‹ La pluralité des existences de l'âmeChapitre 17 sur 193 · In Virgilium commentarius , lib. III · texte numérisé non relu

In Virgilium commentarius , lib. III

2. A. Maury, Religions de In Grtre; Crenzer, traduit par Guigniaut, et Louis Ménard, Du polythéisme hellénique, dont nous extrayons ce résumé.

LES GRECS

les guides des générations aventureuses qui vont chercher de nouvelles patries. Ils rattachent par le lien des souvenirs les familles à la cité, les colonies à la métropole, le présent et l’avenir au passé. Voilà quelle était naguère la croyance du peuple, simple, claire, unanime, offrant, en un mot, tous les caractères d’une infaillible révélation. Cette croyance, le peuple ne l’analysait pas, ne la discutait pas; elle était née avec lui, inséparable de son existence, conforme à son caractère, inhérente à son génie, intimement unie à tous ses principes de morale sociale et politique, à ses coutumes, à ses institutions et à ses lois. L’immortalité s’affirme toujours de la manière la plus précise. Homère, en cela comme en toute chose, s’attache au point capital : ce qui l’intéresse, c’est la persistance de l’individualité après la mort. Or, l’individu est déterminé dans l’ensemble des choses par ses rapports avec d’autres êtres, dans l’espace par la forme corporelle, dans le temps par la mémoire. Homère donne donc aux morts une forme visible, il fait de la mémoire leur attribut principal, et il réunit dans la mort ceux qui se sont aimés pendant la vie : les amis se promènent ensemble en s’entretenant de leurs souvenirs. La religion de la justice remplace la religion de la force; la vie future répare les erreurs de la destinée; ou plutôt il n’y avait là ni destinée ni hasard, ni' erreur ni injustice; les biens et les maux de la vie n’étaient que des épreuves, les Dieux sont absous, et, comme le diront plus tard les stoïciens, la douleur est un bien si elle développe notre courage, le plaisir est un mal s’il énerve notre vertu.

L’immortalité de l’âme étend au delà du tombeau les conséquences de notre libre arbitre , et l’homme devient l’artisan de sa destinée. Des actes successifs dont se compose la vie, la mort fait une somme qui constitue notre

LES GRECS

existence éternelle. La mémoire, qui est la conscience du passé, classe chacun de nous dans la hiérarchie des êtres. Ce jugement définitif de l’homme sur lui-même est représenté chez les poètes par toutes sortes d’images, par les juges de l’enfer, par leTartare et l’Elysée, par les Erinnyes qui sont tout à la fois les imprécations de la victime et les remords du coupable, par les Euménides, bienveillantes aux justes, terribles aux méchants. Ces derniers sont punis par le souvenir personnifié de leurs propres crimes, idée que Polygnote rendit dans ses peintures de la Lesché de Delphes d’une manière très-saisissante : il représenta un mauvais fils, condamné dans le Tartare à être étranglé par son père.

Quant au séjour des saints, il est difficile d’en faire une description qui ne soit pas empruntée à la vie terrestre. Le printemps éternel, les moissons qui naissent sans culture, et même les hymnes sans fin dont parle un fragment de Pindare, tous les paradis de nos rêves ne sont que de pâles copies des spectacles magnifiques que la lumière montre aux vivants. Le véritable bonheur des justes, c’est de veiller après leur mort sur ceux qu’ils ont aimés pendant leur vie. Les âmes saintes des ancêtres, des hommes de la race d’or* sont devenues les Anges de la terre, les bons Démons, gardiens des hommes mortels. Vêtus d’air invisible, parcourant toute la terre, ils observent les actions justes ou coupables, et, distribuent les bienfaits : « Voilà, dit Hésiode, leur fonction royale. » C’est toujours la doctrine homérique de l’immortalité par la mémoire; le souvenir, qui est l’existence des morts, assiste comme un témoin muet à tous les actes des vivants. De leur sphère idéale, les héros et les saints surveillent les générations nouvelles ; invisibles et toujours présents, ils nous dé-

LES GRECS

tournent du mal et nous inspirent les grandes pensées. Us répandent de loin sur nous leurs influences bénies, et comme le soleil attire les vapeurs de la terre, ils nous élèvent et nous épurent, et nous appellent près d’eux dans les régions supérieures. Les prières montent, les secours descendent, et la pensée des morts conduit les vivants par la route escarpée de l’ascension.

Homère nomme souvent les âmes, des lumières; comme celles qui brillent au firmament, elles ne s’éteignent dans notre hémisphère que pour s’allumer dans un autre. Une force peut devenir latente, mais elle ne peut mourir. La permanence individuelle découle nécessairement du principe de la pluralité et de l’indépendance des causes. On ne peut retrancher une maille du réseau de la vie universelle, une note de l’harmonie du monde; rien ne doit manquer à la perfection de l’ensemble, la balance des nombres serait faussée si un seul chiffre pouvait disparaître. Aucune place ne peut rester vide, aucun vote ne peut être supprimé, car la loi sociale est la somme des droits de chacun, et l’homme est aussi nécessaire que Jésus, il est un des citoyens de la république des Dieux. Du ciel à la terre, il n’y a pas d’abîme : entre eux et nous, les immortels ont'étendu l’échelle de l’apothéose, et sur tous les degrés il y a des vertus vivantes qui nous tendent la main. Le culte des ancêtres est la religion de la famille, le culte des dieux est la religion de la cité. Nous invoquons avec confiance ceux qui nous ont protégés pendant leur vie, et ils recueillent nos prières, eux, les amis indulgents, qui comprennent toutes nos défaillances et qui pardonnent toujours, parce qu’ils ont souffert et lutté comme nous. Peut-être les Dieux supé- . rieurs sont-ils trop grands pour nous entendre, ils ne changeront pas pour nous l’ordre immuable des choses ;

LES GRECS

mais vous, ô médiateurs, dans ce grand concert d’hymnes et de plaintes, vous distinguez des voix amies, et vous savez adoucir, sans les violer, les lois éternelles.

Le docte Louis Ménard s’exprime ainsi sur la métempsycose : « Les morts peuvent chercher de nouvelles des- « tinées, et rentrer par le Léthé dans le tourbillon de la « vie universelle ; ils peuvent redescendre sur la terre, les « uns pour réparer les fautes d’une vie antérieure, et se « purifier par de nouvelles luttes, les autres, les rédemp- « teurs mortels, pour ramener, par le spectacle des vertus « antiques, les peuples qui s’égarent, et se retremper « encore aux sources de l’apothéose. Quand tous ceux qui « les pleurent seront allés les rejoindre, ils partiront pour « les sphères supérieures et inconnues, les plus forts gui- « dant les plus faibles comme sur la terre, et les soutenant « de leurs ailes à travers la voie lactée, qui est le chemin « des âmes. La métempsycose n’est donc pas inconciliable « avec la notion homérique de l’immortalité, mais elle « restreint la permanence du souvenir à l’intervalle qui « sépare deux périodes de vie active. » On voit par là que la croyance à l’hadès chez les Grecs ou à l’amenthis chez les Egyptiens, n’en faisait qu’un séjour temporaire d’où l’àme imparfaite prenait son essor, pour rentrer soit dans le cercle des existences corporelles, soit dans l’humanité terrestre.

Virgile est, à nos yeux, le poète qui a le mieux exprimé daus l’antiquité les traditions de la destinée. Citons-en ce passage : après avoir décrit les récompenses et les peines des âmes dans le Tartare et l’Élysée, Virgile ajoute :

Has omnes, ubi mille rotam volvere per annos,

Lethæum ad fluvium Deus evocat agmine magno.

Page 1