CHAPITRE III
CONCLUSION
Bossuet, dans le Discours sur l’histoire universelle , a conçu en partie le plan providentiel de l’éducation de l’humanité, mais il ne s’est attaché, et encore que sur un peuple, à la venue du Messie, et n’a pas poursuivi cette philosophie de l’histoire pour tous les développements successifs du Verbe divin parmi nous. C’est cette lacune que nous avons cherché et chercherons dans d’autres ouvrages à combler. La révélation de Dieu par une éternelle condescendance, ainsi que le dit le grand Ballanche, s’approprie à l’état des esprits et se manifeste à chaque période, embryonnaire, enfantine, pubère et mûre, selon les ûges.
Dieu montrant de loin aux hommes le Messie libérateur, dirigeant les événements, les chutes et les grandeurs des empires, la raison philosophique des sages, ou inspirée des prophètes pour préparer sa venue, voilà ce qui remplit, ce qui résume l’histoire de la race humaine pendant les premiers siècles de son existence.
Dieu envoyant au temps marqué le Messie promis, le constituant chef de la grande famille de ses enfants, voilà
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l'avénement prodigieux qui a ouvert l’enfance de l’humanité.
Dieu, tout en laissant développer la doctrine enfantine dans le sens où elle a été enseignée par quelques-uns, et préparant soit par des envoyés, soit par des incarnés plus avancés, les enseignements pubères de l'esprit , voilà l’histoire de l’humanité telle qu’elle s’est déroulée jusqu’à nos jours et telle qu’elle continuera à le faire jusqu’à la maturité parfaite et à la consommation finale, ayant toujours en vue les progrès futurs d’un âge supérieur, et la transfiguration glorieuse des habitants de la terre, fin dernière de notre humble planète.
Nous l’avons vu, pendant que la gentilité enseignait le polythéisme et une métempsycose grossière, les mystères apprenaient aux hommes plus spirituels l’unité de Dieu, la pluralité des mondes et la pluralité des vies.
Tandis que Moïse menaçait encore les méchants de châtiments terribles et temporels de la part de Jéhovah irrité et jaloux, que le Christ faisant violence à l’esprit de sa morale d’amour et de pardon, parlait encore du feu éternel de l’enfer, une doctrine secrète se répandait oralement chez les Juifs capables de la porter, elle était recueillie par plusieurs chrétiens, notamment par le grand Origône. Qu’annonçait-elle? Encore la pluralité des mondes et la pluralité des existences, vérités pubères que l’esprit , lors de son avènement collectif et général , devait apprendre aux hommes.
Pendant le moyen âge, c’est-à-dire pendant le développement outré de la doctrine du Christ, l’idée sommeille et s’éclipse momentanément, mais elle n’est pas étouffée, elle germe toujours à petit bruit et il ne nous serait pas difficile de nommer ceux des élus qui se la sont perpétuellement
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transmise de siècle en siècle1. Enfin, dans l’âge moderne, la pluralité des mondes est vulgarisée.
Peu à peu la pluralité des existences se dégage de plus en plus claire, précise, lumineuse ; elle brille à notre époque comme un resplendissant soleil. Les temps sont venus. Voilà ce que nous dit l’bistoire.
A présent, que nous dit la philosophie? car si nous n’avons pas fait abstraction de la révélation comme point de vue et comme enchaînement, nous ne nous sommes adressé dans nos citations qu’à la raison seule de l’homme. Voici les propositions qui sont maintenant démontrées :
1° L’enfer absolu et étemel est une erreur, puisqu’il est contraire à la fois à la nature de Dieu et de l’homme.
C’est un blasphème, puisqu’il tend à détrôner Dieu et à mettre à sa place la personnification du mal, nommée Ahrimann ou Satan.
Avec .pette notion téméraire, il faut renoncer à tous les principes. Tout est bouleversé.
Nous avons fait cette preuve d’une façon irrésistible.
2° Sans la croyance aux vies antérieures et à la préexistence rien ne s’explique, ni la venue d’une âme neuve dans ce mauvais monde de la terre, ni les infirmités parfois irrémédiables du corps, ni les maux qui l’affligent, ni la répartition disproportionnée des richesses, ni l’inégalité des intelligences et de la moralité. La justice de Dieu disparaît dans le monstrueux fantôme du hasard. On ne comprend ni ce qu’est l’homme, ni d’où il vient, ni où il va; le péché originel ne rend pas compte du sort particulier des individus, étant le même pour tous. Il laisse subsister, grossièrc-
I. User surtout, pour la partie historique, le cliap. m du liv. 1er, le chap. n du liv. II, et les Prolégomènes du liv. 111.
