JEAN REYNAUD. — HENRI MARTIN FLAMMARION
Nous avons eu déjà l’occasion de parler du grand philosophe Jean Reynaud et de citer quelques extraits de ses articles sur Zoroastrc et sur Origène . Nous allons dans ce chapitre faire connaître, par d’autres citations, son principal ouvrage, Terre et ciel , dont la première édition a paru en 1850, c’est-à-dire bien longtemps après ses travaux dans la Revue encyclopédique et dans Y Encyclopédie nouvelle, dont ils sont le couronnement et la conlirmation.
Voici l’ordre que nous suivrons dans notre résumé :
D’abord les passages relatifs à la pluralité des mondes et au rang de la terre dans l’univers;
Puis les aperçus magnifiques de l’auteur sur la pluralité des vies et sur les conditions de l’immortalité.
« Il faut de toute nécessité, dit-il, changer l’idée que les chrétiens ont eue de l'univers.
« Les chrétiens n’ont rien su de l’univers sidéral : dans toute la création matérielle ils n’ont connu, et encore bien imparfaitement, que la terre, et c’est sur cette ignorance que repose l’erreur fondamentale que nous leur reprochons. De ce qui était le centre unique de leurs connaissances, ils ont fait tardivement le centre unique de l’univers, et ils ont cru, sur l’autorité de leur vue mal
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habile, qu’il n’existait qu’un seul monde, parce qu'ils n'en voyaient qu’un. « S’il existait plusieurs mondes, dit saint Thomas (quest. 07), « ils viendraient tous nécessairement à ce centre où nous « sommes. » De ce seul point dérivait toutle reste de leursystèmc. Il est simple, et nous le retraçons ici en deux mots : d’abord la terre; au-dessus de la terre, la voûte du firmament enrichie à sa surface de ces points brillants qui font l’ornement de la nuit et de l'ornière dans laquelle le soleil se meut, chargée dans sa partie supérieure de l’océan céleste, source antique du déluge; par delà des eaux, aux bornes du monde, l'empyÿée, région des nuages et de la lumière, séjour des bienheureux et des anges; au-dessous du sol, dans les cavités' souterraines, l’enfer et le purgatoire. Les Pères assimilaient cette construction de Dieu dans le sein du vide au tabernacle élevé par Moïse au milieu du désert ; un savant moderne, avec malignité d’expression, mais avec une incontestable justesse, l’a comparée à une maison dont le rezde-chaussée est occupé par les vivants, les caves par les fourneaux des démons, et le premier étage par les illuminations du paradis. Ne voyons-nous pas, dans le symbole de Nicée, le Christ, crucifié sur la terre, descendre après sa mort dans les enfers, repasser par la terre, et monter enfin tout glorieux dans le ciel.
« Mais les astronomes ont ruiné de fond en comble ce fabuleux édifice; ils ont brisé la voûte grossière du firmament, chassé les eaux chimériques qu’on lui faisait porter, et dispersé sa parure d’étoiles dans les profondeurs insondables de l’espace. La terre a été dépossédée de cette position centrale qu’elle avait usurpée.
« L’infirmité de notre vue s’est dissipée comme par enchantement, et nous avons tout à coup aperçu, en levant les yeux vers le ciel, un spectacle magnifique au milieu duquel nos pères avaient vécu sans en avoir connaissance.
« Il y a, pensons-v, un pas sérieux qu’il est de toute nécessité que la religion franêhisse, il faut que le genre humain demeure étouffé sous l’accablante conviction de son obscurité, ou qu’il s’assure que la création est un tout que rien ne borne ; nous n’avons plus qu'un moyen de nous mettre au centre de l'univers.
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c'est de faire l’univers une immensité sans surface et notre dignité, chassée de l’abri matériel que l’ignorance lui avait permis de s’échafauder sur la terre, n’a plus de refuge que dans l’infini, où elle retrouve Dieu.
« Gardons-nous donc de croire que ces séparations secondaires et qui ne comptent môme pas devant la grandeur de nos âmes pour l’épaisseur d’un seuil, soient des abîmes que rien ne puisse franchir, et prenons confiance dans ce que l’unité du créateur annonce à tous les vivants d’une voix assez haute : savoir, que tous ces mondes ne sont qu'un seul monde, et ce monde c’est le ciel; son incorruptibilité, c’est l’inaltérable symétrie de scs changements; sa fixité, c’est l’ensemble infini deses mouvements; son immatérialité, c’est son éternité et son immensité. Et cel4i terre que nous foulons sous nos pieds, où nous venons tour à tour accomplir notre tâche en compagnie du genre humain, sur laquelle nous apparaissons sans nous souvenir d’où nous sortons, de laquelle nous disparaissons sans apprendre où nous allons, où nous vivons sans pouvoir dire avec certitude qui nous sommes; cette terre roule dans le ciel, est un des éléments du ciel, et nous constitue en résidence dans le ciel. Donnons à la religion celte belle parole de Képler, dans scs Harmonies : « Hoc cnïm cœlum « est, in quo vivimus, et movemur, et samns, nos et omnia munv dana corpora. »
C’est ainsi que Jean lleynaud considère la pluralité des mondes comme une vérité de raison; il peut ensuite s’étendre magnifiquement en faveur de la pluralité des existences.
