CHAPITRE VIIT
Les Autruches. — Caractères et distribution géographique. — L’'Autruche qui appartient à la catégorie des oiseaux coureurs, dépend de l’ordre des Brévipennes. Le genre que forme cet oiseau peut être considéré comme le type de la famille des Struthionidés. Les caractères particuliers de l'Autruche sont les suivants : corps volumineux: cou presque entièrement nu, bec delongueur moyenne, droit, obius, arrondi à la pointe, aplati vers l’extrémité, couvert d’une lame cornée, à mandibules flexibles, etfendu jusqu’audessous de l'œil; narines oblongues se prolongeant jusqu’au milieu du bec; yeux grands et brillants, garnis de cils à la paupière supérieure ; oreilles nues, larges: jambes longues, très robustes, dépourvues de plumes ; tarses couverts de grandes écailles et se terminant par deux doigts, dont l’un (lexterne) n’a pas d’ongle, dont l’autre est pourvu d’un ongle long, large et mousse (fig. 39); ailes armées d’un
double ergot, assez grandes, mais impropres au vol, les rémiges étant remplacées par des plumes longues, molles, pendantes ; queue formée de plumes analogues à celles des ailes ; plumes du corps lâches et crépues ; espace calleux, nu, au milieu de la poitrine.
Nous reviendrons par la suite, sur quelques-uns de ces caractères de l’Autruche.
Ce grand bête d’oiseau à la voix rauque et lugubre, si singulier dans ses formes et dans son allure que les natura- listes ont été tentés de le ranger dans une catégorie toute
spéciale, n’est répandu que sous certains climats. On le : trouve dans tout l’intérieur de l'Afrique, depuis l'Égypte ét | la Barbarie, jusqu’au cap de Bonne- Espérance, et, en Asie, depuis l'Arabie, où il est commun, jusque dans la partie de l'Inde, en decà du Gange, où il est devenu rare. Ke
Nous ne parlons quant à présent que de l’Autruche pro- 3
prement dite. Cet oiseau, ainsi que les cinq ou six espèces qui s’en rapprochent par leurs caractères, semble par la à structure de plusieurs de ses organes et la conformation de certains de ses os, ménager la transition entre la classe des 4 mammifères et celles des reptiles et la classe des oiseaux. Ce qui est sûr, c’est que les analogies que l’Autruche présente avec le Chameau dans la courbure de son cou démesuré et flexible, dans la conformation de ses longues et robustes ï pattes, dans la forme des doigts qui les terminent, dans les À callosités qu’elle porte à la poitrine et au bas ventre, dans la manière même de se coucher, donne à notre oiseau un £ faux air de Chameau emplumé, qui n’a pas plus échappé aux auteurs anciens qu'aux auteurs modernes. Longtemps, en raison de ces ressemblances, on a désigné l'Autruche par le nom d’Autruche-Chameau. e
L’Autruche est le géant de la classe des oiseaux. Adulte, elle a jusqu’à deux mètres de haut et son poids peut dépasser 60 kilogrammes. C’est bien juste, si la grandeur de ses
jambes, l'épaisseur de son corps, la dimension de son cou, nu, effilé et long de trois pieds, ne lui permettent point d'atteindre, en hauteur, celle d’un homme monté à cheval. Sa tête est petite, plate, presque chauve, munie de grands yeux à paupières mobiles et garnies de cils, comme les paupières de l’homme, et d'oreilles dont l’orifice est découvert. Les cuisses sont fortes, charnues et sans plumes jusqu'aux genoux, ainsi que le dessous des ailes. Celles-ci sont courtes, et bien qu’absolument inutiles pour voler, elles aident l'oiseau dans sa course rapide, lorsqu'il a le vent favorable.
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Fi&. 39. -— Pied d'Autruche.
Elles ne lui servent cependant point comme les voiles à un vaisseau, parce qu’elles ne sont point construites comme celles des autres oiseaux dont les barbes, d’une structure merveilleuse, s’accrochent les unes dans les autres et forment un corps continu capable de frapper l’air. Les fils des
barbes de l’Autruche ne sont jamais unis les uns contre les
autres, mais flottants et flexibles, n'étant point pourvus de ces crochets qui facilitent l'entrelacement des plumes. On remarque à l'extrémité de chaque aile, deux ergots à peu près semblables aux aiguillons des porcs-épies. On a prétendu que ces pointes servaient de défenses à l’Autruche; d’aucuns ont dit qu’elle s’en piquait comme d’un éperon pour accélérer sa course. Il faut mettre l’une et l’autre de ces opinions au rang des fables ; bien que la première ne manque pas de quelque vraisemblance.
Les plumes du dos sont noires chez le mâle, seulement brunes chez la femelle. Par leur mollesse, elles ressemblent à de la laine. Les pennes des ailes sont de la même couleur, mais très blanches à la partie supérieure. La queue est serrée, ronde, composée de pennes blanchâtres dans le mâle, brunâtres dans la femelle, blanches par le bout ; toutes sont fort recherchées.
Le cou et la tête de l’Autruche sont garnis d’une espèce de duvet ou de poils clairsemés, au lieu de plumes. Ce duvet est de deux sortes, le fin et le gros. Autrefois, le /in de l’Autruche entrait dans la fabrication des chapeaux communs. Le gros d'Autruche se filait et servait dans les manufactures de lainages pour faire les lisières des draps noirs les plus fins. Dans le commerce, on nommait ce duvet Laine Ploc ou poil d’Autruche, et, par corruption, laine d'Autriche.
Régime. — L'Autruche dévore à peu près indifféremment tout ce qu’on lui présente, du cuir, du pain, du poil, du bois, du fer même. Elle ne digère point le fer, bien entendu, ni les autres corps durs ou brillants qu’elle avale; mais ils
lui servent, ainsi qu'à tous les animaux qui prennent une
nourriture dure, sans mâcher, comme les oiseaux qui vivent de grains, à broyer dans son estomac par frottement contre ces corps résistants, ce que les autres triturent avec leurs dents. Que l’Autruche use mal de l'instinct que la
LES AUTRUCHES Fa;
nature lui a donné, lorsqu'elle avale du verre, du fer et principalement du cuivre, nul n’en doute, puisque le cuivre notamment se change en poison dans son estomac et verdit les légumes, le foin, les pierres et les os qu’on y retrouve à l’autopsie ; mais qu’elle en absorbe en assez grande quantité, lorsque l’occasion s’en présente, cela est aujourd’hui prouvé par mainte constation officielle.
