desquelles il marcha, en longeant la côte, sur la Colonia. En même temps, quelques bâtiments de guerre allaient attendre ses ordres devant rétablissement portugais. Le 2 juin, la place se trouva investie par terre et par mer ; sommée de se rendre à discrétion dans les quarante-huit heures , elle capitula le 4. Le vainqueur y trouva cent quarante bouches à feu et une grande quantité d'armes et de munitions. Toute la garnison fut faite prisonnière. Les officiers , au nombre de soixante-trois , furent envoyés à Rio-Janeiro; les soldats et les colons à Mendoza, dont ils augmentèrent l'importance en introduisant dans son territoire la culture de la vigne. Ces hommes, tirés des îles Açores par le roi de Portugal pour peupler l'embouchure du grand fleuve , se trouvèrent ainsi, par les chances de la guerre, transportés dans un pays plus en rapport avec leurs habitudes. C'étaient pour la plupart des vignerons ; au pied des Andes , ils employèrent avec grand succès leur industrie , qu'ils n'avaient pu utiliser sur les bords de la Plata , où les vents de la plaine ne permettaient pas la culture de la vigne.

Zevallos , craignant qu'un nouveau traité ne rendit aux Portugais cette ville qu'on leur avait si souvent prise en vain , la rasa après l'avoir dépeuplée ; et, ce qui est bien à regretter, détruisit le petit port en y coulant quelques vaisseaux remplis de pierres.

Il marcha ensuite sur Rio-Grande avec une armée assez forte pour être sûr d'avoir facilement raison des faibles garnisons portugaises ; mais en route il reçut des dépêches de Madrid qui lui apportaient sa nomination au grade de capitaine général, le plus haut grade militaire , pour ses succès à Sainte-Catherine , et qui en même temps l'informaient de la suspension d'hostilités accordée à la reine de Portugal.

Les armées espagnoles étaient encore une fois arrêtées dans leur marche victorieuse par Thabileté de la diplomatie portugaise.

N'ayant plus rien à faire sur la rive gauche de la Plata» le vice-roi regagna Montevideo , en laissant le corps expéditionnaire aux ordres de Vertix.

Peu partisan de la pompe dont s'entouraient les vice^rois américains , Zevaiios , pour faire son entrée à Buénos-Ayres , traversa la rivière , — à peu près quarante lieues , — sur une chaloupe qui arriva au point du jour devant la ville, quand tout le monde croyait encore le vice-roi dans le Rio-Grande.

Descendu à terre, il ne trouva sur la plage que quelques enfants qui jouaient. Il entra en conversation avec eux et se mit en marche vers le palais, suivi de cette étrange escorte, qui l'accablait de questions sur le nouveau vice-roi , l'armée et la grande flotte qui restait toujours sur la rive nord de la Plata. Quelques curieux qui s'étaient mêlés aux enfants crurent reconnaître Tancien gouverneur dans cet officier qui arrivait si modestement. La nouvelle ne tarda pas à se répandre, et la ville entière, éveillée par les cloches des églises lancées à toute volée et les salves d'artillerie annonçant la présence du vice-roi, fut bientôt sur pied. L'enthousiasme des Buénos-Âyriens suppléa aux préparatifs officiels , et les fêtes qui se succédèrent , pour avoir été improvisées, n'en furent pas moins splendides.

Buénos-Âyres, jusqu'alors dépendance de la vice-royauté du Pérou, montait au rang des capitales. Lajoie qu'en éprouvaient les colons n'était pas l'effet d'une vaine gloriole ; il y avait profit réel pour le pays.

Dès auparavant, TEspagne concourait à la richesse des colonies beaucoup plus que celles-ci ne contribuaient à la richesse de la métropole par les quelques métaux qu'elles lui envoyaient. Les chefs militaires, les juges, les employés du Trésor, ai^ortaient avec eux des habitudes de luxe que les colons imitaient. Ils se bâtissaient de belles habitations, dont les meubles

venaient d*fiurope à leur suite , et les oréoles, ne viralant pas demeurer en arrière , s'efforçaient à bâtir et à metiMer leurs maisons avec autant de luxe. Les livres aussi, qui, à Mite époque , étaient rares partout , «venafeot avec les employés, et les Américains s'instruisaient par la lecture et par la conversation des Européens.

Une vice-^royauté appelait des fonctionnaires d'an ranrg plus élevé et plus richement dotés que les employés qui aidaient un gouverneur dans son administration. De ià un luxe plus grand, des fêtes auxquelles était conviée toute la population aisée , oè il fallait parler comme ceux qui venaient -de Madrid ou de Sé^ ville, et où l'on se formait è leurs manières, où l'on se piquait 'naturellement de rivaliser avec eux pour le costume , pour la tenue ; de là des besoins qui se faisaient sentir d'une manière impérieuse ; de là la nécessité de travailler pour s*enrichir, et s'instruire, ne fût^e que superficiellement, pour tenir convena^ blement sa place dans les réunions officielles ; de là encore h, nécessité de nombreux serviteurs, qu'il fallait habiller à l'euro^ •péenne et loger proprement ; de là l'impulsion donnée au oom"merce ; de là, enfin, cette assimilation à la vie européenne qui , malgré les lois absurdes sur le commerce, donnait à l'Amérique espagnole un aspect plus civilisé qu'on ne serait tenté de le supposer quand on se rappeHe qu'un siècle auparavant ces terres n'étaient habitées que par des sauvages nomades qui savaient à peine tirer des immenses pâturages de la Platade quoi soutenir une existence précaire.

Il s'établit tout d'abord entre le vice-roi et ses administrés une bonne harmonie qui fit plus pourfepays que les nombreuses lois et les règlements que le conseil desltfdes dictait à Séville, ou même que les privilèges et imfmunités octroyés par la couronne pour la plus grande prospérité de l'Amérique.

Zevallos aimait le pays auquel il devait son importance comme homme de guerre et sa récente faveur auprès da moi

d'Espagne. N'ayant rien tant à cœur que de le rendre heureux et florissant, il s'aidait volontiers des conseils de tous les hommes d'expérience. La paix de Saint-Ildefonse , signée le 1"" octobre 1777 , six mois après la suspension des hostilités, lui permit de donner toute son attention à l'administration intérieure du pays. Secondé par le ministre Florida Blanca , dont les dispositions libérales lui étaient bien connues, il modifia les règlements de douane, au grand avantage des colons. Les objets manufacturés hors de la péninsule , qui jusque-là avaient été introduits en fraude par les contrebandiers portugais, purent entrer légalement sur le marché de Buénos-Ayres, moyennant un droit modéré. 11 demanda en outre et obtint pour sa viceroyauté la permission de trafiquer librement et directement avec les Antilles espagnoles , d'où l'on pouvait faire venir les denrées coloniales nécessaires à cette partie de l'Amérique, et dont le monopole avait été également jusqu'alors entre les mains des contrebandiers portugais établis à Bahia ou à Rio-de-Janeiro. 11 proposa également l'établissement d'une cour de justice supérieure, qui jugerait en dernier ressort les causes qu'auparavant on était obligé de porter au tribunal de Charcas, dans le haut Pérou.

Les nouvelles franchises commerciales augmentèrent rapidement la richesse des créoles. Le prix élevé qu'on obtint des cuirs et de la viande salée , dès qu'on put les exporter, donna une valeur relativement très-^ande aux innombrables troupeaux qui auparavant erraient inutiles dans les immenses pâturages des Pampas.

Tout en travaillant à ces réformes, aussi judicieuses qu'elles étaient urgentes , Zevallos embellissait sa capitale de monuments qui eussent été remarquables partout, et qui en Amérique semblaient somptueux presque à l'égal des grands édifices qui font la gloire de Séville et de Tolède. L'Hôtel-de-Yille de

Buénos-Ayres, la Monnaie» TUniversité » furent commencés à cette époque ; le fort bâti par Garay fut agrandi et terminé.

L'impulsion donnée par le vice-roi fut suivie par ceux auxquels il avait ouvert de si abondantes sources de fortune. Tous ces nouveaux propriétaires voulurent que leurs demeures ne fissent pas tache au milieu des édifices administratifs qui s'élevaient de tous côtés. Aussi les alentours de la place principale ne tardèrent-ils pas à se couvrir de belles maisons , où on reconnaissait la main de maîtres maçons venus d'Andalousie.

Cependant le bon marché des terrains, même au centre des villes, avait fait abandonner la distribution ordinaire des constructions espagnoles. Presque toutes les maisons n'avaient qu'un seul étage ; chaque habitation occupait une superficie de trentesix mètres de front sur soixante-douze de profondeur. Ce carré long était divisé en trois cours. La première , ordinairement plus petite, était entourée de logements de maîtres , qui consistaient généralement en un bureau ouvrant sur la rue, à côté de la porte d'entrée, deux ou trois chambres à coucher, deux salons et une salle à manger. Daiis les maisons des plus riches colons, à côté de la salle à manger, était un oratoire, fermé par une grande porte à deux battants, où un prêtre ou un moine, ami de la famille et généralement bien rétribué , venait dire la messe le dimanche, et où la famille se réunissait tous les soirs pour dire le rosaire.

La deuxième cour était souvent plaûtée en jardin. Les bâtiments qui l'entouraient étaient divisés en appartements pour les enfants de la famille.

Enfin, sur la cour du fond donnaient les cuisines, les chambres des domestiques^ et quelquefois un mauvais hangar pour deux ou trois chevaux favoris , qu'on voulait bien appeler les écuries. Dans les rares maisons où le maître pouvait se donner le luxe d'une voiture , le bureau était converti en remise ouvrant sur la rue.

Nous avons eu occasion de voir une de ces maisons telles qu'elles étaient meublées dans la dernière moitié du dixhuitième siècle, et nous avons été étonnés du luxe des familles principales à cette époque. Le salon était tapissé de damas rouge à franges d'argent ; les chaises , en riche bois du Paraguay et sculptées avec beaucoup d'art, étaient garnies de velours rouge; au-dessus des consoles étaient des glaces de Venise d'un mètre cinquante centimètres de hauteur sur un mètre de largeur, encadrées dans des morceaux de glaces de la même espèce superposés et recoupés, encadrement un peu lourd peut--étre, mais qui ne manquait pas de grâce. Une partie du salon était occupée par un estrado^ espèce de plancher élevé de cinquante centimètres, recouvert d'un riche tapis de Turquie, et tout autour duquel étaient disposés des coussins de velours rouge, bordés de galons d'argent. C'est sur cette estrade que la maîtresse de la maison recevait les visites d'étiquette. Monter sur l'estrado était une marque de distinction à laquelle on ne pouvait facilement prétendre : de là l'expression qui se conserve encore en Amérique : persana de estrado, pour indiquer une personne distinguée •

Cette disposition uniforme des habitations provient de la manière dont était faite la distribution du terrain par les conquérants qui fondèrent les villes américaines. Tout terrain destiné à l'emplacement d'une ville était divisé en manzanas ou carrés de cent cinquante mètres de côté, réduits à cent quarante-cinq parle retranchement sur chaque face de cinq mètres pris par la municipalité pour la voie publique. Ces carrés étaient subdivisés en quatre autres de soixante-douze mètres et demi de côté, qu'on distribuait entre les colons. Il était rare que ceux-ci gardassent leur part entière; ils s'en réservaient le plus ordinairement la moitié et vendaient l'autre , en un ou deux lots , maïs chaque lot ayant sa fagade sur la rue principale : de telle sorte que les habitations pouvaient différer de largeur, mais qu'elles avaient toutes la même profondeur, et toutes, par conséquent.

la même distribution en trois corps de logis. Ce système, suivi sans aucune déviation dans toute rAmérique espagnole, a donné des villes formées de rues tfès^roites , toutes d'égale largeur, symétriques comme un échiquier, mais d'une monotonie mortelle, à faire regretter les vieillesxités d'Europe, avec leurs amas de maisons et leurs rues étroites et tortueuses. Et il se passera sans doute des siècles avant qu'os voie dans les villes de l'Amérique espagnole ces grandes voies de communication , ces places monumentales , ces vastes perspectives qai charment l'œil et donnent aux villes cette riante physionomie que l'on n'obtient en Europe qu'en démolissant des quartiers entiers , mais que les Américains saxons ont su ménager avec tant d'habileté dans le tracé des belles villes de la grande république du Nord.

Mais reprenons notre récit. Malheureusement pour Buénosr- Ayres et pour toute la vice-royauté, Zevallos, qu'on peut considérer comme l'homme qui a le plus fait pour la Plata après Irala et Garay , fut rappelé en Espagne un an après la paix , vers la fin de 1 778. 11 mourut bientôt après, à Cordoue, empor^ tant la réputation d'un des meilleurs généraux espagnols et d'un des plus fermes soutiens des droits de la couronne en Amérique.

Vertix. — Marquis de Loreto. — Arredondo. Nouvelles franchises commerciales. Commerce de la Plata à la fin du dix-huitième siècle. Belgrano. Junta de Cobiemo, — Mek). — Aviles.

Zevallos eut pour successeur dans la vice-royauté le même général Vertix qui , comme gouverneur de Buénos-Ayres, avait succédé à Bucarelli. En paix avec les Portugais, le nouveau vice-roi s'occupa de mettre à la raison les Indiens du sud, qui parfois volaient les bestiaux des établissements éloignés. L'industrie des éleveurs avait acquis dès lors une importance qui

allait chaque jour grandissant. Buénos-Ayres exportait déjà de sept à huit cent mille cuirs par an. Yertix^ après avoir châtié les tribus indiennes, qui parfois volaient les chevaux des * fermiers, éleva quelques petits forts dans la campagne pour protéger la vie et les biens des colons qui commençaient à établir leurs estancias jusqu'à quarante et cinquante lieues de la ville. L'administration des provinces du nord le préoccupa également, et elles lui furent redevables de plus d'une mesure utile. Il cessa ses fonctions en i784.

De i 784 à 1 789 , la vice-royauté fut confiée au marquis de Loreto , bon soldat et honnête homme , mais borné et comprenant ses devoirs de gouverneur à peu près comme un pacha turc appelé à administrer des Grecs. Pour lui , les Américains formaient une caste à part , qu'il ne laissait pas volontiers approcher de sa personne. Le développement du pays n'en suivit pas moins son cours naturel. Ce fut sous son administration que les commissaires espagnols envoyés pour fixer les limites entre les possessions des couronnes de Castille et de Portugal entreprirent ces grands travaux géographiques sur lesquels ont été dressées les meilleures cartes que nous possédions de cette partie de l'Amérique. Ces commissaires, parmi lesquels nous nommerons le brigadier UUoa , don Bernardo Lecoq, don Félix Azara, Cabrer, Alvear, Cervino et Aguirre, étaient tous des hommes distingués , et leur séjour parmi les colons, avec lesquels ils furent longtemps en rapports intimes , eut sur les progrès intellectuels du pays une heureuse influence. Autour d'eux s'était formé un cercle d'hommes intelligents, comprenant l'importance des études, qui pouvaient conduire à la haute position et à la considération dont jouissaient ces maîtres de la science.

Les commissaires espagnols ne purent s'entendre avec les commissaires portugais , mais leurs travaux restèrent. Quelquesuns de ces hommes s'établirent dans le pays et y entretinrent le goût des études, qu'ils y avaient apporté.

Le marquis de Loreto fut remplacé» en 1 789, par le lieutenant général don Nicolas de Arredondo» inilitaire distingué, qui avait fait ses preuves en Italie. Gouverneur de Cuba pendant la guerre entre les États-Unis et TÂngleterre, il avait involontairement subi rinfluence des idées élevées que la lutte des créoles saxons avait développées dans rAmérique septentrionale.

L'administration d'Arredondo fut signalée par un fait d'une grande importance pour la colonie. Le gouvernement espagnol, entraîné dans le mouvement général , lui accorda de nouvelles franchises commerciales et permit la libre exportation des matières premières que pouvait produire le pays. Mais cette concession fut fort mal accueillie par la municipalité; loin d'y voir un bienfait, elle la considérait comme une cause de ruine pour la colonie. Les principaux commerçants , tout-puissants dans l'ayuntamiento , lui firent déclarer que les cuirs de bœuf, jusqu'alors le principal objet de commerce, n'étaient pas une matière première. Cependant tous n'étaient pas d'accord; quelques propriétaires protestèrent contre cette déclaration, et l'affaire fut portée devant Arredondo , qui , heureusement , se prononça dans le sens de la liberté commerciale. Le vice-roi déclara les cuirs matière première, et la justesse de cette décision fut promptement justifiée par le surcroit d'activité que prit le commerce. Ainsi, de 1792 à 1796, le Rio de la Plala, qui naguère ne pouvait envoyer en Europe que deux bâtiments par an, put compléter le chargement de deux cent soixante-huit navires , qui emportèrent 3,790,585 cuirs.

Pour donner une idée de ce qu'était le commerce de la colonie à cette époque , nous ne pouvons mieux faire que de reproduire le tableau qu'en a dressé M. Martin de Moussy dans {son excellent ouvrage sur la République Argentine (1) :

(1) Descnption géographique et statistique de la République Argentine , t. Il, p. 496.

ti En peu de temps , Buénos-Ayres devint une des villes les plus importantes de TAmérique espagnole. Dans les vingt années qui s'écoulèrent de i778 à 4797, la population de la province monta de trente-huit mille âmes à soixante-douze mille. — Au lieu de deux navires, c'étaient de soixante-dix à quatrevingts qui partaient chaque année de ses ports pour l'Europe , et le nombre des cuirs exportés devint en moyenne de près d'un million.

« Voici du reste le tableau que donne Azara du commerce de la vice-royauté de i 792 à 1 796 inclusivement. Moyenne de ces cinq années :

Bâtiments sortis des ports de l'Espagne pour la Plata. 53 Bâtiments partis de la Plata pour l'Espagne 47

Piastres fortes.

Valeur des importations pour la Plata. • 2,545,364

Valeur des exportations de la Plata. . • 4,667,166

Valeur de l'importation de la Havane. . 36,344

Valeur de l'exportation pour la Havane. 75,563

Valeur de l'importation de Lima. • . • 25,045

Valeur de l'exportation pour Lima. . « 22,454

Nombre des nègres introduits i,338

Valeur totale des importations , 7,879,668 piastres 7 réaux, c'est-à-dire 40 millions de francs.

« Quant au commerce intérieur, il consistait d^abord dans l'envoi au Chili et dans les provinces du Nord , d'une partie des marchandises importées d'Espagne à Buénos-Ayres , puis de produits de ces mêmes provinces , tels que :

« L'herbe du Paraguay : 15,000 arrobes envoyés au Pérou, au Chili et dans les provinces du nord de la Plata ;

<f Cuirs, ponchos et couvertures du Tucuman : 10,000, répandus et vendus dans tout le pays ;

« Mules : 60,000, envoyées principalement au Pérou ;

<c Vin de Mendoza : 7,313 barils;

u Eau-de-vie de San-Juan : 3,942 barils. — Ces deux derniers articles importés et consommés surtout à Buénos-Ayres et à Montevideo.

<( Enfin f le gouvernement du Paraguay avait avec celui de Buénos-Âyres un commerce particulier consistant en IQG^OOO arrobes de yerba (thé du Paraguay), en tabac, bois de construction, etc., valant en moyenne 327,646 piastres fortes par an. Buénos-Âyres, en retour, ne lui vendait que pour 155,903 piastres ; la balance était donc tout à fait en faveur du Paraguay.

« Les exportations de Buénos-Ayres pour l'Espagne consistaient, alors comme aujourd'hui , en produits du règne animal, et surtout de Télève du bétail et de la chasse aux bœufs sauvages, qui couvraient les plaines de la Pampasie. C'était donc :

Cuirs secs de taureaux, bœufs et vaches, en poil 758,117

Cuirs tannés 1,626

Cuirs de cheval 15,760

Peaux fines 26,196

Basanes et maroquins (douzaines) 231

Suif (arrobes) 25,532

Viande sèche et salée (quintaux) 1,142

Viande sèche (eharqui) (quintaux) 46

Cornes (milliers) 323

Crin de cheval (arrobes) 142

Laine de vigogne (livres) 18,402

Laine d'alpaca (livres) 2,744

Laine de brebis (arrobes) 2,745

Plumeaux de plumes d'autruche 10,209

Farine (quintaux) 701

Quinquina (arrobes) 54

Huile de baleine (arrobes) 340

Cuivre, (quintaux) 2,114

Etain (quintaux) IQ

— IBi —

Exportation pour la Havane.

Argent eo piastres (piastres) 17, 236

Viande salée et séchée (quintaux) 39,281

Suif (arrobes) 10,617

Peaux fines 147

Cuir de loup marin 325

Laine de brebis (arrobes) 80

Basanes, peaux de mouton tannées (douzaines) . 115

Farine (quintaux) 440

Huile de loup marin (quintaux) 25

Cuivre (quintaux) . . 50

Plumeaux de plumes d*autrucbe 70

Exportation pour Lima.

Herbe du Paraguay (arrobes) 2,688

Suif (arrobes) 2,800

Peaux de cygne 20

Nègres 83

Pioches 419

Fil (livres) 128

Les créoles durent encore à Arredondo une institution fort importante. Buénos-Ayres, avec un commerce qui représentait un mouvement annuel de quarante millions de francs, n'avait pas de tribunal de commerce. Arredondo demanda au gouvernement métropolitain l'autorisation d*en établir un, comme il en existait déjà à Lima et à Mexico. Sa demande fut parfaitement accueillie par les ministres presque philosophes du roi Charles III, qui lui recommandèrent en outre , pour remplir les fonctions de secrétaire du consulado^ don Manuel Belgrano, jeune créole de Buénos-Ayres qui s^était fait avantageusement connaître à Madrid.

Arrètoûs-nous sur ce nom de Belgrano. L'homme qui l'a illustré nous donnera la mesure d'une sorte de phénomène intellectuel qui s'était produit dans les colonies, grâce aux collèges établis par les Jésuites , grâce surtout aux hommes distingués , soit par leur position , soit par leur savoir , soit par leur naissance , que l'Espagne s'était vue dans la nécessité d'envoyer en Amérique pour y conduire la guerre contre les Portugais ou y négocier des traités. Belgrano peut être regardé comme le type des quelques hommes qui, dans ces lointaines colonies» songeaient à la chose publique, mais qui cependant, tout en restant fort bons sujets espagnols, avaient, comme cela est naturel, une préférence marquée pour la province ou la colonie qui leur avait donné naissance.

Belgrano avait quitté Buénos-Ayres à l'âge de dix-sept ans , pour aller finir ses études en Espagne. Sorti de l'université vers 1797, il appliqua son esprit à l'étude des sciences politiques, si en vogue alors , et qui devait plus lui sourire que l'étude des fueros espagnols. Poussé par un besoin d'apprendre qui caractérise à la fois l'homme et l'époque, il sollicita et obtint du pape la permission de lire les livres prohibés par l'Ëglise, quels qu'ils fussent , à l'exclusion seulement des livres d'astrologie judiciaire et des livres obscènes.

Connaissant plusieurs langues, Belgrano lut Voltaire , Rousseau, Montesquieu, Filangieri. C'était plus qu'il n'en fallait pour que le jeune créole comprit combien son pays aurait à gagner à être régi par une constitution plus libérale. C'est ce qui lui a fait dire dans ses Mémoires : <( Je me trouvais en Espagne en 1789. La Révolution française modifiait tellement les idées de quiconque lisait, que moi aussi je ne révais plus que liberté, égalité , sécurité, propriété; et tout homme qui faisait obstacle au développement des doctrines nouvelles était considéré comme un tyran qui voulait s'opposer aux volontés de Dieu. »

En le nommant secrétaire du consulado , le ministère espagnol donnait au jeune créole l'occasion de répandre parmi ses

compatriotes ces idées qu'il croyait appelées à changer en peu d'années la face de l'Amérique. Aussi accepta-t-il avec joie cet emploi 9 en apparence si modeste , mais où il espérait pouvoir travailler au bonheur des colonies espagnoles. Il comptait sur^ tout sur le bon effet que produirait, tant en Espagne qu'en Amérique, un mémoire qu'il devait présenter chaque année sur la Plata, sur les besoins commerciaux et moraux du pays. Sur sa proposition, en effet, le consulado de Buénos-Ayres reçut du ministère espagnol des attributions beaucoup plus étendues que celles des tribunaux de commerce ordinaires. Outre ses fonctions judiciaires, il avait pour mission d'encourager, par tous les moyens possibles , l'agriculture , l'industrie et le commerce. On lui donna en conséquence le titre deJunta de Gobierno, et il fut autorisé à prendre , sans en référer à qui que ce fût, mais en ayant cependant, autant que possible, égard aux lois existantes , les mesures propres à développer la richesse de la vice-royauté. Aussi pouvons-nous considérer comme un des événements à noter, pendant l'administration du lieutenant général Arredondo , l'arrivée de Belgrano à Buénos-Ayres en qualité de secrétaire du consulado, vers la fin de 1795.

Promu au grade de gouverneur de la province de Valence en Espagne, Arredondo fut remplacé, en 1795 , par le lieutenant général don Pedro Melo, qui mourut en 1799, pendant qu'il représentait encore la personne de S. M. Charles IV, qui gouvernait alors l'Espagne sous la tutelle de sa femme Marie- Louise, qui à son tour était gouvernée par don Manuel Godoy, prince de la Paix. Don Gabriel Avilès, capitaine général du Chili, fut nommé à la place de Melo. Son administration n'eut rien de remarquable.

Le pays n'en prospérait pas moins. La population augmentait, ainsi que le commerce. Don Félix Azara établit quelques villages dans les missions , pour utiliser ces belle prairies qui s'étendent le long de la rive gauche de l'Uruguay; Villarino

remonta jusqu'aux Andes la rivière Noire et en leva la carte. A Buénos-Ayres, Belgrano et Cervino fondaient des collèges et préparaient la nouvelle génération à la lutte qui devait suivre cette longue paix.

Pendant ce temps-là, les hommes d'intelligence étaient travaillés et par les employés plus ou moins encyclopédistes qui venaient d'Espagne, et parles livres qu'avait apportés Belgrano et ceux que possédait Cervino. Ces livres, qu'on se passait sous le manteau^ étaient lus avec passion. Comme fait une boule d'alun jetée dans une eau trouble, ils purifiaient l'esprit de ceux qui les méditaient. Les plus ardents même auraient voulu mettre immédiatement en pratique les belles théories qu'ils y trouvalent. Les réunions philosophiques qui se tenaient chez Belgrano n'auraient, on peut le. craindre, abouti qu'à former des rêveurs; mais on prenait au consulado l'habitude de discuter avec ordre sur les intérêts généraux, et l'on s'y formait à parler en public. On discutait également à la municipalité; et là encore les orateurs, bien que n'ayant à traiter que d'intérêts locaux, prouvaient qu ils eussent été capables de déployer leurs talents administratifs sur un plus grand théâtre. Belgrano surtout avait conquis une grande influence parmi les commerçants. Ses rapports annuels, dont nous avons parlé, et auxquels on attachait une grande importance, non-seulement pour ce qu'ils contenaient, mais parce qu'ils devaient être lus par le roi, contribuèrent puissamment à accroître son autorité.

Nous avons une preuve remarquable du progrès des idées dans une supplique au roi qui fut présentée à cette époque aux principaux commerçants de Buénos-Ayres , et dans laquelle il était avancé, entre autres choses, qu'un commerçant doit avoir la liberté d'acheter là où il lui convient, et qu'il est naturel qu'il le fasse là où la marchandise est au meilleur marché. Le plus grand nombre, il est vrai, refusèrent leur adhésion à cette pétition , parce qu'elle leur sembla contenir des doctrines subversives; mais elle n'en produisit pas moins un certain effet; car

on vit dès lors se former un parti créole» dont les membres» influents pour la plupart par leurs grandes propriétés territoriales, en étaient venus à considérer les Espagnols venus d'Europe comme un obstacle au progrès.

Les auteurs de cette tentative avortée 6ontinuèrent à se réunir, et leurs opinions prirent un caractère de plus en plus exagéré à mesure qu'ils rencontraient une résistance plus grande. On s'habituait» dans leurs cercles» à dire que le pays pourrait être mieux administré que par le roi» qu'une administration plus directement intéressée à sa prospérité le rendrait facilement plus riche et plus fort.

C'était sans doute un point de départ bien insignifiant » mais il en est de l'idée de liberté comme de ces petits nuages qui» dans les régions tropicales» se forment à l'horizon avec des apparences tout à fait inofTensives, et qui sont cependant pour le marin exercé l'indice d'une tempête prochaine.

Mais le marquis d'Avilès n'avait pas Tœil marin. Il prenait connaissance des rapports de Belgrano» il savait que les créoles lisaient Filangieri et Montesquieu et parlaient beaucoup deprogrès » de liberté ; mais tout cela lui paraissait être sans conséquence aucune» et» appelé» en iSOl » à la vice-royauté du Pérou, il remit» sans la moindre crainte pour les prérogatives royales » ses pouvoirs entre les mains de don Juan del Pino et Negrete.

Don Juan del Pino. Etat de la vice royauté au commencement du dix-neuvième siècle. Division administrative. Population. Industrie. Elève du bétail.

Le nouveau vice-roi avait déjà occupé des postes considérables» au Chili comme capitaine général» et, en dernier lieu» à Montevideo, qui devenait chaque jour plus important» quoique ses habitants fussent bien plus arriérés que les Portenos.

Les idées continuèrent à progresser sous la nouvelle admini-

stration, mais avec une certaine timidité encore, qui peut étonner aujourd'hui. A présent, en effet, tout va vite, les idées comme les voyageurs ; mais cette facilité de locomotion, cette rapidité d'expansion, est un progrès tout moderne; plus nous nous éloignons de notre époque, plus les mouvements sont lents. Voyez un peu ce qui se passait il y a trois siècles. La patriotique insurrection des provinces flamandes fut un fait à peu près perdu pour l'humanité. Les exploits de Guillaume le Taciturne et de Marnix de Sainte-Udegonde , Théroisme des bourgeois de Harlem , aussi bien que les beaux faits d'armes des gueux de mer, se perdent dans les querelles royales. Les peuples voisins ne s'aperçoivent même pas que dans les marais de Hollande s'agite une question d'une importance vitale pour les masses, et cependant, en 1S60, les aïeux de nos pacifiques Hollandais posaient les bases de Torganisation politique moderne.

Cent ans plus tard, cent cinquante avant que le dix-neuvième siècle fit sa grande entrée en scène. Révolution en tète, un beau mouvement se produisait en Angleterre , dont l'humanité devrait se montrer fière comme de la Révolution française. Et pourtant c'est à peine si ce mouvement a quelque retentissement. Les sages doctrines du bon et brave Hampden , l'audace du comte d'Essex, l'exemple donné par la condamnation de Charles P% le règne glorieux de Cromwell, la fermeté du colonel Hutchinson , de Sidney et de tant d'autres , passent inaperçus. Mais cette concentration , si Ton peut ainsi dire , de la révolution anglaise, tient peut-être à une autre cause. Les races saxonnes sont des races opaques , qui absorbent pour ellesmêmes la lumière qu'elles produisent ; aussi la révolution anglaise n'a-^-elle eu qu'une seule fllle, la révolution des colonies de la Nouvelle-Angleterre, pays également saxon.

En iSOl, la Révolution française avait neuf ans, et, soit que les idées commençassent à voyager, soit que les races latines aient le don d'irradier xiavantage, les idées libérales se formulaient chaque jour plus nettement aux colonies espagnoles. C'est

à cette époque que la presse fit son apparition à Buénos-Âyres» appelant à la vie le vrai roi moderne, l'opinion publique. Don Francisco Cabello y commença la publication d*un journal dont le titre ambitieux indiquait les prétentions encyclopédiques : il s'appelait Télégraphe cammerdal^ agricole, politique^ économique et historique de la Rivière de la Plata. Cette feuille n*alla pas au delà de huit numéros ; un article critique trop mordant la fit supprimer. Un autre journal plus modéré, le Semanario de ÂgricuUura, le remplaça bientôt. Cette nouvelle publication s'occupait surtout d'économie politique et d'agriculture ; elle n'osait s'attaquer aux personnes, mais elle discutait assez librement les actes. Son rédacteur, don Hipolito Yieitès, était créole et du cercle de Belgrano.

Don Juan del Pino ne s'alarmait nullement de ces petits symptômes , et » à vrai dire , il n'en avait point sujet. Il aurait été difficile» en efTet, de trouver, même dans l'Amérique c(rfoniale, une contrée où l'autorité rencontr&t moins d'opposition.

Le pays que gouvernait don Juan s'étendait de l'Atlantique aux Cordillères des Andes, du cap Horn jusqu'au dixième degré de latitude sud. Le nord de la vice-royauté contenait le lac Titicâca, avec la ville de Puno, la Paz, Oruro, Cocbabamba, Chuquisaca, Potosi et Tarija. Ces sept provinces, assez peuplées, étaient habitées par les Indiens Quichuas, qui s'étaient soumis sans arrière-pensée aux conquérants et y formaient les neuf dixièmes de la population. Malgré leur supériorité numérique , c'étaient eux assurément qui donnaient le moins de soucis à l'autorité. Pauvres et craintifs , ils obéissaient à qui les maltraitait, n'ayant aucune idée de droit, de patrie, de liberté. C'était de la matière humaine, des instruments qu'on employait aux travaux domestiques comme aux travaux des champs ou des mines. Si les Espagnols ne les traitaient pas en esclaves , c'est uniquement parce que la loi espagnole le défendait , car, pour

eux» ils n'eussent jamais songé à se défendre. Le salaire qu'on leur donnait , fort ou faible , était employé à payer des messes aux tout-puissants curés, et à une contribution particulière qui pesait sur eux ; espèce de dîme prélevée sur cette population presque idiote» pour lui permettre de jouir d'une liberté personnelle qu'elle ne savait pas apprécier. Couverts de haillons , toujours sales, ne mangeant qu'un peu de maïs, s'enivrant jusqu'à l'abrutissement toutes les fois que l'occasion s'en présentait, ils ne paraissaient d'aucune façon désirer un plus grand bien-être matériel.

Ces parias volontaires, base de la population du nord de la vice-royauté , ne pouvaient, nous le répétons , inspirer aucune inquiétude aux employés du roi, quand même ils eussent pu connaître les aspirations des créoles riches , c'est-à-dire des descendants d'Européens , lesquels , dans leur ambition , croyaient devenir plus riches , plus importants surtout , par un changement d'administration.

Quand la révolution éclata, les Quichuas , ces hommes qui parlent encore la langue de l'ancien Tavantisuyou , ces Incas dont on a invoqué le nom dans la Marseillaise de l'Amérique du Sud , suivirent leur penchant naturel , ils obéirent. Armés plus tard par les révolutionnaires, ils faisaient feu sur les troupes espagnoles comme sur les Indiens en uniforme royal formés en bataillons par les Espagnols, ils tiraient sur les soldats de Buénos-Ayres comme sur leurs compatriotes déguisés en soldats de l'indépendance.

