‹ La pluralité des existences de l'âmeChapitre 166 sur 193 · NOTRE OPINION SUR L’IMMORTALITÉ · texte numérisé non relu

NOTRE OPINION SUR L’IMMORTALITÉ

Origine de l’Ame. — Préexistence. — Réincarnation. — Expo>é des principes. — Fausse béatitude. — Rejet de l’enfer éternel. — Vérité sur la vio future. — Solution de la question du mal. — Ronlé de Dieu. — Saint Jérôme. — Moralité de notre doctrine. — Conditions des existences futures. — Profession de foi.

Nous avons, aux précédents livres, fidèlement rapporté ce qu’ont pensé les anciens et les modernes sur la question soulevée et résolue par la philosophie nouvelle.

Il nous reste à faire connaître notre avis, que nous avons exprimé dans quinze ouvrages philosophiques, depuis 1838 jusqu’à nos jours, sans avoir jamais changé sur les principes essentiels.

Nous n’avons donc rien de mieux à faire qu’à choisir divers fragments de nos œuvres et à les rapporter par ordre de matières, d’autant plus que ces ouvrages sont tous épuisés, et qu’il serait impossible de les réunir aujourd’hui. Nous traiterons d’abord delà question de l’origine, c’est-

ORIGINE DE L’AME

à-dire de la préexistence , en la déduisant des inégalités intellectuelles et morales; puis de l’état inférieur de la terre, de notre corps souvent maladif et infirme, de la condition de fortune accordée à chacun, nous dirons ensuite un mot du péché originel et de la seule manière rationnelle dont il faut l’entendre.

Passant enfin à la question de la destinée, nous montrerons que l’opinion de l’enfer absolu et de la béatitude oisive doit être écartée; puis nous établirons la pluralité des existences comme moyen , Dieu comme but éternellement proposé à nos aspirations et obtenu déjà dans une plénitude suffisante par ceux qui sont parvenus à son royaume, grâce à leurs mérites et à leurs épreuves courageusement surmontées.

« Le problème de notre origine nous est caché, et ce n’est que par l’observation des faits de l’existence actuelle que nous pouvons essayer de le résoudre, en déduisant le passé du présent.

« Trois hypothèses ont été émises à ce sujet :

» 1° Avant de venir sur cette terre, l’âme préexistait dans un monde quelconque. La vie terrestre n’est qu’un point dans celle de l’individu; elle est liée à un ensemble de vies diverses qui se relrouvent en deçà et au delà.

« 2° L’àme ne commence d’étre que lorsque l’enfant a été conçu dans le sein de sa mère,

« 3° L’âme ne se manifeste qu’à cet instant; mais l’essence en préexistait dans le premier couple.

« J’écarte de suite cette troisième hypothèse, qui rentre évidemment dans la seconde, la vie morale ne datant que du jour où l’essence se manifeste.

« Les deux premières hypothèses sont aussi anciennes que le monde. Si l’antiquité était pour quelque chose dans la solution de la question, on ne saurait à laquelle ilconvicntde donner la préférence.

ORIGINE DE L’AME

« Notre tâche consistera à rechercher si les phénomènes révélés par l’observation de l’âme, indiquent en elle une vie antérieure, ou sont suffisamment expliqués parles faits de l’existence actuelle.

« Le double fait de l’inégalité des intelligences et de l’inégalité de la moralité, est admis par le sentiment général. Tous les jours on entend dire que tel ou tel enfant a des dispositions spéciales, que tel autre en a moins et d’autre part ne dit-on pas aussi, en parlant d’enfants en bas âge dont l’éducation est à peine commencée, qu'ils ont des penchants vicieux? N’est-on pas quelquefois témoin, à ce sujet, d’inexplicables prodiges? Là ce sont des jeunes filles encore impubères, passant tour à tour de leur poupée à leur violon, atteignant l’habileté consommée des grands maîtres à un âge où beaucoup ne distingueraient pas une note de toute autre. J'ai nommé Thérésa et Maria Milanollo1. Parlerai-je des deux pâtres calculateurs, Henri Mondeux et Vito Mangiamèle; de l’écolier de Saint-Poelten, de Colborn, de Jédédiali Buxton ? Ce sont là des faits remarquables , mais combien d’autres qui, pour n’ôtre pas aussi saillants, n’en sont pas moins très-positifs 1 Interrogeons les instituteurs et les mères de famille. Pas un d'entre eux n’hésiterait à affirmer l’inégalité des intelligences. Aussi quand Jacotot proclama le principe contraire, il souleva la plus vive opposition. Helvétius autrefois n’avait pas été plus heureux, quoique cependant l’égalité native fut la conséquence nécessaire du sensualisme qui alors dominait tout *,

« Sur cette terre, on ne peut nier sérieusement l’inégalité intellectuelle et morale. Les philosophes qui ont soutenu l’égalité des intelligenccsn’y croyaient pas sincèrement, et n’émettaient ce paradoxe que comme un mode d’encouragement pour tous, et comme préliminaires étranges d’un plan nouveau d’enseignement.

