‹ La pluralité des existences de l'âmeChapitre 167 sur 193 · Destinée de l’homme, p. 21 et suiv. 184G · texte numérisé non relu

Destinée de l’homme, p. 21 et suiv. 184G

PRÉEXISTENCE

siers, sujets aux maladies; il faut se vêtir, se nourrir; la locomotion y est pénible. S’il y a des hommes dont le corps est à peu près bien organisé, il y eu a d’autres qui le sont détestablement; il y a des infirmes, des sourds-muets, des culs-de-jatte, des aveugles-nés, des idiots, des crétins, des fous. Pourquoi cette répartition de maux affreux, si rien ne la justifie, ni pour l’expiation, ni pour l’épreuve, qui ne peut être si aisée aux uns et si difficile aux autres, sans unechoquante injustice? Et les conditions du sort ne sont-elles pas aussi disparates et iniques : l’un nait dans l’opulence, l’autre dans l’extrême pauvreté; pourquoi?

On a cherché à répondre par le dogme du péché originel, très-juste et très-profond avec la préexistence, mais incompréhensible radicalement sans elle. Voici comment, dans nos Fragments philosophiques , nous nous expliquons en résumant les opinions de Jean Reynaud.

« Le péché du père, s’écrie Pélage, n’a pu rendre coupables ses enfants ; voilà le vrai, car c'est le cri divin de la conscience. Donc les enfants naissent innocents ; voilà l’écart. Pour être innocents du péché de leur père, il ne s’ensuit pas que les enfants le soient de celui qu’ils ont pu commettre par eux-mêmes dans les temps antérieurs à leur apparition sur la terre. Or, Jean Reynaud fait voir qu'en naissant l’âme de quelques-uns est déjà visiblement déformée. Donc l’homme a déjà vécu, et dans cette vie précédente il s’est dépravé. Décider autrement serait attribuer à Dieu l’initiative de tous les mauvais penchants qui éclatent dans l’homme dès l'heure où il prend pied sur cette terre. Dès lors on aperçoit du même coup et pourquoi nul n’est ici-bas exempt de misères, et pourquoi ces misères sont diversement réparties.

« Fussions-nous véritablement sous le coup de la déchéance de notre premier père, que nous y trouvant tous nécessairement au même titre, les' effets en seraient les mêmes pour tous, çn

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sorte que l’hypothèse de la chute primitive, donnât-elle l’expli- -^tion des misères en général, ne suffirait pas pourtant pour re^’re compte de leur distribution. Mais si, au contraire, notre culpabilité est personnelle, elle est naturellement différente pour chacun, et par suite, les principes qui lui correspondent ne peuvent manquer de différer aussi. Ce n'est point parce que nous sommes les enfants d’Adam que nous nous trouvons dépravés et misérables comme lui , c’est parce que nous étions dépravés comme lui et dignes par conséquent d’être misérables comme lui, que nous sommes devenus ses enfants. Mais si, tout coupables que nous sommes en naissant, la justice de Dieu ne nous applique pour châtiment que la terre, quelque coupables que nous soyons en mourant, elle ne saurait nous infliger l’enfer; car notre culpabilité, étant du même ordre au départ qu’à l’arrivée, ne peut nous mériter à la deuxième porte des peines absolument différentes de celles qui nous attendaient à la première. Ainsi, la vérité de la préexistence fournit un témoignage invinciblecontre la folie de l’enfer éternel. Jean Reynaud insiste comme nous sur l’état perpétuellement relatif du péché, qui peut toujours être expié par le repentir.

« L’ordre de la terre restant lié dans toutes les directions à celui de l’univers, le problème, qui, lorsqu’on prétendait l’attaquer sans s’élever à une contemplation plus haute que celle de ce petit coin du monde, n’avait de solution que par l’injustice pour une partie et par la fatalité pour l’autre, s’explique, et dans toute son étendue à la fois, d’une manière conforme à la liberté de l'homme et à la justice de Dieu. Il est aisé de voir, en effet, que comme la terre doit être embrassée de telle manière par le reste de la création que le tout ensemble ne fasse qu’un, si l’on se met * à la considérer tout à fait isolément , on doit nécessairement tomber dans l’impossibilité de découvrir ses lois. Aussi remarquet-on que tout est subverti et bouleversé par suite de la fausseté de cepoint de vue : ce qui est ordre devient désordre; ce qui est justice, injustice ; ce qui est liberté, fatalité ; et, dans leur trouble, les esprits remontant du genre humain convaincu d’iniquité à la

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Providence condamnable aussi en apparence sur le môme chef, tout se frouve atteint, comme je le disais tout à 1’lieure, et les lois et la religion. Mais, au contraire, moyennant le respect des liaisons de la terre avec l’univers, tout se calme en même temps que tout so régularise. En quelque condition de naissance qu’il se voie placé, infirme, difforme, pauvre, esclave, abandonné, dénué de toute faculté brillante, travaillé par tous les mauvais instincts et tous les vices, l’homme'cotnprend dès lors qu’il n’est point victime d’une infortune imméritée et cesse de faire injure à Dieu comme à lui-même en s’exaspérant contre sa destinée *. Le spectacle des destinées meilleures, loin d’entretenir dans son cœur une source de jalousie et de haine, y nourrit au contraire l’émulation et l’espérance*.

« Il est certain que le récit biblique de la faute d'Adam est un mythe, c’est-à-dire une vérité cachée sous une histoire emblématique. Les noms mômes donnés par Moïse aux deux arbres du Paradis : arbre de la science du bien et du mal, arbre de vie, l'indiquent suffisamment. Les Pères de l’Église les plus orthodoxes ont avoué que le récit biblique ne pouvait être entendu à la lettre. Saint Augustin pense, comme Origène, que dans ce chapitre de la Genèse il faut s’attacher plutôt à l’esprit qu’au texte, et un écrivain catholique de nos jours a écrit : « L’abus « que l’on a fait en théologie du système des mythes, ne doit « pas proscrire de sages exégèses en l’absence desquelles la foi « reste souvent étroite et stérile; De ce que l’on a fait de la chute u de l’homme un progrès, et que l’on a appellé l’arbre de la « science du bien et du mal le premier arbre de la liberté, ce « n’est pas une raison pour prendre le fruit de cet arbre pour « une pomme de l’espèce des reinettes ou des apis, et l’cnve- « loppe charnelle dont le péché recouvrit Adam pour une culotte

1. Lisez Y Essai sur les mystères, p. 58, 1849, et le Simple discours à tous les hommes et surtout à ceux qui souffrent, p. 108 et 109 de Vieil, l'homme, etc,

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