CHAPITRE III
USAGE DE LA PLUME DANS LES JOUETS, DANS LA PARURE ET DANS L’'HABILLEMENT
La plume dans les jouets. — Il n’est point nécessaire de nous étendre beaucoup sur ce côté de la question ; l'emploi de la plume des oiseaux pour la fabrication des jouets nous a
USAGE DE LA PLUME DANS LA PARURE, ETC. 297 été révélé dès le jeune âge. Qui n’a possédé, dans son enfance, une de ces arches de Noé qui contenaient, par paire, les animaux les plus connus, grossièrement taillés dans un morceau de bois? Qui n’a dressé sur leurs pattes de laiton, dans une basse-cour artificielle, ces poules, ces coqs, ces dindons, ces canards, dont le plumage bariolé, figuré par à peu près, au moyen de quelques bribes de plumes de volaille, était fixé, à la colle-forte, sur un corps de sapin façonné au couteau ? Et les beaux perroquets suspendus à un brin de caoutchouc, tenu à la main qui, à la moindre impulsion, descendaient docilement jusqu’à terre, pour remonter, d’un bond, comme ayant pris leur vol ; et les coquettes mules espagnoles avec leurs sonnettes et leurs panaches; et les fastueux personnages de nos petits théâtres, ces princes charmants, ces reines de carton aux riches coiffures, relevées de plumes de couleurs; et ces magnifiques poupées costumées en dames d'atours; et les superbes soldats coiffés de chapeaux à larges bords, couverts d'énormes plumets et de gigantesques panaches. Qui de nous n’a eu quelqu'un de ces carquois de bazar rempli de flèches empennées à la manière antique, ou bien une paire de raquettes et une série de volants. Qui n’a guigné aux étalages des marchands de joujoux, une de ces raretés si coûteuses et si vite cassées, étrennes destinées à faire la joie des enfants et, dit-on, à assurer la tranquillité des parents ? La plume appliquée aux jouets nous est donc bien connue. Il n’y a pas lieu d’y insister davantage.
Usage de la plume dans la parure et dans l'habillement. — Les personnes qui n’ont fait que visiter le Musée ethnographique établi depuis quelques années à Paris, aux Invalides, ne peuvent avoir qu’une idée fort imparfaite des usages si multiples que les représentants des divers peuples ont fait de la plume dans la coiffure et dans le vêtement. Il se rencontre là, sans doute, une collection de spécimens très curieux et parfaitement authentiques, mais ces spécimens sont en trop
petit nombre, etils ne sauraient, en raison de cela, faire con-
cevoir l'infinie variété des costumes emplumés dont les voyageurs nous font la description.
A la Nouvelle-Zélande. — Lors du voyage que fit Du-
mont-d'Urville à bord de la corvette l’Astrolabe, de 1826 à 1829, cet officier toucha à la Nouvelle-Zélande et entra en relations avec les naturels. Il rapporte que, dans les occasions solennelles, dans les fêtes, lorsqu'ils reçoivent des étrangers de distinction, les Nouveaux-Zélandais portent des nattes d’un fin tissu, tantôt d’une blancheur éclatante, avec des bordures élégantes et variées, tantôt couvertes de dessins sur toute leur surface, tantôt enfin garnies de plumes d'oiseaux. Ils vont généralement nu-tête et nu -pieds. Les chefs relèvent leurs cheveux vers le sommet de la tête et les réunissent en une touffe dans laquelle ils plantent trois ou quatre plumes.
En Afrique. — Dans le cours de son premier voyage
dans l'Afrique Australe (1840-1856) le D' Livingstone, arrivé au pays de Balonda, sur les bords du lac Ngami, fut mis en présence de la reine de cette contrée, elle portait le nom de Manenko et avait pour tout costume une couche d'ocre et de graisse destinée à protéger son corps de la chaleur. Elle engagea le célèbre voyageur et ses compagnons à se rendre auprès du chef du pays, son oncle Shinté, qui habitait au village du même nom et s'offrit à leur servir de guide.