« 11 est vrai de dire cependant qu’il est impossible de cou-

1 . Dès l’âge de neuf ans, Thérésa enthousiasmait tontes les capitules de l’Europe. Baillot disait, d’elle : on croirait qu’elle a joué du violon avant de naître. — 2. Dieu, l’homme, etc., ch. VIII, 1847.

ORIGINE DE L’AME

cevoir deux hommes dans une position tellement identiqueque l’on puisse conclure de l’un à l’autre ; si donc de légères différences se faisaient seulement remarquer, elles pourraient être attribuées à la variété des milieux dans lesquels ils auraient été placés; mais il en est autrement. Il y a des intelligences si faibles, si bornées, que même en les soumettant aux meilleures conditions d’éducation, il est impossible de les faire arriver au niveau d’autres intelligences qui sont restées sans culture. D’un autre côté, on rencontre quelquefois des hommes tellement supérieurs qu'on les salue du nom de génie. 11 faudrait donc soutenir qu’un idiot à qui on a pu à peine enseigner les choses les plus communes, serait devenu aussi grand que Newton ou Leibnitz placé dans les mêmes conditions. Cette conséquence parait si absurde, elle révolte tellement le bon sens, que nous n’hésitons pas à proclamer l’inégalité des intelligences sur cette terre comme une vérité admise par la conscience du genre humain. Le principe contraire n’a été qu’un paradoxe auquel n’a pas même cru d’une manière absolue celui qui l’a émis.

« Expliquons bien notre pensée, qui pourrait être mal comprise. Nul n’a contesté ni pu contester que les intelligences fussent inégales sur la terre. Jacotot, dont le nom n’est pas indigne de figurer dans cet écrit, reconnaissait cette inégalité comme un fait, mais il l’attribuait à la différence des milieux de l’existence actuelle. Il y a dans l’erreur de Jacotot le germe d’une grande vérité. L’erreur vient de ce que ce philosophe croit expliquer suffisamment la variété quelquefois énorme des intelligences , par les seuls faits antérieurs de l'existence terrestre actuelle qui sont impuissants à en rendre compte. Mais en même temps il exprime une très-belle et très-juste idée quand il admet au point de départ l’égalité des facultés et une puissance intellectuelle identique. Ainsique nous l’avons démontré, l’inégalité d’essence ne peut se tirer ni de l’âme avant sa manifestation, ni de Dieu souverainement équitable. Cette idée est même contradictoire avec la notion des êtres. Puisque l'âme avant ses manifestations est une simple essence, il faudrait dire

PRÉEXISTENCE

qu'il y a autant d’essences d une espèce différente que d’individus, ce qui est insoutenable.

« Or. la distance immense qui sépare les idiots des hommes de génie indique clairement que les âmes n’arrivent pas sur cette terre avec le même degré de puissance et au même point d'initiation. La différence d'éducation et la variété des milieux sont des motifs impuissants à en rendre compte. Pour soutenir l’égalité des âmes au commencement de leur existence actuelle, il faudrait, je le répète, soutenir qu'un crétin à qui, malgré une position sociale brillante, on n’a pu enseigner les plus vulgaires éléments des sciences, aurait pu, se trouvant dans les mêmes milieux que Napoléon , concevoir et exécuter des œuvres aussi grandioses. Cette opinion est repoussée par la conscience môme de l'humanité.

« S’il était possible de distinguer et de réunir des âmes qui sont à leur venue sur la terre au même degré de développement, on ferait de curieuses observations, en les soumettant à peu près à la même éducation et aux mêmes influences. A la vérité, les progrès varieraient, car, quoi qu’on fasse, les milieux ne peuvent être complètement identiques; mais la différence de l’une à l’autre serait peu sensible, et ne constituerait jamais les notables distinctions qui séparent les individus pris au hasard et assemblés par les événements terrestres auxquels préside toujours la Providence divine. Le rôle de la Providence consiste surtout dans une distribution des âmes, de telle façon que le progrès soit toujours assuré, et que l'humanité marche d’un pas certain à la conquête de ses destinées.

« L’inégalité des âmes qui arrivent dans notre globe ne provient pas, nous l'avons établi, d'une inégalité d’essence ni d’une volonté particulière de Dieu, elle ne peut trouver sa raison que dans une série plus ou moins longue d’existences antérieures.