Cette propension qui porte notre oiseau à avaler gloutonnement ce qui lui tombe sous le bec, même le vieux linge qu’on laisse traîner, tendrait à prouver, comme on l’a prétendu, que l’Autruche est complètement dépourvue de goût. Il n’en est rien pourtant, car, en captivité, elle sait fort bien choisir, au milieu des herbages fort variés qu’on lui offre, ceux qui lui conviennent le mieux; et si l’on présente à une Autruche une herbe qu’elle ne connaît pas, elle la palpe deux ou trois fois avec son bec et la rejette ou l’accepte, suivant qu’elle est mauvaise ou bonne, après l'avoir expérimentée. Nous avons relevé dans la Revue Britannique quelques faits curieux qui ne font que confirmer la réputation de voracité que s’est faite l’Autruche : «Nous avons vu, il ya quelques années, dit l’auteur de l’article de cette revue, une Autruche du jardin d’Essai (à Alger) avaler un cadenas avec une chaîne, qu’elle rendit un peu déformés, mais brillants, comme si ces objets avaient été frottés et polis. Au palais d'été du gouverneur, à Mustapha, une Autruche qu’on laissait courir en liberté, avala un petit bougeoir avec sa bobèche qu’un domestique avait laissés sur la balustrade d'un parterre; l’animal rendit ces objets, détériorés, tordus et oxydés.
Bien que l’Autruche soit omnivore, et qu’elle s’accommode un peu de tout, elle préfère cependant les herbes alcalines, la luzerne, le trèfle, le chou, l’oxalis, et la feuille du cactus sans épines, à toute espèce de nourriture herbacée; elle mange avec avidité tous les grains, l’orge, le maïs,
l'avoine, le blé, la vesce, et toute plante fourragère. Elle se montre très friande des plantes ligneuses salées, ne refuse ni les dattes niles autres fruits sucrés. Insectes, larves, lézards, scorpions, serpents, coquillages, débris de viande et surtout d'os pulvérisés, ne sont point pour la rebuter. En captivité, on lui distribue alternativement de la verdure et de l'orge, de l’avoine et du maïs; la distribution se fait, chaque jour, en deux fois, à des heures réglées. Quoi qu’on ait dit, l’Autruche boit souvent et beaucoup ; une Autruche absorbe, en effet, de six à huit litres d’eau par jour, en été, et de quatre à cinq litres, en hiver.
Irascibilité de l'Autruche. — On a dit du caractère de l’Autruche beaucoup de bien et beaucoup de mal. De part et d’autre on a eu tort. L’Autruche n’est ni un animal exceptionnellement bon, ni un être particulièrement mauvais. Si cet oiseau a ses travers et ses moments d'humeur, le fonds
de son caractère le porte à la paix et à la douceur ; cepen-
dant, à certaines époques et sous l'influence de modifications organiques d'un ordre déterminé, à l’époque des amours, par exemple, il devient méchant. Le mâle surtout est ombrageux, et ses accès de colère sont à redouter. IL n’est pas rare de le voir fondre sur son gardien, l’assaillir à coups de pieds, parfois le blesser grièvement de son ongle qui a la dureté de l'acier. Quand l’Autruche veut attaquer son ennemi, elle se dresse de toute sa hauteur, se balance sur ses pattes, comme un boxeur qui va prendre son élan, et détache des coups de pieds en avant, jamais en arrière ni de côté. On a vu des Autruches tuer leur gardien.
Voici qui peut donner une idée de l’irascibilité des Autruches mâles. M. Crépu, alors capitaine au 2° régiment de tirailleurs algériens, chef du bureau arabe de Daya, près Sidi-Bel-Abbès, province d'Oran, écrit le 12 août 1873, à un de ses amis habitant Paris : « Dernièrement, en passant à Sidi-Bel-Abbhès, j'ai voulu pénétrer dans le pare du
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couple qui n’a pas couvé, j'ai failli être abimé par le mâle, malgré une porte que je tenais devant moi en guise de bouclier. On ne peut se faire une idée de la méchanceté de certains de ces oiseaux, sans les avoir vus. Le mâle en question, tournait autour de moi si vite, pour me frapper au défaut de la porte que j'en étais presque étourdi et ai été obligé de m'acculer à un angle de l’enclos ; là, il s’est précipité à coups de pieds sur la porte, si fortement que je n’ai plus eu la force, un instant, de maintenir mon bouclier et que je me suis cru perdu. Je porte encore sur les jambes et la poitrine, les traces de ma lutte. De guerre lasse, il a fini par se retirer tout seul, après s'être mis un pied en sang. »
Habitat. — L'Autruche vit dans le désert. Dans ces plaines arides qui semblent destinées à la soustraire à la domination de l’homme, elle vit comme elle peut, la pauvre bête. Si elle a cherché ainsi à s’isoler dans ces espaces sans bornes, embrasés par les feux d’un ciel pur, toujours sec et sans nuages, ce n'est point, croyons-nous, qu’elle ait un goût particulier pour les terrains brûlés, sans eau et sans verdure. La vérité, c'est qu’elle a été contrainte, par esprit de conservation, d’adopter cette patrie des sables, pour échapper, dans la mesure du possible, aux poursuites de l'homme et de ses auxiliaires, chiens et chevaux. On sait aujourd’hui qu'avant la conquête de l'Algérie on rencontrait dans les oasis peu éloignées du Tell de nombreux troupeaux d'Autruches qui venaient pâturer, pondre et couver dans les daïas, espèces de bas fonds où s'accumulent les eaux pluviales de l'hiver et qui, pendant la saison chaude, sont couverts de plantes et d’arbustes. Si, depuis la conquête, notre oiseau, d'un caractère naturellement timide et craintif, s’est enfoncé plus avant dans le sud, abandonnant à tout jamais la lisière des steppes sahariennes, c’est qu'il y a été refoulé par les chasses opiniâtres dont il a été l'objet, terrifié par les nombreuses hécatombes dont sa race était victime, Le général
LacRoix-DaNLiARD», La Plume, 8
Margueritte, mort si glorieusement pendant la guerre de 1870-1871, a largement contribué par son ardeur à poursuivre les Autruches, pendant son séjour en Algérie, à relé— guer ces malheureux oiseaux jusque dans les profondeurs du désert. C'est donc là que la méchanceté de l’homme a forcé l’Autruche à se reproduire. Elle y vit en société, par troupes quelquefois fort nombreuses et semblables, comme on l’a dit, à autant d’escadrons de cavalerie. Et, là encore, elle n’est point à l'abri des poursuites de ses ennemis.