A distance, on eût pu croire que ces hommes prenaient parti pour ou contre TEspagne , qu'ils avaient ce que dans certaines guerres civiles on peut appeler la religion du drapeau. Erreur! les Quichuas ne regardaient pas le drapeau. Je dirais , si l'expression n'était pas trop vulgaire, qu'ils avaient la bosse de l'obéissance. Les prisonniers que Belgrano, chef patriote, faisait au chef royaliste Goyeneche, se battaient avec Belgrano contre Goyeneche, avant même qu'on leur eût changé leur co-

carde; et vice versa. Pendant les guerres de l'indépendance, et après, dans les guerres civiles , ils ont été des instruments de guerre, à peu près à Tégal du fusil ou du canon , qui tue Français ou Anglais sans se préoccuper s'il a été fondu à Manchester ou à Saint-Etienne.

Ces sept provinces , plus rapprochées du Pacifique que de l'embouchure de la Plata, commerçaient avec le Pérou. Les relations des familles puissantes de Potosi , Oruro, Gochabamba ou la Paz, étaient plutôt à Lima qu'à Buénos-Ayres. Le bas peuple quichua avait les mêmes instincts, la même manière d'être que celui de Cusco, de Guamanga et de tout l'intérieur du Pérou. Si bien qu'on pourrait dire que ces provinces formaient la partie péruvienne de la vice-royauté de la Plata. Elles étaient partagées en trois intendances : l'intendance de Puno , qui fut réunie à la vice-royauté du Pérou en 1779; l'intendance de la Paz et l'intendance de Potosi. Les fonctionnaires placés à la tête de ces intendances relevaient du vice-roi , mais ils étaient nommés directement par le gouvernement espagnol.

En descendant au sud, on rencontrait, sur le versant oriental de la Cordillère, les provinces de Jujuy, de la Rioja, de San Juan et de Mendoza , que nous nommerons des Andes. A l'est des trois dernières se trouvaient celles de Salta , de Tucuman , de Catamarca , de Santiago del Estero , de Cordova et de San Luis, six provinces qu'on peut nommer du Centre. Enfin, sur les rivières s'étendaient les provinces de Santa-Fé, de Buenos- Ayres, d'Entre-Rios , de Corrientes et du Paraguay. C'était en tout vingt-deux provinces, occupant une superficie un peu plus grande que celle de l'Europe.

Les provinces des Andes , celles du Centre et celles des Rivières étaient habitées par une population assez homogène , mais très-clair-semée et très-éparpillée , s'élevant à peu près à sept cent mille âmes , noyées , pohr ainsi dire , dans cette im*

mense étendue» dont elles n'occupaient qu'une bien faiblepartie. Quelques chacras autour des villes , quelques postes isolés le long des deux routes qui coupaient le pays. Tune de Test à l'ouest, conduisant de Buénos-Âyres à Mendoza; l'autre du sud* ouest au nord-est, allant de Santa-Fé au Pérou, par Gordova» Tucuman, Salta et Jujuy ; près des villes ou dans le voisinage de ces routes , les estancias, où les créoles élevaient leurs bestiaux : voilà tout; le reste du pays était désert.

Cette population était entièrement différente de celle des provinces péruviennes. La classe riche était généralement moins bien partagée que dans l'extrême nord , aussi était-elle obligée de travailler davantage ; mais cette vie plus active développait son intelligence et son énergie.

Dans la classe pauvre , l'élément purement indien se faisait moins sentir. Le péon (journalier) de Mendoza ou de Santa-Fé » de Salta ou de Buénos-Âyres, aussi ignorant que le Quichua de Puno, était le descendant appauvri de ces hardis conquérants qui vinrent avec Garay ou Robles , ou le sang mêlé des Espagnols et de ces Indiens Aucas que les Incas n'avaient pu dompter. G'était une race ignorante et barbare , mais non une race déchue et dégradée par une oppression abrutissante de plusieurs siècles, comme celle qui avait pesé sur l'ancien Tavantisuyou. Sans beaucoup raisonner leurs sympathies ou leurs antipathies, ces hommes suivaient un drapeau et savaient lui rester fidèles- Habitués à une vie excessivement rude , dormant plus souvent à la belle étoile que sous un toit, toujours à cheval, rompus à la fatigue par les longues distances que leurs occupations de tous les jours les obligeaient de parcourir, ils étaient admirablement préparés pour la vie des camps. En temps de guerre, le gaucho , pour vivre de maraude, n'a rien à apprendre , presque rien à changer à ses habitudes. Les révolutionnaires devaient trouver là l'élément d'une armée. Seulement, cet élément une fois déchaîné , il était fort difficile de l'apaiser, de le faire

rentrer dans Tordre. Mais, en Amérique comme en Europe, on ne voit d'abord que les moyens de vaincre; l'idée de réorganisation préoccupe rarement les révolutionnaires.

La géographie de ces pays étant peu connue , et sa connaissance important essentiellement à Tintelligence de notre récit, nous croyons devoir donner ici la division administrative de la vice-royauté de la Plata à l'époque où nous sommes arrivés. Elle était partagée en sept intendances, composées chacune d'un certain nombre de provinces. En voici le tableau :

Intendance de Puno Puno.

Oruro.

Intendance de la Paz < La Paz.

Cochabamba.

IChttqnisaca.

Potosi.

Tarlja.

iDtendaDce da Paraguay. . . . Paraguay.

Corrientes.

Entre-Rios.

intendance de Buenos -Ayres < Santa-Fé. (le vice roi intendant). f Uruguay.

\ Buenos- Ayres.

/ Jujui.

' SalU.

Tucuman.

... ^ o w / Santiago del Estero.

Intendance de Salta /

Catamarca.

i San Juan.

Cuyo. . . } Mendoza.

\ f San Luis.

(Cordova.

La Rioja.

Le vice-roi , représentant du roi , avait la suprême intendance du pays entier et l'administration directe des territoires

de Buénos-Âyres, Uruguay, Saiita-Fé, Entre-Rk>8 et Gorrientes. Le port et les fortiBcations de Montevideo (bien qu*enclavés dans le territoire de l'Uruguay), considérés comme un port de refuge et un arsenal pour la marine militaire espagnole, relevaient immédiatement du ministre de la marine. La ville avait un gouverneur particulier placé sous l'autorité du vice-roi , mais qui tenait sa commission directement du roi.

Les intendants , qui nécessairement relevaient du vico-roi , étaient également nommés par la métropole. Et c'était là une mesure sagement entendue : les habitants en inféraient , non sans quelque orgueil, que le roi se préoccupait personnellement de la manière dont ils étaient administrés.

Nous avons insisté sur ces détails administratifs, parce qu'ils ont eu une influence considérable sur l'organisation actuelle de ces pays.

Après avoir dressé en quelque sorte l'inventaire de la population de la vice-royauté , nous croyons devoir, pour n'avoir pas à revenir constamment sur certaines particularités de la guerre de l'indépendance et de la guerre civile qui l'a suivie , initier dès à présent nos lecteurs à l'industrie principale des quatorze provinces, à la manière d'y vivre, ainsi qu'aux ressources que le pays présentait pour la guerre.

En Europe, la disproportion entre la superficie occupée et la population est une des causes de la misère et de l'ignorance , sa compagne; dans les provinces de la Plata , la disproportion inverse produit les mêmes résultats : l'éparpillement de la population sur une trop grande superficie perpétue la barbarie dans laquelle la grande majorité reste plongée.

Les vastes plaines qui s'étendent des rivières aux Andes ne sont pas arides comme les déserts d'Afrique. Des graminées , des herbages plus ou moins nutritifs pour les ruminants , en couvrent la plus grande étendue, et l'on n'a, pour tirer parti de ces immenses pâturages, qu'à y laisser errer en liberté les trou-

peaux, qui s'y multiplient rapidement. On comprend dès lors que dans un pays qui possède une pareille richesse personne ne songe à se livrer aux travaux agricoles , toujours pénibles et souvent chanceux.

L'élève du bétail a toujours été et est encore le plus lucratif comme le plus facile des métiers dans ces contrées, où Ton peut d'ailleurs devenir à si peu de frais propriétaire d'immenses terrains. Car, si fertile que soit la terre , quand les champs ne sont pas divisés , quand aucun travail ne vient en aide à la nature, il faut une vaste étendue de terre pour nourrir un petit nombre d'animaux.

Dans les campagnes de la Plata , une superficie d'une lieue carrée peut nourrir, terme moyen , deux mille têtes de bétail ; c'est à peu près un animal par douze arpents. Il faut donc, pour former une ferme de six à huit mille tètes de bétail , posséder trois à quatre lieues de terrain , ce qui , en Europe , suffirait pour le domaine d'un grand propriétaire foncier, ayant rang parmi les puissants du pays. Dans la Plata, avant la révolution surtout, une estancia d une lieue de front sur trois de profondeur était le petit coin de terre qu'ambitionnait le maître charpentier pour y finir ses jours. Le moindre boutiquier qui voulait faire un sort à l'un de ses enfants peu intelligent, et qu'il ne jugeait pas apte aux opérations compliquées du commerce , lui achetait pour le moins une suerte d'estancia.

Les travaux , dans ces estancias , étaient et sont encore excessivement simples. Toute l'industrie de l'éleveur de bestiaux, dans les plaines de la Plata , est basée sur l'habitude qu'ont les bestiaux de dormir toujours à la même place. Pour ne pas trop s'éloigner de leur gîte , ils paissent dans les alentours et vont s'abreuver à l'endroit le plus proche, et toujours au même. Cet instinct est si puissant qu'on a vu bien souvent des animaux, transportés à quarante ou cinquante lieues de leurs pâturages habituels, y revenir avec une incroyable rapidité. C'est ce même amour du lieu auquel ils sont habitués qui permettait,

avant les télégraphes électriques , d'employer les pigeons messagers. Mais le temps » ce grand destructeur de tous les amours » chez les bétes comme chez les hommes , fait que les animaux oublient pour une nouvelle querencia le lieu où ils ont été élevés.

Pour habituer un troupeau à une nouvelle localité , il suffit de trente à quarante jours; mais c'est une rude besogne, car, pendant ce temps, il faut toujours être à cheval, et exercer une surveillance de tous les instants, la nuit comme le jour. On doit, pendant la journée, maintenir les animaux dans un espace donné , les rassembler à la nuit là où on veut les faire dormir, et rôder constamment autour d'eux, de peur qu'ils ne retournent à leur ancienne querencm. La garde d'un troupeau de quatre à cinq cents têtes, dans ces circonstances, demande quatre hommes et dix à quinze chevaux. C'est là le plus grand travail qu'exige l'établissement d'une estancia. Mais , une fois l'installation faite , deux hommes suffisent pour gouverner une ferme de cinq cents à mille têtes ; car, non-seulement un troupeau de quatre à cinq cents animaux s'habitue à dormir dans le même endroit, mais chaque animal s'y couche toujours à la même place. Aussi, pour peu que le pâtre ait l'habitude de son troupeau, il lui est facile de voir d'un coup d'œil, et sans être obligé de compter, s'il est au complet.

Outre cette habitude, les animaux, en sortant le matin du rodeo (le parc où ils ont passé la nuit), se partagent en petits groupes , généralement composés des mêmes individus ^ qui paissent ensemble , s'abreuvent ensemble et rentrent ensemble. De sorte que le gardien d'un troupeau qui l'a observé trois ou quatre mois sait dans quel endroit il doit chercher tel ou tel animal , à quelle heure et où il va s'abreuver, quel détour il fait le matin pour gagner son pâturage, et le chemin qu'il suit pour rentrer au gîte.

Nous avons dit que les troupeaux se multiplient avec une étonnante rapidité dans ces immenses plaines, où les épizootîes

sont inconnues ; ils y doublent en trois ans. Ainsi celui qui commence avec cent têtes de bétail , à la garde desquels deux bergers sufBsent , en aura deux cents la troisième année, quatre cents la sixième » huit cents la neuvième » et ainsi de suite tant que ses pâturages y suffiront. Et il peut retirer de son capital un très-bel intérêt : un mâle , en effet » suffisant à douze ou quinze femelles» il peut, indépendamment de «eux qu'on abat pour la consommation des bergers, vendre une partie des mâles aux établissements qui préparent les viandes salées pour l'exportation , sans diminuer la reproduction annuelle.

D'après ce que nous venons de dire , un propriétaire de six lieues de terrain , étendue moyenne des fermes dans la viceroyauté au commencement de ce siècle , qui commençait avec un troupeau de six cents animaux , pouvait , tout en couvrant ses dépenses , espérer en avoir de neuf à dix mille au bout de douze ans, c'est-à-dire autant que ses pâturages en pouvaient nourrir. Arrivé à ce point, sa fortune était faite; il pouvait dès lors aisément vendre chaque année un tiers de son troupeau , que la reproduction suffisait pour maintenir au complet. La vente de trois mille animaux) doniîait, à 10 fr. l'un, une rente de 30,000 fr., ce qui , dans un pays où tout était à un bon marché excessif, équivalait à une fortune de plus de 150,000 fr. en France.

C'est donc à cette facilité de s'enrichir que nous devons attribuer la grande aisance des habitants de la Plata au commencement de ce siècle.

Mais si le résultat matériel de cette industrie était bon, l'effet moral était loin d'être aussi satisfaisant. La Plata se peuplait de bêtes à cornes , de chevaux et de moutons , mais trèspeu de citoyens. La nécessité de vivre à de très-grandes distances des centres isolait le petit nombre de pasteurs qui occupaient ces immenses superficies , et l'homme en face du désert devient sauvage. L'enfant vivant à dix ou quinze lieues d'un

village ne pouvait aller à Técole ; l'école elle-même ne pouvait subsister faute d'élèves : aussi les populations des campagnes, en 1800^ étaient-elles bien plus arriérées que les soldats qui étaient venus d'Espagne en 1545.

L'isolement n'était pas l'unique mal moral dont avaient à souffrir les habitants de la Plata. La vie du pasteur de ces contrées ne ressemble guère à celle de ces bergers à l'eau de rose représentés par les poètes et les peintres du siècle dernier. Leur unique occupation était de courir à cheval et de tuer. Or tuer des animaux fait la main au couteau » et qui a l'habitude d'abattre un taureau , de plonger ses bras dans le sang chaud , a moins de répugnance à voir couler le sang, à tuer un homme, que le meunier ou l'agriculteur. Ainsi l'industrie même du pays rendait l'homme ignorant en l'isolant , barbare et cruel en l'habituant à répandre le sang.

De toutes ces causes il résultait un profond antagonisme entre l'homme de la ville et l'homme de la campagne, antagonisme qui sommeillait encore sous le régime colonial , mais qui devait éclater à la première occasion.

Parmi les provinces sur lesquelles le vice-roi étendait son autorité , il en était une dont la population différait essentiellement des Quichuas des provinces péruviennes et des gauchos des autres provinces. Nous voulons parler du Paraguay, berceau de la colonisation espagnole. Éloigné des côtes de l'Océan, des ports où débarquaient les Européens, le Paraguay ne s'était point ressenti du mouvement commercial qui avait imprimé une si puissante viialité à Buénos-Ayres. Le courant de l'émigration avait cessé de s'y diriger depuis que les Espagnols avaient perdu tout espoir de faire de l'Asuncion une étape pour arriver au Pérou, et son importance avait promptement décru* Cependant le climat, bien qu'énervant, était si sain, les femmes guaranies étaient si fécondes et la vie si facile, que le pays, tout en s'appauvrissant , avait grandi en population , pendant

que les créoles du Sad guerroyaient avec les Portugais. Mais cette population, déprimée encore par les missions, avait perdu Ténergie qui caractérisait les premiers conquérants. Le sang mêlé qui coulait dans ses veines, et que ne retrempaient jamais les alliances avec les nouveaux arrivants d'Europe , avait fait des Paraguay os un peuple de moutons semblable aux Guaranis du temps d'Irala, et tout aussi ignorant. Ainsi fermé et devenu de plus en plus indien , le Paraguay se trouvait dans une position exceptionnelle, formant comme une colonie dans la colonie et ne prenant aucune part aux événements qui se préparaient à Buénos-Ayres; c'était un élément absolument négatif , dont le rôle dans l'avenir de la colonie ne pouvait qu'être également négatif.

Tel était l'état de la vice-royauté quand don Juan del Pino, dont l'administration passa inaperçue, mourut à Buénos-Ayres, le 11 avril 1801. Il eut pour successeur le marquis de Sobremonte , désigné , selon la coutume , dans un pli royal dont la cour suprême de justice était dépositaire , et qu'elle ne devait ouvrir qu'après la mort du vice-roi en fonctions.

Sobremonte. Apparition des Anglais dans les eaux de la Plata. Pnirredon et Liniers. Occupation de Buénos-Âyres par les Anglais : ils en sont chassés par Liniers.

A l'avènement de Sobremonte comme neuvième vice-roi de la Plata, en 1804, l'Europe souffrait de la guerre comme d'une épidémie dont on ne pouvait prévoir la Qn. Napoléon régnait en France, et la rivalité entre Saxons et Gaulois était arrivée au paroxysme d'une haine implacable. Charles IV, qui régnait alors en Espagne, voulait rester en dehors de la querelle; mais, pour conserver la paix à la péninsule et à ses vastes colonies , il crut devoir aider Napoléon dans sa lutte contre les Anglais, en prêtant à la France 30 millions par mois. Les Anglais répondirent à ce qu'ils qualifiaient d'acte déloyal par un acte de pira-

terie. Quatre transports espagnols qui venaient de la Plata furent attaqués et pillés en pleine paix. Cette prouesse de corsaire décida le roi Charles à s'unir à la France contre l'Angleterre. On sait le résultat : Nelson détruisit la marine espagnole, le 19 octobre 1805, à Trafalgar. Ce fut pour l'Espagne un irréparable désastre , mais ce désastre tourna au profit des colonies de l'Amérique du Sud, qui lui durent en grande partie leur affranchissement.

Pendant que la tempête et les canons de Nelson accomplissaient leur œuvre de destruction sur les côtes d'Espagne, le gouvernement anglais envoyait sur les côtes de l'Amérique une petite armée de six mille six cent cinquante hommes, aux ordres de sir David Baird. Cette expédition , dont la destination avait été tenjie secrète , se dirigea vers le Brésil , alors allié des Anglais.

Lorsque la nouvelle de son arrivée à Rio-Janeiro parvint à Buénos-Ayres , Sobremonte , craignant qu'elle n'eftt pour desti* nation sa vice-royauté, et croyant que les Anglais attaqueraient de préférence Montevideo, s'y transporta avec toutes les troupes dont il pouvait disposer, abandonnant Buénos-Ayres à ses propres forces. 11 se hâta de mettre en bon état de défense la ville de la rive gauche. Ses préparatifs étaient terminés, quand il apprit que les Anglais avaient cinglé vers l'ouest, et qu'en janvier 1 806 ils avaient pris possession du cap de Bonne-Espérance, colonie hollandaise qui leur avait semblé bonne à prendre , du moment que les Hollandais d'Europe n'avaient pu résister à Napoléon.

Sobremonte , complètement rassuré , retourna à Buénos- Ayres. Et pourtant sa première inspiration avait été bonne, ctr les Anglais , tout en allant prendre le Cap , n'avaient pas perdu de vue les colonies espagnoles, qui, comme les colonies hollandaises, étaient à leurs yeux coupables de paix avec la France.

L'opinion générale en Angleterre était que les colons de race

latine de TÂmérique du Sud n'attendaient que l'occasion de secouer le joug de l'Espagne, comme les Saxons du Nord avaient secoué le joug de l'Angleterre à la fin du siècle précédent. Cette opinion avait été surtout fomentée par le général Miranda» qui , banni de France » avait longtemps résidé en Angleterre. Miranda, né à la Nouvelle-Grenade , était un de ces précurseurs do nt la vie souvent n'est qu'une suite de déboires et de déceptions, mais qui n'en frayent pas moins sûrement la voie à ces révolutions qui changent la face des nations, et qu'eux-mêmes cependant voient rarement s'accomplir. Solliciteur infatigable, il avait fini par persuader aux Anglais qu'ils n'avaient qu'à se montrer pour être acclamés comme des libérateurs par les colonies espagnoles. On s'était d'autant plus volontiers laissé aller à cette illusion que la proie semblait des plus tentantes. L'Am érique espagnole n'avait pas encore perdu sa vieille réputation de pays de l'or et de l'argent. Les bonnes âmes protestantes ne parlaient que des immenses richesses entassées dans les églises, les économistes que des monceaux d'argent monnayé empilés dans les douanes. Quant aux marins et aux soldats , ils sont partout et toujours les mêmes , depuis ceux qui s'embarquèrent pour aller conquérir la toison d'or jusqu'à ceux qui naguère ont pillé le palais d'été du fils du Ciel ; on ne les a jamais vus nulle part , en aucun temps , insensibles à la perspective d'un riche butin.

On ne s'étonnera point , d'après tout cela , que les commandants de l'expédition dont nous venons de parler, une fbis maîtres du Cap , aient songé à tenter un coup de main sur les rires de la Plata. Un débarquement dans ces parages leur paraissait facile. S'ils réussissaient, ils ajoutaient un nouveau fleuron à la couronne d'Angleterre ; s'ils ne parvenaient point à s'emparer du pays, tout du moins ils y auraient jeté l'inquiétude et obligé l'Espagne à en renforcer les garnisons, ce qui l'affaiblirait d'autant en Europe.

— ÎOO —

Baird, qui commandait les soldats, et sir Home Popham, qui commandait la flotte, se décidèrent donc à envoyer une petite armée à Buénos-Ayres , dont ils avaient su la faiblesse par Twine, capitaine américain qu'ils trouvèrent au Gap, et qui avait touché à Buénos-Ayres lorsque Sobremonte venait de dégarnir sa capitale pour fortifier Montevideo. Popham prit luimême le commandement de la flottille , sur laquelle s'embarquèrent mille six cent trente-cinq hommes aux ordres de sir W. Beresford, force jugée suffisante, d'aprèà les renseignements fournis par le capitaine yankee, pour prendre une ville où ne se trouvait pas un seul homme de troupes régulières.

Le 6 juin, les vaisseaux de Popham arrivèrent à l'embouchure du grand fleuve, qu'ils remontèrent difficilement, car ce ne fût que le 25 qu'ils atterrirent à cinq lieues au sud de Buenos- Âyres, près du petit village de Quilmès .

Cependant, dès le 17, le vice-roi avait su l'arrivée de la flotte ennemie en rivière, et il avait aussitôt commencé ses préparatifs de défense. Mais , dans l'impossibilité de communiquer avec Montevideo, puisque les Anglais étaient maîtres du fleuve, il ne put que réunir les milices et faire encaisser tout l'argent monnayé qui existait au Trésor et qu'il fit transporter à Lujan, petite ville à cinq lieues dans l'intérieur des terres.

Le 25, les Anglais débarquèrent sans être inquiétés. La nuit qui suivit fut horriblement agitée à Buénos-Ayres; la cloche d'alarme ne cessa de sonner. Le vice-roi , convaincu de l'inutilité de toute résistance , ne songeait qu'à bien préparer sa fuite. Au point du jour, un corps de sept cents cavaliers , mal armés , réunis à la hâte , sortit de la ville avec six pièces d'artillerie, et marcha résolument au-devant des envahisseurs.

Aussitôt que les vedettes anglaises eurent signalé leur approche, Beresford, formant sa petite armée en bataille, s'avança à leur rencontre ; mais aux premiers coups de feu des éclaireurs anglais , les sept cents cavaliers se dispersèrent, laissant la

moitié de l'artillerie au pouvoir de rennemi» et Beresford put s*approcher jusqu'au faubourg de Barracas» où il campa le 26 au soir.

La nuit suivante, le vice-roi abandonna la ville à son sort, et partit avec sa famille pour l'intérieur. Les autorités espagnoles ne songèrent plus dès lors qu'à capituler. Le général Quintana, qui commandait les milices » formula quelques conditions qu'il fit porter à Beresford , dont les troupes s'étaient déjà mises .en mouvement. Le général anglais répondit verbalement qu'il accorderait ce qu'on lui demandait une fois qu'il aurait pris possession de la ville ; et ses colonnes continuèrent à avancer. A

trois heures de l'après-midi , elles occupèrent la place principale et le fort, et le drapeau anglais fut hissé sur les édifices d'où le drapeau espagnol venait d'être abattu.

Le 28t la municipalité reçut l'ordre de remettre aux Anglais le trésor public , ainsi que l'argent envoyé par le vice-roi à Lujan; les vainqueurs laissant à entendre que, si cet argent ne leur était pas livré , Buénos-Âyres aurait à soufTrir toutes les rigueurs de la guerre. La municipalité, craignant que la ville ne fût livrée au pillage , écrivit au vice-roi pour le dissuader de continuer une guerre inutile et le prier de renvoyer l'argent, lui représentant que les maux que son refus ferait tomber sur la ville seraient bien plus grands que la perte de quelques milliers de piastres. Le vice-roi, qui n'avait pu, dans safuite précipitée, emporter ses meubles , s'émut à la pensée qu'ils pourraient devenir la proie des Anglais, et cette grave considération le détermina à accéder aux vœux de la municipalité. Le lieutenant Athburton partit donc sous l'escorte d'un détachement anglais pour Lujan , d'où il revint le 5 juillet avec quatre chariots chargés d'un demi-million de piastres. Ce trésor fut aussitôt transporté à bord du Narcise^ grosse frégate que montait sir Home Popham, avec tout l'argent monnayé qui se trouvait dans les caisses publiques. Le tout fut envoyé à Londres, où l'argent

de Buénos-Ayres eut les honneurs du triomphe ayant de s'engouffrer dans les caves de la Banque d'Angleterre (1).

Quand les Anglais eurent l'argent à bord , ils publièrent les conditions qu'ils accordaient au peuple conquis, qui devrait préalablement jurer foi et hommage au roi de la Grande-Bretagne. L'exercice du culte catholique serait libre, la propriété serait respectée , tous les b&timents marchands pris dans le port seraient restitués» le commerce serait libre comme dans les colonies anglaises, les autorités civiles et judiciaires qui jureraient fldélité à l'Angleterre seraient conservées dans leurs fonctions.

Cependant la grande majorité des Buénos-Ayriens ne voyaient pas sans étonnement ce qui se passait. La plupart des employés prêtèrent le serment exigé par les Anglais. La haute société coloniale ouvrit ses salons; les Anglais, de leur côté, donnèrent des fêtes ; on dansa ; les belles Portenas se promenèrent avec les officiers supérieurs. La paix , enfin, paraissait cordialement établie entre les envahisseurs et la classe la plus riche.

Le peuple et quelques mauvaises têtes s'indignaient de voir que mille six cents hommes dominassent si facilement une ville de soixante mille âmes. Sobremonte, de son côté, s'efforçait de rassembler les milices de la campagne; mais il ne trouva personne qui voulût le suivre. Il prit alors le chemin de Gordone ,

(1) Voici le détail de ce que Toccupation anglaise coûta à Buenos -Âyres :

Le reçu donné par Popham de Pargent quHI avait à son bord 8*élevait à I,i38,514 piastres

Les Anglais dépensèrent à Buénos-Âyres. . 209,176 p. i Ils laissèrent en caisse, quand ils abandonné- > 300 310 —

rent la ville 91,130 (

1,138,198 piaattee

La Banque d'Angleterre reçut seulement 1,086,908 piastres

Ce qui Ferait supposer que sir Home Popham laissa tomber probablement en comptant , et sans se donner la peine de les ramasser »1,990 piastres

donnant avis aux tribunaux qu'il y transportait la capitale. Il n'y avait dans tout cela rien qui parût devoir beaucoup inquiéter les Anglais. Beresford, pourtant, malgré la soumission en apparence si complète de Buénos-Âyres , comprenait que sa position n'était rien moins qu'assurée. Aussi s'empressa-t-il de demander à Baird des renforts qui lui permissent de conserver sa conquête. Il songeait aussi à s'emparerde Montevideo; mais, comme cette place était gardée par des troupes régulières, il ne pouvait se flatter d'en avoir aussi bon marché que de Buénos- Ayres. Bien qu'elle fût étroitement bloquée parles vaisseaux de sir Popham, les mécontents* de Buénos-Ayres pouvaient néanmoins communiquer avec les troupes royales en faisant un long détour par San Fernando, les lies et l'Uruguay.

A la tête des patriotes , dont les menées inquiétaient Beresford, figuraient don Martin Puirredon et un ofBcier français, Jacques Liniers, depuis trente ans au service d'Espagne. Ce dernier, après avoir été pendant longtemps gouverneur des missions, occupait l'emploi bien secondaire de capitaine du petit port de Ensenada , lorsque les Anglais s'emparèrent de Buénos-Ayres. C'était un homme actif, brave, entreprenant, quelque peu écervelé, et sans autorité dans le caractère. Aussitôt qu'il avait appris le triomphe des Anglais, il avait demandé et obtenu la permission de venir voir sa famille à Buénos*Ayres; mais il avait refusé de prêter serment. Il s'était bien vite aperçu que le peuple n'acceptait pas avec la même résignation que les riches colons la domination anglaise ; il comprit que les gauchos des campagnes environnantes pourraient aider à un mouvement si on savait flatter leurs instincts en donnant à la lutte le caractère d'une guerre de partisans , où ils pourraient se battre à leur façon sans être astreints à une discipline trop sévère. Un peu d'audace et de bonheur, et il devrait avoir facilement raison d'un ennemi si peu nombreux.

Son plan bien arrêté, Liniers quitta furtivement Buénos- Ayres et parvint heureusement à Montevideo. Il fit part de ses

projets au général Ruiz Huidobro» qui commandait la place, et lui demanda quelques troupes» avec lesquelles , assurait-il , il obligerait les Anglais à se rembarquer. Puirredon» Herrera et Arroyo» qui Tavaieiit précédé, avaient déjà fait au gouverneur des ouvertures dans le même sens.

Huidobro aida de tout son pouvoir ces hommes dévoués, qui d'ailleurs ne mettaient aucune condition à leurs services. Puirredon , Herrera et Arroyo furent envoyés dans les campagnes poury prêcher la croisade. Pendant ce temps, une petite armée, composée des soldats réguliers que Sobremonte avait amenés à Montevideo lors de la première apparition de la flotte anglaise aux côtes du Brésil , et placée sous les ordres de Liniers et du capitaine Coucha , était dirigée sur la Colonia , où les attendait une flottille d'embarcations légères, qui pouvaient défier les gros bâtiments anglais dans les eaux basses des îles du Parana. Favorisée par un fort brouillard , elle passa sans encombre de la rive gauche sur la rive droite , et débarqua à sept lieues au nord de Buénos-Ayres.

Déjà Puirredon et les quelques hommes qu'il avait décidés à courir la campagne avaient eu une rencontre avec les Anglais. Une colonne anglaise, forte de cinq cents hommes et de trois petites pièces de campagne, était sortie de Buénos-Ayres pour chasser les rebelles (c'est le nom dont Beresford honorait les partisans de Puirredon) de Moron, d'El Pilar et de Lujan, petits villages où l'on ne craignait point de crier contre les envahisseurs. Puirredon eut l'imprudence d'attendre les Anglais. Aux premiers coups de feu des tirailleurs, ses hommes se débandèrent; mais, au lieu de fuir, ils se mirent à courir en cercle autour de l'ennemi. Quelques cavaliers, dans cette étrange manœuvre, arrivèrent par hasard près d'une des pièces d'artillerie; ils chargèrent résolument les artilleurs, et réussirent à s'emparer de la pièce, ainsi que d'un caisson de munitions. Après cet exploit, les partisans se dispersèrent, et la colonne anglaise rentra à Buénos-Ayres fort mortifiée de l'échec que lui avait infligé un

ennemi si peu redoutable , mais qui par sa mobilité extrême n'offrait aucune prise.

Quand Liniers arriva à San-Fernando, il n'ét^t question que de la prise de ce canon, prise que les gauchos, non moins vantards que des Andalous, présentaient comme une importante victoire. Sa petite armée se composait de soixante-six grenadiers de Buénos-Ayres, deux cent vingt-sept dragons, cent cinquante-huit volontaires , cent quarante Catalans , cent artilleurs, trois cents marins espagnols, soixante marins des îles, et enfin de soixante-treize hommes d'un corsaire français qui voulurent prendre part à l'affaire : en tout, onze cent vingtquatre hommes, ayant avec eux deux obusiers, deux gros canons de dix-huit et quatre canons de quatre. Il comptait d'ailleurs que, dans sa marche vers Buénos-Ayres, bon nombre des héros de la dernière bataille se réuniraient à lui. Il s'avança donc résolument sur la ville.

Le iO août, dans l'après-midi, il arriva à l'entrée du faubourg du Nord, sans que les Anglais eussent eu vent de sa marche. Sa petite armée avait presque triplé, mais les hommes qui s'étaient joints à lui étaient pour la plupart sans armes. Il ne les avait pas moins accueillis avec plaisir ; ils faisaient nombre et contribuaient à donner à son armée un aspect plus imposant. Ces hommes , du reste , aidaient aux transports , et on pouvait au besoin les employer à d'utiles diversions.

Dans la matinée du i i , Liniers envoya un parlementaire à Beresford pour le sommer de se rendre. Celui-ci répondit qu'il se défendrait. Les Américains pénétrèrent résolument dans la ville et s'emparèrent d'un édifice où ils établirent leur quartier général. Bientôt les Anglais , harcelés de toutes parts , furent obligés de concentrer leur défense dans la place centrale et les rues voisines. Le iS, au matin, les tirailleurs catalans et les hommes du corsaire français arrivèrent jusque sous les murs de la cathédrale, dont la fagade regardait la place. Alors commença cette guerre de rues que tout peuple connaît , et qui est

toujours fatale aux troupes de ligne. Des balcons, des toits des maisons, on faisait pleuvoir des projectiles de toute nature sur les malheureux Anglais , qui furent refoulés dans la place et forcés d'abandonner les rues qui y aboutissaient. Uni ers put alors faire avancer son artillerie et mitrailler les Anglais groupés autour du fort. Kennet, capitaine du génie, Tami et le secrétaire deBeresford, tomba mort à ses côtés. Le bruit de la fusillade , les cris de près de quinze mille hommes qui de tous côtés harcelaient les Anglais, les assourdissaient et ne permettaient plus d'entendre les ordres de leurs chefs. Bientôt Beresford se vit obligé de s'enfermer dans le fort, où il entra le dernier. Mais une fusillade meurtrière renversait tous les soldats qui se montraient sur les murailles , dominées par les toitures plates des maisons , d'où l'on pouvait , à l'abri de leurs balles, diriger sur eux un feu meurtrier.

Voyant que toute résistance serait inutile, Beresford fit hisser un pavillon pairlementaire ; mais les assaillants ne comprirent pas ce signal, et le feu continua, mieux nourri à mesure que de nouveaux combattants prenaient position sur les toits. Les Anglais alors hissèrent le drapeau espagnol , et Beresford se présenta sur les remparts , d'où il jeta son épée dans le fossé. Le feu cessa immédiatement.

Les deux généraux se rencontrèrent bientôt à la porte du fort, et Liniers accorda à son brave adversaire les honneurs de la guerre. Une heure après, les vainqueurs, formés en haie, voyaient défiler sur la place Beresford avec son état-major et le fameux soixante-onzième de ligne , qui s'était distingué aux États-Unis et à Saint-Jean d'Acre. Ces vétérans durent remettre leurs armes et leurs drapeaux à la jeune armée de Liniers, et restèrent tous prisonniers de guerre.

