LE CALVAIRK DU VILLAGE
A Jules Case.
La mendiante du village Tremblote et marmotte Sa peine régulière.
Sa tète coiffée d'une marmotte
Fléchit sans cause Pondant <|uc ses lèvres ânonncnt Une même demande d'aumône Aux hommes, à Dieu, aux choses.
Le Christ morue du calvaire, Morceau de bois mal éqtiarri, Asile pourri des chauves-souris Protège sa halte de misère.
Ses yeux vagues supplient les bœufs, Le curé enfoui au bréviaire, Le sceptique clerc du notaire, Du même atone regard veuf.
Ses yeux ne voient plus guère Que sa main qui tremblote, Que sa main qui radote, La prière aux mains aumonières.
Le pays n'est pas charitable, Il fait dur au temps des moissons.
L'inclémence est de toute saison ; Les fruits sont rares pour la table.
Le rustre épargne son pain rassis.
Sa main noueuse ne délie Jamais sa bourse qu'aux débits Pour un réconfort d'eau-de-vie
Et la si peu vivante, si morne, Croupissante aux pieds de l'idole Insensible comme une borne, Toute l'aigre année se désole.
I E CALVAIRB Dtî VILLAGE IS
De quoi vil-ellc, do l'air du temps Du ciel pluvieux, de Taulan De la neige drue ou du sang Qui ruissoll»' «Iti soleil couchant?
Non ! vers le soir un galopin La vient chercher qui la ramène Vers le gitc, où chaque semaine On lève et cuit les larges pains
Gr&ce à ses anciens travaux Dans les Termes et les hameaux El dans les basses rues des villes, Travaux d'allure et de faucille.
Apre cœur de vieille qui attend Au soir brumeux de son cadavre Quelque aubaine, quelque argent Et ancre son dmc au doux havre
D'un pardon qui tombe des cicux Sur les carcasses des vieux Qui implorèrent et mendièrent De^ façon pieuse et casanière.
i6 LA PLUIE ET LE BEAU TEMPS
N'espérant pas de survie, Que ferait donc au paradis Son âme selon son corps plié Dans un geste d'humilité ?
K N n ( : iv !•:
.4 Madame E. K.
Les arbres que le vent tordil Du poing lie fer de son vent d'Esl Alleiulenl troupeaux infléchis Drus et serrés, barreaux de cage Autour des canaux où la rage Du vent, trace à peine un pli, Les coups de foudre de l'orage.
L'horizon est rose pàtc sous une nue verdie
L'horizon est concret de pâleurs rosées
Un lil jaune semble sertir des nuées
Si vaguement bleuies, d'un Ion d'eau eàseuléc
Parmi les trous de la terre verte et jaune —
L'incarnat se retire des faces du ciel
Et plus drue, plus sèche la lumière s'étale
Sur la large plaine verdâtre et glauque et fiel
Et la pluie résonne les gouttes musicales du mêlai.
De petits arbres se raidissent, Les petites fleurs tremblotent, Les maisons sont comme nids Blottis ou sourds aux dangers lourds, Près des moulins immobiles — Les maisons stagnent lourdes et futiles Abris pauvres près le vent de mer, Les maisons sont taches blanches Eparses comme le troupeau de vaches blanches A travers la plaine où grisselise La chanson morne de la pluie falote.
Les lointains de la terre mirent bleu Un bleu profond, plus bleu qu'azur.
La promesse morne des lointains Toujours neuve, et menteuse, trompeuse de faims, De faims de devenir et de rêve s'affirme. Plus apparente et plus certaine en abris sûrs. En cases d'Avalon et de Florides sûres.
La joie obscure des lentes terres.
Vibre en ses bosquets rabougris.
KNOCKB 11)
Tandis qne lente et dure la pluie Jette ses disques de vie sur l'eau meurtrie, Le total horizon s'endeuille de tons de suie.
LIED
A Madame E. K.
Bien-aimée, bien-aimée
Des ondes calmes sont passées,
La plaine est d'or lisse
Sous des rayons tièdes ;
La plaine est d'or jaune.
Un bon vieillard trône
Dans les rais solaires.
La bise a rogné ses colères, Août léger glisse sur la terre, Les mains pleines d'ombre et de fruits.
La clarté filtre au travers des ieuilles, Comme aube liquide qui luit.
t.lKI) 21
Comme onde légère qui Tuit.
Vncillantes au moindre bruit Les liges (les herbes folles Se ploient, graciles ù la bise qui vole Comme un oisel aouveau-né.