Nidification. — Comment elle fait son nid au désert, personne ne peut le dire exactement. On ne va point là, en touriste, où les mortelles insolations sont à redouter. On trouve le nid tout aménagé dans le sable, avec ou sans œufs et voilà tout. Mais, s’il n’a été donné jusqu'ici à aucun voyageur d’assister à la préparation du nid de l’Autruche en liberté, tous les éleveursconnaissent, et beaucoup d’amateurs ont observé la manière dont cet oiseau le construit dans les parcs où on le nourrit captif, en vue de la reproduction.
C’est le mâle qui commence à préparer le nid. Le capitaine Crépu, dont nous avons déjà parlé, a raconté qu’en 1872, à Daya, il avait déposé sous un gourbi, une grande quantité de sable fin et doré, semblable à celui du désert, espérant qu’un
couple d’Autruches qu'il élevait adopterait cet endroit pour
nicher. Son espoir ne fut point décu. Le mâle se mit à creuser dans le sable un énorme trou, A cet effet, il s’accroupissait sur le sol, comme pour se coucher; puis, prenant un point d'appui sur son sternum, il lançait ses grandes jambes en arrière, en creusant le sol, comme eût pu le faire un homme avec ses mains. Lorsqu'il jugeait avoir suffisamment foui dans un sens, il changeait de position et opérait de même d'un autre côté, prenant ses mesures avec son corps, qui devait tenir tout entier dans le trou creusé. Cela fait, il allait chercher sa femelle, en lui faisant une invite du bec et des ailes, puis, tous deux perchés sur le bord du nid, ils pre-
rit
naient avec leur bec, pour ainsi dire, des pelletées de sable qu’ils rejetaient dans le nid, comme pour l’ameublir et le tamiser. Quelquefois, la femelle quitte le nid dont la construction parait l'intéresser beaucoup moins que son compagnon, mais celui-ci va la chercher et la ramène au travail. Ce manège très curieux parait être la reproduction exacte de ce qui se passe au désert.
Lorsque le nid a été suffisamment agrandi et qu’il a atteint plus d’un mètre de diamètre, et en profondeur 30 centimètres environ, la femelle commence à pondre, Elle fait un œuf tous les deux jours. Au fur et à mesure que la ponte s’avance, son assiduité à couver s’accentue. Dès le quatrième ou cinquième œuf, elle s'occupe de l’exhaussement du nid. On peut l’y voir accroupie, creusant avec son bec un fossé circulaire autour d’elle, et rejetant sur ses ailes tout le sable qu’elle extrait. Peu à peu, le nid ainsi rechargé prend la forme d’un cône tronqué au sommet duquel se trouve l’oiseau. Ge travail, en général, a pour but de préserver le nid des inondations et des infiltrations d’eau. Le nombre d'œufs par couvée, sans être constant, paraît cependant fixé dans des limites qui varient peu. Il est de douze à quinze par couvée. Mais la femelle peut en produire bien davantage, si l’on a le soin de lui enlever les œufs aussitôt qu'ils sont pondus, comme on le fait pour provoquer les poules à pondre dans les poulaillers.
Un Français, M. Suquet, qui s’est beaucoup occupé de l'élevage de l’Autruche, parle d’une femelle qui a ainsi pondu jusqu'à quatre-vingt-deux œufs. Lorsque l’on songe que chaque œuf d’Autruche équivaut, à peu près, à trente œufs de poule on conçoit quelle ressource peuvent fournir à l’alimen tation publique des pondeuses aussi fécondes.
Dès que le nid contient la plus grande partie de la couvée, le mâle et la femelle se partagent les soins de l’incubation. Ordinairement, le mâle se met sur le nid à quatre heures de
l'après-midi et y reste jusqu’au lendemain vers dix heures. À ce moment, la femelle va le remplacer. L’incubation dure | - de quarante-deux à quarante-huit jours. Quand le moment % de l’éclosion est arrivé, on entend les petits attaquer les parois de la coquille; mais cette coquille est dure à fendiller, et le père est souvent obligé d'intervenir et de la faire craquer en pesant sur l’œuf avec son sternum. Au Caire, dans l'installation des couvoirs que M. Lucien Merlato a faite dans la ferme de Matarieh pour le compte de la Société en vue de l'élevage de l’Autruche en Égypte, cet éleveur signale l'ingénieuse application qu'il a su faire du microphone pour avertir l’observateur des efforts que fait l’Autruchon pour rompre la coquille de l’œuf.
Une fois délivré, l'Autruchon reste quelque temps à peu. près inerte; puis, après qu’il a été réchaufté sous les ailes de ses parents, il s’essaye à courir, d’une allure cahotée, tom-
inexpérimentées.
La plupart des oiseaux sont très soucieux de conserver tous leurs œufs dans le nid jusqu’à ce que l’éclosion soit faite; l’Autruche, au contraire, ne manque jamais d’en saerifier quelques-uns qu'elle rejette volontairement au dehors. On a cherché à expliquer ce fait de bien des manières. Les Arabes prétendent que, si l’Autruche tient en réserve, à sa portée, hors du nid, quelques-uns de ses œufs, c'est qu’elle les destine à nourrir ses petits pendant les premiers jours, et jusqu'à ce qu’ils aient acquis la force nécessaire pour accom-. pagner leurs parents au pâturage. Cette explication, quoique. contestée, ne manque pas de vraisemblance; et on est disposé à la tenir pour bonne, quand on considère que l’Autruche niche, le plus souvent, au milieu de vastes solitudes. S'il fallait que des petits fraîchement éclos fissent sur leurslongues jambes titubantes un trajet parfois de plus de deux lieues, avant de rencontrer un brin d’herbe, pas un n’échapperait à
la mort. Il est donc assez naturel de supposer qu’ils trouvent de quoi se suffire sur place, et comme il n’y a là rien qui puisse les sustenter, si ce n’est les œufs que la prévoyance de leurs parents semble avoir mis de côté à leur intention, il est présumable qu’ils vivent de ces œufs, pendant les premiers jours. Voici d’ailleurs ce que rapporte à ce sujet un éleveur algérien, qui a observé, en 1873, les faits suivants. Ils se rapportent à un couple d’Autruches parquées : « Aussitôt les petits éclos, dit cet éleveur, je fis déposer près du nid où ils s’abritaient, sous les ailes du père, de la salade hachée et du blé concassé; il n’y touchèrent pas, mais, le deuxième jour, la mère ayant cassé successivement plusieurs œufs avec son bec, et leur contenu s'étant mélangé avec le sable du nid, sur l'invitation qu’elle leur en fit, en leur donnant elle-même l'exemple, ils se mirent à picoter et à avaler de petites boulettes de sable mélangé avec le contenu des œufs cassés; ils avalaient également la peau intérieure des débris des coquilles d'œufs, et enfin, ils puisèrent dans les excréments de leurs parents les premiers éléments de leur nourriture, avant de toucher à celle que je leur avais fait préparer.