Ainsi finit la première occupation anglaise ; elle avait duré quarante-sept jours.

Ce fait d'armes avait une importance d'autant plus grande qu'il avait été accompli par le peuple de Buénos-Ayres seul. Il

devait être plus funeste au gouvernement espagnol , qui s'était montré impuissant à défendre ses possessions , qu'aux Anglais eux-mêmes. C'était pour lui un premier échec, qui prouvait combien Miranda avait raison quand il disait que » quel que fût le résultat d'une expédition anglaise contre les colonies , l'Espagne ne pouvait qu'y perdre.

Li mers élu à la place de Sobremonte , déposé. Organisation des milices nationales. Nouvelle expédition des Anglais. Ils s*emparent de Montevideo et s*établissent sur la rive gauche. Witelocke. Expédition contre Buenos - Ayrea. Combat de Miserere. L'alcade Alzaga. Belle défense de Buénos-Ayrcs. Défaite des Anglais; ils sont contraints d'évacuer le territoire de la Plata.

Buénos-Ayres , après cette victoire , se trouva maîtresse de ses destinées. Le vice-roi avait fini par réunir quelques milices, et il s'avançait vers la capitale suivi d'une troupe assez nombreuse. Mais son incapacité et sa lâcheté l'avaient rendu odieux auxPortenos» qui^ fiers de leur triomphe» résolurent de ne plus se laisser gouverner par un pareil homme. Sans donc s'inquiéter de son prochain retour, la municipalité» l'unique auto* rite qui fût restée debout, convoqua les principaux habitants pour élire un gouvernement.

L'assemblée eut lieu le 14 août, quarante-huit heures après la victoire. Mais à peine les notables se trouvèrent-ils ainsi réunis pour la première fois , que la salle fut envahie par le peuple , demandant à grands cris que l'autorité civile et militaire fût confiée à Liniers. Les notables cédèrent à la pression de la multitude , et Liniers fut élu. Une commission formée des principaux magistrats de la vice-royauté fut nommée en même temps pour aller notifier à Sobremonte ce premier décret du peuple de Buénos-Ayres.

Les commissaires trouvèrent le vice-roi à une cinquantaine de lieues au nord de Buénos-Ayres. Sobremonte reçut fort mal les décisions qu'ils avaient à lui communiquer , mais , faisant

contre fortune bon cœur» il confirma Liniers dans les fonctions de gouverneur auxquelles le peuple Tavait appelé, et, changeant de route , il se dirigea vers Montevideo , avec les milices qui s'étaient groupées autour de lui, pour défendre cette place, encore menacée par les vaisseaux de Popham.

Le même jour où le peuple signiflait ainsi sa déchéance au vice-roi, l'assemblée prit une autre décision non moins impor^ tante : elle décida que la ville serait mise en état de défense, afin qu'elle fût prête à repousser une nouvelle invasion , à laquelle on s'attendait, car on n'ignorait pas que Beresford avait demandé des renforts à Baird et en Angleterre. C'était encore là un fait gros de conséquences pour l'avenir. Le peuple s'habituait ainsi à se gouverner par lui-même , et il devait en venir à penser que des fonctionnaires librement élus valaient mieux que ceux qu'on envoyait d'Espagne. Personne cependant ne pensait encore à se séparer de la métropole. ' Quoique l'autorité de Liniers eût été acceptée par tous , le peuple ne laissait pas d'en surveiller l'exercice , et il ne tarda pas à en donner la preuve. Liniers , en soldat généreux qu'il était , après avoir eu Beresford et ses Anglais à sa discrétion , leur avait accordé une espèce de capitulation qui n'avait en réalité pour but que de couvrir l'honneur d'un brave ennemi. Cependant , aussitôt qu'elle fut publiée , Beresford ne craignit pas de demander qu'elle fût exécutée à la lettre. Le peuple se réunit aussitôt, et, pour l'apaiser, Liniers fut contraint de se présenter et de déclarer quelles avaient été ses intentions toutes bienveillantes. Mais la foule ne voulut rien entendre , et le vice-roi fut contraint de retirer les concessions que, dans sa générosité un peu chevaleresque, il avait faites au général anglais.

Quand l'agitation se fut un peu calmée , la municipalité songea à envoyer des explications en Espagne. Elle choisit pour ambassadeur Puirredon, le héros de la journée au canon, afin

que Ton sût que» si Liniers avait beaucoup fait» le peuple^ dont Puirredon se croyait le représentant , pouvait réclamer une large part dans la victoire.

Les quelques esprits avancés qui commençaient à songer à l'indépendance , et parmi tous un certain Moreno, exploitèrent habilement cette rivalité naissante entre le peuple et le vice-roi nouvellement élu. Ce furent ces hommes qui suggérèrent Fidée de former Tarmée destinée à la défense de Buénos-Ayres par bataillons ayant pour base la nationalité. Ainsi il y eut des bataillons de Catalans et de Galiciens» composés de péninsulaires» et des bataillons plus nombreux de créoles. Les habitants de la ville fournirent trois bataillons d'infanterie» qui prirent le titre de bataillons patriotes» et un autre bataillon d*Ârribenos. Parmi les milices indigènes figuraient encore un corps de mulâtres et de noirs» quelques artilleurs indiens» et six escadrons de cavalerie composés de gauchos de la campagne. Les ofQciers de cette milice patriote avaient tous été élus par leurs soldats.

Pendant que la colonie espagnole se préparait à la guerre et s'habituait aux allures des gouvernements libres» TAngleterre bâtissait les plus beaux plans sur les triomphes et les conquêtes qu'elle se promettait dans l'Amérique méridionale. Les ministres anglais » tout en parlant à Miranda d'émancipation » y voyaient déjà un pendant à leur grand empire indien » où » précédés par les Portugais» les Espagnols» les Français et les Hollandais » ils avaient fini par rester seuls maîtres » comme ces prêteurs sur immeubles qui finissent par devenir propriétaires des maisons laborieusement élevées par les entrepreneurs.

La prise de Buénos-Ayres avait été bruyamment fêtée à Londres. C'était » pour les fabricants » de nouveaux marchés à approvisionner ; pour la noblesse» des places à donner aux cadets de famille; pour l'amirauté» un pas de plus vers le complètement de ce grand réseau de ports de refuge» cette idée fi::e

dont elle a poursuivi et poursuit encore la réalisation avec une si admirable constance, depuis que Drake et Blake ont révélé à leur pays que c'est de l'empire des mers que l'Angleterre doit attendre sa prépondérance. Baird, qui se trouvait toujours au Cap, reçut Tordre d'envoyer i ,400 hommes de renfort à Beresford. Le H octobre 1806, une flotte commandée par l'amiral Sterling et portant 4,350 hommes, aux ordres de sir Samuel Auchmuty, partit pour la Plata. Sterling devait remplacer sir Home Popham, rappelé pour rendre compte de ses actes. EnCn, le 12 novembre, une autre expédition, composée de 4,391 hommes, sous le commandement du général Grauford, se dirigea vers le Chili.

Le plan était bien conçu; sa réussite aurait complété pour l'Angleterre son système de ports dans le monde austral; elle aurait eu dans l'Atlantique Sainte-Hélène et le Cap, sur la route de Maurice et Singapour ; puis l'embouchure des grandes Rivières et les ports de la Patagonie, dont elle eût fait des villes; dans le Pacifique, les baies admirables du sud du Chili, qui se trouvaient sur la route de ce monde des lies que le brave Cook avait montré à la race saxonne et où elle est parvenue à fonder un des grands centres de sa puissance.

Le succès de cette combinaison aurait peut-être singulièrement changé la face du monde. Les Anglais maîtres du Chili et de Buénos-Ayres , l'Amérique , indépendante aujourd'hui , était perdue pour les races latines. Les descendants de Guillaume de Normandie , sur qui d'autres peuples ne peuvent s'enter, se greffent admirablement sur n'importe quelles races. Ils sont comme le yaguey, plante parasite des forêts tropicales, qui naît au haut des arbres. C'est d'abord une petite pousse verte, avec de maigres filaments pour racines, qui semble demander protection à Tarbre qui l'a accueillie ; mais bientôt elle l'a tellement enveloppé dans ses inextricables filaments , qu'elle finit par le faire disparaître si complètement que l'on croit être à l'ombre

d'un immense yaguey, lorsque l'on est à Tombre d'un grand arbre recouvert par la plante parasite.

Mais la décision des créoles et l'audace de Liniers dérangèrent tous ces beaux plans de l'amirauté anglaise.

Les i ,400 hommes venus du Cap arrivèrent en rivière après la délivrance de Buénos-Âyres^ Popham comprit qu'il n'était plus temps de songer à cette ville. Montevideo lui-même était trop bien préparé à la défense pour qu'il pût le réduire avec les forces insuffisantes dont il disposait. Il se dirigea donc sur Maldonado» petit port de la rive gauche, à trente lieues à l'est de Montevideo , où il débarqua sans peine et attendit de nouveaux renforts.

Aussitôt que l'on sut en Angleterre la défaite de Beresford, le ministère envoya le plus fin voilier de Portsmouth porter à Crauford l'ordre de se réunir à Auchmuty, et peu de temps après, un troisième corps, de i,630 hommes de bonnes troupes, partit sous les ordres du lieutenant général John Whilelocke , qui devait prendre le commandement en chef de toutes les forces anglaises qui pourraient se trouver à la Plata. Ces forces réunies devaient former un effectif de près de 42,000 hommes, appuyés par une puissante flotte de dix-huit à vingt navires de guerre et de plus de quatre-vingts transports.

Auchmuty arriva le premier; il prit avec lui les 1,400 hommes que Popham avait à Maldonado et âOO à 300 marins de la flotte , et investit Montevideo le 28 janvier. Le pauvre Sobremonte^ qui, depuis que les envahisseurs étaient venus jeter le trouble dans sa vice-royauté, ne faisait que courir la campagne , sans pouvoir essayer sa bravoure sur l'ennemi , eut la pensée de tourner contre sir Samuel un corps considé^ rable de milices à cheval qu'il avait rassemblé à Cordoue pour délivrer Buénos-Ayres , qui, malheureusement pour lui, s'était délivré tout seul. Il voyait là une excellente occasion de reconquérir par la fortune des armes le poste dont la municipalité de

Buénos-Ayres Tavait dépossédé. Il s'avança donc sur les derrières d'Auchmuty. Celui-ci, sachant par Popham à qui il avait affaire » envoya contre lui un bataillon d'infanterie avec trois pièces de campagne. Ce petit corps eut bientôt mis en pleine déroute la nombreuse cavalerie de Sobremonte » qui crut tout perdu , et se retira avec ses milices à la Colonia , à quarante lieues à l'ouest, où nous le verrons encore poursuivi par l'animosité de ses anciens administrés.

N'ayant plus rien à craindre d'un ennemi qu'il avait été si facile de disperser, Auchmuty établit ses batteries et commença à canonner les murailles du sud de Montevideo. Le S janvier, la brèche était ouverte, et le 3, au point du jour, le général anglais lança ses colonnes d'attaque. Les Espagnols reçurent le choc avec une grande résolution; mais, écrasés par le nombre, ils durent rendre la ville après avoir perdu 700 des leurs. Une petite partie de la garnison parvint à s'échapper; le reste, avec le général Huidobro, fut fait prisonnier. Plus de 600 furent envoyés en Angleterre.

Aussitôt que la prise de Montevideo fut connue à Buenos- Ayres, le peuple s'assembla. Il fallait quelqu'un sur qui rejeter la faute de ce désastre : ce devait être naturellement Sobremonte et ses gauchos, qui s'étaient si lâchement enfuis aux premiers coups de feu. Les plus criards s'offraient à marcher contre les Anglais, mais ils y mettaient comme condition préalable que l'on déposerait le vice-roi. En conséquence, les tribunaux, toutes les autorités civiles et militaires espagnoles, les principaux habitants et la municipalité^ convoqués en assemblée extraordinaire , déclarèrent que le marquis de Sobremonte était déposé, qu'il ne serait plus reconnu ni comme viceroi, ni comme capitaine général, qu'on s'assurerait de sa personne et de ses papiers, et que la cour supérieure de justice serait investie du gouvernement jusqu'à ce qu'on connût le bon plaisir du roi d'Espagne.

Deux membres de la cour de justice et deux de la municipalité furent envoyés à la Banda orientale» avec deux compagnies d^infanterie et une de cavalerie, pour notifier cette nouvelle décision au vice-roi. Sobremonte se laissa emmener à Buenos- Ayres , d'où on trouva bientôt moyen de le faire partir pour l'Espagne.

Le pays était donc en pleine révolution; mais cette révolution ressemblait encore aux troubles qui avaient à diverses reprises agité les colonies dans les premiers temps delà conquête. C'était le peuple qui faisait tout, c'est lui qui avait déposé le vice-roi ; mais jusque dans ces manifestations les plus éclatantes de la souveraineté populaire, il parlait encore et agissait au nom du roi d*Espagne ; il ne gouvernait pour ainsi dire que par intérim. La haute cour de justice, chargée provisoirement du pouvoir exécutif, était toute espagnole. Les vieux magistrats cependant voyaient poindre sous ces apparences de soumission au pouvoir métropolitain les germes de la grande révolution qui s'annonçait, mais ils cédaient au courant, parce qu'il n'y avait que les créoles qui pussent empêcher le pays de tomber au pouvoir des Anglais. C'est ce que confessait la haute cour de justice dans son rapport sur ces incidents, a Nous avons dû, y était-il dit, nous conformer aux vœux de la municipalité, parce que les seules forces qui peuvent défendre la capitale sont toutes composées de créoles volontaires. )» Mais les meneurs du parti patriote savaient tirer parti de ces circonstances pour l'avancement de leurs idées; et puis la municipalité, dont les décisions étaient souvent dictées par les assemblées populaires, prenait chaque jour une plus grande importance comme corps politique. En un mot, si le gouvernement populaire n'existait pas de droit, il existait pleinement de fait.

La prise de Montevideo et la déposition du vice-roi avaient complètement changé la face des choses au Rio de la Plata. Les Anglais s'établissaient sur la rive gauche d'une manière tous les

jours plus solide : Auchmuty occupait Montevideo et Maldonado; le colonel Pack avait chassé les Espagnols de la Colonia, et l'union yack de l'Angleterre flottait libre et respecté sur le litrtoral de la Plata qui appartient aujourd'hui à la république de l'Uruguay. Les navires marchands avaient suivi de près les navires de guerre , et la rivière, naguère si déserte , était encombrée de bâtiments ayant à leur bord plus de marchandises que le pays n'en pouvait consommer en cinq ans. Montevideo avait toute la physionomie d'une ville anglaise; des affiches anglaises couvraient ses murs ; dans toutes les rues s'ouvraient des boutiques anglaises où l'on vendait les étoffes à 100 p. 100 audessous du prix auquel on les avait payées jusqu'alors, grâce aux mille entraves de la douane espagnole ou aux exigences des contrebandiers. Enfin un journal hispano-anglais, VEioile du Sud^ s'était fondé sous le patronage et avec l'assistance de l'administration anglaise , dans le but de saper l'autorité de l'Espagne, dont il se plaisait à étaler la décadence, à montrer l'impuissance. Les rédacteurs avaient probablement aussi fait entrer dans leurs calculs la manie des annonces, et, selon toutes les apparences , ils avaient bien compté : les quelques numéros de ce journal qu'il nous a été donné de voir prouvent que, dès cette époque, l'art de la réclame était fort avancé dans ces lointaines colonies.

Le général Whitelocke n'arriva à la Plata que trois mois après la prise de la ville. Crauford , qu'on avait rejoint dans l'Atlantique , le suivit de près.

Une fois toutes ses forces réunies , le général en chef songea à poursuivre la conquête, qui , malgré la défaite de Beresford, se présentait comme très-facile. A la tête de 12,000 hommes bien armés, et disposant de moyens de transport considérables, il ne pouvait s'attendre à trouver de sérieuse résistance là où 1,600 hommes avaient pu vaincre et se soutenir quarante-sept jours.

Il divisa son armée en quatre brigades. La première, confiée

au général Crauford , se composait d'un bataillon de tirailleurs (rifles) et d*ua bataillon d'infanterie; la seconde, formée de trois bataillons, fut mise sous les ordres du général Auchmuty; la troisième , sous ceux du général Lumley , comprenait deux bataillons et un régiment de dragons à pied ; enfin la quatrième» forte également de deux bataillons et d'un régiment de dragons à pied, était commandée par le colonel Mahon. Trois escadrons d'artillerie formaient une espèce de réserve, qui devait opérer selon les ordres du général en chef. L'effectif de ces différents corps montait à 9,880 hommes, 3,200 hommes ayant été laissés pour la défense de Montevideo.

Le corps expéditionnaire partit au milieu des hurras de la flotte et des battements de main de cette claque que l'on trouve partout et toujours prête à applaudir à tout spectacle nouveau. Le dimanche 28 juin , il débarqua au petit port de la Ensenada, à seize lieues au sud de Buénos-Âyres , sans être aucunement inquiété parles Espagnols, qui avaient cru que le débarquement aurait lieu plus près de la ville, au petit village de Quilmès, où Beresford avait pris terre. Sans perdre de temps, l'avant^ garde anglaise, sous les ordres du général Lewison Gower, se mit en marche; elle fut suivie de près par le gros de l'armée, qui franchit sans obstacle les onze lieues qui le séparaient de Quilmès.

Le danger était pressant pour Buénos-Ayres, ainsi menacé par une armée régulière de 10,000 hommes, s'appuyant sur une base d'opération comme Montevideo, gardé par 2,000 soldats et les commerçants anglais. Mais la ville de Buénos- Ayres n'était plus la colonie pacifique gouvernée par le pusillanime Sobremonte. La municipalité était alors présidée par Alzaga, homme plein d'énergie, partisan aveugle du gouvernement du roi , mais ayant une grande autorité dans Buénos-Ayres, où sa position de fortune le mettait au premier rang. C'était, si l'on pouvait ainsi dire, un révolutionnaire à l'envers, comme ceux qui tiraient l'épée pour les Guises contre le roi. Le peuple.

fier encore de sa première victoire, était armé. Les bataillons nationaux, commandés par Saavedra, Belgrano, EstebanRomero, Balcarce, Yiamont, Martin Rodriguez, étaient animés du meilleur esprit; ils comprenaient que ces luttes contre Tétranger étaient le prélude de luttes plus importantes pour eux , qu'avant de vaincre les troupes espagnoles dans les combats , il fallait les battre pour ainsi dire moralement, en se montrant plus braves et plus résolus contre les envahisseurs. Quant au vice-roi , Liniers , nous connaissons sa bravoure , nous savons qu'il était toujours prêt à courir sus à l'ennemi. Il avait, dans la circonstance actuelle , à soutenir sa réputation et à mériter là confirmation, par la couronne, du titre qu'il tenait de l'élection. Tout le monde était donc plein de confiance, les soldats comme les chefs. Si, l'hiver précédent, ils avaient réussi, presque malgré le gouvernement espagnol , à chasser les Anglais de Buénos-Ayres, comment douter, à présent qu'ils étaient maîtres de la ville et absolument libres de leurs mouvements, qu'ils ne repoussassent victorieusement leurs agresseurs? Pour pénétrer jusqu'à la place centrale où se trouvait le fort, les Anglais devraient s'engager dans des rues de onze mètres de large, se coupant toutes à angle droit, et dominées par des maisons aux toits plats , élevées de huit à dix mètres , qui se convertiraient en autant de citadelles qu'il faudrait enlever l'une après l'autre.

Telles étaient les dispositions des Buénos-Ayriens le 1**^ juillet, quand Whitelocke arriva, comme nous l'avons dit, au village de Quilmès, à cinq lieues au sud de la ville. Une petite armée, forte de 6,850 hommes et de cinquante-trois canons, sortit de la ville pour aller défendre le passage du Riochuelo , que connaissent ceux de nos lecteurs qui n'ont point oublié Mendoza, Irala et les Quérandis.

Les deux armées campèrent, la nuit qui suivit, sur les bords de la petite rivière qui les séparait. Au point du jour, les Espagnols se formèrent en bataille, s'attendant à une attaque de

Tenaemi ; mais le général Gower, après avoir échangé quelques balles pour reconnaître le terrain» opéra sur sa gauche un mouvement et alla passer le Riochuelo trois ou quatre kilomètres plus haut.

Liniers avait suivi son mouvement, mais il n'avait pu arriver, à temps pour empêcher le passage. Cependant il réussit à se placer entre Tennemi et la ville, à l'abattoir de Miserere , qui se trouve au sud*ouest de Buénos-Ayres.

Le combat ne tarda pas à s'engager entre les vétérans de la division Crauford et les milices créoles. On se battit avec résolution des deux côtés ; mais la discipline des troupes anglaises et rimmense supériorité de leur artillerie unirent par triompher de la fougue des patriotes, qui abandonnèrent le champ de bataille, laissant toute leur artillerie au pouvoir de Crauford.

Une fois débandée, l'armée de Buénos-Ayres se divisa en deux corps. La cavalerie , passant sur la gauche des Anglais, gagna la campagne. Liniers, qui crut la ville perdue, suivit les cavaliers, et ses aides de camp coururent après les fuyards, non pour les ramener au combat, mais pour leur donner rendezvous à la ChacaritUf petite ferme bien connue de tous, et qui se trouvait à une lieue sur les derrières de Tarmée anglaise. C'était ce que le vice-roi avait de plus sage à faire , car de là il pouvait encore inquiéter les Anglais. L'infanterie se replia sur Buénos-Ayres. La nuit était froide et pluvieuse ; les hommes, harassés par la veille de la nuit précédente et les fatigues.de la journée^ paraissaient abattus. Le général en chef n'avait point reparu , et personne ne pouvait dire ce qu'il était devenu. La ville, sous l'empire des plus pénibles impressions, présentait un aspect morne et désolé ; le découragement y était égal à l'enthousiasme qui y régnait quarante-huit heures auparavant.

Cependant le triomphe des Anglais n'était pas aussi assuré qu'ils le pouvaient croire ; ils devaient payer chèrement la faute qu'ils avaient faite de ne pas poursuivre les fuyards la baïonnette dans les reins. Une nuit de repos et l'énergie d'Alzaga

suffirent pour réparer l'effet désastreux de la déroute de Mise— rere. Le chef de la municipalité, en effet, ne s'était pas laissé abattre par le découragement des troupes et la disparition du vice-roi ; il redoubla, au contraire, d'énergie et d'autorité. 11 Ot .illuminer toute la ville comme pour une grande fête. Par ses ordres, les soldats furent recueillis dans les salons d^ la municipalité , dans les casernes , partout où ils pouvaient se reposer commodément; on les réconforta par toute sorte de bons trai— tements, de manière à leur faire oublier leurs fatigues.

Pendant que la troupe se reposait, Alzaga faisait couper les rues autour de la place par des fossés profonds, il envoyait des émissaires au vice-roi, qui, faisant un grand détour, réussit à se jeter dans la ville avec ses cavaliers.

Dans la matinée du 2 juillet, Buénos-Ayres se trouvait en état de défense. Les troupes furent distribuées sur les toits des temples, sur les terrasses des maisons, aux balcons, et quelques pièces d'artillerie furent mises en position derrière les fossés et derrière les barricades élevées autour de la place et du Retire. Aussi quand Lewison Gower, qui commandait l'avant-garde , fit sa première sommation, tout était changé : la confiance avait succédé au découragement, et l'on espérait bien sauver la ville. Alzaga fit donc répondre à Gower qu'il n'écouterait aucune proposition qui tendrait à faire mettre bas les armes aux défenseurs de la ville.

Les Anglais durent donc se préparer à un siège , et ils employèrent la journée du 3 à prendre leurs dispositions. Le 4-, la garnison fit une sortie , et obligea les assaillants à abandonner quelques maisons des faubourgs où ils s'étaient abrités. Le corps des noirs et mulâtres jeta môme un moment le désordre dans le 88' anglais , qu'il attaqua pendant qu'il opérait un changement de position.

Ces deux petites rencontres donnèrent à penser aux Anglais, et relevèrent singulièrement le moral des créoles.

Enfin le 5, au point du jour, une salve de vingt et un coups

de canon donna aux divers corps anglais le signal de Tattaque.

La ville se trouvant étroitement bloquée par terre et par mer et sans communication possible avec le dehors, le général anglais pouvait choisir ses moyens d'attaque. Le plus simple comme le plus humain, le moins désastreux aussi bien pour ses hommes que pour la population de la ville dont il voulait s'emparer, eût été de la tenir bloquée , de l'enfermer dans un cercle de plus en plus étroit, et, en lui coupant les vivres, en décimant sa petite garnison par des escarmouches journalières, où, en raison de la discipline de son armée , de la supériorité de ses armes et de ses munitions inépuisables, il aurait facilement l'avantage, la forcer à capituler. Si ce moyen lui paraissait lent, Whitelocke eût pu bombarder la ville, procédé cruel, mais trèsefficace. Il aurait pu également ordonner l'assaut par échelons, et, s'appuyant sur les pâtés de maisons conquis, arriver en bon ordre jusqu'au cœur de la cité ennemie. Mais le chef anglais, nnperfect gentleman, qui était meilleur sportman que militaire, eut l'idée de faire de la prise de la ville un splendide steeplechase^ une véritable course au clocher. Ses dispositions furent donc prises en conséquence. Toute son armée fut partagée en huit colonnes, qui devaient pénétrer simultanément dans la ville, et marcher, sans se préoccuper du feu qui pourrait partir des maisons, jusqu'à la rivière, d'où, tournant à droite ou à gauche, elles convergeraient vers la place centrale, dont elles occuperaient les édifices les plus élevés.

La colonne de droite (45** régiment) pénétra sans difficulté jusqu'à la Residencia, dont elle s'empara.

La division légère (rifles et chasseurs), malgré une grêle de balles qui tombait sur elle des balcons, des fenêtres et des toits, put arriver devant le couvent des Frères Dominicains, dont les sapeurs de Crauford enfoncèrent les portes, et elle pénétra dans l'église, où elle trouva les drapeaux enlevés l'année précédente au 71^ Montant aux tours , les rifles hissèrent ces mêmes drapeaux, et, de cette position dominante, ils dirigèrent

un feu très-efficace sur les Buénos-Ayriens qui occupaient les terrasses des maisons environnantes. Mais le fort, ayant aperçu le drapeau anglais qui flottait sur les tours du couvent , se mit à le canonner avec une telle vivacité que tous les Anglais qui s'y étaient enfermés , et qui y avaient été bientôt bloqués par la milice, durent se rendre à discrétion. Parmi les prisonniers se trouvait le colonel Pack, qui avait déjà été fait prisonnier avec Beresford, et qui, arrêté par un régiment de Buenos- Ayres , s'était vu contraint de se joindre à Beresford qui attaquait le couvent de Santo-Domingo , dont la possession devait lui être fatale.

Une autre colonne anglaise, aux ordres du brave colonel Cadogan , après avoir perdu un quart de son effectif, était également obligée de mettre bas les armes, enfermée qu'elle était dans un cercle de feu , près du collège des Jésuites.

Le 88' , commandé par Duff et Vandeler, eut le même sort, après avoir pénétré par les rues centrales jusqu'aux abords de la place principale.

Le 36% qui était entré par les rues de Corrientes et de Tucuman, fut contraint de se replier sur le Retiro, malgré les efforts héroïques du général Lumley, qui le commandait.

Le bataillon n"* 5, moins maltraité, parvint jusqu'au couvent de Sainte-Catherine, où il s'établit, à la grande frayeur de toutes les nonnes et au grand scandale des plus âgées d'entre elles.

Le 87*, aux ordres d'Auchmuty , avait attaqué le Retiro, et il avait été décimé par le feu des troupes enfermées dans la place des Taureaux ; mais le colonel Nugent , s'étant emparé d'une batterie qui défendait les approches de ce côté, en tourna les pièces contre l'édifice occupé par les Espagnols , et les 600 hommes qui avaient résisté à l'attaque d'Auchmuty, écrasés par les feux de Nugent, durent se rendre.

La nuit fit cesser le combat. Le 5"* bataillon , le mieux partagé, put, barricadé chez les nonnes, se reposer des fa-

ligues de cette terrible journée. Auchmuty et Whitelocke étaient assiégés dans le Retiro. La plus grande partie du 45' occupait 9 comme nous l'avons dit, la Residencia » avec un bataillon allemand, qui, au moment de Taltaque, avait été laissé comme réserve.

La journée du 5 avait coûté aux Anglais 1,130 hommes, tant tués que blessés, parmi lesquels 70 officiers hors de combat, ISOofBciers et 1 ,500 soldats avaient été faits prisonniers et enfermés dans les couvents et les casernes, après avoir remis leurs armes et leurs munitions aux créoles, qui se promettaient d'en faire bon usage aussitôt que le retour du jour leur permettrait de recommencer le combat.

Le 6 au matin, malgré ces pertes, Whitelocke pouvait encore disposer de 6,000 hommes. 11 se mit en communication avec la flotte , dont il pouvait recevoir des vivres et des renforts , ainsi que des pièces de gros calibre , pour battre ces mille petites citadelles d'où les créoles fusillaient ses soldats.

Liniers , comprenant que la lutte était loin d'être finie , et voulant éviter une plus grande effusion de sang , résolut d'envoyer au général anglais un parlementaire , pour lui proposer de lui rendre les prisonniers, y compris ceux que Ton avait faits à Beresford , s'il consentait à se rembarquer avec toutes ses troupes. Alzaga insistait pour qu'on exigeât en outre l'évacuation de Montevideo et de tout le littoral de la Plata. « Mais , répondit le vice-roi , nous n'avons pas à nous occuper à présent de Montevideo , et nous aurons déjà beaucoup obtenu si nous rejetons l'ennemi du sein de Buénos-Ayres. — Demandez toujours, répétait le fanatique alcade, nous obtiendrons tout. »

La proposition fut rédigée dans ce sens, mais Whitelocke la rejeta; il demanda néanmoins un armistice de vingt-quatre heures pour enlever ses blessés. Liniers répondit en recommençant la fusillade sur le Retire. Les Anglais firent une nouvelle

sortie, où ils furent encore plus maltraités que le jour précédent. Si les officiers comme les soldats entraient dans les sentiers de la mort — c'est le nom qu'ils donnaient aux rues de Buénos-Ayres — avec cette intrépidité qu'on ne saurait refuser aux troupes anglaises, le courage moral, si l'on peut ainsi dire, manquait à tous. On se battait pour remplir un devoir, et non plus dans l'espoir de vaincre. C'était tout le contraire chez les créoles : Liniers avait repris confiance ; Alzaga, de plus en plus résolu, ne cessait de répéter qu'il fallait à Buénos-Ayres vaincre pour Montevideo, la Plata et toute l'Amérique.

Dans l'après-midi , le général (lower se présentait en parlementaire au fort. Les propositions qu'il apportait de la part du général en chef étaient à peu près les mêmes que celles que Liniers, conseillé par Alzaga, avait envoyées dans la matinée.

Le plénipotentiaire anglais fut reçu par le vice-roi, les généraux Balbiani et Yelasco, et l'alcade Alzaga. Les propositions de Wlîitelocke furent acceptées; quarante-huit heures furent accordées aux Anglais pour évacuer Buénos-Ayres, et deux mois pour quitter la Plata.

La capitulation fut ratiflée le 7 par l'état-major anglais, et Buénos-Ayres célébrait déjà son triomphe quand l'escadre anglaise leva l'ancre pour retourner à Montevideo. Au terme marqué, Whitelocke , remplissant scrupuleusement l'engagement qu'il avait pris, quitta le territoire de la Plata avec toutes ses forces de terre et de mer.

Comme nous ne nous rencontrerons plus avec ces braves et malheureux adversaires, suivons-les quelques instants dans leurs fortunes diverses.

Whitelocke, de retour en Angleterre, passa devant un conseil de guerre, qui le condamna à être effacé ignominieusement des cadres de l'armée.

Sir Home Popham eut aussi, comme nous l'avons dit, à

rendre compte de sa conduite : on lui reprochait d'avoir outrepassé ses instructions; mais comme il avait réussi, son amourpropre n'eut pas à souffrir de l'arrêt de ses juges.

Beresford, envoyé à l'armée de Wellington, qui occupait le Portugal, s'y distingua, et, en 1808, il eut le bonheur de vaincre à Albuera.

Le colonel Pack, qui s'était fait remarquer dans les deux invasions, envoya aux Pères Belerraites une grosse horloge, pour la tour de leur couvent, en reconnaissance des soins que les religieux avaient donnés aux blessés du 71'.

Enfin le colonel Kington, en expirant à la caserne des Patricios , demanda que son corps fut enterré daos la cour de cette caserne, voulant, dit-il , être désormais gardé par les braves qui l'avaient vaincu.

Aussitôt que cette seconde victoire des créoles fut connue à Madrid, le roi anoblit Buénos-Ayres , qui reçut le titre d'Excellence. Les différentes villes de la vice-royauté envoyèrent, de leur côté, des députations pour complimenter cette cité héroïque, qui, déjà la plus importante par sa position et son commerce, fut reconnue dès lors comme la plus vaillante et la vérilable capitale de l'Amérique australe. Son nom, à peine connu jusque-là, prit place, de ce moment, dans la mémoire des hommes politiques.

Les officiers des milices qui s'étaient le plus distingués furent reconnus dans les grades qu'ils avaient reçus du peuple. Le commandant Saavedra fut reconnu comme lieutenant-colonel ; Belgrano, Yiamont, Rodriguez et Ortix Ocampo , comme capitaines; French, Marliaès, Pico et Pinedo, comme lieutenants.

Quant à Liniers, que la cour de Madrid croyait ne pouvoir assez récompenser, il fut confirmé dans son autorité de viceroi , et sans doute il eût joué un grand rôle en Amérique , n'eût été la position critique où se trouvait l'Espagne.

Les patriotes essayent de profiter de la situation de TEspagne pour affranchir leur pays. — Deux camps : les patriotes et les créoles. — Antagonisme de Buenos- Âyres, foyer de Taction, et de Montevideo, centre de la résistance. — Elio. — Mouvement réactionnaire tenté par Âlzagaà Buénos-Ayres.

Napoléon était à Tapogée de sa gloire. Pour asseoir plus sûrement son gouvernement 9 il avait étouffé tous les modes de manifestation de la pensée. La tribune n'existait plus ; la presse était muette. Le pays de Mirabeau et de Danton était discipliné comme sa grande-armée. Le gouvernement impérial était logiquement entraîné à faire à Textérieur ce quMl avait fait à Tintérieur : là comme ici » sMl rencontrait des obstacles , il devait chercher non à les tourner, mais à les renverser.

Les Bourbons d'Espagne lui apparurent comme un obstacle, il fallait qu'ils disparussent ; l'Espagne» envahie et confiée à un Bonaparte , devint une colonie française , et les possessions du roi d'Espagne, les colonies d'une colonie.

L'Angleterre , le pays aux anomalies , libérale et aristocratique à la fois , avait fait une étrange alliance , au nom de la liberté , avec les gouvernements despotiques et avec tous les hommes de résistance. Déjà, pour sauver ladynastie portugaise, elle l'avait embarquée sur ses vaisseaux et transportée à Rio- Janeiro, où don Juan VI avait sa cour, en attendant de pouvoir retourner à Lisbonne ; et voilà qu'elle se trouvait dans la nécessité de défendre, en 1808, le roi qu'en 1806 elle voulait dépouiller de ses colonies.

