OBSERVATION I
Z... P., âgée de 52 ans, salle Trousseau. Hôpital Lariboisière.
Antécédents héréditaires. — Mère décédée à 38 ans, après un accouchement.
Père mort à 65 ans accidentellement.
Antécédents personnels. — Réglée à 13 ans, et depuis, très régulièrement jusqu’à la ménopause survenue il y a seize mois. A eu deux enfants. Un mort né, et une fille morte à 21 ans de phtisie galopante.
A 35 ans, bronchite. Six mois après, la malade contracte un
érysipèle. Ce sont ses seules maladies.
Le début de l’affection actuelle remonte à 10 mois. Elle a débuté par quelques boutons sur le sein gauche, suivis peu après de boutons semblables sur le sein droit. La maladie a fait des progrès très rapides.
La malade entre à l’hôpital Lariboisière,, salle Trousseau,
n° 30, le 3 novembre 1902.
C’est une femme d’un embonpoint notable, malgré la terrible affection qu’elle porte.
Dès qu’on la découvre, en effet, on voit les deux seins envahis par un cancer en cuirasse très- étendu.
La peau des deux seins est envahie par un nombre considérable de petits boutons cancéreux développés dans la peau et le tissu cellulaire sous-cutané.
Ces boutons envahissent la peau bien en dehors des limites du sein. Ils dépassent les limites de deux travers de doigt en haut et en dehors, et de quatre travers de doigt en bas pour le sein droit. En dedans, pour ce même sein, ces boutons ont l’aspect de véritables plaques qui atteignent la ligne médiane pour se confondre avec celles du côté opposé.
A gauche, en effet, sur une étendue de deux travers de main au-dessous du sillon sous-mammaire, et 15 à ‘20 centimètres en dehors du sein, la peau est envahie non pas par des noyaux, mais en masse par de larges plaques confluentes au-dessous du
sein. Ces plaques légèrement saillantes, sont rouge cuivre et rouge violacé. Elles sont dures au toucher, rugueuses, coriaces.
Elles semblent s’étendre sous Faisselle gauche.
Les ganglions axillaires droits et gauches et sus-claviculaires gauches sont pris.
Le membre supérieur gauche est fortement œdématié.
La malade, assise sur son lit, présente une dyspnée intense ; il lui semble, dit-elle, qu’elle a la poitrine prise dans un étau ; et l’on peut constater que le côté gauche du thorax est complètement immobile.
Rien à l’abdomen ni aux membres inférieurs ; rien au cœur.
Du côté du thorax, on constate :
A droite. — Auscultation, percussion et palpation normales, dans toute l’étendue du poumon.
A gauche. — Dans les 2/3 inférieurs, en arrière, matité absolue, absence complète de vibrations, souffle tubaire, doux,
voilé, lointain à timbre assez aigre ; égophonie ; pectoriloquie aphone.
Le diagnostic de pleurésie gauche s’impose.
Le 5 novembre. — Ponction de 1 .125 grammes.
Le liquide est séro-fibrineux.
Il est examiné le 6 novembre 1902, par la méthode exposée précédemment.
Le liquide est très fibrineux.
A l'examen microscopique, il ne présente aucun globule rouge.
Mais on voit des cellules, peu nombreuses toutefois, (deux parfois, six au maximum, visibles dans le champ de l’objectif), bien différentes des placards endothéliaux ordinaires.
Examinées ’ entre lame et lamelle à l’état frais, ces cellules polyédriques, parfois accolées, d’un volume considérable, beau, coup plus grandes que les cellules ordinaires, ne présentent de vacuoles, ni aussi nombreuses, ni aussi étendues que le liquide de l’observation II, mais il en existe très nettement. Là encore, nous n’avons pas rencontré de vacuoles assez nombreuses, pour donner aux cellules l’aspect d écumoire.
Les lymphocytes sont nombreux.
Enfin, il existe en assez grande abondance des cellules endothéliales en voie de dissociation.
Après coloration, tous ces détails apparaissent beaucoup plus nets ; les granulations réfringentes paraissent beaucoup plus nombreuses .,
Après la ponction, la malade a été assez soulagée ; mais ce bien-être a été de courte durée, car le surlendemain, la dyspnée présentait la même intensité que le jour de l’entrée, et d’ailleurs, les signes physiques indiquaient une reproduction rapide du liquide.
Pas de toux.
Expectoration pe^x abondante, ne présentant rien de caractéristique.
L’examen microscopique des crachats, pratiqué le 11 novembre, montre quelques cellules arrondies à protoplasma, fine-
ment granuleux. Ce sont des cellules provenant des alvéoles
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pulmonaires et quelques cellules pavimenteuses.
Le 14 novembre. La dyspnée croissante oblige à pratiquer une seconde ponction.
On évacue 500 grammes, et cette fois, le liquide est franchement .hémorragique.
Le liquide est de nouveau examiné au microscope, le 15 novembre ; il présente exactement les mêmes caractères que le liquide de la ponction précédente ; on y rencontre les mêmes cellules, affectant la même disposition, et caractérisées par leur grande dimension, leurs vacuoles et leurs granulations réfringentes.
Les globules sont très nombreux.
En outre, on constate la présence de cellules éosinophiles. Notons enfin que le caillot fibrineux, beaucoup plus petit que dans le liquide provenant de la première ponction, semblerait indiquer que le processus pleural irritatif du début, aurait beaucoup diminué d’intensité.
Le 19 novembre. — Examen du sang.
Formule leucocytaire :
Polynucléaires. . . . 68
Grands mononucléaires. 14
Moyens . 9
Lymphocytes .... 9
Numération globulaire : •
Rouges . . . 3.-820.000
Blancs. . . . 8.900
Lj JNLnnier
Ü y a donc, on le voit, une légère hyperleucocytose, en même temps qu’une anémie manifeste.
Le 21 novembre, une nouvelle ponction est nécessaire.
On enlève 625 grammes de liquide très hémorragique.
La malade continue à maigrir ; le 24 novembre, elle pèse
65 kilogs.
Le 10 décembre, enfin son poids tombe à 61 kilogs 500, en même temps que l’état général devient mauvais, et que le néoplasme s’étend.