Shinté reçut la mission, à l'ombre de deux banians, près des-
quels on avait placé, à son intention, une manière de trône recouvert d’une peau de léopard. Il portait une chemise à carreaux et un jupon de laine rouge bordé de vert ; aux bras et aux jambes de nombreux bracelets, et sur la tête une espèce de casque de perles surmonté de larges plume d'oie. Chez le chef voisin, du nom de Katerna, Liwingston est reçu
1 Dumont d'Urville, Voyage de la corvette « l'Astr olabe » » pendant les années 1826 à 1829, Paris, 1832-1838,
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écartant les sortilèges,
Magicien du Congo,
EG, 81. Tr
avec le même cérémonial. Katerna était vêtu d'un habiteou= leur tabac et couronné d’un casque de perles et de plumes.
Paul du Chaillu, qui fit de 1856 à 1859 un voyage dans l'Afrique occidentale, raconte que chez les Fans, tribu cannibale, fixée sur le cours du fleuve Muni, lorsqu'un mariage est sur le point de se conclure, les amis des fiancés emploient plusieurs jours à se procurer et à amasser de grandes pro visions de vivres, surtout de la chair d'éléphant fumée et du vin de palmier. Alors, le village est assemblé, la fille adjugée par son père au mari qui porte pour la circonstance une coiffure de plumes éclatantes 1.
J.-B. de Brazza nous raconte que les nègres du Haut- Ogôoué ont des pratiques religieuses qui varient selon les: cas. Pour écarter les sortilèges les sorciers du Congo, bizarrement accoutrés, la tête ceinte d’un diadème de plumes, exécutent une danse échevelée (fig. 81) ?.
Sir Samuel Baker, dans l'Afrique orientale, près de Tarangollé, capitale du Latouka, au mois de mars 1863, eut le loisir d'étudier les mœurs, les coutumes et le costume des naturels *. La coiffure notamment est là une véritable science et l’on est étonné d'apprendre qu'il ne faut pas moins de huit ou dix ans pour tresser d'une manière définitive la chevelure d'un Latouka. Les Latoukas, en effet, portent des casques du travail le plus exquis, entièrement faits de leurs propres cheveux et, par conséquent, fixés sur la tête. Les cheveux, crépus et épais, sont entrelacés avec une espèce de ficelle faite de l'écorce d'un arbre, le tout formant un épais réseau de fourrure. À mesure que les cheveux poussent à travers cette natte, ils sont arrangés de la même façon, jusqu’à ce que, au bout d’un certain nombre d’années, le sommet de la tête se
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1 Paul du Chaïillu, Voyage et aventures dans l'Afrique équatoriale, édition française, Paris, 1852. |
? Verneau, Les races humaines, Paris, 1891.
3 S. Baker, Voyage dans le sud-ouest de l'Afrique.
trouve surmonté d’une sorte de feutre, d’un pouce et demi d'épaisseur, de la forme d’un casque. On fabrique alors un rebord solide de deux pouces. en cousant les cheveux avec du fil; puis le devant du casque est protégé par un morceau de cuivre poli, tandis qu’une seconde pièce du même métal, ressemblant à la moitié d’une mitre d’évêque et longue d’environ un pied, forme le haut. Quand le casque est ainsi terminé, on l’embellit de verroteries, de porcelaines rouges et bleues, grosses comme des petits pois, de coquilles de cauris, et tout en haut est piquée une belle plume d’Autruche.
Chez les Achantis, voisins du territoire de Dahomey, le costume d’un chef consiste en plumes d’Aigle qui surmontent un casque, formé de cornes de cerf dorées, et retenu sous le menton par une courroie recouverte de coquillages.
En Océanie. — Lors de la visite faite, ces années dernières, par l’aviso français le Segond, à l’archipel des Nouvelles-Hébrides, le lieutenant Roberjot alla toucher terre à Ambrym, puis à la grandeile de Spiritu- Santo. De nombreux naturels l’entourèrent bientôt. Les hommes, rapporte cet officier, ont des cheveux très laineux et fort courts; leur barbe est peu fournie. Leur costume se compose d'une ceinture en paille tressée servant à maintenir, par devant une petite étoffe et, par derrière, des bouquets de feuilles; quelques uns ont dans les cheveux des aigrettes de plumes de coq découpées en dents de scie.