Se souvenant du proverbe qui dit qu'on pèche mieux en eau trouble, les quelques révolutionnaires d'Amérique profitaient le mieux qu'ils pouvaient de ces circonstances heureuses pour conquérir cette indépendance qu'ils rêvaient dès le temps du vice-roi don Juan del Pino. L'Espagne , quoique divisée , appauvrie et saignée à blanc par la lutte qu'elle soutenait pour sa ' propre indépendance, au lieu de songer seulement à se prémunir

contre les inconvénients qui pouvaient résulter pour elle de Taffranchissement de ses colonies, voulut Tempêchep à tout prix. C'était une folie égale à celle du pygmée qui prétendrait arrêter Tavalanche dans sa course précipitée : rien ne saurait entraver Télan d^un peuple qui se lève pour marcher à raccomplissement de ses destinées. Mais pouvons-nous faire à un gouvernement conduit par le prince de la Paix, Marie-Louise de Naples et son digne fils Ferdinand VII , un reproche de leur aveuglement, quand nous voyons deux des plus hautes expressions de rintelligence humaine, le chef démocratique de la grande république américaine et le souverain absolu de la France, tenter aujourd'hui encore d'arrêter d'irrésistibles mouvements comme celui qui pousse l'Italie à l'union et l'Amérique septentrionale à la désunion? Les digues que l'on oppose au torrent ne font le plus souvent qu'en accroître l'impétuosité. Ainsi en fut-il pour le mouvement révolutionnaire des colonies espagnoles.

Buénos-Ayres apprit , par des avis qui lui furent transmis de Rio-Janeiro , l'abdication de Charles IV en faveur de son fils Ferdinand , ainsi que les émeutes d'Aranjuez , le voyage des souverains à Bayonne , et enfin l'avènement de Joseph Bonaparte au trône d'Espagne. Mais on eut également connaissance de la résistance opposée par le peuple espagnol au nouvel ordre de choses ; on sut que dans toutes les provinces s'étaient formées des juntes qui refusaient de se soumettre à l'autorité des conquérants , et ne voulaient reconnaître d'autre roi que Ferdinand VII.

En même temps que ces nouvelles , arrivait à Montevideo un commissaire envoyé par la femme du prince régent de Portugal pour réclamer le pouvoir, qu'elle devait , disait-elle , garder entre ses mains jusqu'à ce que son frère pût échapper à sa captivité et reprendre le sceptre espagnol.

La junte de Séville dépêchait de son côté à la Plata un de ses affidés pour exhorter les créoles à s'opposer à l'invasion de la France ; mais il y était^précédé par un agent français , envoyé

par les ministres de Joseph pour faire accepter à rAmérique le gouvernement imposé par Napoléon aux Espagnols des deux mondes.

La situation était embarrassante pour Liniers» Français d'origine , longtemps employé par le gouvernement espagnol , et , depuis sa nomination » mieux vu des créoles que des péninsulaires établis à Buénos-Ayres.

L'envoyé de Joseph , M. de Santenay , arriva le premier et débarqua à Maldonado. 11 n'avait pu qu'à grand'peine échapper aux croiseurs anglais, qui brûlèrent dans le port même le bâtiment français qui l'avait conduit à la Plata. Santenay ne fit que passer par Montevideo pour se rendre à Buénos-Ayres, où il fut reçu secrètement par Liniers et quelques membres de la <^our de justice. Le tableau qu'il traça de la situation de l'Europe ne fit qu'accroître l'indécision du vice-roi ^ qui lui ordonna de se rembarquer pour Montevideo.

Les Espagnols et les créoles en général , qui à cette époque étaient encore sincèrement attachés aux Bourbons d'Espagne » s'étaient fort alarmés de l'entrevue secrète de Liniers avec le mystérieux Français » les Espagnols surtout, qui commençaient à suspecter la fidélité du vice-roi. Pour dissiper ces soupçons , Liniers eut la maladresse de faire afficher dans la ville une proclamation timide, où il laissait voir ses hésitations. Il y fixait au 21 du même mois (août 1808) la prestation du serment de fidélité à Ferdinand YII , d'abord indiquée pour le 12 et puis renvoyée au 31. Cette concession ne rassura personne et ne servit qu'à précipiter la perte de Liniers.

Le général Elio , qui commandait à Montevideo , voyait avec jalousie le premier poste du pays occupé par un étranger. 11 jugea la circonstance favorable pour rompre avec le vice-roi de Buénos-Ayres. Il fit emprisonner Santenay , et, affichant un amour exagéré pour Ferdinand VII , accusa hautement Liniers de trahir la junte de Séville, qui, selon lui, était l'unique pouvoir qu'on dût reconnaître en Amérique*

Malgré cette accusation, qu'Elio pensait devoir être accueillie à Séville , Liniers jura fidélité à Ferdinand. Ce fut pendant les fêtes données à Toccasion de cette prestation de serment que le commissaire royal espagnol , Goyenècbe , arriva à Montevideo. Mis en défiance contre les sentiments de Liniers , il approuva la conduite d*Elio et conseilla d'installer à Montevideo une junte qui correspondrait directement ^vec celle de Séville. Passé à Buénos-AyreSy il assista aux fêtes par lesquelles on célébrait Tavénement au trône de Ferdinand , et ratifia tout ce que Liniers avait fait. Par cette conduite , qu'il croyait peutêtre fort habile, Goyenècbe ne réussit qu'à attiser, entre Buenos- Ayres et Montevideo, une rivalité qui plus tard devait être fatale au gouvernement qu'il avait mission de défendre.

Le serment prêté par les habitants de Buénos-Ayres au roi Ferdinand YII était chose jusqu'alors inusitée dans les colonies espagnoles. Un roi mourait, un autre lui succédait, sans que les créoles eussent lieu de s'en apercevoir : ils faisaient partie de l'avoir de la monarchie plutôt que de celui du monarque. Aussi cette innovation donna-t-elle lieu à des commentaires dont nous devons prendre note. Créoles et Espagnols l'expliquaient chacun selon sa convenance.

Les premiers pensaient sanctionner par cet acte une théorie nouvelle , qui , tout en s'accordant avec l'esprit des gouvernements personnels, absolus, n'en était pas moins essentiellement révolutionnaire par les conséquences logiques qu'on pouvait en déduire. Ils soutenaient que l'Amérique ne devait pas obéissance à l'Espagne , mais uniquement au monarque qu'ils ve^ naient de reconnaître; qu'une fois ce monarque disparu, ils étaient libres de toute dépendance vis-à-vis de la métropole. Cette théorie devait fatalement les conduire à méconnaître plus tard les fonctionnaires qui leur seraient envoyés d'Espagne , quand leur autorité n'émanerait pas directememt du roi , à ressaisir dans ce cas leurs droits et prérogatives, et changer leur

manière de voir sur la façon de se gouverner. Ce droit qu'ils avaient affirmé en reconnaissant un pouvoir personnel et absolu , ils pouvaient en user pour se donner un autre gouvernement.

Les péninsulaires expliquaient autrement le serment qu'ils avaient prêté à Ferdinand VII. En le prêtant, ils avaient fait preuve de leur loyauté, de leur fidélité à un roi menacé par l'invasion étrangère. Mais si malheureusement ce roi venait à tomber, l'Amérique devait, selon eux, rester, sinon unie à l'Espagne , du moins sous la dépendance des Espagnols. Le pouvoir ne pouvait être livré aux mains inexpérimentées des créoles. Le colonel Saavedra, qui commandait les bataillons créoles , expliquait cette ambition des péninsulaires en disant qu'ils voulaient former une Espagne américaine. Belgrano, l'ancien secrétaire du consulado, qui depuis longtemps rêvait pour l'Amérique un gouvernement dont serait exclu l'élément étranger, s'exprime ainsi , à ce propos , dans ses mémoires : H Pendant qu'à Buénos-Ayres nous prêtions serment à Ferdinand VU , les Espagnols eux-mêmes songeaient à quitter l'Espagne pour, ne pas devenir sujets de Napoléon. » A la tête de ce parti était l'énergique alcade de Buénos-Ayres, don Martin Alzaga.

Grâce cependant aux circonstances difficiles que traversait la Péninsule , créoles et Espagnols , avec des vues diamétralement opposées, se trouvaient d'accord sur un point : la monarchie espagnole succombant sous l'épée de Napoléon, il fallait se préparer à rompre les liens qui attachaient les colonies à la métropole. Mais, le cas échéant, à qui, des péninsulaires ou des créoles , appartiendrait le pouvoir? Là était le nœud , chacun y prétendant à l'exclusion de l'autre.

Mais , avant d'aller plus loin , nous devons expliquer ce que nous entendons dire quand nous parlons de créoles et de péninsulaires, aOn de faire comprendre nettement ce qu'était en réalité l'opinion publique à la Plata à l'aube de la révolution.

La grande majorité des habitants des villes et tous ceux de la campagne sans exception regardaient ce qui se passait en spectateurs indifférents ; ils ne comprenaient pas l'importance que certains individus donnaient aux questions administratives; ils voyaient dans l'envoi des autorités espagnoles une chose aussi naturelle , aussi inévitable » que les pluies ou les sécheresses qui désolaient ou fertilisaient les plaines où paissaient leurs bestiaux : les questions administratives restaient en dehors de leur examen comme les questions atmosphériques.

Le parti créole était donc en réalité représenté par un petit groupe de cent quatre-vingts à deux cents individus nés en Amérique , et qui , en raison de leur éducation , de leur haute position sociale ou de leur grande fortune , devaient naturellement se préoccuper de la chose publique, n'ayant pas d'ailleurs d'autres préoccupations. Mais, si peu nombreux que fussent ces hommes, ils avaient une immense influence sur leurs compatriotes. Les créoles, sans se rendre compte de ce qui les faisait parler, disaient comme Belgrano, Saavedra, Moreno ou Castelli , par cela seul que ces hommes étaient créoles comme eux , et grâce, si l'on peut ainsi dire, à cet esprit de famille, l'opinion de ces quelques hommes devenait réellement l'opinion publique.

Ajoutons qu'à la Plata, comme dans tous les pays colonisés, les fils des premiers arrivés croyaient constituer par cela seul une aristocratie , la véritable aristocratie du pays , et pour eux les péninsulaires étaient des étrangers , des intrus.

Il en était de même parmi les péninsulaires : quelques parleurs entraînaient la masse , mais tous en général méprisaient les créoles , qu'ils considéraient comme à peine supérieurs aux sauvages ; et si la suprématie devait appartenir à une classe , c'était bien à eux tout frais arrivés d'Espagne et encore rayonnants en quelque sorte des splendeurs de la civilisation.

Le pays, au moment où nous sommes arrivés, était donc divisé en deux camps bien tranchés. Le camp créole avait pour

chefs, nous venons de le dire, Saavedra, Belgrano, Moreno, Gastelli, Puirredon. Le camp espagnol se laissait guider par Âlzaga.

Ces deux partis , unis pour repousser l'invasion anglaise , invasion qui avait servi à révéler aux Américains leur importance f»t leur force , unis encore pour prêter serment au roi Ferdinand VU, ne tardèrent pas à entrer en lutte pour la suprématie.

A Montevideo, la présence des troupes régulières aux ordres d'Elio avait assuré la prédominance à l'élément espagnol. Elio, officier de l'armée, tenant son rang et son pouvoir du roi, n'avait point voulu reconnaître la nomination de Liniers , vice-roi imposé par la victoire et l'élection populaire , et il avait mis l'autorité dans les mains d'une junte qu'il maniait à sa guise.

Alzaga désirait en faire autant à Buénos-Ayres. Il crut trouver une occasion propice pour la réalisation de son projet dans les élections municipales, qui avaient lieu le 1" janvier de chaque année.

Ces élections se passaient généralement d'une manière fort tranquille. Le peuple n'y prenait que très-peu d'intérêt. C'était l'affaire de quelques commerçants et des employés espagnols y mais surtout des membres sortants , qui le plus ordinairement désignaient eux-mêmes ceux qui devaient les remplacer.

Le V janvier 1809, l'élection eut lieu au milieu de l'indifTérence habituelle. Cependant l'allure mystérieuse des principaux partisans d'Alzaga, les réunions secrètes qui s'étaient tenues les soirées précédentes dans les salons de l'évêque de Buénos- Ayres, avaient alarmé quelques patriotes, et ce n'était pas sans motifs. Au moment , en effet , où les membres sortants remettaient les insignes de l'autorité aux nouveaux municipaux , la cloche d'alarme de la municipalité, sonnée par ordre d'Alzaga, vint expliquer ces menées dont s'étaient inquiétés tous ceux qui n'avaient pas été initiés aux projets des péninsulaires.

A ce signal, les corps de milice basques, catalans et galiciens, prévenus d'avance, accoururent en armes sous les fenêtres

— ÎSt —

«de la municipalité , — n'oublions pas que , pour la défense de la ville contre les Anglais , les milices avaient été organisées par nationalités, — et quelques amis d'Alzaga, mêlés aux soldats, commencèrent à crier : r Nous voulons une junte comme à Montevideo ! Â bas le Français Liniers ! »

Les municipaux, qui savaient parfaitement ce qu'ils devaient penser de cette manifestation , décidèrent que la municipalité » pour éviter des désordres , se soumettait à la volonté du peuple. Us rédigèrent en conséquence, séance tenante, une formule d'abdication que le vice-roi aurait à signer, et décrétèrent que le gouvernement du pays serait remis à une junte, à l'instar de celles qui s'étaient formées en Espagne et de celle qui existait déjà à Montevideo.

Les péninsulaires donnaient là aux créoles une leçon que ces derniers devaient plus tard mettre à profit.

Quelques précautions qu'eussent prises Alzaga et ses amis pour tenir leurs menées secrètes , Liniers , et plus encore les chefs de milice patriotes, étaient sur leurs gardes, s'attendant à quelque manifestation. Aussi, lorsque la cloche appela les Espagnols au Cabildo, les ofBciers créoles se hàtèrent-ils de réunir leurs hommes dans les casernes affectées aux milices du pays; et pendant que les miliciens espagnols vociféraient encore autour du Cabildo, don Corneiio Saavedra arrivait, son bataillon de Patricios au grand complet, sous le balcon du viceroi , au milieu des cris de « Vive Liniers ! Nous ne voulons pas d'autre gouverneur ! n

Malgré cette contre^manifestation , Alzaga , qui se trouvait alors avec les nouveaux conseillers municipaux dans le salon du vice-roi , insistait pour que celuini^i signât son abdication. Liniers , homme d'action , mais non de résolution , aussi débonnaire qu'indécis, se préparait à signer quand Saavedra se présenta dans le salon, et se dirigeant vers le vice-roi : <c Qui peut, s'écria-t-it , porter Votre Excellence à se démettre d'un corn-

lâandement qu'elle exerce légitimement par la volonté du peuple? »

L'évéque de Buénos-Ayres , qui, comme presque tout le clergé, pactisait avec les Espagnols, ne laissa pas à Liniers le temps de répondre. S'adressant à Saavedra: a Monsieur le commandant, lui dit-il, je vous supplie au nom de notre sainte religion d'éviter reffusion du sang.

— Monsieur l'évéque, répliqua l'énergique commandant, ce n'est ni moi ni mes compagnons qui avons préparé le conflit qui est près d'éclater. J'ai dit et je répète que rien ne peut justifier la violence que vous essayez d'exercer sur le vice-roi.

— Mais c'est la volonté du peuple, dit l'évéque.

— C'est une erreur, messieurs, et, pour peu que vous teniez à vous en convaincre , descendez avec moi dans la rue. Si le peuple repousse le vice-roi, je serai le premier à faire respecter sa décision souveraine. »

Et prenant résolument le bras de Liniers , il ajouta : « Que Votre Excellence veuille bien descendre, nous saurons ce que le peuple désire. »

Lorsque Liniers parut entouré des chefs créoles , les cris redoublèrent , et l'enthousiasme des troupes et des créoles , qui étaient accourus en grand nombre, lui rappela le jour de son entrée triomphale au fort de Buénos-Ayres.

Faible et indécis devant les discours de l'évéque et des municipaux , Liniers retrouva toute son énergie au milieu des baïonnettes. Les corps espagnols restaient armés sous les balcons de la municipalité, et, malgré leur faiblesse numérique , leur attitude fit croire aux créoles qu'ils voulaient accepter le combat. Liniers marcha résolument à eux et leur donna l'ordre de mettre bas les armes. Les municipaux , si audacieux au commencement de la journée , n'eurent pas un mot pour sauver l'honneur de ces hommes qui s'étaient assemblés à leur voix et dans l'intérêt de leurs projets. Se voyant abandonnées à

elles-mêmes > les milices espagnoles se dispersèrent en jetant ou en brisant leurs armes» plutôt que de les remettre aux créoles. Une charge de cavalerie , conduite par Rodriguez, qui arrivait en ce moment des faubourgs, acheva de disperser ceux qui faisaient mine de vouloir se retirer en bon ordre , et la révolution rêvée par Âlzaga n'aboutit qu'à la perte de quelques hommes qui persistaient à méconnaître l'autorité du vice-roi , et à la consolidation de la suprématie des créoles.

Dans la soirée , un décret fut publié qui rayait les bataillons espagnols des cadres de l'armée , et dès ce moment tout gouvernement qui aurait voulu compter sans les milices devint impossible à la Plata.

Liniers , sûr de leur appui » crut pouvoir se montrer sévère avec les hommes qui , sans la présence de Saavedra, l'auraient obligé à signer son abdication. Dans la même nuit, Alzaga et les principaux auteurs de la manifestation furent arrêtés , jetés dans la cale d'un bâtiment et transportés à Patagones.

La nouvelle de la défaite des Espagnols jeta dans la consternation la junte de Montevideo ; mais Elio releva son moral en lai donnant l'assurance que bientôt des ordres viendraient d'Espagne qui enlèveraient à Liniers un pouvoir dont il se servait pour persécuter les meilleurs sujets du roi Ferdinand. La junte, dans cette espérance, persista à refuser de reconnaître l'autorité de Buénos-Ayres ; elle s'enhardit même jusqu'à braver ouvertement le vice-roi en ^p voyant un bâtiment de guerre, aux ordres du colonel Viana, pour enlever de force, si cela était nécessaire , les Espagnols exilés à Patagones , et les ramener à Montevideo , d'où , pensait-elle , les ordres que l'envoyé d'Elio sollicitait de la junte centrale de Séville leur permettraient de retourner bientôt à Buénos-Ayres.

Cette attitude d'Elio et d'une partie des Montévidéens n'émut que médiocrement Liniers, qui, ayant reçu, peu de jours après la révolution, le titre de comte de Buénos-Ayres avec des lettres

de noblesse, voulait jouir en paix de la grande position que des circonstances heureuses et son audace lui avaient faite. Sa tranquillité s'accrut encore quand l'ambassadeur anglais à la cour de Rio-Janeiro, lord Strangford , l'eut envoyé féliciter au sujet de l'alliance qui venait d'être conclue entre l'Espagne et l'Angleterre, alliance qui rendait libre la navigation de la Plata, interceptée auparavant par les croiseurs anglais.

Gisneros , envoyé comme vice-roi par la junte centrale , est reconnu à Buénos- Ayres comme à Montevideo, et rétablit l'autorité légale dans toute la viceroyauté. — Il ouvre les ports de la Plata au commerce anglais. Conséquences de cette mesure.

Elio avait compté avec raison sur la réussite de l'émissaire qu'il avait envoyé en Espagne. Liniers , accusé d'immoralité et do malversation, ne pouvait manquer, en raison de son origine française, d*ôtrc reconnu coupable par une junte espagnole qu'animait une haine implacable contre les Français. Sans se souvenir de ses éminents services, des éloges que peu de mois auparavant on lui avait prodigués, les hommes qui gouvernaient encore les colonies espagnoles n'hésitèrent pas à le remplacer par le lieutenant-général don Balthazar Hidalgo de Gisneros.

Gisneros avait conquis ses grades dans la marine ; il s'était particulièrement distingué à Trafalgar^ à bord de la Trinidad , qu'il commandait, et qui lutta longtemps bord à bord avec la Victory^ montée par Nelson. C'est lui qui présidait la junte de Garthagène, qui la première donna le signal de la résistance armée contre Napoléon. G'était, en somme, un homme d'un incontestable courage. Gependant ce n'est pas sans hésitation qu'il venait prendre possession du poste de vice-roi de la Plata : car, si la junte centrale lui avait donné de pleins pouvoirs, elle ne lui avait donné ni une piastre ni un soldat, pressée

qu'elle était par l'invasion française, qui ne lui permettait pas de disposer d'une seule compagnie pour les colonies.

n y avait si peu de communications à cette époque, où le commerce était complètement paralysé , entre TEspagne et la Plata , même après la paix avec TAngleterre , que ce fut par l'arrivée de Cisneros à Montevideo que Ton y apprit la nomination d'un nouveau vice-roi.

Liniers , qui voyait tout d'un coup s'évanouir ses rêves d'avenir, en fut étourdi. Les patriotes aussi s'alarmèrent; ils craignaient , non sans raison , qu'un vice-roi connu pour être fanatiquement dévoué aux juntes anti-françaises ne fût l'homme des Espagnols, et qu'il ne leur ravît, aussitôt arrivé, la prépondérance qu'ils avaient conquise grâce à la révolution tentée par Alzaga.

Ceux qui désiraient le plus ardemment se séparer de l'Espagne conseillèrent à Liniers de ne pas reconnaître le nouveau vice-roi, qui, disaient-ils, ne tenait pas ses pouvoirs d'une autorité légalement constituée. Belgrano surtout, que nous pouvons considérer comme étant, à cette époque, la tête du parti révolutionns^ire , dont Saavedra était le bras , le poussait à la résistance; et il lui insinuait un faux- fuyant qui devait mettre son honneur à couvert , car Liniers tenait par-dessus tout à passer pour le plus loyal des sujets du roi Ferdinand VU : il lui conseillait de proclamer vice-régente de la Plata la princesse Charlotte , sœur du roi Ferdinand , mariée au prince régent du Brésil , laquelle aurait gouverné la colonie pendant la captivité du roi son frère.

Belgrano, dont les amis avaient sondé le terrain à la cour de Rio^aneiro , savait la princesse très-disposée à accepter. La cour du Brésil l'aurait certainement appuyée , espérant pour le moins , s'il lui fallait jamais rendre le pays aux Espagnols , qu'elle y gagnerait d'arrondir son empire au sud et d'en porter les bornes jusqu'aux rives de la Plata, qu'elle regardait comme sa limite naturelle de ce côté, ainsi que l'attestait encore la Co-

lonia del Sacramento. Les Anglais ne pouvaient non plus manquer de donner les mains à ce projet : ils étaient en paix avec les Espagnols, et dans de meilleurs termes encore avec le Portugal, qui avait pour ainsi dire accepté le protectorat de TAngleterre ; nul doute donc qu'ils n'aidassent de tout leur pouvoir à rétablissement de la princesse espagnole mariée, à un prince portugais.

Belgrano faisait valoir toutes ces raisons et bien d'autres auprès de Liniers. Il lui représentait qu'étant en position, comme il l'était, de tout faire, le premier rang ne saurait lui échapper. Il s'enthousiasmait à l'idée que Buénos-Ayres pouvait désormais être gouvernée pour elle-même , et non plus pour l'Espagne , qui l'exploitait pendant sa prospérité et l'abandonnait dans ses désastres. Il promettait à Liniers le concours des principaux patriotes. Il est bon , en effet, de remarquer qu'en 1809 personne ne pensait encore à la république. Ce que voulaient les patriotes , c'était se séparer de l'Espagne , être indépendants; la forme du gouvernement était pour eux une question secondaire. Enfin Belgrano rappelait à Liniers le serment qu'il avait prêté au roi Ferdinand VII , serment qui l'obligeait à repousser un vice-roi nommé par une junte qui, d'après les déclarations du captif de Valençay, agissait contre la volonté royale.

Pendant que les patriotes de la rive droite faisaient ainsi tous leurs efforts pour relever le moral de Liniers, les Espagnols de la rive gauche travaillaient dans un sens opposé le nouveau vice-roi , qui venait de débarquer à Montevideo.

Liniers lui était représenté par Elio comme un aventurier ambitieux, capable de tout pour conserver la position qu'il avait usurpée. Ses exploits contre les Anglais n'étaient que vent et fumée ; il avait su tromper tout le monde : le succès contre Beresford était dû à Coucha, qui avait fait traverser la rivière aux troupes envoyées de Montevideo ; sans Alzaga , que

le Français jaloux avait exilé à Patagones, Liniers n'aurait rien fait contre Whitelocke. Il l'accusait en outre d'être d'accord avec le roi Joseph , et de n'attendre qu'une occasion favorable pour faire hommage à Napoléon de la vice-royauté qu'on avait eu l'imprudence de lui confier.

Quant aux jmilices qui l'avaient soutenu contre Alzaga, c'étaient, suivant|Elio, des traîtres contre lesquels il fallaitséviravec une extrême rigueur, pour les maintenir dans l'ordre. « C'est de la canaille qu'il faut menacer de pendre , et puis le faire , i* tel était son refrain favori.

Mais toutes ces instigations en sens inverse restèrent sans effet 9 grâce au caractère indécis de Liniers et à la prudence de Cisneros.

Le nouveau vice-roi , au lieu de s'embarquer pour Buénos- Ayres avec toutes les troupes régulières de Montevideo, comme le voulait Elio , se dirigea sur la Colonia accompagné d'une faible escorte , aux ordres du colonel Viana. De là, il envoya à Buénos-Ayres , avec le titre de gouverneur provisoire , le vieux général Nieto , qui était venu avec lui d'Espagne , et qui n'avait encore ni sympathie ni antipathie pour les partis qui se disputaient l'influence en Amérique.

Nicto débarqua dans la journée du 15 juillet, accompagné de quelques officiers , et se rendit au fort. Liniers , malgré les exhortations des patriotes, ne fit aucune difficulté de le recevoir comme gouverneur de Buénos-Ayres, et le fit reconnaître comme tel par tous ses subordonnés. •

Le lendemain, Nieto, pour intimider les patriotes, fit arrêter Puirredon , qui s'était fait remarquer par ses opinions antiespagnoles, et ordonna à toutes les autorités civiles et militaires de se rendre à la Colonia pour s'y mettre aux ordres du vice-roi Cisneros.

Liniers et tous les fonctionnaires, qu'Elio représentait comme des révolutionnaires enragés , obéirent sans murmurer, et leur langage , leur empressement à la Colonia, ne tardèrent

pas à convaincre Cisneros qu'il pouvait en toute sécurité entrer à Buénos-Âyres. Il renvoya donc son escorte et s'embarqua pour sa capitale, où il fut reçu, le 30 juillet 1809, sinon avec enthousiasme, du moins avec de grandes démonstrations de respect de la part des habitants.

Désirant vivre en paix avec tout le monde, le vice-roi, loin d'user de sévérité , comme le lui conseillait Elio , s'appliqua au contraire à calmer les tendances révolutionnaires qui s'étaient manifestées depuis l'invasion anglaise. Ses décrets étaient toujours précédés de sages considérants, où il exhortait tout le monde à la conciliation. Il donna sa sanction aux mesures prises par la junte de Montevideo , tout en lui ordonnant de se dissoudre. Il approuva également la répression du mouvement du l''* janvier, mais il fit cesser l'instruction criminelle commencée par ordre de Liniers contre ceux qui y avaient pris pari.

L'exemple de Montevideo ayant été imité et des juntes s'étant installées dans les provinces du Nord, par suite de certaines difficultés entre le gouverneur et le tribunal de Chuquisaga, sur lesquelles nous reviendrons, Nieto futenvoyépour les dissoudre, afin qu'il n'y eût dans toute la vice-royauté d'autre autorité que celle de Cisneros ou de ses délégués. C'était retourner au système d'autorité une et centralisée tel qu'il avait existé sous les précédents vice-rois, et que, sous ombre de fidélité à la personne du roi, on avait fortement ébranlé dans les colonies.

Pendant que Nicto remplissait sa mission dans le Nord, la police était organisée à Buénos-Ayres. Les serenos, gardes de nuit, surveillaient les patriotes en même temps qu'ils veillaient à la sécurité personnelle des habitants. Mais la soumission de Liuiers, la facilité avec laquelle les ordres du nouveau vice-roi étaient exécutés , achevèrent de tranquilliser Cisneros , qui aurait réussi & éteindre tout esprit de sédition si le manque d'argent ne l'eût obligé de prendre la plus révolutionnaire des mesures.

Les ressources dont pouvaient disposer les vice-rois en temps ordinaires se composaient de quelque argent envoyé de Bolivie» des sommes fournies par TEspagne pour payer ses employés» et des droits perçus sur les marchandises d'Espagne introduites en Amérique par les ports de la Plata. La guerre que TEspagne avait à soutenir contre la France avait tout d'un coup tari ces sources de revenus. La Bolivie envoyait par la voie de Panama jusqu'à la dernière piastre qu'il était possible de tirer du trésor de Potosi. L'Espagne, qui ne parvenait qu'à grand'peine à faire face à ses plus urgents besoins , ne pouvait songer à ses employés d'outre-mer. Le commerce était entièrement paralysé par la guerre» et plus un seul ballot n'arrivait aux douanes d'Amérique. Aussi le besoin d'argent se faisait-il sentir de jour en jour davantage, et Cisneros n'ayant plus une piastre pour payer les troupes et les employés civils» se vit dans la nécessité do chercher de nouvelles sources de revenu.

Les économistes de Buéuos-Ayres, sans comprendre peut-être toute la portée de leurs conseils» proposèrent d'ouvrir les ports de la Plata aux Anglais» comptant sur les droits d'importation et d'exportation pour remplir promptement les caisses vides du Trésor.

Le vice-roi » persuadé que c'était là l'unique manière de se procurer des ressources immédiates » adopta le conseil ; mais » avant de le mettre en pratique» il voulut prendre l'avis du consulado et de la municipalité» ne voulant pas porter seul la responsabilité d'une mesure en opposition avec ses instructions.

Le docteur Moreno fut chargé d'exposer les avantages de cette mesure, dans une Representacicn restée célèbre pour la manière lucide» franche» énergique» dont il y défendait le droit qu'a toute nation de trafiquer avec qui bon lui semble. Ce mémoire» imprimé et répandu dans le public pour populariser l'idée qu'il préconisait» fut officiellement envoyé à la municipalité et au consulado» comme aux représentants légaux des intérêts et des besoins de la vice-royàuté.

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Cisneros voulait s'appuyer sur ropiaion publique» et il commit là, sans y penser» une grande faute : l'opinion publique» en effet , ne saurait être un appui pour les gouvernements irresponsables comme était celui de la métropole; c'est plutôt un levier qui à la longue sert à les renverser.

L'idée de b^aQquer avec les Anglais était d'ailleurs tellement en dehors des habitudes acquises par les commerçants de Buénos-Ayres » qu'elle jeta parmi eux une sorte d'alarme ; elle était notamment repoussée par certains traQquants qui craignaient de ne pas pouvoir faire par le commerce régulier d'aussi beaux bénéfices que ceux qu'ils réalisaient par la contrebande. Mais le besoin d'argent était trop pressant pour que le vice-roi» soutenu par les créoles propriétaires de bestiaux» ainsi que par les patriotes » ne triomphât pas de ces résistances » et le pays eut » un peu malgré lui » le droit de faire ce que Belgrano demandait pour lui quelques années auparavant » c'est-à-dire le droit d'acheter à qui vendait au meilleur marché et de vendre à qui payait le mieux» abstraction faite de la nationalité du vendeur ou de l'acheteur.

Le succès de la mesure fut complet. Voici comment un économiste contemporain en apprécie les résultats :

En 1809» la trésorerie de Buénos-Ayres avait à payer 2â0»000 piastres (1»250»000 fr.) par mois» soit 3 millions de piastres (15 millions de francs) par an. Avant que le commerce eût été rendu libre» la douane produisait à peu près 1 00,000 piastres par mois» soit 1 »200»000 par an. Une fois les ports ouverts aux navires de toutes les nations » les recettes de la douane » nonseulement suffirent à couvrir toutes les dépenses » mais encore laissèrent uii excédant de 166»000 piastres par mois» ce qui élevait le produit annuel à 5 millions de piastres» et présentait un bénéfice de 4,200,000 piastres sur ce que percevait le Trésor alors que le commerce était limité.

Cisneros eut donc lieu d'être très-satisfait d'une opération dont les résultats s'annonçaient tels » qu'il entrevoyait la possi*

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bilité, après avoir couvert les dépenses de la colonie» d'envoyer des fonds en Espagne » chose qu'aucun vice-roi de la Plata n'avait encore faite. Les créoles libéraux Tétaient davantage encore , Texpérience ayant révélé les immenses ressources du pays , et prouvé qu'il pouvait vivre de ses revenus » sans avoir rien à demander au Pérou ni à l'Espagne.

Mais la division entre créoles et péninsulaires était , depuis la révolution tentée par Alzaga » si profonde , qu'il suffisait que les uns applaudissent à une mesure pour que les autres la condamnassent. La liberté du commerce , comme on appelait la permission accordée aux Anglais d'introduire leurs marchandises moyennant un droit fort élevé, n'allait, à entendre les péninsulaires» qu'à ruiner le pays, et Cisneros, après avoir été prôné comme l'homme qui devait leur rendre leur suprématie , leur devint aussi odieux que l'était Liniers quand le nouveau viceroi vint le remplacer. Les patriotes , au contraire , paraissaient enchantés de leur vice-roi. Malheureusement cette popularité dont jouissait Cisneros parmi le parti libéral ne devait pas durer.

Si le vice-roi s'était montré prudent à Buénos-Ayres , ses agents dans les provinces du Nord avaient suivi une ligne de conduite diamétralement opposée. Il est juste de dire que les juntes qui s'étaient formées dans cette partie de la vice-royauté s'étaient conduites envers les autorités avec une violence qui n'avait pu se manifester dans celle de Montevideo, présidée par le gouverneur espagnol Elio.

A Chuquisaca, l'idée d'établir une junte était née d'une querelle entre, l'évéque et ses chanoines. La cour suprême, appelée à juger leur différend , avait donné raison aux chanoines. Le gouverneur, Pizarre, s'était au contraire prononcé pour l'évéque, qui , fort de ce puissant appui , crut pouvoir braver les arrêts du tribunal. Les juges, soutenus par les créoles, se piquèrent au jeu, et ce conflit prit bientôt les proportions d'une

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véritable révolution. Pizarre, accusé de vouloir abandonner la cause du roi captif, se vit attaqué dans son palais» enlevé et enfermé dans un cachot.

Les auteurs de cet exploit voulurent dès lors se gouverner eux-mêmes. En conséquence , imitant ce qui avait été fait en Espagne contre Joseph » ils élurent une junte qui devrait administrer le pays jusqu'à ce que le roi Ferdinand leur fit connaître son bon plaisir.