« C’est bien là, ajoute l'éleveur précité, ce qui doit se passer dans le désert pendant les premiers jours des jeunes Autruchons. La matière des œufs mis en réserve et les excréments des père et mère doivent composer uniquement la nourriture des petits, jusqu’au moment où ils ont la force de suivre leurs parents, ce qui a lieu au bout de huit à dix jours. »
- Domestication. — Comme la plupart des animaux qui vivent en bandes, les Autruches sont susceptibles d’être apprivoisées. Les habitants de certaines contrées de l'Afrique en nourrissent des troupeaux. D’après les renseignements recueillis au commencement de ce siècle par les explorateurs qui ont parcouru le continent africain, ce serait au milieu de
certaines tribus du Kordofan et du Wadou, que se serait d’abord développé le fermage régulier des Autruches, Ces tribus tiraient de ces oiseaux un produit important par le commerce des plumes.
Les Autruches s’apprivoisent par la seule habitude de voir des hommes, d’en recevoir la nourriture et de bons traitements. On est même parvenu à les dompter et à s’en servir en guise de monture (fig. 40). Adanson célèbre naturaliste, mort en 1806, a vu, sur le Niger, au comptoir de Podor, deux Autruches encore jeunes, dont la plus forte courait plus vite que le meilleur coureur Anglais, quoiqu’elle eût deux nègres sur le dos. Sparmann, de son côté, a vu, en 1779, au Cap, dans la ménagerie du gouverneur, plusieurs Autruches apprivoisées; elles se laissaient monter par tout le monde sans s'inquiéter de la pesanteur. Celles qui étaient très jeunes grimpaient même et se perchaient sur l’épaule de quiconque voulait les souffrir. D'après cette observation, dit ce voyageur, je ne doute nullement qu'on ne puisse dresser des Autruches à porter des fardeaux, ou les rendre, de quel- | que autre manière, utiles aux hommes. Cette appropriation possible de l’Autruche à l’utilité et à l'agrément de l’homme, n'avait point échappé aux anciens qui, dès les temps reculés, ont employé cet oiseau aux travaux de force. Vers la fin du 1° siècle, un tyran qui régnait en Égypte se faisait porter par de grandes Autruches. À une époque moins lointaine, l'anglais Moore à vu à Joar, en Afrique, un voyageur qui faisait d’un de ces oiseaux le même usage. Aujourd’hui l’Autruche est fréquemment employée comme monture, voire comme bête de trait. Il n’est personne qui n’ait vu l’Autruche attelée du Jardin d’acclimatation de Paris, ou qui n’en ait entendu parler.
Emploi de la viande, des œufs et de la graisse de l’Autruche. — En ce siècle où l’on cherche à tout utiliser pour augmenter le bien-être des populations et pour leur
FiG. 40. — Autruche
montée.
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fournir l'abondance, beaucoup de savants, de philanthropes et d’économistes, ont songé à introduire la viande d’Autruche dans l'alimentation publique, comme viande de boucherie. Cette viande a ses partisans et ses détracteurs. Ceux-ci la disent mauvaise, ceux-là la trouvent excellente. En tout cas, elle est fort saine, très nourrissante, et, lorsqu'elle est bien accomodée, digne de figurer sur une bonne table. D’aucuns prétendent qu’elle est parfumée comme celle du lièvre, comparable à celle du bœuf, supérieure à celle du cheval, du buffle et du chameau; qu’elle peut être préparée en daube, en civet et en rôti, et qu'on s'en lèche les doigts. À Grenoble, où l'éducation des Autruches a été tentée, toutes les personnes qui ont mangé de la chair de l'animal l’ont trouvée très appétissante. Ce qu'il y a de certain, c’est que l’on mange de la chair d’Autruche, depuis que le monde est monde. Cette chair devait probablement passser pour un aliment malsain, puisque la législation des Juifs l'a classée parmi les nourritures immondes, et que les anciens médecins l’interdisaient généralement. Des peuples entiers, dans l'antiquité, ont cependant mérité le nom de Sérutophages, mangeurs d’Autruche, par l'habitude où ils étaient de man- ger de l’Autruche, comme leurs voisins les Éléphantophages avaient contracté celle de se nourrir de la chair de l'éléphant. Les auteurs anciens nous apprennent que ces peuples habitaient vers l’Éthiopie, au-delà de l'Égypte. On cite aussi un certain Firmius qui, en un seul jour, dévora : une Autruche entière, et le féroce empereur romain Héliogabale, qui se fit, à ce que rapportent les historiens du temps, servir, en une fois, la cervelle de six cents Autruches, avec une sauce appropriée à ce morceau de choix. #0 La viande de l’Autruche n’est pas le seul produit comestible de l'animal ; ses œufs ont, sous ce rapport, une grande valeur, Un œuf d’Autruche sur le plat est un mets déjàtrès … appétissant, mais, en omelette, cet œuf est supérieur à celui …
LES AUTRUCHES {Al
de la poule et son jaune est incomparable pour la préparation des crèmes et pour la pâtisserie. Le blanc est moins engageant, et le jour où la production permettrait la vente en gros d'œufs frais d’Autruches, cette partie devrait être livrée aux fabricants d'albumine.
Un œuf d’Autruche de bonne dimension renferme 350 grammes de jaune et 1000 à 1100 grammes d’albumine liquide. Quant à la coquille, qui est fort épaisse, on la sculpte pour en faire des vases à boire ou des ornements. Les Turcs et les Persans suspendaient jadis des œufs d’Autruche à la voûte de leurs mosquées. [L’œuf d’Autruche plein vaut, en moyenne, en Algérie, 5 francs la pièce.