Chapeau arabe. — De leur côté, les Arabes qui ne vendent pas les plumes récoltées sur les Autruches qu'ils ont capturées à la chasse, s’en servent pour se fabriquer des chapeaux dont ils se parent dans les grandes solennités. Ces chapeaux ont les dimensions et la forme des anciens bonnets à poils des sapeurs. Pour traverser le désert, les Arabes emploient des coiffures d’une forme différente : « Au moment du départ, dit M. le baron d’'Hamonville, le chef Arabe qui m'avait escorté la veille (à une chasse aux Autruches
* ? de > \ » 2 : N î 302: LA PLUME DES OISEAUX
organisée par le commandant Margueritte) m'offrit, comme trophée, deux immenses chapeaux de paille d’alfa, semblables à ceux des voyageurs du Sud. Ils avaient 28 centimètres de hauteur de coiffe et 60 de diamètre, et étaient entièrement revêtus de plumes noires de notre Autruche. On les porte par dessus le fez et le turban, et cette coiffure, très légère, malgré sa grande taille, est extrêmement agréable ; le mou vement du cheval agite les plumes, dont elle est recouverte, et répand ainsi autour du cavalier une fraîcheur inappréciable {, »
Dansles pays limitrophes de la Chine et de la Russie. — Les Kirghises, paraît-il, chassent avec ardeur les Anthropoïdes demoiselles (fig. 82), espèces de grues, connues par les anciens, sous le nom de demoiselles de Numidie. Ces beaux oiseaux sont d’un gris de plomb clair ; avec les joues, le devant du cou et les longues plumes qui forment jabot d'un beau noir lustré. Dans les localités où ces oiseaux sont rares, ils n’en donnent qu’une en échange de cinq moutons ou d’une jument; les plumes noires de la gorge leur servent d’ornements, ils dépouillent le cou de deux demoiselles, font sécher la peau sur des bâtons, puis la fixent sur leur coiffure, comme deux cornes. 4
Coiffure des danseuses javanaises. — Nous rappelons, pour mémoire, car tout le monde la connait pour l’avoir vue, au moins figurée en gravure, la coiffure des danseuses javanaises, qui furent un des attraits de l'Exposition universelle de Paris, en 1889. Cette coiffure, qui avait l'apparence d’un casque à visière relevée, était ornée de plumes noires, agencées en éventail, de l'effet le plus gracieux.
Plumes d’Aigrette et de Héron. — Parmi les nombreux oiseaux dont on a, de tout temps, employé les plumes à la -
4 Baron d'Hamonville, La vie des oiseaux, scènes d'après nature, Paris, J.-B. Baillière (Bibliothèque scientifique contemporaine),
à SA
parure, l’Aigrette et le Héron occupent une place importante; ces plumes longues et effilées qui recouvrent, à certaines époques, la partie postérieure du dos de deux espèces de Héron, ont été recherchées, aussi bien en Europe
qu'en Asie, pour l’ornement des casques et des costumes. .
L'usage en a été surtout répandu parmi les nations qui portaient le turban et le bonnet, les Turcs, les Perses et les Polonais, par exemple.
Plumes du plongeon Imbrim et de l'Eider. — Au nord
de la Sibérie, entre la rivière Obi et l’Irtiche, chez les Barabintzis, c’est la dépouille du plongeon Zmbrim qui est mise en œuvre. Les Barabintzis tannent la peau de cet oiseau et la
préparent de facon à en conserver le duvet. Ces peaux cousues ensemble sont vendues pour faire des pelisses et des
bonnets, vêtements chauds, solides, qui ne prennent jamais
l'humidité. Les Groenlandais s’en parent et les sauvages de
la baie d'Hudson se couronnent des plumes de l'oiseau. :
Regnard raconte que les Indigènes se couvraient la tête d’un capuchon fait avec la peau du Loon (plongeon) et qu'ils plaçaient de façon à ce que la tête de l'oiseau tombât sur leur front et que leurs oreilles fussent couvertes par les ailes.
Une partie des peaux des Eiders, tués dans le nord de l'Amérique, est exportée en Chine, où elles sont fort recherchées et se vendent très cher comme fourrure.
Plumes de Perroquet. — Différentes espèces de Perroquets payent leur tribut à la parure et à la mode, tant en Europe que dans les autres pays du monde. Plusieurs des peuples indigènes du Brésil qui se sont distingués particu-
lièrement dans l’art de travailler habilement les plumes ont eu, jadis, la réputation usurpée de savoir teindre les plumes de Perroquet avec du sang de grenouille. Aujourd’hui encore
dans certaines parties de l’Australie, les Loriquets sont très recherchés par les Indigènes qui en ramassent les têtes et s’en font des colliers, dont ils se parent.
LPS