Tout cela dénotait sans doute un grand amour pour la personne royale ; mais le gouvernement du Pérou, que la révolution de Chuquisaca touchait de plus près , jugea qu'il fallait réprimer énergiquement ces velléités révolutionnaires, d'autant plus dangereuses qu'à cette même époque un mouvement analogue avait eu lieu à Quito ; un gouverneur de Carthagèpe avait été massacré par le peuple révolté, et dans l'Amérique entière les créoles, sans oser encore se déclarer ouvertement contre l'Espagne, montraient fort peu de respect pour les gouverneurs que luer envoyait la métropole.

Nieto, chargé, comme nous l'avons dit, d'aller rétablir l'autorité légale dans les provinces péruviennes , était parti avant qu'on eût appris à Buénos-Ayres ce qui s'était passé à Chuquisaca. Ce ne fut qu'en route qu'il sut toute la gravité de sa mission, beaucoup plus difficile qu'il ne l'avait pensé ; mais il fut informé en même temps qu'il allait avoir à sa disposition des moyens d'action plus puissants. Goyenèche, préfet à Cusco, avait, en effet, reçu l'ordre de marcher avec quelques troupes sur la Bolivie , et devait l'aider dans son œuvre de pacification.

Loin d'imiter l'esprit de conciliation qui avait si bien réussi à Cisneros , les deux représentants des vice-rois donnèrent à leur mission le caractère d'une conquête. Ayant battu les milices bourgeoises improvisées de Chuquisaca, ce qui n'avait pas été difficile pour leurs soldats , ils se montrèrent , Goyenèche particulièrement , implacables envers des hommes qui , après tout , n'étaient coupables que d'aspirations regardées comme

hautement méritoires en Espagne, approuvées à Montevideo et pardonnées à Buénos-Ayres. Quelques pauvres diables, tous créoles, furent condamnés à mort, et Cisneros , peut-être pour reconquérir sa popularité perdue parmi les péninsulaires, ratifia la sentence.

Cette inutile cruauté indigna les patriotes , qui , de ce moment, ne virent dans le vice -roi qui leur avait appris que leur pays était assez riche pour pouvoir aspirer à Tindépendance qu'un tyran lâche et cruel , incapable de suivre une ligne de conduite, et dont il fallait au plus tôt se débarrasser.

L'état de l'Espagne en 1809 était tel d'ailleurs que tout poussait à la révolution , et que tout mouvement dans cette voie semblait assuré d'une réussite complète ; les nouvelles qui arrivaient d'Europe faisaient croire que le pouvoir des Bourbons tombait pour ne plus se relever ; les armées françaises chassaient devant elles tout ce qui s'opposait aux volontés du grand empereur, maître alors de l'Europe. Le moment d'agir était donc venu pour les patriotes; ils décidèrent en conséquence dans leurs réunions secrètes qu'ils lèveraient l'étendard de l'indépendance aussitôt que les Français auraient franchi la Sierra Morena, dernier rempart, à leur point de vue , de la puissance espagnole.

RBPUBLIQUB ARGENTINE

Réyolntion du 25 mai. Renversement du gouvernement espagnol. Nomination d'une junte de gouvernement. — Belgrano , Saavedra , Gastdli.

Rien ne saurait donner une idée de l'immensité des perspectives qui se déroulent devant le voyageur dans les plaines de la République Argentine ; aucun accident de terrain n'arrête sa vue, qui, de tous côtés, s'étend à l'infini, et l'horizon forme autour de lui un cercle incommensurable, dont il occupe toujours le centre et au milieu duquel il se trouve bien petit.

Quand une colonne de chrétiens s'enfonce dans ces déserts et qu'elle rencontre une troupe indienne, c'est toujours les pointes des longues lances que l'on voit d'abord s'agiter au-r dessus des hautes herbes. A mesure que les deux troupes se rapprochent, les Européens se serrent en peloton ; les Indiens , au contraire , se dispersent pour envelopper leur ennemi. Leur tactique est basée sur le courage et sur l'initiative individuels. L'attaque n'a pas lieu, comme dans nos batailles européennes, par le choc d'un corps contre un autre ; elle s'engage successivement sur autant de points de la circonférence qu'il y a d'Indiens , ceux-ci se détachant l'un après l'autre du cercle pour se précipiter sur l'ennemi , et ne présentant ainsi à la fusillade que des points de mire isolés et fugitifs , ce qui la rend beau coup moins meurtrière, et l'on peut dire que le combat ne commmence qu'au moment où les armes se croisent. Si le

bataillon se laisse trouer, il est perdu. Quelle est, dans ce cas, la lance qui a donné la victoire , nul ne le sait.

Ce souvenir est venu naturellement sous ma plume quand j'ai eu à expliquer la révolution argentine. On n'en peut trouver la cause dans tel fait plutôt que dans tel autre , personne ne peut s'attribuer l'honneur de l'initiative. On en peut voir le germe dans le développement graduel de l'esprit humain, qui, chaque jour, demande aux puissants plus de respect pour les droits des faibles, une plus stricte soumission aux devoirs que les grandes positions imposent ; dans la lutte avec l'Angleterre, qui révéla aux colons leur puissance militaire ; dans la pénurie du trésor, qui, obligeant le vice-roi à ouvrir, malgré ses instructions, les ports de la Plata aux marchandises anglaises , montra aux colons les ressources financières dont pouvait disposer le pays ; dans la conduite de Cisneros, approuvant à Montevideo ce qu'il condamnait àChuquisaca; dans l'ambition de quelques hommes qui se croyaient méconnus ; dans la morgue des Castillans, prétendant à la suprématie par cela seul qu'ils étaient nés en Espagne ; enfin dans la grande loi du progrès humain , si simple dans son but , mais si compliquée dans ses moyens.

Sans doute l'état de l'Espagne , haletante sous la botte des maréchaux de l'Empire, affaiblie par l'immense désastre de Trafalgar, a puissamment favorisé le mouvement insurrectionnel des créoles ; mais la révolution était dans le pays , et elle devait triompher tôt ou tard, parce qu'elle appelait l'Amérique à un état plus équitable et plus digne que l'état colonial.

Dans les événements que nous allons raconter, nous verrons l'impulsion donnée par un petit groupe d'hommes d'action; mais ces chefs de colonne recevaient leur force , si l'on pouvait ainsi dire , de la disposition des esprits depuis longtemps préparés. Le peuple suivait, et chaque triomphe préparait un nouveau terrain de lutte et un nouveau succès. Ainsi un mouvement commencé pour soutenir l'autorité de l'Espagne , menacée par l'invasion étrangère, aboutit au renversement de cette autorité

et à rindépendance des colonies du sud-est de TAmérique méridionale.

Le 13 mai 1810» une frégate arrivée à Montevideo apportait de bien tristes nouvelles pour les Espagnols. L'armée française était en Andalousie ; Soult occupait Séville » Cadix était menacée; la junte centrale, entièrement démoralisée, se trouvait enfermée dans Tile de Léon, sans prestige comme sans espérances.

Il n'y avait donc plus d'autorité, plus de métropole. Les colonies espagnoles pouvaient se réputer libres et indépendantes de fait comme de droit. L'Espagne était sans force pour se faire obéir, et, selon la parole de Moreno, les créoles n'avaient qu'à vouloir pour obtenir ce qu'ils voudraient. Cependant ils étaient calmes, comme ceux qui savent que leur cause est juste et qu'ils sont assez forts pour la faire triompher.

Le vice-roi, isolé, voyant la junte dont il tenait ses pouvoirs réduite à l'impuissance , sentait que l'autorité lui échappait , sans qu'il eût aucun moyen de la retenir ; plutôt donc en homme qui veut mettre sa responsabilité à couvert qu'en maitre qui fait acte d'autorité , il publia une )>roclamation où , après avoir annoncé officiellement les désastres de l'Espagne, tels qu'on les connaissait déjà par les bruits qui circulaient depuis l'arrivée de la frégate dont nous avons parlé , il recommandait l'ordre et l'union, faisant tout particulièrement appel aux milices nationales, de la volonté desquelles il comprenait que dépendait son maintien au pouvoir, et il terminait par ces mots, qui révélaient ses craintes : h Profitez, si vous voulez être heureux, des conseils de votre chef. »

Les patriotes voulaient effectivement être heureux ; mais ils différaient de manière de voir avec le vice-roi sur les moyens de l'être. Pour eux , l'ordre , la stabilité , ne pouvaient s'obtenir qu'en consultant le peuple • qui déciderait en quelles mains devrait être remise l'autorité. Ce qui n'était encore qu'à l'état de vague désir dans les masses , les aines de la révolution le formulaient ainsi dans le sein du conseil municipal : « La mu-

nicipalité , délégation du peuple , doit consulter tous ses commettants, et les appeler à se prononcer dans une assemblée qu'elle présidera. » La langue espagnole a un mot pour désigner ces assemblées populaires : eabildù abierto , c'est-è-dire municipalité ouverte, municipalité où chaque citoyen est appelé à délibérer et à voter pour fixer les destinées du pays.

En demandant un eabildo abierto , les patriotes savaient parfaitement où ils allaient. Saavedra, Belgrano, Moreno, Castelli, Leiva, Lezica, les uns membres de la municipalité, les autres ayant auprès d'elle un facile accès , furent en conséquence chargés d'y proposer formellement la convocation d'une assemblée des notables.

Mais Cisneros , qui avait eu vent des projets des patriotes , résolut de les devancer et de prévenir le mouvement qui suivrait indubitablement une pareille proposition. Il assembla donc les chefs des milices dans la nuit du 19 au 20 mai, et, après les avoir mis au courant de la situation , il leur dit qu'il comptait sur eux pour ramener à la raison des hommes égarés , qui se proposaient de faire intervenir le peuple dans l'administration du pays, et pour conserver la paix menacée par quelques écerveléft.

Les patriotes devinèrent aisément les intentions du vice-roi, qui voulait, malgré les nouvelles arrivées de la Péninsule, se maintenir au pouvoir ; aussi Saavedra lui répondit-il , avec sa fermeté habituelle : u Que Votre Excellence ne compte ni sur moi ni sur le bataillon que je commande; nous voulons assurer notre avenir et l'avenir de l'Amérique, que nous ne considérons pas comme suffisamment sauvegardé entre vos mains. Les circonstances font une nécessité à Votre Excellence de donner sa démission. Celui de qui elle tenait ses pouvoirs n'existe plus, et ces pouvoirs par cela même se trouvent annihilés. C'est ce qui nous a décidés à reprendre nos droits et à les garder nousmêmes. » ' Les autres chefs de corps parlèrent dans le même sens.

Cisneros voyait donc la révolution se dresser devant lui, sans avoir aucun moyen de lui résister.

Les patriotes , après la déclaration de Saavedra , se crurent engagés, et comprirent qu'il n'y avait plus à reculer, qu'il fallait au contraire profiter de l'abattement des péninsulaires pour prévenir une lutte. Une réunion des chefs des milices eut lieu chez Pena, et l'on y parla de la révolution comme d'une nécessité du moment. Sans en informer le vice-roi ou le commandant général , on envoya aux officiers l'ordre de prévenir leurs soldats qu'ils eussent à se tenir prêts à s'assembler en armes , au premier signal, dans leurs casernes respectives.

Belgrano et Saavedra s'entendirent avec le président de la municipalité, Lezica, et avec le secrétaire, Leiva, créoles tous deux, pour la présentation d'une proposition tendante à la convocation d'une assemblée des notables, qui déciderait si le viceroi serait maintenu au pouvoir, ou si l'on élirait un nouveau gouvernement capable de sortir le pays de la situation précaire où il languissait, au grand détriment de tous.

Une réunion très-nombreuse eut lieu le 21 , dans l'aprèsmidi , chez Rodriguez , qui commandait la cavalerie des faubourg^. La discussion fut tumultueuse et confuse ; il fut impossible de s'entendre, et cet essai d'assemblée n'aboutit à rien. Ce que voyant , les chefs du mouvement se donnèrent rendez-vous pour le soir chez Pena.

Us s'y trouvèrent dix seulement, mais tous hommes influents. Aussitôt réunis , ils agirent comme si le peuple les eût investis de pleins pouvoirs , et ils envoyèrent aux milices l'ordre de s'assembler dans leurs casernes.

Ce gouvernement improvisé , ignoré du peuple même dont il se disait le représentant, comprit tout d'abord qu'il ne pouvait exister en même temps que le vice-roi ; il y avait à craindre , en effet , que celui-ci ne s'oppos&t à 1& réunion de l'assemblée qu'ils voulaient convoquer pour obtenir la confirmation de l'au-

torité dont ils s'étaient emparés. La force armée était à leur disposition ; le régiment Ferdinand YII , qui gardait le fort, où résidait le vice-roi , était aux ordres d'un des leurs. Ils pouvaient donc se montrer audacieux, bien sûrs qu'un plein succès couronnerait leur audace, car toute mesure violente de la part du vice-roi aurait infailliblement ameuté contre lui les soldats. Aussi résolurent-ils de notifier immédiatement à Gîsneros sa déchéance.

Trois membres de la réunion furent désignés pour aller porter au vice-roi la décision de ces dix hommes, agissant, disaient-ils , au nom du peuple. Ce furent Terrada , Rodriguez et Castelli que le gouvernement provisoire chargea de cette difficile, ou plutôt de cette délicate mission. Arrivés à la forteresse , Terrada se mit à la tête de la compagnie de grenadiers qui était de garde, et ses deux collègues montèrent résolument dans les salons où le vice-roi faisait tranquillement sa partie de cartes avec les principaux fonctionnaires espagnols.

Les deux émissaires de la révolution, sans s'être fait annoncer , abordèrent Cisneros. Ce fut Castelli qui prit la parole : « Nous avons , dit- il en s'adressant au vice-roi , la pénible mission d'annoncer à Votre Excellence , au nom du peuple et de la force armée , que dès ce moment elle est déchue de ses fonctions, et qu'aucun acte signé par elle ne saurait plus avoir de force. î)

L'effet produit par ces quelques -mots fut foudroyant. Les assistants, soulevés en quelque sorte de leurs sièges, restèrent muets d'étonnement. Cisneros fut le premier à rompre le silence : « Que veut dire cette audace? s'écria-lril avec emportement. Savez-vous que c'est le roi notre auguste maHre que vous insultez en ma personne? Avez-vous bien compris Ténormité d'un pareil attentat ? »

Castelli répondit avec le calme d'un homme qui est certain de ne courir aucun danger. La discussion se prolongeait. Ro* driguez , craignant que le vice-roi , si on lui donnait le temps

de se remettre , ne recourût à quelque parti violent , intervint brusquement. « Que Votre Excellence, dit-il, ne s'emporte point en d'inutiles récriminations. Nous avons cinq minutes encore pour rapporter au peuple sa réponse. Qu'elle avise donc promptement , avant que nous sortions. »»

Ces mots firent croire aux personnes qui entouraient le viceroi à un danger qui n'existait pas. Sur leur conseil, Cisneros prit le parti de céder, «c Messieurs, finit-il par dire, je ne puis que déplorer les malheurs que vont infailliblement attirer sur le pays les mesures que vous venez de prendre ; mais , puisque l'armée m'abandonne et que le peuple le veut, je cède. Faites comme bon vous semblera. »

Démoralisé, vaincu, le vice-roi autorisa, dans la soirée même, la convocation des habitants de Buénos-Ayres pour connaître la volonté du plus grand nombre et faire cesser ainsi la fermentation des esprits.

Le 22 mai , les notables de la ville remplissaient les salons de la municipalité. On put dès le premier moment constater l'existence de trois partis distincts : le parti patriote , le parti de la métropole , et un parti intermédiaire que l'on pourrait appeler le parti de la conciliation.

Le parti patriote demandait la déposition immédiate du viceroi et la formation d'un gouvernement purement américain, qui administrerait le pays pour lui-même et en dehors de l'Espagne. Ce parti, de beaucoup le plus nombr.eux, n'était pas complètement homogène ; on y remarquait deux nuances : les uns , à la tête desquels était Saavedra, voulaient laisser à la municipalité le soin d'élire le nouveau gouvernement; les autres, guidés par Castelli , demandaient qu'il fût nommé directement par le peuple.

Le parti de la métropole , composé de l'évêque , de quelques chanoines, des membres de la haute7C0ur de justice, de quelques riches commerçants et de presque tous les employés de la vice-royauté, sans s'opposer ouvertement au mouvement.

espérait le faire avorter en proposant que le vice-roi continuât à administrer le pays durant la captivité de Ferdinand VU, avec l'assistance d'un conseil composé des membres de la hautecour.

Le parti conciliateur désirait que la municipalité , composée à peu près également d'Espagnols et de créoles, gouvernât provisoirement , jusqu'à l'élection d'une junte qui la remplacerait, mais qui devrait agir d'accord avec les représentants de l'autorité royale en Espagne.

La réunion était nombreuse. On peut dire cependant que la masse du peuple ne prenait encore parti ni pour les uns ni pour les autres. C'étaient la classe aisée, les employés, qui encombraient les salons de la municipalité ; la place publique était à peu près déserte, et la majorité des citoyens semblait en quelque sorte étrangère à une révolution faite au nom du peuple. Quant aux milices , renfermées dans leurs casernes , elles attendaient pour agir les ordres de leurs chefs.

Toute la journée du 22 se perdit en vaines disputes. L'évêque surtout parlait avec une grande force des droits de l'Espagne , de la reconnaissance que l'on devait à la mère-patrie , et les créoles virent le moment où leurs efforts allaient échouer. Castellî s'épuisait à rétorquer les arguments du prélat. Ses idées audacieuses épouvantaient les routiniers , et les moins timides n'osaient partager sa confiance dans les masses : la solitude de la grande place, qu'ils voyaient presque vide, semblait prouver le peu de cas que le peuple faisait de ses prôneurs.

Cependant, à mesure que la soirée avança, la place se remplit, et à neuf heures la foule était compacte , mais calme pourtant. L'assurance des Espagnols , qui avaient vu l'enthousiasme de cette foule pour Saavedra et Liniers lors de leur lutte contre Alzaga, diminuait à vue d'œil; les créoles, au contraire t reprenaient confiance. Enfin , vers minuit , une proposition de Castelli fut adoptée ; elle était ainsi conçue : ir Vu l'impossibilité de concilier la tranquillité publique avec le maintien du vice-

roi et du régime établi , la municipalité est autorisée à constituer, de la manière la plus conforme aux vœux et aux intérêts du peuple dans les circonstances actuelles , une junte qui restera dépositaire de Tautorité jusqu'à la réunion des députés des autres villes et bourgs de la vice-royauté. »

Aussitôt le beffroi de la municipalité, mis en branle par quelques patriotes , annonça aux Espagnols que leur règne était fini.

Il y avait en efTet toute une révolution dans cette autorisation donnée à la municipalité, et cette séance du 22 mai eût pu terminer la lutte entre les créoles et les Espagnols, si les premiers eussent déployé, pour accomplir la grande œuvre de Taffranchissement , autant d'audace et de persévérance qu'ils en avaient mis à la préparer. *

Dans la matinée du 23 , la municipalité se réunit de nouveau ; mais à huit clos.

Effrayés de ce qu'ils avaient vu la veille^ des discussions qu'ils avaient entendues, de cette foule qui avait envahi la place dans la soirée , de la révolution , en un mot , les municipaux annulèrent ce qui avait été fait dans la soirée précédente, et décidèrent que le congrès formé la veille ne pourrait reprendre ses délibérations, inutiles autant qu'illégales; que, malgré ce qui avait été voté, le vice-roi ne serait pas entièrement évincé, mais qu'il aurait la présidence d'un conseil qui continuerait à administrer le pays.

Pour comprendre ces résolutions contradictoires des municipaux , ce nom de congrès donné à une assemblée de citoyens sans mandat, qui se réunissaient de leur propre mouvement pour donner leur avis sur la situation , ces discussions confuses, ces longs discours qui firent perdre toute une journée pour aboutir à une décision qu'un meeting de Yankees aurait prise en un quart d'heure , il faut songer que ces hommes étaient complètement étrangers aux mœurs parlementaires; un petit nombre seulement avaient lu quelques extraits des débats des

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assemblées européennes , mais pour la plupart cette lutte oratoire à laquelle ils avaient assisté était sans précédents , même en théorie.

Ce que la municipalité, après avoir voté, le 22, la proposition de Castelli , décrétait le 23 , était précisément ce que Tévêque avait demandé avec tant d'insistance, et qui avait été unanimement repoussé à la dernière heure.

Quoi qu'il en soit , la décision de la municipalité fut portée à Cisneros, qui tout le premier s'étonna de cette étrange réaction, et qui, craignant de se compromettre plus qu'il ne l'était, répondit qu'il n'accepterait qu'autant que les chefs des milices s'obligeraient à soutenir le nouvel ordre de choses.

Pour avoir l'avis des ofBciers, ainsi que l'exigeait Cisneros,

les portes du Cabildo furent ouvertes aux militaires; mais il se trouva bientôt envahi par les patriotes , et, sous leurs yeux , les officiers déclarèrent que le peuple voulait la déposition du viceroi , ainsi que cela avait été décidé.

La municipalité , inopinément appelée à un rôle au-dessus de ses forces , était condamnée à marcher de contradiction en contradiction. Après avoir, dans la matinée, décrété le maintien de Cisneros, elle permit, dans l'après-midi , que la déchéance du vice-roi fût publiquement annoncée.

Les dix patriotes réunis chez Pena le 21 auraient voulu faire la révolution pour le peuple, mais sans l'intervention du peuple. La conduite indécise de la municipalité leur démontra qu'ils n'y réussiraient pas. Ils durent donc se décider à appeler à leur secours les masses , toujours prêtes aux résolutions extrêmes. Leurs efTorts , qui jusqu'à ce moment avaient eu pour but de maintenir l'agitation dans la classe aisée , se concentrèrent sur le peuple, qu'ils firent entrer en scène dans la journée du 24.

La révolution dès lors n'eut plus pour théâtre les salons de la municipalité, mais la place du Cabildo et les rues environnantes, incessamment remplies de groupes qui s'entretenaient de la déposition du vice-roi et du gouvernement nouveau. La propo-

sition de Castelli, votée le 22, annulée le 23, colportée dans la ville, se couvrait de signatures. D'autres faisaient circuler une liste de candidats au gouvernement qui devait être présentée à la municipalité , et que beaucoup signaient les yeux fermés. Le mouvement révolutionnaire s'organisait. Les jeunes gens se mettaient aux ordres de Saavedra, de Belgrano, deCastelli, de Rodriguez, et les chefs patriotes se trouvèrent ainsi secondés par une foule d'aides de camp intelligents et dévoués, dont souvent ils ignoraient jusqu'au nom. •

Ces nombreux et utiles auxiliaires mirent habilement à profit la nuit du 24 au 25 , et purent donner à leurs chefs l'assurance que l'assemblée serait nombreuse sur la place publique.

La journée du 25 , qui devait être décisive , commença néanmoins dans le calme; mais, vers dix heures, quand les membres de la municipalité arrivèrent au Cabildo , la place était déjà encombrée par la population. Pour donner à la foule le moyen de manifester extérieurement ses tendances , deux de ses coryphées, Beruti et French, s'étaient munis de rubans bleu et blanc, couleurs adopté.es par le bataillon patriote de Saavedra, et après en avoir attaché à leurs chapeaux, ils en distribuèrent à tous les créoles, les invitant à les imiter. C'était une tactique bien innocente, sans doute; elle ne laissa pourtant pas d'intimider les contre-révolutionnaires, qui crurent cette foule plus disciplinée qu'elle ne l'était en réalité.

Il y eut, de ce moment, deux assemblées, une dans les salons delà municipalité, l'autre en plein air. Dans la première on discutait , dans la seconde on agissait.

Bientôt quelques jeunes gens, impatients de savoir quel parti l'emporterait au Cabildo, montèrent dans la salle des séances, se disant chargés de rendre compte au peuple de ce qui s'y tramait Les municipaux envoyèrent Rodriguez pour calmer la multitude; mais, avant son retour, une nouvelle députation envahit la salle, apportant une liste des hommes que le peuple désignait pour le gouvernement du pays. C'étaient Saa-

vedra^ Castelli, Belgrano, Ascuenega» Alberti, Maten, Larrea, Passo et Moreno.

La municipalité ne voulut pas, au premier moment, se laisser imposer cette liste. « Mais où donc est-il, s'écria Leiva, ce peuple qui vous envoie? — Si vous voulez le voir, nous n'avons qu'à sonner la cloche d'alarme, et vous apprendrez à connaître sa volonté. » Il se trouvait là quelques militaires : ils menacèrent de se jeter dans le mouvement avec les milices qui étaient sous les armes ; d'autres voulaient faire battre la générale.

Le tumulte qu'occasionna cette scène fit monter d'autres flots, et la municipalité se trouva bientôt acculée dans un des coins du salon. La discussion prit alors un caractère de violence qu'elle n'avait point encore eu. On ne parlait de rien moins que de se porter au fort et de jeter le vice-roi par les fenêtres. L'agitation devenait d'instants en instants plus menaçante.

Les municipaux crurent qu'ils rétabliraient l'ordre en acceptant la liste qui leur était présentée, et qui était d'ailleurs composée des seuls hommes capables de dominer la situation. Ils entrèrent donc en pourparlers avec ceux qui s'étaient présentés comme délégués par les masses, et une espèce de constitution fut discutée et acceptée de part et d'autre. Le peuple demandait que les hommes qu'il portait au pouvoir exerçassent la pleine et entière autorité, sans intervention des anciens dominateurs ; la municipalité y consentit, mais en se réservant un droit de surveillance.

Il fut donc convenu que le nouveau gouvernement nommerait aux emplois vacants. Il devrait donner la plus complète publicité aux opérations du Trésor, et ne pourrait imposer aucune contribution sans le consentement de la municipalité. Enfin le pouvoir judiciaire resterait indépendant.

Ces sages mesures, plutôt acclamées que discutées, rendirent aux municipaux une popularité que leurs hésitations avaient singulièrement compromise. Le président harangua la foule, l'exhortant à maintenir l'ordre, lui parlant d'union et de fraler-

nité, et proclama les élus du peuple membres du gouvernemeot appelé à remplacer radministration espagaole.

Les membres désignés prêtèrent immédiatement serment; puis, accompagnés des municipaux , et escortés par une foule enthousiaste » dont ils fendaient difBcilement les flots , ils se rendirent au fort , où ils commencèrent , sans perte de temps , leurs travaux, au bruit des salves d'artillerie, des cloches lancées à toute volée, et des acclamations du peuple, saluant Taurore de la République.

Junte de Buénos-Âyres. Ses efforls pour propager la révolution et affranchir tonte la Plata de la domination espagnole. — Moreno. — Guerre de rindépendanoe. — Expédition contre Gordova. Fin de Liniers. — Délivrance des provinces du Nord. Combat de Tupiza. — Blocus de Buenos- Ayres par la marine espagnole

* de Montevideo. Intervention des Anglais.

La mission acceptée par ces hommes à qui le peuple s'était enfin donné était pleine de difficultés. La ville de Buénos-Ayres, comme l'attestaient les bruyantes manifestations au milieu desquelles ils prenaient possession du pouvoir, était bien pour eux; mais il était loin d'en être de même du reste de la vice-royauté. Montevideo, la place d'armes de l'Espagne à la Plata» était gouverné par des officiers supérieurs de la marine espagnole , qui avaient remplacé Ëlio, rappelé en Europe. Les bâtiments de guerre qui s'y trouvaient dominaient la rivière , et pouvaient isoler le mouvement révolutionnaire en le concentrant sur la rive droite du grand fleuve. Le général Velasco , brave soldat espagnol , inaccessible par devoir aux idées libérales , gouvernait le Paraguay. Gordova , la plus riche des villes de l'intérieur , importante surtout par son université , que fréquentait toute la jeunesse ai^entine , obéissait au capitaine de frégate Concha , le même qui avait aidé Liniers à transporter les troupes régulières de Montevideo qui s'étaient réunies aux popula-

lions des campagnes pour attaquer Beresford. Liniers s*y était retiré durant l'administration de Cisneros, et Coucha pouvait remployer contre les révolutionnaires. Dans les provinces péruviennes se trouvait, avec Nieto, Goyenècbe, si cruel pour les patriotes de Bolivie , créole cependant , mais connu pour la haine qui l'animait contre ses compatriotes.

Heureusement pour la révolution, parmi les hommes que l'élection populaire avait portés au pouvoir, il en était deux surtout capables d'étouffer tous ces éléments favorables à l'Espagne : c'étaient Moreno et Belgrano , caractères entiers , l'un animé des convictions du sacrificateur, l'autre plein de résignation et disposé à tous les sacriQces qu'imposent les grands devoirs, opposés en tout et pourtant se complétant l'un par l'autre.

Moreno prenait le titre modeste de secrétaire de la junte, mais c'était en réalité lui qui la conduisait , et il peut réclam ef la plus grande part de la gloire qui revient à cette junte d'avoir consolidé la révolution, en rendant impossible tout accord avec la métropole. Et ce ne furent pas seulement ses collègues, mais la révolution elle-même qu'il soumit à l'ascendant de son génie.

Belgrano, infatigable ouvrier de la liberté et du progrès, s'était mis avec la plus honorable abnégation au service de cet énergique tribun. Moreno était l'homme des grandes pensée politiques, des réformes audacieuses, de l'initiative; Belgrano, l'homme des détails et de l'exécution, également disposé à jouer son rôle de héros ou de martyr, soumis avant tout à ses. devoirs.

Enfin, si l'on voulait me permettre cette comparaison, Belgrano était l'enclume, Moreno le marteau : réunis, ils forgeaient le glaive révolutionnaire.

Les collègues de ces deux hommes vraiment supérieurs suivaient, les uns la trace du fougueux initiateur, les autres c elle de l'infatigable pionnier. Seul de tous les membres de la junte, Saavedra, qui avait déjà tant fait pour la révolution, ne se laissa pas absorber par les deux tribuns ; il devint comme un pouvoir pondérateur entre ces deux puissances, tantôt s'opposani aux

mesures trop radicales proposées par Moreno ou Castelli ^ tantôt stimulant la trop grande timidité de Passo ou de Mateu.

La junte» dès qu'elle put se recueillir, comprit le danger qui menaçait la cause révolutionnaire tant que les provinces seraient gouvernées par des hommes qui ne pouvaient être que dévoués à TEspagne. Parmi les créoles mêmes , beaucoup restaient encore attachés au monarque auquel ils avaient prêté serment Tannée précédente.

Pour ne pas effaroucher ces derniers , elle affectait d'exercer au nom de Ferdinand YII, alors captif de Napoléon, Tautorité qu'elle tenait du peuple. Cette précaution ne pouvait tromper les témoins des scènes tumultueuses qui avaient précédé l'installation du nouveau gouvernement ; mais dans les autres villes de la vice-royauté, ce nom de Ferdinand jetait le trouble dans l'esprit des créoles, qui ne pouvaient si aisément oublier leurs serments si récents.

Tout en agissant d'ailleurs au nom du roi, la junte exigeait que les fonctionnaires qui tenaient leur emploi de l'autorité royale prêtassent un nouveau serment au gouvernement issu du suffrage universel. Elle envoya en conséquence des commissaires dans les différentes provinces de la vice-royauté, avec la mission de faire reconnaître le nouveau gouvernement , et plein pouvoir de changer le personnel de l'administration toutes les fois qu'ils le jugeraientconvenable. Us devaient inviter les mu-^ nicipalités à assembler le peuple» et à faire nommer par chaque ville des députés au congrès national qui devait se réunir à Buénos-Ayres et décider de l'avenir du pays.

C'était là une sage mesure, qui aida puissamment à la consolidation de la révolution. Les hommes, en effet, qui se croyaient quelque valeur, devaient accueillir avec d'autant plus d'empressement la perspective d'aller à Buénos-Ayres se mêler aux affaires de l'État, que jusque-là le gouvernement ne Ie6 avait jamais consultés pour quoi que oe tdU Aussi , là ou les masses

purent exprimer librement leur opinion , l'adhésion à la révolution de Bnénos-Ayres fut unanime. Les Missions, Gorrientes, Entre-Rios el Santa-Fé, le long des rivières; San-Luis, dans l'intérieur des Pampas ; Mendoza et San-Juan , au pied des Andes ; Tueuman et Salta, sur les confins des provinces péruviennes, se prononcèrent pour la révolution. Mais, là où les gou* verneurs espagnols se montrèrent énergiques , les émissaires de Buénos-Ayres furent repoussés, bien qu'ils se présentassent au nom du roi.

La junte se préoccupa tout d'abord de l'attitude de Gordova. Le gouverneur, Goncha, y était bien vu. Liniers, le vice-roi populaire , le vainqueur des Anglais , paraissait vouloir se mettre à la tête de la réaction , pour obliger peut-être l'Espagne , par de nouveaux services , à lui donner quelque poste important qui relèverait son titre de comte de Buénos-Ayres, un peu terni par les événements. Une expédition venant de Gordova pouvait isoler la révolution et l'enfermer dans Buénos-Ayres , en coupant ses communications avec le reste du pays, ce qui était d'autant plus à craindre que les rivières lui étaient déjà fermées par les vaisseaux stationnés à Montevideo.

Ges dangers, qui préoccupaient les patriotes, donnaient, par contre , de la confiance aux partisans de la métropole qui avaient été obligés de céder à la pression de la multitude dans la journée du 25. G'est ainsi que la Gour suprême, qui s'était efTacée dans le moment du péril , osa bientôt affronter le nouveau gouvernement en refusant de lui prêter serment. Tenant , disait-elle , ses pouvoirs du roi , elle n'avait pas à lui jurer de nouveau fidélité devant une junte qui elle-même ne prétendait être qu'une délégation du pouvoir royal. Cette conduite exaspéra les patriotes, au point que l'un des membres de la Cour, Gaspe, qui 's'était fait remarquer par la violence de son opposition, fut attaqué une nuit par quelques hommes égarés, et fort maltrttité.

Alarmés par cet acte de brutale violence, les juges, ainsi

que CisDeros , qui vivait en simple particulier, songèrent à se réfugier à Montevideo. Leur projet fut éventé , et cette circonstanee accrut encore Tanimosité des créoles contre les Espagnols, qu^ils accusèrent de vouloir transporter la capitale de la vice-royauté à Montevideo, qui deviendrait ainsi la base des opérations du parti réactionnaire contre le gouvernement nouveau. •

Moreno , d'ailleurs , n'était pas homme à se laisser intimider par des ennemis qu'il tenait sous sa main. Cisneros, Caspe et tous les hauts fonctionnaires furent arrêtés dans la nuit du 21 juin , et embarqués sur un brick marchand, qui sortit de la Plata sous pavillon anglais, et fit voile pour les tles Canaries, où il devait débarquer ses prisonniers. Cet acte de vigueur, dont l'illégalité m^me augmenta l'efTet, atterra les ennemis du dedans.

Pour parer aux coups qui pouvaient venir du dehors, de Cordova notamment, la junte n'avait que les milices de Buenos- Ayres, commandées par des chefs dont l'éducation militaire se bornait à la guerre de rues qu'ils avaient faite aux Anglais en 1806 ; mais Moreno , devenu ministre de la guerre^ organisa et équipa en quelques jours un corps de i,200 volontaires, qu'il fit partir pour le nord , sous les ordres, du commandant Ocampo et de Balcarce ; et , comme il s'inspirait volontiers de la Révolution française, il voulut qu'un représentant du peuple accompagnât cette petite armée. Vieytes Ait choisi pour cette mission.