« La graisse d'Autruche est, pour les Arabes, un objet de luxe, et ce produit dont le prix, dans certains endroits du Sahara, varie de 1 fr. 50 à 2 francs le kilogramme, s'élève dans d’autres régions à 6, 7 et 8 francs. Dans le Sebdou, elle se vendrait même jusqu’à 20 francs, d'après les documents recueillis sur les lieux. Les Arabes se servent de la graisse d’Autruche fraîche ou salée, en guise de beurre dans leur cuisine. Ils l'emploient aussi comme remède dans toutes les blessures, contre certaines morsures venimeuses, et en friction dans les maladies rhumatiques; ils l’administrent à l'intérieur, lorsqu'elle est fondue et salée, dans quelques maladies du foie. La moelle des os est réservée pour les accès de goutte et les maladies nerveuses; et, dans leur opinion, la cervelle aurait une propriété des plus malfaisantes. Ils prétendent que cette cervelle mangée par l'homme, le rend fou furieux et lui donne des accès d’hydrophobie incurables; aussi ont-ils soin de l’enterrer lorsqu'ils tuent une Autruche, à moins qu'ils ne veuillent s’en servir pour se venger d’un ennemi mortel", »
1 Brehm, les Oiseaux, t. IT, p. 512, édition française, revue par Gerbe,
La dépouille. — Après les produits alimentaires, vient le produit de la dépouille qui n’est pas le moins important. Les
PE, nf ME ya “A ;
plumes d’Autruche sont, en effet, les grands matériaux
qu’éemploient les plumassiers dans leurs ouvrages. Nous en indiquerons plus loin les différents usages et la préparation. Disons, en passant, sauf à y revenir ultérieurement, que les
belles plumes s'apprêtent, se blanchissent et se teignent en.
diverses couleurs ; que les plumes des mâles sont les plus
estimées, parce qu’elles sont les plus larges et les mieux
fournies; qu'elles ont le bout plus touffu, et la soie plus fine.
Maintenant que l’art de la parure s’est développé en raison du goût mieux cultivé et du luxe qui s’est accru, on utilise les plumes de l’Autruche à maints usages inconnus au temps
passé.
Chasse. — C’est précisément parce que l’Autruche peut servir à satisfaire la gourmandise et la vanité de l'homme,
qu'une guerre à mort a été, dans le début, déclarée à ce
malheureux oiseau. On l’a chassé à outrance et on le chasse encore activement, mais, aujourd'hui, on cherche plus fréquemment à le prendre vivant pour en tirer profit pendant
plus longtemps, et pour en faire la souche d’Autruches à:
domestiques.
Les Arabes donnent aux Autruches la chasse à chétell se
En les inquiétant sans cesse, en ayant l’air de les observer, mais non de les poursuivre, ils les empêchent de manger,
les fatiguent et finissent par fondre sur elles et par les
assommer à coups de bâton, afin que leur sang ne gâte point leurs belles plumes blanches. On ne fait cette chasse qu'après que les’oiseaux ont mué et que leur plumage est sec. Autrement la plume ne vaudrait rien. D’autres fois, les Africains poussent les Autruches de toute la vitesse de leurs chevaux;
Ne
elles tàchent ‘de gagner les montagnes et font à chaque
instant de brusques détours qui obligent les chasseurs à
FIG. 41. — Chasse à l’Autruche,
tourner si courtet à faire des contre-temps si violents que d’autres que ces merveilleux cavaliers seraient, sur le coup, désarçonnés (fig. 41).
Bien que la vitesse des chevaux arabes soit extrême, sou-. ventles chasseurs auraient dela peine à joindre les Autruches, s'ils ne lâchaient à leurs trousses des lévriers qui leur barrent la route et en facilitent la capture.
L’Autruche morte, dit Brehm, le chasseur la dépouille, retourne la peau et s’en sert comme d’un sac pour conserver … les plumes. Il enlève ensuite autant de chair qu'il lui en faut pour ses besoins, et suspend le reste à un arbre, pour le faire sécher ; c’est une provision qu’il laisse pour le premier voyageur qui passera, Pendant ce temps, les chameaux d’escorte sont arrivés ; chasseurs et chevaux se reposent de leurs fatigues, se rafraîchissent, puis retournent chez eux chargés de leur butin. | Une fois arrivés, on sépare les plumes selon la qualité. Celles qui ont le plus de prix, les blanches, dont une Autruche adulte ne fournit pas plus de quatorze, sont attachées … ensemble et gardées soigneusement dans la tente pour être vendues à l’occasion. Le marchand pour se les procurer doit … s'adresser lui-même au chasseur, et encore ne les obtient-il ù qu'après des instances vraiment ridicules. Mais le soin avec lequel l’Arabe cache le produit de sa chasse paraît bien fondé … à qui connaît les mœurs du pays; tous les souverains, tous les employés du gouvernement en Afrique, aujourd'hui comme au temps des Égyptiens, exigent de leurs sujets ou de leurs administrés un impôt régulier en plumes d’Autru- : ches et ne se font nul scrupule de les faire enlever de force par leurs subordonnés. Dans celui qui vient lui demander … des plumes d’Autruche, l'Arabe voit donc tout d’abord un. employé du fisc, il ne consent à les lui donner que quand 14 s'est convaincu, par un interrogatoire approfondi, de sa ; loyauté et de son honorabilité.
On attrape quelquefois ces oiseaux vivants avec des fourches faites exprès ; une fois pris, ils ne sont pas longs à s’apprivoiser; ils se laissent parquer et mettre en troupeaux.
Les Struthophages chassaient les Autruches en se couvrant de la peau d’un de ces oiseaux.
Voici, d'après Moffat; de quelle facon exacte s’accoutraient les Boschismans qui chassaient plutôt l’Autruche à l'affût qu'à force ouverte. S'embusquant près de son nid, ou aux approches de l'endroit où elle va s’abreuver, ils se déguisaient en Autruche, et, pour cela, remplissaient de paille une sorte de double coussin, agencé en manière de selle; cet attirail était revêtu de plumes. Puis sur un bâton entouré de paille, étaient disposés le cou et la tête d’une Autruche. Cela fait, le Boschisman, après s’être peint les jambes en blanc, s’affublait de la selle qu'il avait façonnée, et s’avancait tenant le cou de l’Autruche de la main droite, et son arc de la main gauche. L’adroit chasseur savait si bien imiter les mouvements de l'oiseau vivant que les Autruches se laissaient tromper et approcher de très près.