« Nous sommes encore plus faibles que méchants, et Dieu, en nous faisant germer dans le néant par sa fécondité toute-puissante, n’a pas mis en nous la funeste vertu de pouvoir bien faire contre nous-mêmes. Le bienestlc seul principe dont notre nature ne se lasse pas, et têt ou tard le mal, avec les conséquences de toutes sortes qu’il engendre, la fatigue et la rebute. Nous ne
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brillons d’abord que comme une simple étincelle, pour arriver progressivement à concentrer dans les capacités de notre personne toutes les grandeurs de l’univers; nés périssables dans notre origine, admirables dans notre fin, dignes de compassion et de tolérance dans nos débuts, alors que nous savons encore nous empêcher d’hésiter, de chanceler, de succomber. Seulement, il faut enfin trouver moyen de quitter ces vies troublées. Ce serait peu de chose, en effet, d’apercevoir qu’aucune de nos chutes ne nous perd définitivement, si nous nous sentions condamnés à rester indéfiniment dans des existences aussi misérables que celles-ci. Reprendre élernellcment.carrière sur terre avec les mêmes chances contraires et dans la même incertitude de soi-même, n’est pas une destinée à faire envie; et à se voir emprisonner dans ce cercle fatal, la désolation serait permise, même aux sages. Il faut donc en finir avec ces naissances de basse condition, entachées de péchés quant au passé, compromettantes quant à l’avenir, et prendre pied, s’il se peut, dans des régions meilleures.
« Quelles magnifiques clartés la connaissance de nos existences antérieures ne répandrait-elle pas sur l’ordre actuel de la terre! Mais non-seulement notre mémoire est impuissante à l’égard des temps qui ont précédé notre naissance; elle n’embrasse même pas sans exception tous ceux qui l’ont suivie : elle nous fait défaut en une multitude d’endroits importants de notre vie; elle ne conserve absolument rien de cette première période que nous avons passée dans le sein maternel; elle ne maintient qu’une trace presque insensible de l’éducation de nos jeunes années, et nous pourrions ignorer que nous avons été enfants, s’il ne se trouvait auprès de nous des témoins qui nous ont vus autrefois, et qui nous font savoir ce que nous étions alors. Nous sommes donc enveloppés de tous côtés par notre ignorance comme par une atmosphère de nuit, et nous ne distinguons pas plus la lumière au delà de notre berceau qu’au delà de notre tombe. 11 semble que l’on puisse nous comparer, relativement à la mémoire, dans notre emportement à travers le ciel, à ces fusées que, dans l’obscurité du soir, nous voyons parfois s’élancer à travers
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les airs, traînant après elle une longue lueur, sillage indicateur de l’orbite quelles suivent : elles montent, et de nouvelles lueurs se dessinent, mais eu même temps les précédentes lueurs s'effacent, et il n’y a jamais dans la lumière qu’une portion bornée de leur chemin. Ainsi est la mémoire, traînée lumineuse laissée par nous sur notre route : nous mourons, et tout s’obscurcit ; nous renaissons, et la lueur, comme une étoile dans la brume, commence à se montrer ; nous vivons, et elle se développe, s’agrandit, reprend sa première étendue, puis tout à coup elle s’efface de nouveau et reparaît encore; d’éclipse en éclipse, nous poursuivons notre route, et cette route, découpée par ces obscurcissements périodiques, est une route continue dont les éléments, disjoints seulement en apparence, demeurent partout enchaînés l’un à l’autre par une solidarité profonde; toujours nous nous succédons à nous-mêmes, toujours nous portons en nousmêmes le principe de ce que nous serons plus tard, toujours nous montons. Interrogez-nous sur notre passé, nous vous répondrons, comme la fusée, que nous marchons, mais que la lumière n'éclaire notre trace que dans le voisinage et que le reste du chemiu se perd dans la nuit; nous ne savons où nous sommes nés, de même que nous ne savons où nous sommes conduits; mais nous savons que nous venons d’en bas et que nous allons en haut, et il ne uous en faut pas davantage pour nous intéressera nous-mêmes et nous faire sentir ce que nous sommes. Qui sait, d’ailleurs, si notre âme ne renferme pas, dans le secret inconnu de son essence, de quoi illuminer un jour les espaces successivement traversés par elle depuis sa première heure, comme ces flamboyants mobiles auxquels nous la comparons, et qui, une fois parvenus dans les sommités de leur trajectoire, déployant soudain des feux inattendus, reprennent magnifiquement possession, par de longues cascades de lumière, de la ligne sillonnée par eux, depuis l’humble sol à partir duquel ils sont élevés, jusqu’aux zones sublimesdu haut desquelles ils dominent maintenant la terre. Il y a même de puissantes raisons de le penser, puisque la restitution intégrale de nos souvenirs nous parait, à bon droit,