Aussitôt que Coucha et Liniers surent que les milices de Buénos-Ayres marchaient sur Cordova, se voyant dans l'impuissance de résister, ils prirent le chemin du Pérou , accompagnés de 400 hommes, avec lesquels ils espéraient pouvoir se joindre aux troupes régulières de Nieto , qui se trouvait , comme nous le savons, dans les provinces péruviennes; mais un corps de cavalerie , commandé par Balcarce , se mit à leur poursuite et les atteignit, le 7 août , à trente lieues au nord de

Cordovâ. Les soldats qui les accompagnaient se débandèrent à l'approche des patriotes » et Concha , Liniers , Tévéque Orellana et trois fonctionnaires espagnols furent faits prisonniers et dirigés immédiatement sur Buénos-Ayres.

La capture de ces révolutionnaires — c'est le nom que les patriotes donnaient aux plus fidèles sujets de l'Espagne — fut célébrée à Buenos - Ayres comme une grande victoire. La junte ordonna qu'ils fussent tous fusillés. Vieytes fut chargé, comme représentant du peuple, de faire exécutw la sentence; mais il ne l'osa. La junte, qui voulait effrayer ses ennemis, le destitua , et envoya un de ses membres , Castelli , à l'armée du Nord. Celui-ci rencontra les prisonniers à la cabeza del Tigre, petite poste sur la route de Buénos-Ayres à Cordova, et les fit passer par les armes le 36 août.

C'était un véritable assassinat, que rien ne justifiait; mais ^ Moreno croyait qu'il fallait creuser un abîme entre les patriotes et les royalistes.

La révolution avait ainsi sacrifié du même coup les deux hommes qui avaient le plus contribué à repousser lea Anglais , et qui avaient mis dans les mains des créoles ces armes dont ils faisaient un si triste usage. Ce fut une tache pour elle, un crime qui devait peser sur son avenir, comme l'assassinat d'Osorio par Ayolas avait pesé sur les premiers temps de la conquête.

Aussitôt Cordova occupée par les milices patriotes, la junte y envoya comme gouverneur Puirredon, connu déjà par la part active qu'il avait prise à toutes les luttes des patriotes américains , et aussi pour ses idées libérales. Un peu plus tard, Chielana fut envoyé au même titre à Salta, et, cent jours après l'installation de la junte, tout le territoire qui forme la Répablique Argentine actuelle se trouvait entre les mains des patriotes.

Cependant, comme nous l'avons déjà dit, les provinces pèuviennes étaient encore au pouvoir de Goyenèche et de Nieto,

auxquels les Quichuas obéissaient aveuglément. Le Paraguay restait neutre» mais ses rapports avec la junte étaient pleins de défiance. Enfin, Montevideo s'était ouvertement déclaré contre les patriotes» et avait reconnu le conseil de régence établi à Cadix.

La junte redoubla d*énergie pour faire face à tous ses enne* mis à la fois.

L'armée patriote » après un court séjour à Gordova » reçut Tordre de marcher vers le nord. Les milices de Santiago del Estero» de Tucuman et de Salta, se joignirent à elle» de sorte qu'elle présentait une force respectable quand elle atteignit les provinces péruviennes.

Balcarce» qui commandait l'avant- garde» eut un premier engagement à Cotagaita ; mais il fut obligé de se retirer après avoir échoué dans une attaque contre le camp retranché où le colonel espagnol Cordova s'était enfermé. Celui-ci » comptant sur l'efTet de ce premier échec» se mit à la poursuite des révolutionnaires» et il les atteignit à Suipacha» cinq lieues au sud de Tupizà. Balcarce » alors » faisant volte-face » attendit résolument l'ennemi» qui l'attaqua avec vigueur; mais les milice^ créoles soutinrent vaillamment le choc» et» profitant d'un moment d'hésitation du chef royaliste» elles rompirent ses lignes et le mirent en pleine déroute» lui prenant 150 prisonniers» quatre pièces de canon qui formaient toute son artillerie » et un drapeau.

Ce retour de la fortune démoralisa complètement Cordova» si enflé quelques instants auparavant de soa succès de Cotagaita. Il écrivit à Balcarce» le 8 novembre» pour lui demander à capituler» promettant de reconnaître la junte de Buénos- Ayres.

Sur ces entrefaites» Castelli» qui» de représentant du peuple» avait été improvisé général de l'armée du Nord » en récompense de la facile énergie qu'il avait déployée contre Liniers et Coucha, arriva à Suipacha, et ce fut lui qui répondit au colonel

espagnol. Persistant à traiter en rebelles les partisans du roi, il repoussa avec dureté la demande de Cordova, et exigea, nonseulement que les royalistes se soumissent à la junte, mais encore qu*on lui livrât le gouverneur Sans , le général Nieto et tous les officiers supérieurs qui avaient pris part à la résistance, et que Cordova lui-même vint lui remettre son épée.

En même temps que partait cet ultimatum arrogant , des pelotons de cavalerie s'étaient mis à la poursuite des royalistes fugitifs , et ils parvenaient à s'emparer de Sans , de Nieto et de Cordova , qui tous les trois , emmenés prisonniers à Potosi , y furent fusillés comme rebelles, à la grande stupéfaction de la ville bolivienne.

Le 13 novembre, Tarmée de Castelli occupa le camp retranché de Cotagaita, d'où elle menaçait les quatre intendances du haut Pérou. Le 15, le général patriote recevait les députations des villes principales , qui apportaient leur soumission à la junte de Buénos-Ayres.

Le triomphe dans le nord était complet.

Castelli ayant envoyé à la junte le drapeau pris aux Espagnols, Moreno, pour exalter l'héroïsme des défenseurs de la révolution , fit décréter que les soldats qui avaient pris part au combat de Suipacha porteraient au bras droit un écusson avec cette inscription : La patrie aux héros de Tupiza.

Pendant que Castelli assurait la suprématie de Buénos-Ayres dans le nord, Moreno, avec le concours intéressé des Anglais, parait au plus rude coup que la junte «ût encore eu à repousser depuis son installation.

Le gouvernement de Montevideo, maître de la Plata par sa marine , avait déclaré le port de Buénos-Ayres bloqué. C'était affamer la révolution, dont les seules ressources consistaient dans les droits perçus par la douane de cette ville. Heureuse-ment pour les patriotes que cette mesure n'atteignait pas moins les intérêts des Anglais que les leurs. Les énormes bénéfices

réalisés dans les premiers temps de l'ouverture des ports de la Plata à leur commerce avaient éveillé la convoitise des spéculateurs, et un grand nombre de navires étaient attendus.

Moreno sut tirer parti de ces circonstances, en opposant les intérêts anglais à la marine espagnole. Il sollicita donc du commandant de la station son intervention pour sauvegarder les intérêts de ses nationaux , si gravement compromis par Tacte illégal des rebelles de Montevideo.

L'amiral Courey n'osa pas prendre sur lui de s'opposer au blocus, mais il promit d'en référer à lord Strangford, ministre résident du roi Charles III à la cour du Brésil. Moreno fit partir immédiatement un commissaire qui devait mettre le diplomate anglais au courant de la question. Lord Strangford déclara qu'il ne pouvait reconnaître le blocus, parce que ce serait violer la neutralité que l'Angleterre devait garder dans la guerre que se faisaient les Espagnols. Ainsi couvert, l'amiral Courey notifia aux commandants espagnols qu'ils eussent à s'abstenir de tout acte ayant pour but d'empêcher les bfttiments de commerce naviguant sous pavillon anglais de trafiquer avec la capitale de la vicenroyauté.

Le blocus, déclaré en septembre , fut levé en novembre , et le général Yigodet , qui arrivait en ce moment à la Plata, en* voyé par la junte de Cadix en qualité de gouverneur de Montévidéo , dut se résigner à renoncer à l'avantage que leur supériorité maritime donnait aux Espagnols.

Expédition contre le Paraguay, conduite par Belgrano. — Situation physique et morale de cette province au moment oii éclata la révolution. — Combats de Paraguary et de Tacuary. — Capitulation de Tacuary.

Mais, si la protection des Anglais paralysait les moyens agressifs dont les péninsulaires pouvaient disposer contre les patriotes , il ne pouvait être question pour ces derniers d'ai-

taquer l'Espagne à Montevideo tant que le Paraguay serait entre les mains des Espagnols. Aussi Moreno se décida-t-il à agir pour cette dernière province comme il Tavait fait avec tant de succès pour le nord , afin de pouvoir ensuite concentrer tous les efforts de Buénos-Âyres sur sa rivale de la rive gauche.

Belgrano fut chargé de conduire cette difficile entreprise. Improvisé général comme Castelli , il partit de Buénos-Ayres avec 500 hommes mal disciplinés , mais pleins d'enthousiasme pour la cause qu'ils défendaient. Son petit corps d'armée^ après s'être accru en route des hommes que purent lui fournir les provinces d'Entre-Rios et de Corrientes» arriva fort de 800 combattants à la Candelaria, dont nous avons eu occasion de parler en racontant les aventures d'Irala.

Malheureusement pour le chef patriote, le Paraguay était un pays bien différent des hautes régions du Potosi, où Castelli avait été si heureux. Le sol sur lequel il allait avoir à opérer offrait à chaque pas des obstacles naturels qui facilitaient singulièrement la défense. D'un autre côté, le caractère des populations , étrange mélange d'bébétation et d'énergie , les rendait redoutables aux patriotes , et inaccessibles à cet enthousiasme pour l'indépendance qui avait accueilli la révolution de mai dans les autres parties de la vice-royauté.

Le Paraguay représente un immense trapèze formé par le Parana et le Paraguay, qui en marquent les frontières naturelles. Un épais rideau de forêts ferme au nord cette mystérieuse région qui, par ses défenses mêmes, par sa position perdue au centre du continent austral , semble prédestinée à l'isolement. Le pays est coupé, du nord au sud, par une chaîne de collines qui donnent naissance, sur chacun de leurs versants, à un nombre infini de cours d'eau profonds qui vont se jeter dans les deux grandes rivières, et entre lesquels s'étendent d'impénétrables forêts. La végétation y est partout magnifique ; on dirait que la natui e s'est plu à parer ce pays de tout le luxe IropicaL

Mais cette végétation, d'un aspect si opulent, surtout sur les bords des grands fleuves, que le manque d*inc1inaison convertit souvent en immenses marais , repose sur un sol mou , vaseux , où les marches sont difGciles. Et puis il s'en dégage des exhalaisons morbifiques , qui , jointes à l'humidité suspendue dans l'atmosphère , et aux ardeurs du climat, éprouvent cruellement ceux qui ne sont pas acclimatés.

Le Paraguay, en 1810, était déjà le pays le plus arriéré comme le plus opprimé de l'Amérique du Sud. Peuplé de métis, le sang indien avait fini par y prédominer; les mères indiennes avaient transmise leurs enfants leur tempérament indolent, et il était impossible de reconnaître dans ce peuple si pacifique et si soumis les descendants de ces colons si turbulents de l'Asuncion. Longtemps après que le système colonial eut été modifié à Buénos-Ayres par Zevallos et ses successeurs, le Paraguay était resté soumis aux anciens règlements. Les mitayos, les commanderies , dont nous avons parlé , s'y étaient maintenues , sinon dans la loi, du moins dans la coutume , grâce à la paresse de cette population à moitié indienne par le sang, entièrement guarani par les habitudes et le langage, qui ne connaissait et ne voulait d'autre loi que le bon plaisir des gouverneurs royaux. Des redevances personnelles que la civilisation avait abolies dans les autres provinces y pesaient encore sur les masses.

Au moment où la révolution éclata , le Paraguay était gouverné par Yelasco, dont la bonté d'âme atténuait la plupart des abus ; aussi les Paraguayos , qui avaient eu à supporter des

gouverneurs souvent très-âpres , s'ils avaient encore parfois à

se plaindre, se montraientr-ils généralement reconnaissants à

Yelasco de ce qu'il ne se servait pas de son pouvoir pour les

exploiter.

Belgrano se trouva donc en face à la fois d'un pays fortifié par la nature et d'une population habituée à l'arbitraire et in-

capable de comprendre ces mots de liberté » d'indépendance , qui jusque-là avaient été le plus puissant ressort de la révolution.

Arrivé sur les bords du Parana, il proposa aux milices échelonnées sur la rive opposée de suspendre les hostilités jusqu'à ce qu'il eût reçu une réponse à des communications qu'il avait adressées au gouverneur, à Tévêque et à la municipalité de l'Âsuncion, pour les inviter à se soumettre à la junte et à envoyer des députés au congrès national.

Dans sa dépêche à Yelasco, en date du 6 novembre, il disait : (( J'apporte la persuasion et la force , et je ne puis douter que votre seigneurie ne se rende^à la première, et ne prévienne ainsi Teffusion du sang entre frères , entre fils du même pays, entre sujets du même roi. Que votre seigneurie ne croie pas que ce soit la crainte qui me fasse parler ainsi. Mes troupes sont su— périeures aux siennes par l'enthousiasme qui les anime, parla conviction qu'elles ont de défendre la cause du roi et de la patrie , suivant les principes de la saine raison , tandis que celles de votre seigneurie ne défendent que sa personne. »

Les dépêches à l'évêque et à la municipalité étaient conçues à peu près dans les mêmes termes.

Désirant donner à ces ouvertures la plus grande publicité possible , Belgrano avait envoyé ces lettres aux commandants des postes établis le long du Parana , avec prière de les faire parvenir à leur destination. Il avait eu soin d'en joindre une copie ouverte dont ces ofBciers pourraient prendre connaissance , afin qu'ils jugeassent par eux-mêmes de l'urgence qu'il y avait à les faire arriver.

Mais c'étaient là des précautions, des ménagements inutiles ; c'était frapper dans le vide. OfBciers et subordonnés lurent ces appels à la conciliation sans y rien voir , sans en comprendre la portée. Ils en parurent même faire si peu de cas^ que, malgré l'armistice, les soldats patriotes étaient attaqués dès qu'ils s'éloignaient de leur camp. Ce que voyant, le général crut devoir

faire partir son secrétaire pour TAsuncion ; mais il fut arrêté , chargé de fers, traité enfin comme un criminel.

Belgrano comprit alors que le système de la terreur, qui répugnait à son caractère bienveillant , était l'unique moyen de convaincre ces barbares. Il* franchit donc le Parana dans la soirée du 18 décembre, culbuta, malgré leur supériorité numérique, les détachements ennemis qui défendaient le passage, et les força à se replier vers le nord.

Velasco, qui avait fait la guerre en Europe, et qui, comme militaire , était bien supérieur à Belgrano , ne s'émut point de cet échec ; il crut , au contraire , pouvoir le faire tourner à la perte des envahisseurs. II résolut, en conséquence, de les laisser s'engager dans l'intérieur du pays , où ils auraient à lutter non-seulement contre les obstacles naturels qui les arrêteraient à chaque pas, mais encore contre l'isolement et le vide, et pour cela il ordonna aux populations de se retirer devant l'armée ennemie , et de détruire tout ce qu'elles ne pourraient emmener. Pour lui, il concentra toutes ses forces à 18 lieues au sud de l'Asuncion , laissant entre lui et l'enncuini 60 lieues de déserts. Il ne doutait pas qu'une aussi longue marche, et dans de pai'eilles circonstances, ne démoralisât les patriotes, dont il aurait ensuite facilement raison. Son armée était forte de 7,000 hommes. Il l'établit à Paraguary, ancienne ferme des Jésuites, dans une forte position que défendaient encore seize pièces d'artillerie, couvertes par des fortifications de campagne et par 800 hommes d'infanterie tous armés de fusils, et disposés de manière à balayer le seul chemin par lequel Belgrano pût arriver. Lui-même se mit à la tête de la nombreuse cavalerie qui formait la meilleure partie de ses forces, et , ainsi préparé , il attendit plein de confiance l'armée patriote.

Parti le 25 décembre des bords du Parana, Belgrano se trouva bientôt dans un pays complètement désert, et sa petite armée chemina pendant trois semaines, à travers les plus grandes dif-

ficultés, sans voir se joindre à elle un seal de ces hommes qu'elle venait délivrer du joug de leurs oppresseurs.

Le 16 janvier, quelques coups de feu qui sentendirent à Tavant-garde apprirent au général qu'il avait enfin trouvé l'ennemi. Il put, d'une hauteur, voir sa supériorité numérique, sa forte position , et cette formidable batterie de seize pièces, qui pouvait d'une volée anéantir sa petite armée, réduite à 600 hommes à peine par la nécessité où il s'était trouvé de laisser à la Candelaria un assez fort détachement pour garder le passage du Parana. C'était évidemment s'exposer à un désastre que d'attaquer avec d'aussi faibles moyens un ennemi si bien préparé ; mais il aurait été plus désastreux encore pour la cause libérale de rétrograder devant les forces royalistes. Aussi Belgrano n'hésita pas à attaquer les Paraguayos.

Le 47, les patriotes firent une reconnaissance. Ils furent accueillis par un feu très-vif, parti de toute la ligne, mais qui ne leur fit aucun mal, à cause de la trop- grande distance. Malgré cette démonstration^ les Paraguayos s'obstinèrent à rester derrière leurs retranchements , montrant par là qu'ils avaient plus de munitions que de courage.

Le 18, au point du jour, les colonnes d'attaque des Buenos- Ayriens tombèrent comme la foudre sur le centre de la ligne ennemie. La mêlée devint si serrée que les 800 hommes d'infanterie laissés par Yelasco pour protéger l'artillerie purent seuls prendre part au combat. Démoralisés par l'audace des assaillants , ils commencèrent bientôt à se débander, et s'enfuirent vers la chapelle de Paraguary. La batterie entière était entre les mains des patriotes, et un peu d'ordre dans les mouvements eût sans doute donné à Belgrano une complète victoire , car la cavalerie n'avait pas tardé à suivre l'exemple de l'infanterie, et Yelasco, qui avait été le premier à quitter le champ de bataille, regagnait le même jour l'Âsuncion.

Malheureusement, le désordre se mit parmi les vainqueurs.

Au lieu de poursuivre renuemi en masse , pour imposer par le nombre à la cavalerie ennemie , qui les observait tout en se retirant , ils s*élancèrent individuellement sur les fuyards , et les premiers qui arrivèrent à Paraguary se mirent à boire et à piller les chariots qu'ils trouvèrent derrière le camp. Les voyant en si petit nombre, la cavalerie ennemie s*arréta, et fit mine de vouloir les envelopper. Pour comble de malheur, quelques cavaliers patriotes qui , avec une pièce d'artillerie , portaient des munitions à l'infanterie , furent pris pour des royalistes ; le cri de : « Nous sommes coupés ! » retentit dans les rangs; une folle panique s'empara de cette troupe qui s'était battue si héroïquement une heure auparavant, et un mouvement rétrograde eut lieu : les patriotes abandonnèrent, sans être poursuivis, les lignes qu'ils venaient d'enlever, et les Paragayos reprirent leurs positions.

Cependant , 120 hommes de ceux qui s'étaient laissé entraîner à la poursuite des fuyards jusqu'à la chapelle de Paraguary avaient été coupés, et une vive fusillade s'entendait de ce côté. Belgrano résolut de délivrer cette petite troupe , et ramena son armée à la charge. Mais ses hommes n'avaient plus la même résolution; les Paragayos, au contraire, dirigeaient mieux leurs feux. Tout à coup , la fusillade cessa à Paraguary : il n'y avait donc plus personne à sauver. Dès lors, les soldats patriotes, découragés, commencèrent à faiblir. Belgrano, ne pouvant plus espérer de ressaisir la victoire, convaincu, d'ailleurs, que les hommes coupés à Paraguary étaient ou morts ou prisonniers , se décida à battre en retraite. U reforma sa petite armée en face de l'ennemi , qui n'osa l'attaquer, et reprit ses positions de la nuit précédente*

Du 18 au 30 janvier, il gagna, sans être sérieusement inquiété, Tacuary, où il crut pouvoir attendre soit des renforts, soit une réponse aux dépêches qu'il avait envoyées à Buénos- Ayres après son échec. L'ennemi , qui jusqu'alors n'avait fait

que le suivre de loin , prit position autour du camp où il avait abrité les restes de sa petite armée.

Les Paraguayos, quatorze fois supérieurs en nombre, étaient commandés par Cabaûas, créole du Paraguay, homme actif, énergique , et que Velasco avait choisi comme le mieux fait pour la situation. Le chef royaliste résolut d'anéantir cette poignée de patriotes qu'il tenait pour ainsi dire dans sa main. Son artillerie les enveloppait dans un cercle de feu; une partie de son infanterie s'avançait à travers les bois, une autre remontait le Tacuary en canot, pour les prendre en flanc en même temps qu'il conduirait l'attaque principale , appuyé par le feu de six canons de gros calibre.

Mais Belgrano sut disposer sa petite troupe de manière à repousser toutes ces attaques à la fois.

Le feu durait depuis cinq heures, presque sans interruption, quand un officier paraguayo s'avança avec un drapeau blanc. Il venait sommer Belgrano de se rendre : les forces supérieures qui l'entouraient devaient, lui faisait dire son adversaire , le convaincre que toute résistance était inutile. — (c Allez dire à votre chef, répondit fièrement le général patriote, que nous ne déposerons jamais les armes qui nous ont été confiées par le roi. Qu'il vienne, s'il veut les avoir, nous les arracher des mains. >»

Pendant ces pourparlers, le feu avait cessé sur toute la ligne, et les deux armées, après le départ du parlementaire, restèrent encore quelques instants immobiles. Alors, Belgrano eut une de ces inspirations qui changent tout d*un coup la face des choses dans les situations désespérées. Il forma sa petite armée en colonne serrée et marcha résolument sur les lignes ennemies. Une grêle de balles accueillit les patriotes , mais sans pouvoir les arrêter. Cette audace surprit Cabanas; il était cependant trop supérieur en forces pour reculer. La lutte s'engagea corps à corps , et elle avait pris un singulier caractère

d*acharaement , quand un autre driq[>eau blanc , parti cette fois du camp de Belgrano, ût de nouveau cesser le feu. Le parlementaire patriote se présenta au nom du représentant de la junte. Il dit à Gabanas que Tarmée de Buénos-Âyres était venue dans le pays non pour l'assujettir, mais pour le délivrer, et que, puisque les habitants repoussaient leur aide, les patriotes se retireraient au sud du Parana, afln de faire cesser une lutte fratricide.

Cabaûas, qu'avait ébranlé le mouvement offensif de ces hommes désespérés , répondit qu'il ét^it prêt à admettre ces conditions, et qu'il signerait non-seulement une suspension d'armes , mais une paix perpétuelle , si les patriotes consentaient à évacuer immédiatement le pays. Belgrano accepta avec empressement , et la capitulation de Tacuary fut rédigée sur ces bases.

Belgrano, voyant qu'il ne pouvait rien par les armes, essaya d'atteindre par les voies diplomatiques le but de sa mission révolutionnaire. Avant donc de quitter Tacuary, il écrivit à Gabanas une lettre où il lui disait que, quoiqu'ils fussent parfaitement d'accord sur tous les points de la capitulation, et qu'il dût partir le lendemain même avec ses troupes , il désirait le convaincre que son intention n'avait été nullement de faire la conquête du Paraguay, mais bien de lui faciliter les moyens de se mettre en rapport avec la junte, et de marcher dans la voie du progrès , comme l'avait fait Buénos-Ayres. Si Gabanas était disposé à traiter les patriotes en amis , il lui communiquerait les propositions qu'il était chargé de faire au pays.

Gabanas répondit qu'il prendrait très -volontiers connaissance des communications que Belgrano voudrait bien lui faire. Ge dernier alors lui 6t parvenir un long mémorandum, écrit avec beaucoup d'adresse et de force, où il lui montrait l'état de l'Espagne , asservie par l'étranger , l'opportunité et l'urgence pour les créoles de se donner une administration purement américaine, qui seule pourrait sauver le pays du danger qui le

menaçait, c'est-à-dire l'empêcher de tomber entre les mains des étrangers qui occupaient la métropole. Un gouvernement composé d'éléments indigènes veillerait sur les intérêts locaux, et non sur ceux du trésor espagnol ; il s'occuperait de l'éducation du peuple, si négligée jusqu'alors, et rendrait au pays la liberté dont il avait été systématiquement dépouillé. Il lui parlait de franchises commerciales, lui énumérait les ressources que Buenos- Ayres avait trouvées en elle-même depuis que son port avait été ouvert au commerce anglais. Non content de ces généralités, il entrait dans les détails les plus minutieux pour lui faire comprendre combien le monopole qu'exerçait l'Espagne était préjudiciable aux colonies; il la lui montrait, par exemple, vendant 9 et iO piastres les 25 livres de tabac qu'elle payait au producteur S piastres seulement. Enfin, il déployait toute son habileté pour répandre par des voies détournées les idées révolutionnaires qu'il n'avait pu imposer par les armes. Et il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'avait pas prêché dans le désert.

L'armée patriote, ayant repris le chemin du Parana, fut suivie par celle de Cabafias ; mais les rapports entre ofBciers et soldats des deux camps étaient devenus des plus amicaux. Gabafias visitait souvent Belgrano , et le général patriote compta bientôt de nombreux et chauds partisans dans l'armée qui l'avait si rudement malmené à Tacuary ; et il eut même , avant de s'en séparer, la satisfaction de voir que les idées libérales commençaient à germer dans ces esprits pétriQés par l'isolement et l'ignorance. Ce fut au point que Yelasco , auquel , dans leurs rapports, Cabaiias et son lieutenant Yedros, tous deux créoles, ne parlaient des patriotes que dans les termes les plus sympathiques, s'en alarma, et crut devoir venir au camp pour mettre un terme aux relations trop familières qui s'étaient établies entre les deux armées.

Belgrano repassa le Parana à Candelaria. Bien que son expédition n'eût pas été heureuse, elle avait pourtant, jusqu'à un certain point , atteint le but que la junte s'était proposé. Ve-

lasco vit clairement , en effet , malgré sa victoire , qu'avec une armée de Paraguayos il n'aurait aucune chance de succès hors du pays, qu'il y aurait folie à lui de vouloir aider les Espagnols à rétablir le gouvernement royal avec des soldats déjà ébranlés et qui pourraient être atteints par l'épidémie libérale qui régnait dans tout le reste de la vice-royauté. La neutralité du Paraguay restait donc assurée au moment le plus important , car, à peine sur le territoire de Corrientes , Belgrano apprit une nouvelle excellente pour les patriotes. La ville de Montévidéo persistait bien dans sa fidélité à l'Espagne, mais les campagnes environnantes avaient levé l'étendard de l'indépendance, et s'étaient toutes prononcées pour la junte de Buénos- Ayres.

Ceci nous ramène à cette dernière ville , où nous avons hâte de retourner ; nous dirons plus tard les conséquences de l'expédition de Belgrano dans le berceau de la civilisation argentine.

Rivalité de Saavedra et de Horeno. Mort de ce dernier. — Révolution du 6 avriL Division des patriotes : unitaires et fédéraux. — Arrivée d'Elio à Montevideo en qualité de vice-roi. La junte refuse de le reconnaître. — Artigas. — Succès et revers des patriotes.

Après le départ de Castelli pour les provinces péruviennes et de Belgrano pour le Paraguay, la junte était demeurée composée des sept membres restants : Saavedra, Moreno, Mateo, Passe» Alberti, Âscuenega , Larrea; mais on peut dire que les deux premiers étaient tout le gouvernement. Moreno » sur qui pesait la plus grande partie du travail , voulait » comme conséquence, que ses opinions fissent loi parmi ses collègues. Ceuxci se laissaient dominer volontiers par l'énergique secrétaire, à l'exception, comme nous, l'avons déjà dit, de Saavedra, qui, fier de ses antécédents , se croyait en droit de résister aux préten-

tions de Moreno» et apportait toute sorte d'obstacles à la marche qu'il voulait faire prendre à la révolution.

Tant qu'il ne s'était agi que d'affermir le pouvoir de la junte, les deux chefs avaient été d'accord. C'est ainsi qu'ils s'étaient entendus pour éloigner quelques membres de la municipalité soupçonnés d'être en communication avec les royalistes de rMontévidéo , et les avaient remplacés par des patriotes plus sûrs, que la junte avait désignés elle-même : tant on oublie vite, une fois qu'on est au pouvoir, à Buénos-Âyres comme ailleurs, le respect qu'on afTectait pour la volonté du peuple. Ainsi encore ils avaient compris l'un et l'autre que, pour étouffer toute opposition et abattre le parti espagnol , il fallait employer la terreur, et Basile Viola, parent d'un des membres de la junte, convaincu d'être en correspondance avec Montevideo, avait été fusillé. Mais cet accord cessa à Tarrivée à Buénos-Ayres des députés nommés par les provinces pour le congrès qui devait se réunir en vertu du programme de la révolution de mai.

Dans l'acte qui avait alors été rédigé à la municipalité , il était clairement spécifié que les députés envoyés par les pro- •vinces auraient pour mission d'établir la forme de gouvernement qui serait jugée la plus convenable aux intérêts du pays. Malgré cette définition si explicite de leur mandat, ces députés, qui se laissaient mener par l'un d'eux , le chanoine Junes , théologien de Cordova, prétentieux et chicaneur comme tous les docteurs de l'université d'où il sortait , affichèrent la prétention de s'incorporer à la junte nommée par le peuple. C'était vouloir changer leur rôle de législateurs en celui de gouvernants.

Cette absurde prétention fut bien accueillie parSaavedra, qui vit là un moyen de contrecarrer l'influence toujours croissante de Moreno, et, malgré la vive opposition que fit celui-ci à une aussi flagrante illégalité, il obtint de ses collègues que les députés eux-mêmes, réunis à la junte, voteraient sur la question de savoir s'ils feraient ou non partie du gouvernement.

Une assemblée mixte eut donc lieu le 18 octobre. Moreno et

Passo se {MronoBCèrent contre les prétentions des députés. Ceux-ci naturellement votèrent pour eux-mêmes, et leur adjonction à la junte de gouvernement, qui fut appuyée parles cinq autres membres, passa à la majorité de 14 voix contre 2.

Ce vote décida Moreno à donner sa démission. Huit jours après, il recevait, à l'instigation de Saavedra, qui le craignait toujours, la mission d'aller en Angleterre pour nouer entre les provinces de la Plata et la Grande-Bretagne des relations dont les circonstances faisaient sentir la nécessité.

Moreno , dans son découragement , accepta avec plaisir cet exil diplomatique ; il partit le 24 janvier 18il. Pendant les huit mois qu'il avait été à la tête du pays, la révolution avait fait d'immenses progrès. Il avait , par son énergie , mis les créoles dans l'impossibilité de se réconcilier avec l'Espagne. L'indépendance après lui n'était plus une aspiration, c'était une nécessité. Hais il n'était pas destiné à voir se développer cette révolution qui était en quelque sorte son œuvre. A peine en mer, il tomba malade , et il mourut en face de Sainte-Catherine. Les ennemis de Saavedra parlèrent d'empoisonnement, mais ils ne pouvaient apporter aucune preuve à l'appui d'une pareille accusation. Seulement, le président de la première junte aurait dit, en apprenant la sépulture qu'avait eue i'ex-secrétaire, qu'il ne fallait rien moins que toute l'eau de l'Océan pour apaiser ce grand feu.

La retraite de Moreno peut être considérée comme le premier acte de la longue lutte dans laquelle les patriotes allaient user leurs forces, avant même d'avoir expulsé l'ennemi commun.

Le mouvement du 25 mai 1810 avait développé partout le patriotisme local. Buénos-Ayres voulait se séparer de l'Espagne» mais demandait que l'ancienne vice-royauté formât un grand tout homogène , compacte , capable de constituer une nation puissante. Les provinces, ou plutôt les anciennes intendances» désiraient également rompre avec la métropole , mais elles n'é-

taient pas moins résolues à se soustraire au joug de Buéoos- Ayres. Les meneurs s'y préoccupaient beaucoup plus de Tim* portance qu'ils allaient acquérir, en devenant gouTcrneurs de leurs bourgades , que de l'indépendance du pays. <c Buenos- Ayres, qui a chassé les Anglais, disaient-ils, pourra bien chasser les Espagnols. Ne songeons, quant à nous, qu'à nous organiser pour ne pas nous laisser mener par Buénos-Ayres, comme nous l'avons été par l'Espagne. »

C'est ce sentiment étroit qui avait poussé les députés des provinces à réclamer une part dans la direction des affaires : prétention absurde, mais que la rivalité entre Saavedra et Moreno avait trop bien servie. Leur présence au pouvoir se flt bientôt sentir. Un décret du 10 février iSli autorisa la formation, dans chacune des capitales des intendances, d'une junte de cinq individus qui exercerait l'autorité suprême.

C'était le plus rude coup que la junte de Buénos-Ayres pût se porter à elle-même. Sans doute il était juste que, dans l'organi* sation à donner à la nouvelle république, les droits des provinces fussent convenablement garantis ; mais il ne fallait pas que ce fût au détriment du pouvoir central , qui devait être assez fort pour faire triompher la révolution des obstacles qui viendraient des anciens dominateurs, obstacles bien assez grands déjà , sans qu'on s'en créât d'autres à plaisir. C'était une faute énorme , dont le premier résultat fut de diviser les patriotes. De ce moment, deux partis se trouvèrent en présence : les Unitaires et les Fédéraux.

Les amis de Moreno avaient accueilli avec douleur le décret impolitique du iO février : ils voyaient dans ces pouvoirs rivaux qu'il créait autant d'entraves pour l'organisation du pays ; mais ils étaient en minorité. D'un autre côté, tous ceux qui avaient hâte de jouir de la révolution étaient pour la formation d'un État où chaque intendance , chaque province , chaque bourg , agirait par soi et pour soi ; à leurs yeux, l'absence de tout lien administratif était pour un peuple l'idéal de la liberté.

Heureusement, les difficultés du moment vinrent distraire les patriotes de ces rivalités dans lesquelles ils oubliaient que tout était encore à faire contre leur principal ennemi , qui était loin de penser que la révolution de mai pût finir par le triomphe des créoles.

Un nouveau vice-roi était arrivé à Montevideo : c'était Tancien gouverneur Elio, cet ennemi implacable de Liniers , cet homme qui conseillait à Cisneros de menacer les patriotes de la potence et de les y accrocher au besoin.

Elio, en loup rusé, essaya d'abord de s'introduire dans la bergerie , ce qui lui paraissait ]d'autant plus facile que depuis le renvoi de Cisneros la junte avait toujours gouverné au nom du roi Ferdinand VII. D'ailleurs^ le parti métropolitain , malgré les efforts de Moreno , était encore puissant ; la présence d'un chef espagnol pouvait le relever. Il n'hésita donc pas à se mettre en communication avec les révolutionnaires. Il écrivit à la junte pour lui annoncer son arrivée à la Plata et son intention d'aller bientôt prendre possession de son gouvernement.