Élevage. — Nos fermes en Algérie. — Au lieu de continuer à tolérer, à favoriser même les hécatombes d’Autruches auxquelles se livraient les indigènes et les officiers français, depuis la conquête de l’Algérie, on a pensé mieux faire, en cherchant à parquer ces oiseaux, à les domestiquer et àtirer d’eux avec moins de peine, moins de cruauté etplus de profit, tout ce qu’ils pouvaient rendre. On y a réussi, non sans difficulté, et après une longue période d’épreuves douteuses et de tâätonnements infructueux.
Aujourd'hui, l’acclimatation et la domestication de l’Autruche est un fait acquis, et si, en ce genre d'élevage, les Anglais, au Cap, sont encore actuellement nos maîtres ; ils ne le sont devenus qu'après avoir été nos élèves, ou du moins après s'être inspirés de nos procédés, qu’ils ont plus adroi-
tement su mettre en pratique.
Lacroix-DANLiARD, La Plume. 9
C’est, en effet, à la suite d’un fait purement accidentel qui se produisit, en 1857, à la pépinière du gouvernement d’Alger que la possibilité d'obtenir la reproduction de l’Autruche à l’état domestique fut entrevue. Un couple d’Autruches, entretenu dans un parc, près des bâtiments d'exploitation de la pépinière du Hamma, avait pondu huit œufs, sur lesquels un seul donnait un poussin vigoureux; trois Autruchons étaient morts dans la coquille et les autres œufs paraissaïent clairs. Les années suivantes, M. Hardy, gérant de l’établissement du Hamma, obtint des reproductions plus nombreuses.
A la même époque, des essais plus ou moins heureux étaient également tentés par le prince Demidoff, dans son domaine de San-Donato, près Florence; par M. Noël Suquet, à Marseille; par M. Graëlls, au jardin du Buen- Retiro, à Madrid; enfin, par M. Bouteille, à Grenoble. C’est à la suite de ces expériences faites par des Français et grâce aux conseils de deux Français, les frères Verreaux, que les colons du Cap ont pu réaliser les colossales fortunes qu’ils ont édifiées sur l'élevage des Autruches.
Pour donner aux plumes de leurs oiseaux la qualité qui leur manquait d’abord, les habitants du Cap n’ont rien négligé. Afin de donner à leurs produits un rang supérieur à celui qu’ils occupaient antérieurement, plusieurs éleveurs ont même fait venir, à grands frais, des oiseaux de l’Afrique du Nord. Mais, en 1883, les produits de cet accouple-
- ment n'étaient encore que peu répandus en Europe : ils le
sont aujourd’hui davantage. Quoi qu’il en soit, l’activité avec laquelle l’élevage des Autruches a été poussé à la colonie du Cap est digne de remarque. D’après un recensement fait en 1865, il n’y avait que 85 Autruches domestiques
dans toute l'étendue de la colonie ; en 1875, onévaluaitle |
nombre des Autruches apprivoisées à 21.751 ; en 1879, plus de 70.000 de ces oiseaux étaient répartis sur les fermes du Cap, dans la province de Natal et au Transwaal. M. Laves-
sère, consul de France au Cap, dans un rapport cité au Journal officiel du 20 décembre 1883, estime qu’à cette date (1883) les possessions anglaises de l'Afrique australe devaient compter près de 100.000 Autruches; ce chiffre énorme doit aujourd’hui avoir été dépassé. Ce qui est hors de doute, c’est qu’au début, c’est-à-dire il y a vingt ou vingtcinq ans, quoique l’Autruche ne fût pas alors très commune dans la colonie, on pouvait acheter un jeune pour 6 ou 7 francs. Dès 1875, le jour même de l’éclosion, l'oiseau vaut 125 francs, et une Autruche qui a atteint, sans accident, l’âge d’une semaine, vaut le double. Cette même année 1875, un beau mâle adulte privé et deux femelles n'étaient point trop payés au prix de 25.000 francs.
Inquiétés par les succès toujours croissants des colons du Cap, les éleveurs algériens, à la tête desquels se placèrent bientôt deux Français, M. Rivière père, puis M. Rivière fils, reprirent avec plus d'intelligence et plus de soins la domestication de l’Autruche. Dans leur jardin d'essai, ils firent tout pour conserver cette précieuse race du Sahara, aujourd’hui si rare, et pour l'améliorer par un choix minutieux dans les animaux reproducteurs. Non contents d’avoir recours à la reproduction naturelle qui donne bien des mécomptes, comme nous le verrons, ils employèrent l’incubation artificielle à l’aide d'appareils spéciaux, déjà expérimentés avec succès au Cap, par M. Arthur Douglas. Depuis lors, le Hamma a pu satisfaire aux nombreuses demandes des jardins zoologiques d'Europe et aussi fournir le cheptel qui a alimenté les quelques grands parcs à Autruches qui ont été fondés depuis par des particuliers en Algérie, et qui sont connus sous les noms de parcs de Zéralda, d'Aïn-Marmora, de Misserghin et du Planteur. La figure 42 représente un de ces parcs. La ferme de Misserghin a été créée * par un officier français, M. Crépu, elle est en voie de prospérité et s’accroît tous les ans. Quantà la ferme d’Aïn-Mar-
mora, fondée par un groupe de fabricants de plumes parisiens, elle donne d'excellents résultats et prend une grande extension. M. A. Laloue, qui dirige l'établissement, possédait, en 1882, plus de cent cinquante oiseaux, tant jeunes qu'adultes, répartis sur un territoire de 200 hectares.
À l’île Maurice, l'élevage de l’Autruche a été introduit par M. Chéri-Liénard, propriétaire d’un domaine situé à Chibel. L'établissement qu’il y a fondé est habilement administré par M. Paul Lepervanche qui, ces années dernières, possédait déjà un petit troupeau de onze individus adultes parfaitement acclimatés et fournissant de la plume de choix. Au mois de décembre de la même année, ce troupeau s'était augmenté et comptait, outre dix couples reproducteurs, six jeunes Autruches en bonne santé, « Nous serions plus
avancés, écrit M. Lepervanche à M. Geoffroy Saint-Hilaire,
secrétaire général de la Société d’acclimatation, si la dernière ponte ne s'était effectuée dans des conditions défavorables ; trois mois de pluies torrentielles accompagnées de violents orages ont compromis tes couvées. Quelques bêtes affolées ont abandonné les nids et ne les ont pas repris; d’autres nerveuses, ont continué l’incubation jusqu'à la dernière limite, mais sans résultat; les œufs étaient corrompus.