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ment entendu, toutes les difficultés en y ajoutant une iniquité révoltante1. Admettez, au contraire, la préexistence, et le dogme du péché originel brille de tout son éclat en devenant le résultat des fautes personnelles dont l’âme coupable doit se purifier.
3° La préexistence, admise dans le passé, entraîne logiquement la succession des existences dans l’avenir pour toutes les âmes qui ne sont pas arrivées au but et ont encore des souillures à laver, des imperfections à effacer. Pour entrer dans le cercle du bonheur et quitter le cercle des voyages il faut être pur.
Nous avons combattu l’erreur, affirmé la vérité et nous persistons à croire que nos dogmes de la préexistence et de la pluralité des vies sont véritables.
Ces dogmes sont de plus en parfaite conformité avec l’état présent des connaissances humaines comme avec les besoins réels des sociétés modernes. Nous avons dit, en effet, dans le cours de notre travail, que les découvertes de Galilée en astronomie devaient avoir leur contre-coup dans le monde moral et amener une compréhension plus parfaite de la destinée future, et quant aux besoins réels des sociétés modernes, nous croyons que ce qu’il faut à l’humanité d’aujourd’hui, comme à celle d’hier, comme à celle de demain, c’est une foi vive en Dieu et une certitude inébranlable de ses destinées. Dans le système que nous adoptons, on est tranquille et résigné, la Providence est substituée au destin; l’humanité marche d’un pas assuré,
confiante en son céleste guide. L’homme accepte les biens
1. Voir nolamment sur ce point le chap. ix du liv. lit, la dissertation de Ch. d’Orient sur l’opinion de saint Augustin concernant les enfants morts sans baptême. Voir aussi ce que nous disons au chap. I*r, liv. IV.
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et les maux comme une dispensation de la volonté divine.
Il sait que sa prière est entendue, que ses efforts ne sont pas perdus, qu’une mission, si petite qu’elle puisse être, lui a été confiée sur la terre, que ses travaux doivent concourir à l’ensemble, que toutes ses actions lui sont comptées par un juge souverainement équitable; il échappe enfin à l’inexorable étreinte de la fatalité antique. La Providence respecte essentiellement la liberté humaine.
Les hommes sont plus portés à croire à un Dieu tel que nous le représentons qu’à un Dieu cruel et barbare damnant sans nécessité plus de la moitié du genre humain. Nos descendants auront de la peine à s’imaginer que des opinions aussi inadmissibles à tous aient eu cours si longtemps sur la Divinité. Et si nos livres n’étaient là pour l’attester, ils n’y croiraient môme pas, tant le dogme de l’enfer éternel se trouve éloigné de l’esprit moderne et du mouvement imprimé par Dieu à la révélation actuelle, car Dieu se révèle à l’homme dans tous les temps et dans tous les lieux par sa faculté médiatrice, c’est-à-dire par ses anges et ses missionnaires.
De même, si le dogme de la préexistence était admis, qui ne voit qu’il offrirait à la société une défense formidable contre les utopistes de nos jours? Ce dogme contient, en effet, l’explication du mal en général et du mal en particulier. Nous sommes entrés là-dessus dans d’assez longs dé- | veloppcments pour n’y plus revenir. Et d’un autre côté, ce dogme ne ferait pas obstacle aux améliorations progressives, car si nous croyons à l’intervention de Dieu dans la distribution des âmes, ne devons-nous pas aider faction de la Providence? La Providence se combine avec la liberté de l’homme, et sans le concours de celle-ci elle ne peut rien. Nous avons besoin de correspondre à la grâce, d’ac-
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ceptcr volontairement la révélation; de môme, en ce qui touche la constitution des sociétés, il doit y avoir la part de Dieu et la part de l’homme.