Les membres de la junte et de la municipalité , qui savaient tout le bien qu'Elio leur voulait, déclarèrent qu'ils ne pouvaient le reconnaître et qu'ils ne le laisseraient point entrer à Buenos- Ayres , sous le prétexte qu'il ne tenait pas ses pouvoirs de Fernand VII, mais d'une junte espagnole en tout leur égale et sans aucun droit à les gouverner.

Elio , n'espérant plus rien de la ruse , déclara la guerre aux rebelles et commença ses préparatifs d'attaque. Mais les patriotes le prévinrent. Le colonel Rodriguez fut envoyé dans l'Entre-Rios pour repousser toute tentative des Espagnols de ce côté, et Belgrano, de retour du Paraguay, reçut l'ordre de se porter sur l'Uruguay, afin de favoriser les mouvements que les ' patriotes des campagnes pourraient faire pour secouer le joug de l'Espagne. Deux officiers de milice, Benavidez et Fernandez, soulevèrent le petit village deMercedèSt qui reconnut l'autorité

de la junte de Buënos-Ayres, et exilèrent à Montevideo ceux qui hésitaient à se prononcer contre Elio.

Un autre et plus puissant auxiliaire , un homme énergique entre tous , José Artigas , lieutenant dans les troupes régulières t arrivait en même temps à Buénos-Ayres » et offrait, si on voulait lui en fournir les moyens, de soulever toutes les campagnes contre Elio. Artigas avait à cette époque une certaine notoriété dans TUruguay. Jeune encore, il s'était distingué parmi les plus hardis contrebandiers ; puis , ayant fait sa paix avec les autorités espagnoles, il était devenu officier des douanes , et , dans ce nouveau poste , il avait déployé autant d'acharnement contre ses anciens compagnons qu'il avait montré d'audace dans son métier de contrebandier. Il se savait redouté, et il comptait, pour la réalisation de ses projets, sur la terreur que devait inspirer son caractère impitoyable.

Le gouvernement de Buénos-Ayres , peu scrupuleux dans le choix des moyens à opposer à Elio, fit bon accueil à cet homme d'une réputation équivoque, le nomma lieutenant-colonel et lui confia quelques nègres et mul&tres. Artigas connaissait le terrain où il avait à opérer. Dans tout le pays entre l'Uruguay et la mer, entre les frontières du Brésil et la Plata , Montevideo était la seule ville qui fût à l'abri d'un coup de main. Mercedes, la Colonia,Soriano, Paysandu et les quelques autres bourgades étaient à la merci de quelques cavaliers hardis qui les domineraient par la terreur. Le reste du pays était parsemé de ces fermes dont nous avons parlé , centres de vastes pâturages où paissaient des centaines , souvent des milliers de bestiaux. Les habitants de ces fermes , isolées par la nécessité de laisser entre elles des p&turages suffisants pour leurs immenses troupeaux, devaient subir la domination d'une troupe d'hommes armés qui pouvaient à chaque instant les attaquer, brûler leurs cabanes et disperser le bétail.

Comprenant tout le parti qu'il pouvait tirer d'un pareil pays, Artigas , aussitôt débarqué , envoya des détachements dans dif-

férentes directions. Ces détachements entraient dans les fermes et invitaient» de la part d'Ârtigas, les propriétaires à se joindre aux en^nte (iu pay« pour chasser l'étranger. Du reste» aucune menace ; c'était une simple invitation » mais formulée de telle sorte que le pauvre gaucho voyait bien que , s'il ne prenait pas fait et cause pour les patriotes » le terrible Artigas s'en vengerait tôt ou tard. Il fallait choisir entre le rôle de victime et celui de bourreau , être ou volé ou voleur , et le gaucho choisissait naturellement le rôle actif, et le plus souvent sans trop de répugnance : car, après tout » qu'exigeait-on de lui ? Les femmes et les vieillards restaient à la ferme ; les troupeaux pouvaient continuer à brouter en paix. Les hommes valides, les jeunes gens, devaient , il est vrai , quitter leurs travaux , mais c'était pour aller courir la campagne, pour guerroyer contre des troupes qu'ils craignaient peu ; ils pouvaient, au pis aller, compter sur la rapidité de leurs chevaux pour écbi4[)per à un danger sérieux. La guerre , d'ailleurs , est dans l'instinct des gauchos ; ils n'y voient qu'une longue fête, où, en s'exposant fort peu, on court beaucoup à cheval et on vit dans Tabondance ; tuant, sans avoir à les payer, les animaux gras quand on a faim, et laçant pour son propre usage les meilleurs chevaux, sans se préoccuper de leur propriétaire. La peur d'encourir la malveillance du terrible Artigas , d'un côté , et de l'autre la perspective de cette vie de maraude qui plaît tant au gaucho , et qui , nous l'avouerons , sous le beau ciel de la Plata est pleine de charme, augmen* tèrent rapidement les partisans de la révolution.

Mais, pour se les attacher d'une manière plus certaine , Artigas soumettait ses nouvelles recrues à certaines épreuves. Quand il s'agissait , par exemple , de faire quelque coup dont les auteurs pourraient avoir un jour à répondre devant la justice, c'étaient toujours les derniers venus qu'il chargeait de l'exécuter. Fallait-il voler les chevaux, les bestiaux de quelque riche Espagnol, incendier la cabane ou égorger la famille de quelque gaucho rebelle à ses invitations, c'étaient encore ses

nouvelles recrues que le chef patriote désignait pour ces expéditions 9 afin de se les attacher par un crime. On appelait cela compromettre un homme. Ainsi » si la crainte d'être maltraité par les patriotes avait obligé le gaucho à prendre les armes, la crainte du châtiment le retenait dans le parti révolutionnaire.

Nous avons insisté sur ce mode de recrutement parce que , malheureusement pour la République Argentine » Artigas fll école : dans la guerre civile qui suivit la guerre de Tindépendance, les chef fédéraux ont toujours employé cette méthode pour se recruter des soldats*

Quoi quMI en soit» Artigas, gr&ce à ce système très-efBcace, réussit à soulever toutes les campagnes , et un mois ne s'était pas écoulé depuis qu'Elio avait manifesté Tintention de débarquer à Buénos-Ayres que sa vice-royauté était réduite à la seule ville de Montevideo, où les cavaliers d' Artigas bloquaient le dernier représentant du pouvoir métropolitain.

Le gouvernement de Saavedra avait donc réussi à éloigner le danger du côté d'Elio ; mais il n'avait pu apaiser le mécontentement des patriotes, qui se fatiguaient déjà du gouvernement qu'ils s'étaient donné. Les partisans de Moreno et ceux de Saavedra se détestaient entre eux autant qu'ils avaient détesté la domination espagnole avant le 25 mai.

Le parti espagnol voyait avec plaisir ces divisions , qui ne pouvaient que tourner à son profit; aussi faisait-il tous ses efforts pour les fomenter. Il y avait à Buénos-Ayres plus de 4,000 péninsulaires, commerçants, industriels et ouvriers, tous ennemis des hommes qui avaient fait le mouvement de mai , tous unis par cette discipline, par cette conformité d'opinions qu'on trouve chez les vaincus. Sachant qu'ils ne pouvaient rien par euxmêmes , leur tactique consistait à s'unir toujours aux mécontents , sans se préoccuper des causes de leur mécontentement.

La junte , comprenant le danger dont la menaçait l'alliance de ces partis opposés , décréta, le 2i mars 181i, que tous les

Espagnols non mariés seraient internés dans la province de Cordova.

Ce décret , qui rappelait les mesures extrêmes que Moreno conseillait si souvent , et qui était motivé par la crainte qu*Elio ne proâtât des éléments antirévolutionnaires qui se trouvaient à Buénos-Ayres » donna lieu à une manifestation du parti qui précisément se vantait de suivre les inspirations de Moreno. Un club nombreux, qui se réunissait habituellement au café de Marcos , s'insurgea contre la mesure , injuste à ses yeux , qui condamnait les Espagnols en masse» et rédigea une pétition» — toujours au nom du peuple, — pour en demander le retrait.

Effrayée et s'imaginant que les pétitionnaires étaient en mesure de renverser le gouvernement , la junte se hâta de rapporter son décret. Cette faiblesse enhardit les Espagnols , qui crurent ne pouvoir se montrer assez reconnaissants pour ces hommes qu'ils considéraient de bonne foi comme leurs sauveurs, car Texil en masse les avait fort effrayés ; et , loin de satisfaire les clubistes , la condescendance du gouvernement ne fit que leur donner plus d'audace. Leurs réunions , après ce triomphe, devinrent plus fréquentes. Tout acte du gouverne* ment y était examiné , discuté , et ce contrôle , dont les gouvernants se préoccupaient à tort, entravait la marche de l'administration.

Dans ces circonstances , un Italien , Contucci , agent de la princesse Charlotte, sœur du roi Ferdinand VII, arriva à Buénos-Ayres dans le but de poursuivre l'exécution des plans que Belgrano avait présentés à cette princesse quand Liniers était encore à la tête de la vice-royauté. Cet appui qu'on venait leur offrir, les patriotes l'eussent accepté sans doute avant le 25 mai 1810; mais il était complètement inacceptable en mars 1811 , et Saavedra n'hésita pas un instant à se prononcer dans ce sens- Le club du café de Marcos ne Ten accusa pas moins, sur ce simple fait de l'arrivée de Contucci , de vouloir livrer le pays

aux Portugais ; et cette accusation » tout absurde qu'elle était, ne laissa pas d'alarmer Buénos-Ayres, qui détestait encore plus ses anciens rivaux que ses anciens maîtres.

Comprenant toute la portée du coup , Saavedra et ses amis eurent l'étrange idée de prévenir la révolution que les clubisles pourraient en faire sortir, en en provoquant une eux-mêmes. Ils se donneraient ainsi le prétexte dont ils avaient besoin pour frapper les clubistes, et ils mettraient leur responsabilité à couvert en rejetant tout sur le peuple.

Dans la nuit du 5 avril» une foule bruyante et nombreuse envahit, à l'insu des hommes de l'opposition, la place de la municipalité, devenue le théâtre habituel des manifestations politiques. C'était évidemment une émeute commandée , car on n'y voyait que quelques maraîchers, les journaliers des faubourgs et quelques soldats qui conduisaient les groupes. Ces chefs de claque, si l'on peut s'exprimer ainsi, faisaient crier leurs hommes et dirigeaient le tumulte avec un certain ordre. Enfin» une pétition couverte d'un grand nombre de signatures, supercherie qui ne pouvait tromper personne, apparut comme l'expression de la volonté de cette foule qui ne savait pas écrire. Voici quel en était le sens :

(( Le peuple de Buénos-Ayres, voyant, par les menées de certains individus , que l'on veut usurper ses droits les plus précieux , que l'on veut faire de la révolution le patrimoine de quelques intrigants qui , sacrifiant à leurs intérêts particuliers l'avenir et la liberté de leurs compatriotes, prétendent disposer du sort de toutes les provinces, a résolu, avec l'énergie qui lui est propre, d'imposer les mesures suivantes.... »

Suivait tout un programme administratif. Les mesures principales réclamées étaient la dissolution de la réunion du café de Marcos, l'expulsion de la junte de certains individus, l'exil de French , Beruti , Donado , Posadas, et de l'ecclésiastique Vieytes, qu'on accusait d'être les auteurs de la pétition qui avait empêché la déportation des Espagnols à Cordova. On deman-

dait aussi que le président de la junte » Saavedra, fût nommé inspecteur et commandant général de la force armée; qu'aucune personne ne pût être promue au gouyernement d'une province à moins d'y être née ou d'être demandée par la province , en raison de ses mérites ou de ses services ; enfin , qu'on rappelât le général Belgrano, pour qu'il eût à rendre compte devant une commission d'enquête des résultats désastreux de son expédition au Paraguay.

La ruse était trop grossière pour qu'on ne devinât pas tout de suite l'origine et le sens de cette émeute. Le programme des émeutiers était précisément celui des amis de Saavedra ; la révolution n'avait évidemment d'autre but que de forcer le gou-^ vernement à faire ce qu'il désirait. Aussi personne ne s'étonnat-il de voir la junte accéder avec empressement aux vœux du peuple , et l'écrivain officiel de la gazette du gouvernement, le chanoine Funes, exalter le zèle patriotique des citoyens. Quant aux proscrits de l'émeute , ils furent poursuivis avec un acharnement d'autant plus facile & concevoir que c'étaient précisément les orateurs du club de l'opposition. Voici comment s'exprime à ce sujet le général Mitre, dans sa biographie de Belgrano :

« La révolution, comme Saturne, commençait à dévorer ses propres enfants. Un an s'était à peine écoulé que déjà l'arène avait été abandonnée par ses plus vaillants athlètes.

<c Moreno, la providence de la révolution, avait péri dans les solitudes des mers; son cadavre,- enseveli dans les algues, repose sous les vagues agitées de l'Océan.

<( Alberti, membre de la première junte, était mort sans avoir vu consolidée l'œuvre commencée. Beruti et French , les initiateurs de la révolution de mai, vivaient dans l'exil. Rodriguez Pena , qui fut le nerf du parti patriote au temps de Cisneros ; Ascuenega et Posadas , qui avaient coopéré au triomphe ; Vieytes, l'infatigable compagnon de Belgrano dans les travaux qui précédèrent d 810, étaient tous poursuivis, tous traités, par

leurs anciens amis, de démagogues furieux, immoraux , avides de sang et de pillage , de désorganisateurs , de corrupteurs du peuple , et tout cela parce qu'ils avaient établi un club où Ton discutait la chose publique. »

C'était le premier pas de la réaction, qui, hélas! ne devait pas s'arrêter de si tôt.

Dès ce moment , Saavedra se crut tout-puissant : la junte , épurée, n'était plus composée que d'hommes dévoués à sa personne; tous ceux qui avaient osé blâmer sa politique étaient en exil. En réalité, cependant, il était plus faible qu'auparavant : les dissensions entre les patriotes avaient relevé l'espoir des péninsulaires, et les persécutions ne faisaient qu'aviver des haines qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater.

Le parti espagnol avait ses centres d'action dans le haut Pérou et à Montevideo ; il eût suffi de deux victoires simultanées pour lui ouvrir les portes de Buénos-Âyres. Heureusement pour la révolution , les hasards de la guerre ne secondèrent pas ses efforts.

La lutte s'engagea d'abord dans le Banda-Oriental. Le 18 mai, les Espagnols attaquèrent Artigas à cinq lieues de Montevideo. Outre ses cavaliers , le chef patriote avait 400 hommes d'infanterie et 2 pièces d'artillerie. Les Espagnols comptaient 500 fantassins , 4 canons et 400 cavaliers. Dès le commencement de l'affaire , la cavalerie espagnole se dispersa et fut vivement poursuivie par les gauchos. Les fantassins firent meilleure contenance ; ils finirent cependant par lâcher pied après un combat meurtrier , et se mirent en retraite sur Montevideo ; mais Artigas , les ayant enveloppés , les obligea bientôt à se rendre. 482 prisonniers restèrent entre ses mains.

La terreur fut si grande à Montevideo , qu'Elio fit des propositions de paix. Elles furent repoussées, d'abord par Artigas, puis par la junte , qui , pour suspendre les hostilités , exigeait que Montevideo se soumit sans conditions au gouvernement

des Provinces-Unies. Remarquons , en passant » que c'était la première fois que » dans un document officiel , l'ancienne viceroyauté se donnait ce nom* Poursuivant donc ses succès» Artigas marcha sur Montevideo, qu'il investit le f juin 1811.

Pendant que les patriotes triomphaient ainsi dans l'Uruguay» leur armée du Pérou essuyait un irréparable échec.

Après ses succès de iSiO, l'armée de Castelli était restée campée sur les bords du Desaguadero» rivière qui servait de limite aux deux vice-royautés de la Plata et du Pérou sous le régime colonial. L'armée espagnole» commandée par Goyenèche» était campée sur la rive opposée. Castelli» sachant que le général ennemi était créole» crut devoir entrer en pourparlers avec lui» malgré les tristes antécédents auxquels il devait le poste de conGance que lui avait donné le vice-roi du Pérou. Goyenèche feignit d'attacher une grande importance à ces ouvertures» mais ce n'était que pour endormir la vigilance des patriotes , et » quand il crut y avoir réussi » il tomba sur eux à l'improviste ; mais il fut vigoureusement repoussé et dut repasser honteusement la rivière.

Après un pareil acte » les hostilités recommencèrent avec un redoublement d'acharnement de part et d'autre. Le 20 juin» les deux armées se rencontrèrent au pied des collines de Huaqui. Goyenèche attaqua les patriotes avec vigueur. La victoire ne fut pas longtemps indécise. Les divisions de Yelez et de Viamont n'opposèrent qu'une faible résistance» et une division nouvelle» formée à la Paz» se débanda sans combattre. La déroute fut complète» et Castelli fut contraint de reculer jusqu'à Oruro.

Les populations» qui» un an auparavant» s'étaient montrées favorables aux patriotes victorieux» ne tardèrent pas à se montrer hostiles aux patriotes vaincus» Plusieurs chefs > comme Rivero» Tristan et d'autres» qui s'étaient déclarés pour le mouvement de Mai» faisant volte-face» jurèrent obéissance à Goyenèche et

haine aux patriotes. EnBn » cette victoire » qui valut au général espagnol le titre de comte de Huaqui » Qt rentrer dans Tobéissance la plus grande partie des provinces péruviennes.

La junte de Buénos-Ayres , fort alarmée de ce revers, remplaça Castelli par Puirredon, et mit en accusation les principaux chefs de Tarmée qui s'était laissée battre ; mais ces mesures, par lesquelles elle espérait dégager sa responsabilité, n'eurent pas le résultat qu'elle en attendait. Les mécontents de Buénos- Ayres attribuèrent cette défaite à la démoralisation introduite dans l'armée du Nord par les événements du 6 avril ; les auteurs de la révolution, disaient-ils, ne pouvaient se sacrifier pour un gouvernement ingrat qui poursuivait les meilleurs citoyens. Les Buénos-Ayriens, gonflés par leurs premiers succès, ne voulaient pas croire qu'ils pussent être battus par leur faute ou par l'impéritie de leurs généraux; leur amour-propre aimait mieux attribuer l'échec de Castelli aux hommes qui étaient à la tête des affaires à Buénos-Ayres.

Elio, qui était parfaitement renseigné sur l'état de l'opinion^ n'eut pas plus tôt appris la victoire de Goyenèche, qu'il dirigea vers la rade de Buénos-Ayres deux ou trois vaisseaux, qui lancèrent quelques bombes sur le port- Cette démonstration n'avait rien de bien inquiétant , car le manque d'eau obligeait les bâtiments à se tenir à une distance telle que les bombes arrivaient à peine à la plage. Cependant l'alarme fut grande dans la ville , et les hommes de l'opposition se mirent à vociférer contre un gouvernement qui se faisait battre au Pérou et qui laissait les ennemis bombarder la capitale.

Saavedra et ses collègues tâchèrent de se justifier des reproches absurdes qu'on leur adressait; mais la haine contre^le gouvernement avait une cause trop injuste pour n'être pas aveugle, et l'opposition grandissait de jour en jour. Saavedra comprit alors qu'il ne pouvait plus se maintenir dans une position où il avait cru si bien s'affermir par le mouvement du 6 avril , lequel, en fin de compte , n'avait abouti qu'à lui créer des ennemis. Ne

voulant pas être chassé , il prétexta le besoin d'aller inspecter Tarmée des provinces, et quitta Buenos -Ayres le 25 juillet

\sn.

AfTaiblie par son départ, la junte languit jusqu'au 12 août. Ce jour-là, une de ces assemblées tumultueuses qui avaient pris rhabitude de renverser les gouverneurs envahit la place , demandant, toujours au nom du peuple, Texil du secrétaire Campana, accusé d'être l'auteur principal de la révolution d'avril. La junte céda, et la nouvelle victime partit pour l'exil. Dès ce moment la réaction contre Saavedra ne garda plus de ménagements, et le gouvernement dut enfin se retirer devant les menaces de ces mêmes émeutiers dont il s'était servi pour se maintenir au pouvoir.

Heureusement ces hommes avaient reconnu leurs erreurs, et, quittant le pouvoir, ils eurent le bon esprit de se substituer un gouvernement plus homogène et plus en harmonie avec les besoins du pays. Par un acte du 23 décembre , rendu au nom du roi Ferdinand VII , la junte provisoire des Provinces-Unies, considérant que la marche des affaires était souvent entravée par la multitude d'avis qu'émettaient les membres d'une junte trop nombreuse, décréta formation d'un pouvoir exécutif composé de trois membres assistés de trois secrétaires ayant voix consultative; et, attendu l'impossibilité, dans ce moment, de consulter les députés des provinces, qu'il aurait fallu réunir, connaissant d'ailleurs la volonté unanime du peuple , elle nomma pour lui succéder au pouvoir le colonel Chiclana, don Manuel Zarralea, don Juan José Paso, et, comme secrétaires. Ferez, Rivadavia et Lopez. Ce gouvernement devait se soumettre aux lois qu'établiraient les députés des provinces , qui devaient être assemblés dans le plus bref délai possible.

Telle fut la fin du gouvernement établi en décembre, après la retraite de Moreno; et ce fut un étrange spectacle et un curieux enseignement que ce pouvoir exécutif se retirant devant l'opinion publique, qui lui était devenue qontraire, que cette junte

proclamant , en résignant son autorité » la faute qu'elle avait commise, malgré les efforts contraires de Moreno » en confiant le pouvoir exécutif à une assemblée trop nombreuse.

Les nouveaux gouvernants étaient donc presque des morénistes» et c'étaient précisément leurs adversaires qui leur ouvraient les portes du pouvoir. Peutron faire honneur de ce revirement à la sagesse de ces derniers? Dans tous les cas, on doit leur tenir compte du courage avec lequel ils reconnurent et réparèrent autant qu'il était en eux l'erreur dans laquelle ils étaient tombés, et que suffirait à expliquer leur inexpérience politique , inexpérience dont les pays qui s'organisent ont toujours plus ou moins à souffrir.

Premier triumvirat. Anarchie. San* Martin et Alvear. — Le Para^ay. SiUialion de cette province à Tôpoque où nous sommes arrivés. Commencements du docteur Francis. Traité du 12 octobre 1811 qui consacre Tautonomie dn Paraguay. — Constitution de 1811. — Conspiration d*Alzaga. Sa fin. — Belgrano à Tannée du nord. Victoire de Tucuman.

Il serait aussi fatigant qu'inutile de suivre pas à pas la marche politique du gouvernement établi le 24 ^septembre 1811. Nous avons raconté avec assez de détails les mouvements révolutionnaires de 1810 à 1811 pour que nos lecteurs aient pu se former une idée des petites intrigues, des impatiences» des égoismes, qui se développaient en même temps que les idées d'indépendance. La révolution» bien qu'aidée par mille antécédents qui la justifiaient» avait été réalisée par une minorité trèsactive, sans doute » mais très-faible comme nombre. Le peuple avait des sympathies pour tel ou tel chef; mais les notions les plus élémentaires sur le droit et le devoir manquaient nonseulement aux masses» mais encore aux hommes ;d'élite qui» de gouvernés , devenaient sans transition gouvernants. Un général américain disait avec raison : k Nous ne pouvons être

monarchistes» parce que nous nous connaissons tous. » Cette communauté d'éducation nuisait , jusqu'à un certain point, aux hommes mis à la tête du peuvoir dans les premiers temps de la révolution. Les gouvernés avaient trop de familiarité avec les gouvernants pour les respecter. Tel homme qui » trois ans auparavant, n'aurait osé juger en public la conduite d'un com* mandant de bourgade venu d'Espagne, se croyait autorisé à crier bien haut contre les triumvirs , à mépriser leurs ordres , uniquement parce que ces hommes, qu'il avait tutoyés six mois auparavant, ne lui imposaient pas. Le prestige, si nécessaire à l'homme continuellement en évidence , n'avait pas eu le temps de se faire , et l'on attaquait l'administration avec un aplomb prodigieux , avec une incroyable légèreté.

Depuis la révolution d'avril, le pays était franchement divisé en deux partis, sans noms encore , sans politique arrêtée , sans but marqué, mais qui pourtant ne s'amalgamaient pas ; ils restaient séparés comme les républicains et les monarchistes en Europe , qui ont au moins des idées diamétralement opposées pour justifier leur antipathie. Tous ceux qui avaient eu des emplois ou une importance quelconque sous Saavedra détestaient cordialement les clubistes du café de Marcos, et ceux-ci leur rendaient largement la pareille, sans trop savoir pourquoi. En dehors de ces haines individuelles, les partis ne savaient pas trop où ils tendaient. On voulait des deux côtés l'in* dépendance , mais on était toujours et systématiquement en désaccord sur les moyens. Ainsi , les uns demandaient des mesures de rigueur contre les Espagnols résidants, et, au moindre acte qui les atteignait , les autres criaient à l'injustice ; si le gouvernement envoyait à l'armée de Montevideo le peu d'armes dont il pouvait disposer, les opposants l'accusaient de négliger l'armée du nord , et vice versa.

Aux menées de ces brouillons des deux factions ajoutez le bourdonnement de la masse, qui, sans faire de la politique un métier, s'amusait de la chose publique , depuis qu'on faisait et

défaisait des gouvernements en invoquant son nom. Quant à son opinion » le peuple la réglait sur les faits : tant que les armes de la révolution étaient heureuses, le gouvernement était bon; aussitôt que les royalistes avaient le dessus, le gouvernement était mauvais.

Dans une société ainsi organisée, il était difficile qu'un gouvernement se soutint longtemps avec Tappui de Topinion publique. Aussi le nouveau triumvirat , à peine installé, eut-il à réprimer à coups de fusil une insurrection militaire fomentée par les partisans de Saavedra. Presque en même temps il recevait la fâcheuse nouvelle que les Brésiliens , sous prétexte de protéger les Espagnols , envahissaient le pays entre l'Uruguay et la mer.

La situation devenait donc des plus difficiles. Heureusement pour les Buénos-Âyriens , Elio crut voir dans ces auxiliaires un ennemi encore plus à craindre que les rebelles; il eut peur qu'une fois maîtres de Montevideo , les Brésiliens ne voulussent garder pour eux le pays qu'ils venaient paciûer pour le compte du roi son maître. L'entrée en scène de ce nouvel acteur eut donc pour effet de diminuer sensiblement et la morgue d'Elio, et les exigences des Buénos-Ayriens ; et cet incident , qui semblait de nature à donner à la guerre un caractère plus acharné, produisit un effet tout contraire, en rapprochant les belligérants. Des communications furent échangées , et l'on en vint facile* ment à comprendre de part et d'autre que le meilleur moyen de déjouer les plans des Brésiliens était de mettre fin aux hostilités. Un traité fut conclu, en conséquence, le 20 octobre 1811, par lequel les patriotes s'engageaient à évacuer le pays entre l'Uruguay et la mer. Elio , en retour, reconnaissait la junte comme gouvernement légal dans le reste de la vice-royauté , et faisait cesser les hostilités que la marine espagnole n'avait cessé d'exercer le long des rivières , qu'elle dominait toujours.

Tranquille de ce côté, le triumvirat put songer à organiser ses finances , et à remonter son armée du Nord , qui depuis la

défaite de Huaqui ne faisait que reculer devant les forces espagnoles, perdant chaque jour, avec sa discipline, des hommes et du matériel.

* Nous devons signaler ici un fait insignifiant pour le moment, mais qui devait avoir une grande influence sur la révolution. Vers cette époque arriva à Buénos-Ayres un bâtiment anglais , le Georges Canning. Parmi ses passagers se trouvaient plusieurs Buénos-Ayriens qui avaient servi en Europe , entre autres le colonel San-Martin, homme de guerre instruit et franchement ambitieux, mais plutôt pour son pays que pour lui-même, et don Carlos Alvear, qui , s'il avait moins de mérite comme militaire, n'avait pas une ambition moins ardente, mais avec cette différence qu'il mettait, lui, son intérêt avant celui de la patrie.. Tous les deux étaient affiliés aux sociétés maçonniques, si puissantes alors ; aussi étaient-ils également partisans des menées secrètes, des mesures concertées dans le mystère , et une entente facile s'était établie entre eux.

Un de leurs premiers soins fut donc de provoquer la formation de sociétés qu'ils mèneraient à leur gré , et qui devaient plus tard donner à ces deux hommes, connus d'ailleurs dans le pays par leurs familles, une grande et redoutable influence. Quant au gouvernement , il vit en eux d'utiles auxiliaires , et (lès leur arrivée il les employa à la réorganisation de l'armée à Buénos-Ayres même.

Pour l'armée du Nord , les triumvirs crurent pouvoir la conserver en y envoyant Belgrano, qui , toujours pénétré de l'idée du devoir , travaillait avec sa persévérance habituelle , et sans se laisser abattre par les difficultés, au triomphe de l'indépendance américaine. Mais le général fut préalablement chargé d'une négociation d'une non moindre importance : il s'agissait de la séparation du Paraguay d'avec le reste de la vice4*oyauté, séparation à laquelle le triumvirat donnait les mains, toujours dans le but d'éloigner les difficultés.

Mais, avant de parler du traité qui consacra Tindépendance du berceau de la civilisation sud-américaine , remontons les ri* vières pour suivre le mouvement révolutionnaire dans cette province et voir comment a pris naissance cette étrange administration de Francia qui devait isoler le Paraguay du reste du monde.

Après les conférences de Tacuary, les officiers et Tarrnée qui avaient combattu sous Cabanas retournèrent à TAsuncion, à Texception de 200 hommes qui , sous les ordres de don Fulgencio Yegros, restèrent à Itapua, d*où ce dernier continua à correspondre avec Belgrano. A cette époque, le Paraguay était; nous l'avons dit , gouverné par don Bernardo Velasco. Il avait auprès de lui, en qualité de conseiller, un créole de Buenos- Ayres, don Pedro Somellera, que le vice-roi lui avait adjoint pour la direction des affaires civiles. C'était un homme nonseulement d'une grande intelligence , mais encore de manières polies, affables, aimé, par conséquent, autant qu'estimé. 11 possédait toute la confiance du gouverneur aussi bien que des Paraguayos, sur lesquels il avait acquis un grand ascendant et qui le consultaient en tout comme un oracle.

Cet ascendant de Somellera , sa qualité de Porteno (Buénos- Âyrien) et ses relations bien connues avec Belgrano , le firent rechercher par les officiers qui avaient approché, pendant Tarmistice , du général patriote , et qui , initiés par lui aux secrets de la révolution , étaient disposés à renverser le gouvernement de Velasco. Ils lui confièrent leurs secrètes aspirations et lui communiquèrent à l'appui une lettre autographe de BelgranOi où le général expliquait les idées que Buénos-Ayres se proposait de réaliser par la révolution. Enfin, ils finirent par lui déclarer qu'ils étaient résolus à proclamer leur indépendance , et qu'ils n'atteodaient pour le faire que le retour 4*Yegros avec ses 200 hommes.

Il était difficile que ces menées restassent secrètes, et elles

viorent en effet à la connaissance de Velasco. Les révolutionnaires, se voyant découverts, résolurent de précipiter le mouvement. Somellera, consulté par Gabaliero, qui était alors le chef des patriotes du pays , lui répondit avec sa gaieté habituelle : « Si l'on doit nous pendre demain, il vaut mieux mourir aujourd'hui. Dites à vos amis que ce soir, après la retraite, nous occuperons les casernes. » La chose fut ainsi faite , et la révolution s'effectua sans avoir coûté une goutte de sang , le gouverneur ayant résigné ses fonctions sans opposer la moindre résistance.

Le triomphe obtenu , Somellera proposa de confier l'administration du pays à une junte de trois membres , et il indiqua comme les hommes lui paraissant les plus aptes à ces hautes fonctions Caballero, Yegros et Francia. Les deux premiers furent acceptés par acclamation. Il n'en fut pas de même du troisième, que les Paraguay os repoussèrent comme étant ennemi de Buénos-Âyres et des idées de Belgrano ; mais Somellera insista et finit par l'emporter. Il ne pouvait se douter qu'en élevant cet homme au gouvernement , il créait d'insurmontables obstacles à la politique de Buénos-Ayres et préparait au Paraguay une tyrannie qui devait peser sur ce malheureux pays pendant trente longues années.

Francia était un des rares Paraguayos qui à cette époque eussent quelques notions de gouvernement, et le seul capable de diriger une révolution. Insensible par nature , misanthrope par tempérament , implacable dans ses haines , persévérant jusque dans ses manies, c'était une de ces figures sombres, aux lèvres pftles et serrées, sur lesquelles n'apparatt que rarement un froid et sinistre sourire. Gomme tout homme qui vit dans l'isolraient, Francia avait une foi aveugle en lui-même ; pétri d'orgueil, intolérant , il avait autant de mépris pour ses compatriotes que de répulsion pour les étrangers.

Tel était l'homme prédestiné qui, arraché par la révolution

à sa retraite , devait planer sur cette province comme le sombre génie du despotisme.

Le docteur Francia entra dans la vie publique en dominant toutes les volontés » qui pliaient comme de faibles roseaux sous sa volonté de fer. Vingt -quatre heures lui suffirent pour établir sa suprématie. Le premier usage qu'il en fit fut de s'opposer au départ du commissaire que dans les premiers moments on avait résolu d'envoyer à Buénos-Ayres pour faire acte de soumission à la junte suprême , comme l'avaient fait les anciennes intendances de Gordova et de Salta. Somellera tenait à cette démarche , et il insista pour le maintien de la résolution prise à cet égard; mais il vit dès ce moment ce qu'il devait attendre de l'homme qu'il avait élevé au pouvoir. Francia» s'adressant à lui d'un air hautain» lui dit, en lui montrant la porte de la salle où la junte tenait ses séances :' « Il faut que chacun serve son pays. Vous êtes tout à fcût inutile à l'Âsuncion» et vous pourriez être très-utile chez vous. » C'était lui faire entendre clairement qu'il ne voulait pas partager le pouvoir.

On croirait que ces allures d'autocrate pouvaient faire tort au docteur ; il n'en fut rien. Les Paraguayos, le regardant comme indispensable, le laissèrent agir en maître absolu. Bientôt» les hommes qui s'étaient mis en avant» accusés de trahison» furent emprisonnés » et Somellera lui-même » qui n'avait pas su profiter de l'avis de Francia» fut jeté dans un cachot» où il fut bien vite oublié .

Francia put donc agir tout à sa guise. Au lieu d'envoyer un commissaire à Buénos-Ayres » il se mit en communication directe avec le gouvernement de cette ville par une longue note que nous devons analyser» car cet écrit du misanthrope docteur a été un des points de départ du parti fédéral » dont les doctrines apparurent comme une aspiration des petits ambitieux avec Funes » et furent élevées au rang de système politique par Francia.