« Dans certaines années, les pontes de mars qui coïincident avec la saison d’hivernage sont exposées à des échecs; celles de septembre offriront beaucoup plus de chances de succès.
« D'un autre côté, les jeunes nous réservent quelquefois les déceptions les plus inattendues. Tantôt c’est un bel oiseau de six mois qui s'étrangle avec un escargot gros comme le poing, après en avoir avalé toute une série; un autre se brise une jambe en courant, sans que la plus légère aspérité du sol puisse expliquer cet accident; d’autres, bien
portants le soir, ne se lèvent pas le lendemain matin, ils : refusent leur nourriture, et c’est fini : quelque temps après,
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LES AUTRÜUCHEÉES
Fi. 42. — Parc à Autruche.
ils sont morts. Je crois que, pour éviter de fâcheux mécomptes, on ne doit considérer comme sauvés que les oiseaux d’un an; ils sont alors assez forts, assez robustes pour qu’on n’ait plus à craindre les funestes conséquences de leur folle gaîté et surtout de leur gloutonnerie à laquelle j'attribue la majeure partie des mortalités pendant le premier âge.
« Ceux qui tenteront l’acclimatation des Autruches feront bien d’avoir toujours à leur portée un champ de luzerne et de l'orge perlé. J’ai plusieurs fois relevé des oiseaux qui s'étaient couchés et semblaient gravement atteints, en les forçant à manger de l’orge et de la luzerne que je leur faisais présenter dans la main. Lorsqu'ils ont consenti à faire les premières becquées, on peut les considérer comme en voie de rétablissement.
« Un éleveur, dont la propriété, située à Roche-Bois, est à quelques milles de Chibel, vient de créer des parcs et possède une dizaine de bêtes qu’on a tirées du Cap. Les études comparatives qui pourront être faites sur les deux stations
seront utiles à ceux qui viendront après nous et faciliteront
leur succès ».
Dans le pays de Sennaar, en Égypte, l'élevage des Autruches en vue de la production des plumes est très prospère. Il n’est pas jusqu’à l’Australie qui n’ait entrepris le fermage de l’Autruche, sur l'initiative de la Société d’acclimatation de Melbourne.
Les parcs à Autruches.— Il est aujourd’hui démontré qu'une ferme ne saurait donner des résultats avantageux sans un système complet de clôture. Il n’est pas nécessaire que les enclos soient très spacieux, mais il est d’une haute importance de séparer et de tenir dans des parcs treillagés les couples reproducteurs. Ils ne manqueraient pas, s'ils étaient réunis dans un même endroit, de se jalouser, de se battre, de troubler la confection du nid, la ponte et l’éclosion. C’est ce système de parc restreint que M. Rivière, au
LES AUTRUCHES 151 jardin d’essai d'Alger, à l’imitation de ce qui avait été fait au Cap par M. Douglas, a adopté d’une manière définitive.
La ferme qu’il exploite est divisée en autant de parcs distincts qu’il y a de couples reproducteurs; laissant quelques fois deux femelles pour un mâle, s’il destine les œufs de ces femelles à l’incubation artificielle. L’exemple de M. Rivière a été suivi par les autres fermiers qui, en présence des excellents résultats obtenus par cet éleveur distingué, n’ont pas tardé à abandonner le procédé de grands parcours autrefois en usage, pour adopter le système de l’enclos restreint.
L'incubation artificielle. — Au fermage des Autruches se rattache intimement la question de l’incubation artificielle. C’est à elle que la colonie du Cap a dû le rapide accroissement de son cheptel. Étant donné, en effet, qu’un couple reproducteur peut donner jusqu’à soixante œufs, et que la femelle n’en peut couver utilement plus de dix, on voit quelle énorme perte serait causée par l'abandon des œufs en excédent ; près des quatre cinquièmes seraient perdus pour la reproduction. Pendant fort longtemps le secret de la réussite des Anglais du Cap est resté impénétrable pour nos éleveurs algériens ; on connaissait leurs appareils, mais on ignorait les procédés spéciaux et le tour de main particulier qui leur permettaient d'obtenir leurs merveilleux résultats. Si perfectionnés qu’ils fussent, ces appareils demeuraient inutiles entre les mains inhabiles de nos éleveurs.
L'appareil Oudot. — Cette situation fâcheuse n’existe plus aujourd’hui. Grâce aux patientes recherches et aux savantes expérimentations de M. Oudot, ingénieur civil, résidant à Alger, le problème de l’incubation artificielle productive a été enfin résolu. Un appareil de son invention permet maintenant aux colons Algériens qui s’occupent de l'élevage des Autruches, d'obtenir facilement des résultats fort capables de faire présager le succès prochain de leurs
entreprises. Nous pouvons ajouter que les soins constants donnés aux reproducteurs, que la sélection dont ils sont l’objet, n’ont pas laissé que de donner aux plumes des Autruches domestiques, en Algérie, une valeur plus grande que celle qu’elles avaient auparavant.
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Fi, 43. — Projection horizontale.
B, Coffres de l'appareil; E, Boiîte à fumée ; O, Chambre à air sec ; M, Cuve; T, Conduits de l’air sec; S, Echappement à vapeur; K, Robinet de vidange; a, Introduction de l’eau ; b, Refoulement de l’eau et de la vapeur; €, Niveau d’eau.
Il nous a paru intéressant d'emprunter à M. Oudot luimême la description qu'il fait de son appareil incubateur. (fig. 43, 44 et 45).
La voici :
« L'appareil que j’ai inventé, dit M. Oudot, en dehors de la facilité de sa construction, de la modicité de son prix d’établissement, et de sa conduite aussi simple que facile, se trouve à la portée de tout le monde, et peut servir en même
temps à l’incubation artificielle de toute espèce d'œufs d’oi-
seaux de basse-cour.
« Il suffit, en effet, d'apporter quelques soins dans le contrôle des thermomètres, et d'observer quelques conditions indispensables dans le choix de l'emplacement, pour y établir l'appareil qui doit être tenu, autant que possible, dans un endroit peu ouvert, très ;propre, bien clos, et surtout éloigné de toute espèce d’odeur, pour mener à bonne fin cette opération.
« Dans l’origine, en 1876, j'ai employé, pour mes expériences, un incubateur établi d’après le système du couvoir Thick, perfectionné par M. Douglas, tel qu'il est décrit par M. Julius de Mosenthal!. Mais je reconnus bientôt que cet appareil ne répondait pas à mon attente. J’en construisis successivement deux autres, dont les résultats ont dépassé toutes mes espérances.