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une des conditions principales de noire bonheur futur. Nous i.c pouvons jouir pleinement de la vie que nous ne devenions, comme Janus, les rois du temps, et que nous sachions concentrer en nous, avec le sentiment du présent, ceux de l'avenir et du passé. Donc, si la vie parfaite nous est un jour donnée, la mémoire parfaite nous sera donnée en même temps. Et maintenant représentons-nous, si nous le pouvons, les trésors infinis d’un esprit enrichi par les souvenirs d'une innombrable série d’existences, entièrement différentes les unes des autres, et cependant admirablement liées toutes ensemble par une coutinuelle dépendance! A cette merveilleuse guirlande de métempsycoses traversant l’univers avec un fleuron dans chaque monde, ajoutons encore, si cette perspective nous semble digne de notre ambition, la perception lucide de l’influence particulière de notre vie sur les changements ultérieurs de chacun des mondes que nous aurons successivement habités; agrandissons notre vie tout en l’immortalisant, et marions noblement notre histoire avec l’histoire du ciel; rassemblons avec confiance, puisque la bonté toute-puissante du Créateur nous y engage, tous les matériaux nécessaires au bonheur, et nous en construirons l’existence que l'avenir réserve aux âmes vertueuses; plongeons donc dans le passé par notre foi, en attendant des illuminations meilleures, comme nous plongeons par elle dans l’avenir; bannissons de la terre l’idée du désordre en ouvrant les portes du temps au delà de la naissance, comme nous avons banni l’idée de l’injustice en ouvrant d’autres portes au delà du tombeau ; allongeons-nous en toutes directions dans la durée, et malgré l’obscurité qui pèse sur nos deux horizons, élevons sans crainte notre existence terrestre au-dessus de l’existence imparfaite de ces élus du Christ, qui ont dépouillé l'espérance, et dont la mémoire n’est plus qu’un point dans l’abirac de l'éternité ; glorifions le Créateur en nous glorifiant nous-mêmes, ministres de Dieu sur la terre, et rappèlons-nous avec un saint orgueil, en contemplantles divins caractèresde notre viehumainc, que nous sommes ici-bas les jeunes frères des anges.
« Si nous voulons du sérieux, cherchons quel sens on peut
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trouver dans celte comparaison que saint Paul établit entre le corps et une plante qui, semée en terre, se manifeste d’une certaine façon, et qui, une fois hors de terre, devient tout autre; acceptons celle plante pour symbole de l’âme; d’abord elle demeure en terre et ne connaît point le soleil, et durant cette première existence elle se montre à nos yeux revêtue d’une forme particulière et accomplissant certaines actions; mais, cédant à la lumière qui l'attire, et désertaut sou premier habitat, voici qu’elle se déploie dans un autre séjour, et en même temps, voici que sa forme change, et que de nouveaux organes se produisent, qui lui permettent de continuer sa vie dans ce monde nouveau; d’abord humble et timide, et comme perdue dans les ombrages du gazon, c’est un bourgeon à peine ouvert; mais bientôt elle s’élève, et à mesure qu’elle s'élève, sa tige devient plus forte, sa respiration plus large, son feuillage plus capable d’endurer les rayons du soleil : les conditions de son existence varient, mais son corps varie en même temps -K et, soit .quelle végète dans l'ombre, soit qu’elle s'installe pour un temps dans la demi-lumière des zones inférieures, soit qu’ayant acquis toute sa liberté, elle commence à grandir en plein soleil, toujours habile à se créer les organes qu’il lui faut, elle se maintient dans un état constant d’harmonie avec les circonstances qui sc déclarent successivement autour d’elle. A chacune des phases de sa vie, nous la voyons se manifester à nos yeux par un corps nouveau. Et ce corps, prenons-v garde, car nous louchons ici sur le fond même de la question, ce corps est nouveau, non par un simple changement dans son plan ou dans ses proportions, mais nouveau par le renouvellement complet de sa substance, vraiment et essentiellement nouveau. Admirons avec l'évangéliste1 cette plante qui, toute chargée de heurs et de rameaux, étale sa beauté au soin de la création, et donne abri sous son ombrage aux oiseaux fatigués; non-seulement il n’y a plus rien dans sa figure qui nous rappelle ce grain de sénevé, son premier corps, qui jadis pom-