« Ainsi les dispositions de l’âme , qui sont l’effet des manifestations précédentes, forment le point de départ de l’existence actuelle.

« En venant occuper un corps humain, l’âme imprime à la ma-

PRÉEXISTENCE

tière une manière d’ôtre correspondante au degré d’initiation quelle a antérieurement conquis. Gall a démontré en effet, par l'invention de la science plirénologique, qu'une disposition cérébrale particulière répond à chaque. penchant, à chaque faculté de l’intelligence. On a pu critiquer ce résultat dans scs applications, dans scs détails, tandis que les travaux de Gall considérés eu principe et dans leur ensemble sont inattaquables; peut-être ce savant a-t-il commis quelques erreurs de pratique qui seront ou qui ont été rectifiées par ses successeurs ; mais un système vrai en lui-mème ne saurait être détruit par de fausses désignations qui résultent d’une observation incomplète à l’enfance d’une science. Si cet état du. cerveau est indépendant de l’âme, on conçoit que la volonté peut se trouver dans certains cas irrésistiblement dominée. La liberté serait quelquefois anéantie, toujours amoindrie. L’assassin (ici je ne parle pas de celui qui aurait commis un meurtre sous l’influence d’une vive passion) présente constamment le développement cérébral indiqué par les plirénologues. Ensuivant l’opinion ordinaire, qui consiste à dire : que nous naissons pour la première fois sür la terre, et que nous serons jugés sur cette seule épreuve, ne voit-on pas que d’insurmontables difficultés s’élèvent contre la justice divine et la justice humaine. Quoi! l’enfer (ainsi qu’on le dit) s'ouvrira pour un homme qui a été maîtrisé par son penchant, qui n’a pas été libre, ou, si l’on veut, qui a eu une demi-liberté. Que signifient nos cours d'assises et nos échafauds? La condamnation de cet homme est un assassinat juridique ; le juge serait le seul assassin. Pour prouver au meurtrier qu’il a eu tort, qu’il était libre, vous le tuez ; belle logique ! Plaignez-le plutôt, et enchalnez-le comme une bête féroce. Cruauté et injustice de Dieu ; barbarie de la société : voilà les conséquences auxquelles on arrive nécessairement ; et ces conséquences sont évidemment fausses, il est impossible que la justice humaine et la justice divine n’aboutissent qu’à une perpétuelle iniquité. A cette question insoluble, que répondent les théologiens? Dieu demandera à chacun selon, qu’il lui a été accordé. C’est-à-dire, que si le penchant a été irrésis-

PRÉEXISTENCE

tible, il n'y a pas crime punissable ; c’est reculer la difficulté sans la résoudre ; c’est renverser toutes les lois de la société humaine. En effet, qu’un meurtrier se présente avec un effrayant concours de proéminences cérébrales, on ne pourra le condamner, le crime dans ce cas est indifférent en soi; il y a nécessité; la liberté disparaît. D’un autre côté, supposons un homme dont le cerveau est admirablement conformé, qui possède au plus haut degré toutes les bosses de la bienveillance, du sens moral, delà religiosité, quel mérite peut-il avoir à bien faire? Fait-on un mérite à l’agneau de sa douceur? Non, pas plus qu’on ne dirait : le tigre est criminel. Après les découvertes phrénologiques, pour qu’il y ait encore place au mérite ou au démérite il faudrait que chaque penchant se trouvât contre-balancé par un penchantcontraire ; qu’ainsi.par exemple, le développement de l’organe de la bienveillance pût annihiler le développement de la bosse du meurtre. L’expérience dément ce résultat : presque toujours la tète des scélérats présente à la science phrénologique un affreux assemblage de mauvaises passions et de brutalité. L’inégalité morale, comme l’inégalité intellectuelle, ne peut donc s’expliquer que par une succession d’existences antérieures *. •

Jusqu’à présent nous avons considéré Pâme actuelle dans son intelligence et dans sa moralité. Jetons un regard sur l’extériorité qui lui est liée. Où Pâme va-t-elle présentement éclater? Dans le inonde delà terre; mais si elle yvientneuve et sans fautes antérieures qui lui fassent mériter ce séjour, ne peut-elle pas se plaindre à bon droit à Dieu qui lui a réservé une si rude épreuve? Pourquoi cette épreuve n’aurait-elle pas eu lieu sur un autre globe de la création? Est-ce que la terre où domine encore le mal serait le meilleur des mondes? Ensuite, quels organes obtient-elle pour

s’y manifester et y exercer sa vie? Ils sont lourds et gros-

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