Pour montrer combieû il était préparé à soutenir la discussion , Francia commençait par rappeler à la junte de Buénos- Ayres ce qui s'était fait jusque-là. Quand elle avait été substituée à l'autorité du vice-roi , ce n'avait été , disait-il , qu'à titre provisoire et en attendant la réunion d'un congrès général de toutes les provinces de la vice-royauté, qui devait fixer la constitution du pouvoir. Ce congrès ne pouvait avoir d'autre objet que de maintenir toutes les provinces unies par les liens administratifs, sans porter atteinte à la grande doctrine révolutionnaire qui donne au peuple le droit de choisir ses gouvernants. Moreno n'avait-ii pas dit, dans la gazette officielle, que l'autorité des gouvernants avait pour base , dans la présente crise , la reprise du pouvoir suprême , qui , par le fait de la captivité du roi, était retourné à ceux de qui le roi le tenait ; que, par conséquent, l'exercice de ce pouvoir est susceptible de recevoir la forme qu'on voudrait lui donner? Une fois les liens qui unissaient le peuple et le monarque rompus , chaque province était maltresse d'elle-même, parce que l'ancien pacte social n'établissait pas de liens entre elles , mais des Relations directes entre le roi et chacune d'elles. Chaque ville ou village devait donc se considérer comme participant à la souveraineté.

<c De ce principe si important et si fécond que vous avez déjà reconnu , continuait le cauteleux triumvir, on déduit que les peuples, reprenant leurs droits primitifs, se trouvent tous dans la même position, et qu'ils doivent veiller tous également sur leur propre conservation. Qu'il y ait cependant confédération entre le Paraguay et les autres provinces de notre Amérique, et particulièrement celles qui formaient Tancienne vice-royauté, ainsi semblent le commander Torigine commune des habitants et les nombreux intérêts qui les poussent à rester unis ; mais on commettrait une erreur si l'on pensait que cette province doit se livrer à un gouvernement qui n'émanerait pas d'ellemême , parce que , si elle le faisait , son sort dépendrait d'une

volonté étrangère, et, dans ce cas, on n'aurait rien gagné, on n'aurait fait que changer de mattre. »

Ce factum se résumait ainsi :

cr La province du Paraguay connaît ses droits et les revea-* dique ; mais elle ne prétend faire aucun tort, pas même imposer sa volonté à aucun autre peuple ; elle ne se refuse à rien de ce qui est régulier et juste. Son désir est de s'unir aux autres villes de la confédération en partant des bases suivantes :

c( Le Paraguay se gouvernera par lui-même , avec une indépendance absolue de la junte de Buénos-Âyeres.

« Le commerce sera libre entre les deux pays, et les marchandises du Paraguay affranchies des droits qui pesaient sur elles au temps du système colonial.

<c La régie des tabacs sera supprimée, et les quantités existant en dépôt à Buénos-Âyres seront vendues au profit du trésor du Paraguay.

(( Aucun, règlement ou constitution émané d'un congrès où le Paraguay ne serait pas représenté ne sera obligatoire pour cette province avant d'avoir été approuvé par une assemblée de Paraguayos et de citoyens résidant dans le pays. »

Cette longue pièce peut être considérée comme le premier document relatif à la confédération à la Plata.

La junte comprenait parfaitement les conséquences fâcheuses des prétentions de Francia. Les admettre, c'était sanctionner le morcellement de l'ancienne vice-royauté, que les apôtres de la révolution avaient voulu prévenir par les expéditions de Castelli dans le haut Pérou et de Belgrano dans le Paraguay. Mais la junte avait hâte d'enlever cette dernière province à l'Espagne. Constituée en État séparé et s'administrant librement , si elle n'aidait pas la révolution, elle ne pourrait du moins servir de point d'appui aux contre-révolutionnaires. Belgrano fut désigné , comme nous l'avons dit , pour conclure cette négociation. Un traité fut signé, le i2 octobre iSii, sur les bases préparées

par Francia ; après quoi, le général partit pour Tarmée du Nord, que nous savons qu'il était chargé de réorganiser.

* Le rôle des premiers triumvirs s'était donc borné à organiser

et à traiter partout. Les conventions avec Elio et avec Francia

signées, ils voulurent donner une constitution au pays. Un

congrès sans prestige , et au pouvoir duquel personne ne

croyait, présenta un projet de constitution qui, après avoir été

réformé par les triumvirs , fut proclamé en grande pompe , le

i "^ décembre 1 81 1 , au retour des troupes qui rentraient à

Buénos-Ayres après le traité de paix avec Elio.

Mais ces constitutions successives, qui devaient, croyait-on, assurer la paix , ne servaient à rien , parce qu'elles ne s'appuyaient pas sur Topinion publique , la seule base solide de toute constitution. L'agitation du pays était entretenue par les difficultés qu'il éprouvait à s'organiser, et aussi par le peu de cas que les Brésiliens avaient fait de la paix conclue entre les Espagnols et les créoles*

Le 1*' janvier 181 2, en effet, le gouvernement apprit que l'armée brésilienne était restée à Maldonado. C'était une infraction à la convention du 20 octobre. Les triumvirs réclamèrent à Montevideo, alors gouverné par Vigodet, qui y avait remplacé Elio. Vigodet répondit que, si les Brésiliens ne s'éloignaient pas, c'était la faute d'Ârtigas, qui maintenait l'agitation dans les campagnes. Bref, on ne put s'entendre , et la guerre éclata de nouveau entre Montevideo et Buénos-Ayres. Cependant , quelques mois après , les triumvirs furent assez heureux pour éloigner les Portugais, en mettant en jeu , comme on l'avait déjà fait à une autre époque , l'intérêt anglais. Ils eurent recours à lord Strangford , qui , voulant conserver aux marchandises anglaises le port de Buénos-Âyres , protégeait ouvertement les patriotes. L'envoyé d'Angleterre eut assez d'influence à Rio* Janeiro pour obtenir la suspension des hostilités dont le gou-

vernemenl brésilien meDaçait les patriotes, et même la conclusion d'un armistice avantageux pour Buénos-Ayres.

Cependant, Tarmée du Nord, presque désorganisée après la fatale journée de Huaqui, éprouva un nouvel échec à Nazareno, le i2 janvier; le 4 mars, la flotte espagnole vint bombarder Buénos-Ayres ; enfin , le 4 avril , les triumvirs convoquèrent un nouveau congrès, qui modifia encore une fois la constitution du pouvoir exécutif.

Mais ces revers ne parvenaient point à refroidir l'enthousiasme des Portenos, qui allait au contraire tous les jours grandissant , et l'anniversaire du 25 mai fut célébré avec les plus vives démonstrations d'allégresse. Et cependant, c'est à peine si l'on était sûr du lendemain, à peine si Ton pouvait se croire maître de Buénos-Ayres , comme vint le prouver la découverte d'un complot tramé entre les contre-révolutionnaires de la ville et les marins espagnols, et qui faillit enlever au parti de l'indépendance ce boulevard de la révolution.

Alzaga, l'énergique alcade que nous connaissons, avait espéré abattre d'un seul coup cet échafaudage si péniblement élevé. Sûr de quelques centaines d'hommes déterminés , il devait mettre la main sur les principaux patriotes, pendant que la flotte ennemie jetterait à terre des forces suffisantes pour s'emparer de la ville par un coup de main. Mais la conspiration fut dénoncée par un mulâtre , et les mesures énergiques prises par les triumvirs déconcertèrent les conjurés. Alzaga fut fusillé avec trente-huit Espagnols. Terrifié par cet acte rigoureux , le parti de la métropole n'osa plus, de ce moment, relever la tête.

On n'avait pas de moindres sujets d'anxiété du côté du Nord. Sans doute on pouvait compter personnellement sur Belgrano et sur 3on énergie ; mais que pourrait-il faire avec des moyens aussi insuffisants? Les troupes mises à sa disposition

pour arrêter la marche des Espagnols victorieux s'élevaient & peine à 1 ,500 hommes démoralisés , ayant pour tout armement 300 fusils» 215 baïonnettes, 21 carabines et 24* pistolets ; Tartillerie était réduite à 5 petites pièces de campagne, et les munitions étaient à l'avenant : on n'avait plus que 34,000 cartouches*

Belgrano adressait réclamations sur réclamations au gouvernement de Buénos-Âyres ; mais les triumvirs répugnaient à se priver des quelques ressources qu'ils possédaient encore , et , comme ils s'attendaient à voir bientôt complètement dispersée la petite armée , dans laquelle la désertion faisait des ravages, que la crainte même de la mort ne pouvait arrêter, ils répondaient à toutes les demandes du général qu'on lui ferait parvenir ce qu'il demandait à la première occasion opportune; mais cette occasion n'arrivait jamais. « Au moins , leur écrivait-il un jour en désespoir de cause, envoyez-moi des épées pour mes officiers. )» Cette fois , il reçut une réponse plus catégorique. Le gouvernement , lui répondit-on , n'avait ni sabres , ni épées , ni argent pour en acheter.

Belgrano ne se laissa pourtant pas décourager. Même lorsqu'il désespérait du succès^ il n'hésitait pas à faire son devoir; et , à force d'énergie , il réussit à sauver sa petite armée. Son équité, son affabilité, y avaient ramené la discipline. Pour remédier autant que possible au manque d'armes , il introduisit la lance dans la cavalerie , parce c'était la seule arme qu'il put fabriquer sans grands frais dans le pays où il se trouvait. Sur ces entrefaites, 400 fusils lui arrivèrent de Buénos-Ayres. Ce secours inespéré acheva de rendre la confiance à ses troupes, et dès lors il n'hésita plus à prendre ^offensive.

Le 2 septembre, il eut une première rencontre avec les Espagnols, à las Piedras, dans laquelle il leur fit quelques prisonniers ; mais , ne jugeant pas le terrain favorable, il rétrograda vers Tucuman. Pio Tristan , qui commandait les Espagnols, et qui croyait avoir bon marché de cette poignée d'hommes, le

suivit, et 9 passant sur s9a flanc, se posta entre la ville et lui, afin de lui couper la retraite après l'avoir battu , comme il s'en croyait certain : il avait plus de 3,000 hommes et 13 pièces d'artillerie. C'était le 33 septembre 1812. Le 24, Belgrano, qui avait appris dans la nuit le mouvement de Tennemi et qui ne voulait pas lui laisser l'initiative, l'attaqua vigoureusement. La mêlée fut longue, l'attaque et la défense désespérées. L'infanterie révolutionnaire coupa en deux les lignes espagnoles et • s'enfertna dans la ville. Tristan n'hésita pas à l'y attaquer; mais Belgrano fondit sur lui avec sa cavalerie , qu'il avait pu conserver en bon ordre. Placés entre deux feux , les Espagnols ne tardèrent pas à plier, et leur chef, pour éviter une déroute, ordonna la retraite; mais l'infanterie, sortant alors de la ville, les attaqua avec une telle furie que Belgrano put écrire à Buénos-Ayres :

<( La patrie peut célébrer avec un juste orgueil la complète victoire obtenue le 25 septembre, anniversaire de Notre- Dame de la Merci , dont nous avions invoqué la protection. 7 canons, 3 drapeaux, 1 étendard, 50 officiers, 4 chapelains, 2 curés et 600 hommes prisonniers, 400 hommes hors de combat, les munitions de l'artillerie et de l'infanterie, la plus grande partie des bagages , tombés en notre pouvoir : tels sont les résultats de cette journée. Officiers et soldats se sont conduits avec honneur et courage. L'ennemi, qui fuit avec précipitation, est poursuivi. J'enverrai un bulletin spécial aussitôt que les circonstances le permettront. >»

Une colonne aux ordres de Diaz Vêlez donna en effet la chasse aux restes de l'armée royaliste , qui reprit le chemin du haut Pérou.

Les mêmes déceptions qu'avaient éprouvées les patriotes après les désastres de Huaqui et de Nazareno , les Espagnols les éprouvèrent à leur tour : les populations , qui les avaient accueillis à bras ouverts quand ils venaient en vainqueurs, ne leur montrèrent plus , après la défaite , que des dispositions

hostiles. Salta se souleva et chassa sa garnison espagnole; mais, à rapproche de Tristan, ceux qui avaient fait la révolution, ne se sentant pas en état de résister, abandonnèrent la ville pour aller grossir l'armée de Belgrano , et la cité , tour à tour révo* lutionnaire ou royaliste, offrit aux vaincus de Tucuman un abri d*où Belgrano ne devait pas tarder à les déloger. .

Mais, avant de continuer le récit des triomphes de Tarmée du Nord, retournons à Buénos-Âyres, où se passaient des événements non moins importants.

Second triumvirat. L'armée d^rUragnay porte les derniers coups au parti espagnol. Assemblée constituante de 1813. Réformes administratives. — Nouveaui succès des armées patriotes. Victoire de Salta. — Désastre de Valcapujo et d*Ayouma. — L*Espagne, qui s*est relevée après la chute de Napoléon, songe à reconquérir ses colonies. Préparatifs de résistance. Dissensions parmi les patriotes. La Société maçonnique. Rivalité d'Âlvear et de San-Martin. Ce dernier va remplacer Belgrano à Tannée du Nord.

En octobre 1812, les BuénosrAyriens étaient déjà bien las de leurs triumvirs. On les accusait d'abandonner Tarmée du nord; on les accusait surtout de ne pas vaincre, et tout était préparé pour un soulèvement , quand arriva la nouvelle de la victoire de Tucuman.

Quelques semaines plus tôt, cette victoire eût causé une satisfaction unanime; mais les clubs, qui avaient tout organisé pour rémeute , ne voulurent pas en être pour leurs frais ; ils étaient impatients d'essayer leur puissance , principalement la société maçonnique, à laquelle étaient afiQliés le colonel San- Martin, le major Alvear, Monteagudo, l'éditeur du journal le plus populaire, et quelques moines philosophes des différents ordres établis à Buénos-Ayres, comme Pedriel, Grêla, Ghambo, Herrera, Rodriguez, Aparicio.

La révolution se fit comme d'habitude : le 8 octobre, la place

de la municipalité fut occupée par le régiment de grenadiers à cheval que San*Martin venait de former, et par le 2*" d'infanterie. C'était, à peu de chose près, toute la force armée dont pouvaient disposer les triumvirs , et cette force armée se présentait à la municipalité pour demander la déposition des gouvernants. Les prétextes n'avaient pas changé après le triomphe de Tucuman ; la vérité était qu'on ne voulait plus de ces messieurs, parce qu'ils avaient assez gouverné. Devant cette manifestation, les triumvirs ne crurent avoir rien de mieux à faire que de mettre leurs personnes en sûreté. Puirredon , le seul qu'on trouva, fut exilé à San-Luis.

Ainsi finit le premier triumvirat. La municipalité en nomma immédiatement un autre, composé de Rodriguez Pena, Passe et Alvarez Jonte.

Les nouveaux gouvernants montaient au pouvoir dans une heure de bonne chance. La première fois qu'ils eurent à parader comme triumvirs , ce fut pour recevoir les drapeaux pris aux Espagnols à la bataille de Tucuman, et leur premier décret eut pour objet de récompenser les soldats de Belgrano , auxquels il accordait le droit de porter au bras un écusson avec ces mots : La patrie à ses défenseurs à Tucuman.

Bientôt ilâ eurent à célébrer un nouveau triomphe : Tarmée de l'Uruguay, après l'armistice avec les Portugais, qui, en la délivrant de toute crainte de ce côté, lui avait rendu la liberté de ses mouvements, avait repris l'offensive. Rondeau, à qui on avait confié le commandement de l'armée , le 8 octobre , s'avança jusqu'au Cerrito, à une lieue de Montevideo. Les royalistes l'attaquèrent, mais il les défit complètement, et put sans être inquiété rétablir le siège devant Montevideo.

Ainsi battu sur tous les points, le parti espagnol disparut de la scène politique vers la fin de 1812.

Débarrassés de tout souci de ce côté, les nouveaux triumvirs cherchèrent à établir quelque stabilité en réunissant un con-

grès qui fixerait le* système administratif. Une constitution, malgré Tinsuccès des tentatives faites jusque-là, était encore le rêve de tous les hommes politiques et Tunique remède qu'ils croyaient pouvoir apporter aux continuelles secousses qui agitaient le pays et qui rendaient impossible toute marche régulière. Jusqu'alors c'étaient les municipalités qui avaient élu les députés ; ils crurent assurer une plus grande autorité au congrès en basant le système représentatif sur le suffrage universel » et assurer l'arrivée au pouvoir des hommes les plus capables par l'élection à deux degrés. Un décret du 24 octobre porta que tout homme libre irait voter chez le juge de paix de son quartier, à l'effet de nommer un électeur, et que les électeurs ainsi nommés se réuniraient à la municipalité, où, conjointement avec les municipaux, ils éliraient les députés. Le nombre de ces derniers était ainsi fixé : quatre pour la ville de Buénos-Âyres,deux pour chaque capitale de province, et un pour chaque ville de moindre importance. Leurs pouvoirs n'auraient aucune limite.

En outre, le décret déclarait toutes les élections précédentes vicieuses, et par conséquent tout ce qui s'en était suivi nul et non avenu, par la raison qu'on n'avait jamais consulté la volonté nationale , source unique de l'autorité légale. La tendance des idées, vers hi fin de 1812, était clairement formulée dans les devoirs qui , selon les triumvirs, étaient imposés aux députés.

a Les temps sont venus où les peuples des Provinces-Unies du Rio de la Plata ouvrent avec dignité le livre de leurs destinées étemelles, et votent par leurs représentants légitimes la forme de gouvernement qu'ils doivent se donner pour paraître sur le grand théâtre des nations. Les députés étant à la hauteur de leur noble mission , et la patrie à la hauteur de ses nobles destinées, c'est d'eux que nous devons attendre les grandes et sages mesures, l'énergie et la fortune. »

Les clubs, la presse, qui , comme nous l'avons déjà fait remarquer, avaient une très-grande influence , aidaient puissanunent les gouvernants. Tous parlaient à l'unisson de la nécessité de pro-

clamer Tindépendaûce. L'indépendance élait donc déjà dans Tesprit de tout le monde avant d'être officiellement décrétée.

Le congrès ainsi élu se réunit pour la première fois le 31 janvier 1 81 3 ; mais la représentation nationale était loin d'être complète, à peine si la moitié de ses membres assistaient à la séance d'ouverture : les provinces péruviennes , encore dominées par les royalistes, n'avaient pas envoyé les leurs ; le Paraguay, séquestré par le sombre et taciturpe Francia, ne donnait pas signe de vie; enfin, les députés de l'Uruguay furent repoussés comme n'étant pas l'expression de la volonté du peuple, mais de celle d'Artigas , qui dominait les campagnes par le système de terreur qu'il avait établi , système que les Portenos n'hésitaient pas à approuver quand il s'agissait de chasser les royalistes , mais qu'ils trouvaient exécrable quand Artigas y recourait pour imposer au congrès des députés de son choix.

La réunion de ce congrès, si incomplet qu'il fût, faisait faire cependant un grand progrès à la cause de la révolution , en groupant en un même faisceau les différentes volontés qui tendaient à se perdre en efforts individuels. Il réalisait, en outre, ce qui n'avait pu avoir lieu jusqu'alors, la séparation des pouvoirs, et consacrait la légitime influence que doit avoir l'assemblée législative sur le pouvoir exécutif.

Le triumvirat , les municipalités , les différentes provinces e l'armée prêtèrent un serment ainsi formulé : « Reconnaissezvous l'assemblée générale constituante comme Tautorité souveraine des provinces de la Plata? Jurez-vous de vous soumettre loyalement à toutes ses décisions, et de les faire observer et exécuter; de ne reconnaître d'autres autorités que celles qui tiendraient d'elle leurs pouvoirs; de conserver et de soutenir l'intégrité , la liberté et la prospérité des Provinces-Unies du Rio de la Plata, la sainte religion catholique, apostolique et romaine? »

La teneur de ce serment, prêté, on peut le dire, par tous les habitants en état de le comprendre , marquait un nouveau pas vers l'indépendance. Il n'était plus question du roi Ferdinand;

les autorités, quelles qu'elles fussent, ne reconnaissaient d'autre souveraineté que celle du congrès élu par le peuple.

Le 5 janvier, une victoire importante par ses résultats, bien qu'insignifiante si on l'apprécie par le nombre d'hommes qui prirent part au combat, vint affermir les membres du congrès dans leurs idées d'indépendance. La domination des Espagnols était, à la vérité, réduite au seul territoire que protégeaient les canons de Montevideo; mais ils étaient entièrement maîtres des rivières ; leurs bâtiments légers parcouraient sans obstacle l'Uruguay et le Parana; leurs soldats ou leurs marins abordaient parfois dans les campagnes riveraines et enlevaient le bétail nécessaire à la consommation de la place assiégée. Les fermiers riverains étaient constamment menacés par ces razzias, dont les forces patriotes qui stationnaient dans les petites villes du littoral avaient été jusque-là impuissantes à les défendre.

Après la journée du 8 octobre, le colonel San-Martin avait été envoyé au Rosario pour observer les mouvements d'une flottille espagnole, assez forte pour inspirer des inquiétudes, qui avait remonté le Parana. 11 avait avec lui le premier régiment de cavalerie , composé entièrement de créoles , commandé par des officiers créoles , et qui eût été instruit et discipliné à l'européenne.

Nous avons dit ce qu'était San-Martin lui-même. Façonné au métier des armes dans les collèges militaires espagnols, il avait fait ses preuves en Espagne , et s'était notamment distingué à la bataille de Bailen. C'était une forte et virile intelligence^ dévoué partisan de la cause de l'indépendance , dont le succès ne lui paraissait pas plus douteux que la légitimité. II apportait, en outre , à la révolution la discipline militaire et la science de la guerre telles qu^on les pratiquait en Europe. Et ce n'était pas un médiocre service qu'il rendait à la patrie , car les hommes qui commencent une guerre par l'insurrection ont généralement le travers de mépriser le long et pénible apprentissage que le soldat régulier subit avant d'être conduit à l'ennemi ; et si, dans

le premier moment , ces troupes , qui n'ont pour elles que Tenthousiasme et la bonne cause , peuvent vaincre par surprise » à la longue c'est toujours la discipline et la tactique qui triomphent.

San-Martin apprit par ses espions que la flottille ennemie s'apprêtait à débarquer au couvent de San-Lorenzo , à S lieues au nord du Rosario. Ayant caché ses hommes dans le couvent, il laissa débarquer les Espagnols, et, à peine avaient-ils mis pied à terre t qu'il tomba sur eux comme la foudre. Les maraudeurs ne purent tenir devant cette brusque attaque. Culbutés, sabrés de tous côtés, ils se rembarquèrent en désordre, laissant grand nombre de morts et quelques prisonniers aux mains des patriotes. Ce fut un triomphe complet : il eut ce double avantage de mettre fin aux incursions des pirates espagnols et de montrer à l'armée de la jeune république ce que peut la discipline.

Bientôt après , Buénos-Âyres eut à célébrer une nouvelle et plus importante victoire : Salta, comme Tucuman, était au pouvoir de Belgrano.

Tristan , nous le savons, s'était arrêté à Salta, après sa malheureuse affaire de Tucuman. Il avait été considérablement renforcé par Goyenèche, qui lui avait envoyé ses meilleurs régiments. Se voyant à la tête de 3,000 fantassins, de 500 cavaliers et de 10 pièces d'artillerie^ il crut pouvoir attendre Belgrano, qui, voulant profiter de l'enthousiasme de ses troupes, s'approchait de Salta pour l'en déloger.

L'armée patriote , renforcée également par le gouvernement installé le 8 octobre , comptait à peu près 3,000 hommes et 12 pièces d'artillerie.

Belgrano franchit sans obstacle les 80 lieues qui séparent Tucuman de Salta, et, imitant la manœuvre de son adversaire à Tucuman , il alla se placer au nord de Salta pour lui couper la retraite. Tristan sortit de la ville comptant sur la supériorité de ses troupes, plus nombreuses et mieux armées ; mais l'infanterie patriote le chargea avec tant de vigueur que bientôt il se vit

rejeté dans la place et serré de si près » qu'après trois heures de combat il fit hisser un drapeau blanc. Les pertes étaient considérables des deux côtés : les patriotes avaient plus de 500 hommes hors de combat ; les royalistes comptaient 480 morts et 114 blessés; ils avaient laissé au pouvoir de Belgrano 300 prisonniers, 5 canons et 500 fusils. Le général patriote crut donc, après de tels avantages , pouvoir accéder à la capitulation que demandait Tristan, et dont les termes furent ainsi arrêtés : Les Espagnols pourraient retourner librement au Pérou , mais à la condition de ne point se servir de leurs armes sur le territoire de la vice- royauté. Les patriotes protégeraient leur retraite jusqu'au Desaguadero, limite des deux vice-royautés.

La nouvelle de cette victoire fut célébrée avec transport à Buénos-Âyres. Des récompenses furent votées aux vainqueurs, et un prix de 40,000 piastres (200,000 fr.) accordé au général qui venait de remporter les deux plus grandes victoires que la patrie eût eu à célébrer depuis le 25 mai 1810. Belgrano accepta, à condition que la somme dont il lui était fait don serait employée à la fondation d'écoles dans les provinces.

Malheureusement pour la cause révolutionnaire, après les victoires de Tucuman et de Salta, Goyenèche fut rappelé de l'armée et remplacé par le général Pezuela, qui prit le commandement des troupes dans le haut Pérou. A partir de ce moment, la fortune, qui avait favorisé les patriotes depuis le commencement de l'année, sembla les abandonner.

Le nouveau général royaliste s'appliqua d'abord à remonter le moral de l'armée que son prédécesseur lui laissait si découragée, et il se prépara à la lutte avec la même énergie, la même patience qu'avait montrées Belgrano lorsqu'on lui avait confié les fuyards de Huaqui et de Nazareno.

L'armée patriote , au contraire , enoi^eillie de ses récents succès , se laissait entamer par les discordes politiques qui divisaient les citoyens à Buénos-Âyres. Dorrego , un de ses plus vaillants officiers et l'un de ceux qui avaient puissamment con-

tribué aux derniers succès , avait quitté l'armée ; d'autres encore parmi les principaux chefs se montraient également mécontents de leur position , soucieux de Tavenir; ils ne voyaient pas de terme à leurs fatigues , et tous se laissaient aller au découragement en songeant aux campagnes qu'il leur faudrait faire encore avant d'amener à merci les Espagnols , qui trouvaient dans le Pérou, après chaque défaite, d'inépuisables ressources.

Dans les derniers jours de septembre, une correspondance de Belgrano , interceptée et portée au général royaliste , avait appris à celui-ci qu'un corps important, commandé par Zelaya, devait se réunir à l'armée patriote. Pezuela , par des prodiges d'activité, put battre la troupe de Zelaya et venir attaquer Belgrano avant qu'il eût eu vent de cet échec.

Les deux armées se rencontrèrent dans les plaines de Velcapujo. Créoles et Espagnols se battirent avec une égale furie; l'avantage cependant était aux patriotes, quand un ordre mal interprété paralyse tout à coup leur élan ; ils s'inquiètent , ils hésitent, tandis que les royalistes redoublent d'ardeur, et une panique que rien ne justifie précipite dans une fuite désordonnée les vainqueurs de Salta et de Tucuman. Ce n'est qu'à une dizaine de lieues au sud de Velcapujo que Belgrano put réunir ses hommes. Heureusement encore que le manque de cavalerie mit Pezuela dans l'impossibilité de tirer parti de sa victoire. Belgrano put donc s'arrêter à Mâcha, où il tâcha de réorganiser son armée. Pezuela l'y laissa tranquille jusqu'au 14 novembre; ayant alors reçu des renforts, il l'attaqua à Âyouma, et, grâce à la supériorité de ses troupes , mieux armées et mieux disciplinées , il le força de nouveau à battre en retraite , après trois heures d'une résistance opiniâtre.

A la fin de i8i3, Belgrano avait rétrogradé jusqu'à Jujuy, où il attendait avec i ,000 hommes, — c'était tout ce qui lui restait» — le général royaliste , pour lui disputer au moins l'entrée des provinces plus spécialement argentines.

Ces événements ne furent pas les seuls qui vinrent attrister la révolution à la fin d'une année qui avait si bien commencé. La désorganisation menaçait également Tarmée de l'Uruguay, et cela par le fait d'Artigas, dont les patriotes avaient si inconsidérément accepté les services. La guerre de sauvage qu'il faisait aux péninsulaires devait un jour retomber sur les hommes qui avaient cru qu'en temps de révolution tous les moyens sont également bons.

L'ancien contrebandier croyait de la meilleure foi du monde qu'ayant été le principal auteur de la ruine du pouvoir espagnol dans l'Uruguay, ce pays ne devait avoir d'autres lois que sa volonté. C'était pour arriver à agir en maître qu'il avait pris les armes : aussi voyait-il un obstacle dans les Buénos-Ayriens comme il en avait vu un dans les soldats d'Elio ; et chaque fois qu*un chef arrivait de Buénos-Ayres, chaque fois qu'un ordre lui était donné, il se croyait atteint dans sa légitime autorité. En outre, il ne comprenait pas que l'Uruguay pût rester uni par les liens administratifs à Buénos-Ayres , comme il l'avait été auparavant à l'Espagne. Pour lui, indépendance voulait dire isolement absolu de chaque province. En un mot, Artigas était de l'école de Funes et de Francia.

II faut qu'un peuple soit bien familiarisé avec la science politique pour que le système fédéral puisse être compris par lui. Si c'est la forme la plus propre à conduire une nation au plus haut point de prospérité, c'est aussi la plus difficile à pratiquer; c'est celle qui exige le plus de rouages, le plus de hiérarchie et surtout le plus de respect pour les conventions ; et c'est précisément ce respect pour les conventions que les peuples qui commencent à se gouverner par eux-mêmes n'observent jamais. La fédération , quand elle est comprise comme Francia et Artigas la comprenaient, n'est que le morcellement, le retour à l'isolement où vivaient les diverses tribus indiennes avant Irala ou Garay.

Mais Ârtigas et ses amis se préoccupaient fort peu de ce que deviendrait le pays, pourvu que leur ambition f&t satisfaite. Ils résolurent donc, d'accord avec quelques ofiBciers, d'essayer leurs forces sur l'armée même chargée de défendre la cause de l'indépendance dans l'Uruguay. Le colonel Rondeau et le chef d'étatmajor Vedia firent prendre les armes aux troupes et sommèrent le commandant en chef Zarratea de se retirer. Le général» qui méritait sans doute le mépris qu'on lui témoignait, obéit aux ordres de ses subalternes, et Rondeau prit le commandement. Artigas, en apparence, ne gagnait rien à ce mouvement, il demeurait comme auparavant chef de la cavalerie; mais il avait établi un précédent dont il saurait tirer parti quand , n'ayant plus besoin des soldats de Buénos-Âyres , il voudrait recommencer à son profit ce qui venait d'être fait pour Rondeau.

Tout d'abord, cet acte d'indiscipline ne changea rien à l'état des choses ; l'armée continua, sous le commandement de Rondeau, les opérations du siège, qui avançait très-peu, faute d'artillerie. Quant au gouvernement de Buénos-Ayres, il ferma les yeux sur cet incident et confirma Rondeau dans le poste qu'il avait usurpé ; car cette insurrection militaire coïncidait avec les désastres de Velcapujo et d'Ayouma, et puis, à ce même moment, la nouvelle tournure des choses en Europe, en 1813, semblait menacer la colonie révolutionnaire de dangers plus sérieux encore.

L'Espagne se relevait en effet; la puissance napoléonienne avait échoué devant l'immense responsabilité que Théritier de 93 avait voulu prendre dans ses seules mains. La Révolution française s'était crue , avec raison , appelée à battre en brèche par^ tout les gothiques institutions qui pesaient sur presque toute l'Europe au temps de Mirabeau et de Bonaparte. Pour vivre en paix , la République avait dû se créer des alliés en portant 1^ liberté à ses voisins ; mais elle fut arrêtée dans sa marche p&i*

rignorance et par les préoccupations résultat d*uûe série de siècles de despotisme. La Révolution trouva ses plus cruels ennemis dans cette même France , si brillante au dehors , si tourmentée à l'intérieur.

La France en vint à désespérer de la Révolution , et un des enfants de 93 eut le triste courage de profiter de cette lassitude pour descendre de la haute position que son génie et la Révolution lui avaient créée. Le 18 brumaire, Bonaparte fit place à Napoléon ; la contre-révolution triompha , et le monde retomba dans Tomière dont il semblait prêt à sortir.

L'Europe cependant ne crut pas à cette contre-révolution. Les rois ne voulurent pas admettre à leur rang cet homme qui venait de leur donner un siècle peut-être encore d'existence. Pour se consolider, pour se faire des alliés , le monarque nouveau fut donc obligé de faire la guerre aux monarques anciens, et de continuer, stérilement pour les peuples, les grandes guerres de la République , qui eussent pu résoudre , il y a un demi-siècle , ce problème de l'organisation européenne qui menace encore l'avenir.

Mais dans ces guerres faites par, pour et contre Napoléon, les armées françaises n'avaient plus pour complices les idées libérales des hommes énergiques et bien pensants de tous les pays. Les nationalités européennes se raidissaient contre l'Empereur, comme l'esclave se raidit contre son maître. Les victoires de l'Empire pouvaient comprimer par la terreur les haines contre les conquérants, mais elles ne faisaient pas de prosélytes à la France; aussi, dans cette lutte impossible, Napoléon finitil par succomber.

Les victoires constantes , dont la République aurait pu se passer, étaient indispensables à l'Empire. La République, quoique blessée, pouvait encore combattre ; l'Empire devait succomber à sa première blessure.

L'armée, décimée en Espagne par des combats de toutes les heures , désorganisée en Russie par les privations et le froid ,

dut se replier sur^la France. Napoléon essaya de réveiller l'enthousiasme de 93 , alors que la patrie était en danger ; mais le Veillons au salut de l'Empire n'électrisait plus la jeunesse comme la vieille Marseillaise qu'il avait répudiée. Après de glorieux mais vains efforts , il dut abdiquer. Délaissé par les républicains, méconnu par les souverains dont il avait prolongé Texistence, le dompteur de la Révolution fut exilé par les rois. Cette grande infortune, toute royale, intéressa médiocrement les peuples ; et les gouvernants de droit divin songèrent à ramasser leurs gouvernés, que ces discordes avaient singulièrement dispersés.

L'Espagne surtout avait fort à faire pour ramener ses colonies à ces sentiments de loyauté qui avaient éclaté avec tant de forco lors de la captivité du roi Ferdinand VIL La maladresse des Espagnols et l'audace de quelques tribuns avaient rendu impossible tout retour à l'ancien état de choses. Pour les Espagnols, le temps des concessions était passé. L'amour-propre aveuglait ceux qui auraient pu renseigner le gouvernement de Madrid. En un mot, les patriotes étaient considérés comme des rebelles, et on ne voulait pas en entendre parler. Le rétablissement de l'ordre fut confié à 2,200 soldats, qui arrivèrent à Montevideo sur le vaisseau San-Pablo et sur la frégate Prueba^ dans les derniers jours de septembre i813.

Malgré toutes ces difficultés et toutes ces menaces, le triumvirat ne désespéra pas de la révolution. La grandeur du danger surexcital'énergie des patriotes. La loge maçonnique surtout déploya une infatigable activité. Un de ses membres les plus influents, San^Martin, l'organisateur des grenadiers achevai, le vainqueur de San-Lorenzo, fut envoyé à l'armée du Nord pour remplacer Belgrano, que ses deux défaites avaient rendu impopulaire.

Les députés , bien qu'ils ne fussent pas en nombre , se réunirent et sanctionnèrent plusieurs lois importantes. Ils recon-

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