Août berce la teneur plaintive Des créatures des Tolioles El de toute l'hcrbette vive.
Bien-aiméc, bieu-aimcc, Vois les candeurs du sourire des choses Vois aux vignes fleurir les naissances des roses Vois l'heure éclore en douceur molle; Août jase de toutes ses ailes Kl s'abandonne en une caresse de paresse. La force de l'uniour tend ses paupières frêles Bien-aimée, bien-aiméc.
LIED
A Madame E. K.
Le bonheur vient comme un rôdeur.
On est morne, on laisse passer.
On parle de l'ancien malheur, Et c'est fini de l'aube claire.
Le malheur glisse de son repaire, On est enlacé près du foyer doux,
On n'entend pas ses pas flous
Et c'est fini de l'été clair.
Et puis plus rien ne vient jamais.
On attend devant sa porte;
Des indifférents entrent, sortent, Et c'est fini de la vie claire.
LIED 23
Oh ! belle ! gardons nos mains unies, Tant d'élrcs pleurent sur les genoux, Gardons une seule &me en nous, Noire joie claire.
LIED
A Madame E. K.
Qu'importe que je parle, Que je rie, que je crie Le vent glisse et s'en va, le vent parle Plus frissonnant que mes cris.
Qu'importe n'importe quoi.
Et les cris trop longs sur la croix.
L'on n'est qu'un écho de l'éternel émoi
Que le vent des mers emporte.
Qu'importe danses ou démences Et qu'importe n'importe quoi Les roseaux frissonnent d'un émoi Eternel et sans cause, de par la vieille loi Sous les cris du vent qui passe et ne repose.
DIALOGUE EN ZELANDE
A Edmond Pilon.
Bonjour mynheer, bonjour myffrau.
La bière a pûli »lc l'orage — Aujourd'hui le vent a fait rage — Le Chariot rouge des Trois-Rois Est venu ce malin si froid — Aussi l'ai-jo vu repartir, Il élail dix heures, je crois.
Dimanche on se mariera.
Nous verrons les beaux bijoux d'or, Le nouveau carillon tintera, Nous irons voir, inylTrau —
Mynheer, à l'auberge on dînera ; On tuera poulets, agneaux gras.
Mynheer, irez-vous là-bas ?
Oui, peut-être bien, myffrau.
Mynheer, le temps est triste encore.
Myffrau, le temps est au froid L'orage fait vrai tort à la bière. — Tiens, voici sur une civière Le vieux maçon du quai, voilà Ce qu'on lui prédisait tant.
Il était vieux, bien vieux, mynheer.
Un baptême, un enterrement.
Le fossoyeur est vieux, myffrau Donnez-moi une chope de bière. Les belles roses qu'avez là, myffrau C'est le voiturier des Trois-Rois.
Qui les apporta, mynheer, La bière est bonne malgré l'orage. - Ah ! qu'importe l'orage au sage ?
Adieu, mynheer, adieu, myffrau.
PAYSAGE
A Lucienne.
Des chimères d'or et d'argent, Songe d'Esplandian ou de Galaor, Volèlent aux marguerites d'or Près la lame claire de Tétang.
Le vent joue aux tiges des roseaux La marche de la forêt qui marche, Ses tambours sont caches sous l'arche A l'ombre creuse du petit pont, Et ses nrres, les oiseaux Un instant, se taisent, prudents.
Les chevaux déharnachés S'ébattent dans la prairie.
Près l'eau, comme armures délacées, Et panaches de guerre aguerris Des faux, des brocs, des chapeaux.
IMAGE
.4 linhert Scheffer.
Le rire de Bàcchus résonne par les bourgs — Où neigèrenl les roses rouges Les pleurs plcuvronl à leur tour.
Des cortèges s'enrubannent aux vertes routes Selon le rire de Bacchus, et ses fifres, et ses tambours.
Le rire de Bacchus résonne par les bois — Des branches ombreuses aux lèvres en émois Aux bosquets cachés, où se tarit la gourde.
Des vieilles aux mains gourdes
Feront des lalourdes do bois Pour quand viendront les mois d'hiver, à Tallure sourde.
Les lanfares et les grelots de Bacchus rient de liesse
Des chœurs alternés s'élancent des charrois —
OÙ dansa l'Eté, selon sa promesse D'amour ruisselant par les fenaisons
Les dos lourds courbés par le poids et le froid Passeront muets et désertés de joie —
Le rire de Bacchus sonne de rares fois Sa vraie chanson.