Le problème est donc de baser la société sur la justice, de placer chacun à son rang, de ne rien laisser à l’arbitraire ni au hasard, de reconnaître l’égalité de nature de tous les hommes, et de permettre à chacun de développer son innôité de la manière la plus favorable. Car, si tout individu venant en ce monde est également protégé, s’il a pu librement montrer ce qu’il est, s’il obtient la place où ses dispositions le poussent, il est clair que nul n’aura plus droit de se plaindre, que tous marcheront de concert au môme but du perfectionnement et que la charité se combinant avec la justice, l’humanité marchera d’un pas ferme à ses destinées. La justice d’autre part veut être fondée sur la solidarité et sur l’amour ; notre époque a soif de croyances nouvellement modifiées qui soient en plein rapport avec le progrès moderne et où elle puisse retremper sa foi.
Terminons notre ouvrage par la citation de la conclusion finale de Dieu , l'homme , l'humanité et ses progrès , traité qui avait un but dogmatiquement identique.
« Trouvant en mon esprit l’idée du monde et de Dieu, « j’ai cherché leurs rapports, je me suis posé le problème « de l’origine et de la destinée.
« En vain j’avais fouillé dans tous les livres des sages, « en vain j’avais interrogé toutes les cosmogonies, une h obscurité de plus en plus profonde se répandait autour « de moi.
« Les uns me peignaient Dieu regardant le monde avec « indifférence, retiré dans la solitude de son éternité, sans « aucun souci pour l’œuvre de ses mains.
« Les autres avaient fait de Dieu une force mécanique et
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« fatale, se manifestant nécessairement dans l’univers, « contenant dans son éternelle émanation le bien et le mal, « devenus alors des chimères, de pures illusions de notre « esprit.
« Ceux-là me représentaient Dieu produisant deux parts « distinctes de créatures, l’une pour l’absolu de la béati- « tude, l’autre pour l’absolu des supplices, assez inintelli- <i gent dans son œuvre pour avoir accordé au mal un « triomphe définitif sans placer la réparation à côté de la « faute.
« Et j’ai dit aux uns et aux autres : voire Dieu n’est « point mon Dieu.
« Mon Dieu, c’est celui qui a envoyé son Fils s’incarner « dans l’humanité pour réaliser l’idéal à nos yeux, celui à « qui le Christ, dans sa prière suprême, demanda que la « société fût couronnée dans l’unité, celui qui gouverne les « individus par sa grâce et les nations par sa providence, « celui qui nous a tous appelés au bonheur par le mérite « et la vertu, celui qui a voulu le triomphe final du bien « et l’harmonie universelle de la création.
« Dieu ineffable, vous avez abaissé vos regards miséricor- « dieux sur mon néant, vous m’avez inspiré de consolantes « et bonnes pensées, afin qu’en vous connaissant, j’apprisse « à vous aimervet qu’en vous faisant connaître aux autres, « ils pussent vous aimer comme je vous aime. Ah! ne laissez « pas votre ouvrage imparfait et inachevé; faites, ô mon « Dieu ! que je communique à mes frères l’ardente charité « par laquelle mon cœur embrasse le monde, afin que tout « ce qui pense et qui vit sur la terre et dans le ciel, « s’unisse à vous d’action, d’intelligence et d’amour; afin « que la créature, sans atteindre votre être incommuni- « cable, sans être absorbée en lui , soit cependant une en
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« vous; afin que l’esprit dans sa liberté exécute aussi bien « vos lois que l’insensible matière; qu’il n’y ait pas dans <c l’univers un seul désir, une seule pensée, un seul senti- « ment qui n’aboutisse à l’harmonie, afin que votre sainte « volonté s’accomplisse dans toutes les parties des cieuxl
« Et vous, ô Christ, ô Sauveur, ô médiateur, faites que « la société humaine soit bientôt digne de participer à « l’unité I »
Tels étaient les vœux raisonnés par lesquels nous terminions notre précédent ouvrage; tels sont ceux que nous formulons de nouveau en achevant celui-ci. Un jour, nous n’en doutons pas, tous les hommes de progrès, les uns conduits par la raison ou la science, les autres par la croyance ou la foi, se rencontreront sur ce terrain pour proclamer la pluralité des existences et reconnaître ensemble la religion de l’avenir. L’époque présente nous parait plus que jamais propice à la réalisation de ces vœux, et nos espérances sont autorisées par le mouvement significatif qui s’opère autour de nous dans les pensées humaines. De nouveaux horizons viennent de s’ouvrir; le véritable ciel se développe devant nos regards dans sa grandeur et dans sa majesté : nos âmes le contemplent et saluent avec amour leur éternelle patrie.