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Fi&. 44. — Coupe verticale.
B, Coffres de l’appareil; E, Boite à fumée; O, Boite à air sec; M, Cuve: T, Conduits de l’air sec dans l'intérieur de l'appareil; F, Echappement de vapeur; K, Robinet de vidange; a, Introduction de l’eau dans la cuve; b, Refoulement de l’eau et de la vapeur; ec, Niveau d'eau; d, Introduction de l’air froid dans la chambre à air sec; P, Foyer; G, Echappement modérateur de l'air chaud et purgeur; n, n, Echappement de l'air sec au-dessus des œufs; N, Thermomètre plongeur; X, Chambre d'appel de fumée; J, Valve de l’'échappement de vapeur; w, uw, Tasseaux de soutien de la cuve; CG, Tiroir pour œufs d’oiseaux de basse-cour.
« Cet appareil (fig. 44) consiste dans un coffre, ou la réunion de deux coffres, sur un même plan, feutrés intérieurement sur toutes leurs parois et recouverts d’une légère étoife en feutre, ou en caoutchouc, de telle sorte, que la température extérieure ait le moins d'influence possible sur la température développée à l’intérieur, en conservant la chaleur emmagasinée.
1 Julius de Mosenthal, Ostriches and Ostrich Farming, Londres,
« Ces coffres ont pour bases une seule cuve en cuivre, ou en zinc, de 8 centimètres de hauteur, avec circulation d’eau chaude servant à chauffer un bain d’air légérement humide dans lequel se trouvent placés les œufs.
« Un courant d’air sec, produit par l'air chauffé, dans une chambre placée au-dessus de la cuve, dans l’axe du foyer, mais en retraite sur la face antérieure de la cuve, est distribué dans l’intérieur des coffres par des conduits horizontaux, placés au-dessus des œufs ; ces conduits sont percés de petits trous permettant la distribution de la chaleur sèche.
« Des thermomètres au mercure placés sur le plan inférieur des œufs, à la ligne de leur centre et au-dessus, sont disposés de manière à étre consultés, sans avoir besoin d'ouvrir les coffres, et indiquent à l’opérateur la marche de son appareil, en lui permettant d'augmenter ou de diminuer l'intensité de son foyer de chauffage.
«La cuve est armée d’un niveau d’eau, ainsi que d’un thermomètre plongeant dans la cuve, servant à constater l’évaporation de l’eau et sa température.
« Une relation constante doit exister entre tous les thermomètres, disposés comme je viens de l'indiquer, et la température de la chambre où se trouve l’appareil.
« Des ouvertures ménagées sur les côtés et au couvercle des coffres de l'appareil, pouvant se fermer à volonté par une valve, déterminent des courants d’air qui contribuent à purger l’incubateur de l'excès d'humidité ou d’air sec, qui s’y trouverait emmagasiné, en même temps qu’elles procurent le volume d’air nécessaire à l’échange des gaz et aux évolutions des œufs.
« L'appareil de chauffage de l’étuve consiste dans un petit fourneau à pétrole, à deux becs, actuellement en usage dans . les ménages.
« J’ai apporté à ce fourneau des modifications qui per-
bi nl à
mettent d’en régler la marche (fig. 45): la mèche du bec, au lieu d’être sollicitée, dans son mouvement, par une molette cannelée placée dans l’axe de la mêche qui détermine des mouvements gauches, est entraînée au moyen de deux cylindres, l’un uni, l’autre cannelé, entre lesquels la mèche se meut dans un plan exactement vertical; le cylindre cannelé est commandé par une tige à bouton comme dans les fourneaux ordinaires.
FiG. 45. — Elévation.
B, Coffres de l'appareil; E, Boite à fumée; D, Porte vitrée; F, Echappement de l'air chaud, purgeurs; K, Robinet de vidange; R, Porte à coulisseaux ; R’, Taquet pour fermeture; ti, Introduction des thermomètres dans l’intérieur de l’appareil ; 4, Taquets pour fermeture ; G’, Cheminées d’appel de la chaleur intérieure ; G/’, Obturateurs de ladite
cheminée; C, Tiroirs ; A, Socles ; m, Verroux à manette ; X, Cheminée d'appel.
€ Si j'insiste sur ce point, c’est que la régularité du foyer est un des principaux éléments de l’appareil et de sa conduite. Une des mèches est suffisante pour chauffer l’appareil et maintenir la température voulue; l’autre mèche ne sert qu'à parer aux accidents qui pourraient survenir à la première.
« Avant d'introduire les œufs dans l’incubateur, qui peut contenir cinq, dix ou vingt œufs d’Autruche, sans que ce
nombre puisse être dépassé, il est nécessaire de le faire fonctionner à vide, pendant plusieurs jours, à la température de
50 degrés centigrades, en garnissant l’appareil des couver-
tures de laine et de ouate qui doivent envelopper les œufs à l'intérieur, de façon à bien faire pénétrer la chaleur dans toutes les parties et dans tous Les objets de l'appareil.
« Cette chaleur étant maintenue pendant un jour ou deux, on fera descendre la température intérieure à 39°,85 pour la maintenir à ce degré exact pendant les dix-huit premiers jours, en ayant bien le soin de ne pas franchir ce nombre de degrés.
« Il faut remarquer que l'introduction des œufs froids
dans l’incubateur fera descendre la température intérieure d’un certain nombre de degrés. Suivant les observations que j'ai faites sur quatre œufs, mais que j'aurai à répéter, avant de l’établir en fait, avec relations de calcul à l’appui, cet abaissement graduel de la température correspond à un degré centigrade par œuf, durant une période de quatre heures, pour regagner ensuite son point de départ de 39°,85, après douze heures.
« La perturbation de la température de l’appareil persiste
pendant un certain temps, qui est proportionnel au nombre
des œufs, à leur volume, et au degré de chaleur qu’ils possédaient avant leur introduction dans l'appareil.
« La température nécessaire à l’éclosion des œufs d’Autruche comprend trois périodes :
« La première est de dix-huit jours; la chaleur voulue pour cette période est de 39°,85;
La deuxième est de quatorze jours, elle exige une chaleur nue 290,70:
« La troisième, qui comprend la période de temps qui
reste à courir jusqu’à l’éclosion, exige une température de
« Les degrés, indiqués ci-dessus, se rapportent aux ther-
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